I. Laebelier, Pu fondement âê Vinduetion, p, 79 -SO
Nous ne croyons pas nécessaire d'invoquer ici avec Fauteur de ce passage, une croyance à priori; mais le fait seul de l'existence d'un ordre quelconque nous parait témoigner de l'existence d'une autre cause que la cause mécanique : celleci en effet, comme il le dit, est indifférente à produire aucune combinaison régulière. Si cependant de telles combinaisons existent, et si elles durent depuis des temps infinis, sans qu'on ait jamais rencontré dans aucun temps ni dans aucun lieu l'état chaotique primordial, c'est donc que la matière a été dirigée ou s'est dirigée elle-même, dans ses mouvements, en vue de produire ces systèmes, ces combinaisons, et ces plans d*où résulte Tordre du monde : ce qui revient à dire que la matière a obéi à une autre cause que la cause mécanique. Si elle a été dirigée, c'est qu'il y a au-dessus d'elle une cause intelligente et spirituelle; si elle s'est dirigée elle-même, c'est qu'eUe est elle-même une cause intelligente et spirituelle : dans ces deux cas , Tordre de la finalité s'élève audessus de Tordre m'écanique. Si, maintenant, nous nous demandons ce que c'est que les lois de la nature, nous verrons qu'elles ne sont, comme Ta dit Montesquieu, que les rapports constants qui résultent de la nature des choses. Pour que ces rapports constants existent, il fout que la nature des choses soit elle-même constante, ce qui suppose qu'un certain ordre existe même dans la formation de ces premiers systèmes de mouvements qui composent les corps élémentaires ; et si Ton surprend par conséquent la finalité à Torigine
même de ces corps élémentaires, on doit la retrouver dans les lois qui n'en sont que la résultante. Quant à la croyance que nous avons que Tordre de la nature persistera toujours (soit sous une forme, soit sous une autre) ^ et qu'il y aura toujours des lois , nous l'expliquons par l'axiome , € que les mêmes causes produisent toujours les mêmes effets. » Si une sagesse inconnue est la cause de Tordre que nous admirons dans Tunivers, cette même sagesse ne pourrait laisser détruire cet ordre sans se démentir; et dire qu'elle peut cesser d'être, ce serait dire qu'elle est accidentelle et contingente à la nature, c'est-à-dire qu'elle dépendraii' de la matière, ce qui est contraire à Thypothèse. Si enfin on supposait qu'elle deviendra un jour impuissante, on le supposerait sans preuve : car ayant été assez puissante jusqu'ici pour gouverner la nature, pourquoi cesserait-elle de Têtre? Notre confiance en elle n'a donc aucune raison de s'évanouir devant un doute gratuit.
Sans doute, dans toute hypothèse, il resterait toujours pour constituer la nature, et lui donner une règle, les lois du mouvement : € Mais le rôle de ces lois, dit encore Tauteur cité, se borne à subordonner chaque mouvement au précédent, et ne s'étend pas jusqu'à coordonner entre elles plusieurs séries de mouvements. Il est vrai que si nous connaissions à un moment donné la direction et la vitesse de tous les mouvements qui s'exécutent dans Tunivers, nous pourrions en déduire rigoureusement toutes les combinaisons qui doivent en résulter : mais Tinduction consiste précisément à renverser le
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^oblème en supposant au contraire que Tensemble de ees directions et de ces vitesses doit être tel qu*il reyproduise à point nommé les mêmes combinaisons. Mais dire qu'un phé* nomène complexe contient la raison des phénomènes simples qui concourent & le produire, c'est dire qu'il en est la cause
finale K »
Qdi sait maintenant si l'on ne pourrait pas remonta encore plus haut) et soutenir que les lois du mouvement elles-mêmes ne sont pas des lois purement mécaniques et mathém«4iques Leibniz l'a cru<; il a pensé que ces lois sont contingentes^ qu'elles «ont des lois de beauté et de convenance^ non de néeessîtë, qu'elles dérivent de la bonté et de ia sagesse dinnes» non 4e l'essence de la matière. L'autorité d'un si^rand nom et de Tua des fondateurs de la djfnamique moderne devrait donner à penser à ceux qui croient si sine^ple de 4out expliquer par la matière brute. Malbeureusement » il nous faudrait plus de C(mnaissances mathématiques et physiques que nous n'en avws.pour poursuivre cette disousâon jusqu'à son terme. On
1. Lachelier, ibid., p. 78. Nous Bommes d'accord pour le fond avec l'auteur ^e ttouB eltonâ : t)ént-dfrè cependant diilérons-nôirs quant ti la lba1liè^e de prê^ senlcr le môme argument M. Lachelier parait croire que nous savons d'avance que Ta série des pîiéhoijiënei^ reproduira %, point nomtaë les mômés ôoiiibinliTsons (par exemple, le mouvement des astres, la perpétdtô des espèces), et cette "éroyânce, qlii lui parait le fondetîienl de Tincluction, est le principe des causes finales. Pour nous au contraire, la re»i'oductioa périodique des phéaoffièoes «it un siàiple fait; quoi qu^il en soit de l'avenir, ce fait a existé dans le passé, et il existe encore dans le présent; et il dure depuis assez longtemps pour ne pas dira TelTet du hasard : donc il a une cause ; or cette cause, par les raisons données, «st autre que les lois iBécamqiies. Nom nom éteYOïB done à ht oansm ùmAi ptr le principe de causalité, lequel embrasse à la fols et les causes mécaniques et le» ^uMi ÉMtoi (Vok le eh^Ek I4
trouvera, à l'Appendice, un exposé historique de cette queetion^.
Quoi qu'il en soit de ce dernier point, qui! noue «uffise d'atoir montré : i"" Que l'ordre physique et mécanique n'est pas exclusif de la finalité ; ^ Que tout ordre en général, même physique et mécanique, implique déjà une certaine finalité.
S11 en est ainsi, le principe de la concordance mécanique ne se disting^ue donc pas essentiellement, comme nous l'aTions d'abord pensé, du principe de la concordance téléologique. Le premier n'est que la forme première, la forme rudimentaire et obscure du second, et ne s'explique que par eeAui-ei« €'ét«it doné de notre part une concession toute provisoire i et pow éviter une discussion anticipée, que nous avions admis, an commencement de ces études, un mode de combinaison étranger à la tinalité. Nous voyons maintenant que la finalité pé» nètre partout, même là où elle paraît le moins visible ; ^ «ous pouvons 'éÈre d'une manière plus générale que oo«8 n'avions fait encore : tout ordre suppose une fin; et le foinc^pe même de l'ordre, c'est la fin.
Seulement, nous croyons devoir distinguer deux espèces de finalité : la finalité d'usage ou à" appropriation ^ et la finalité de plan. Dans l'une et l'autre, il y a système^ et tout système im« plique coordination : mais dans Tune, la coordination aboutit à un effet final, qui prend le caractère d'un but; dans l'autre la coordination n'a pas cet effet. De part et d'autre, il y a finalité, parce que la coordination la plus simple implique déjà ^œ
Il Yûifik VÂpp$ndice, Dissert. Vl^
lldée du tout précède celle des parties, c est-à-dire que Farrangement successif des parties se règle sur la disposition qui doit être ultérieurement atteinte. Seulement dans la finalité de plan, lorsque l'ordre est réalisé, il semble que tout soit fini ; tandis que dans la finalité d'usage, cet ordre lui-même est coordonné à quelque autre chose, qui est l'intérêt de l'être vivant Disons encore que la finalité de plan peut avoir un but, mais un but extérieur (par exemple, la disposition du soleil qui échauffe et éclaire la terre) ; tandis que dans la finalité d'usage, le but est intérieur à l'être lui-même, comme dans l'animal. La finalité de plan est donc une finalité interne, en tant qu'on ne considère que le plan lui-même, par exemple le système solaire; elle est externe, si elle se trouve avoir quelque rapport à l'utilité des autres êtres.
Quoique la finalité de plan règne surtout dans la nature inorganique, et la finalité d'usage dans les êtres vivants, cependant nous trouvons à la fois chez ceux-ci l'une et l'autre, le plan h côté de V appropriation j et l'un n'est pas toujours en harmonie avec l'autre : en tout cas, l'un est différent de l'autre. Autre chose est l'adaptation des organes aux fonctions et la coopération fonctionnelle des organes; autre chose la corres^ pondance des parties, leurs proportions, leur symétrie. Il y a une sorte de géométrie des êtres vivants, indépendante de la mécanique, et qui ne semble pas avoir pour but un résultat utile. La symétrie, par exemple, est certainement un des besoins de la nature vivante. On en distingue quatre espèces :
1° le type symétrique radiaire, comme chez les rayonnes, où les parties homogènes se groupent autour d'un centre commun ; 2® le type symétrique rameux^ comme chez les végétaux et les polypes ; 3* le type sérialy dans la succession d'avant en arrière, comme chez les articulés ; 4» le type bilatéral, ou répétition des parties semblables des deux côtés du corps, comme chez les animaux supérieurs et chez Thomme. Ces faits nous prouvent que la nature vivante a aussi ses formes géométriques, seu* lement beaucoup plus libres, et plus arrondies que celles des cristaux.
Indépendamment djSS formes géométriques, des proportions, des symétries, qui se remarquent dans les êtres animés, il y a des arrangements de parties qui permettent de ranger tous les animaux dans quatre compartiments bien distincts, soit que ces compartiments soient absolument séparés, comme le croit Guvier, soit qu'il y ait des passages de Tun à l'autre, comme le voulait G. St.-Hilaire. Si le principe d'adaptation dominait seul dans la structure des animaux, il semble que la classification la plus naturelle serait celle qui s'est présentée tout d'abord à l'esprit des hommes, à savoir celle qui natt de la diversité des milieux habitables. Or, il y a trois milieux habitables : l'eau, l'air et la terre; de là trois grandes classes d'animaux : les aquatiles, les volatiles, et les animaux terrestres; de ces trois grandes divisions devraient résulter toutes les divisions et subdivisions zoologiques. Cependant il se trouve que cette classification est superficielle; et celle qui a prévalu se fonde non sur
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rosàgé dèd parties, mais mr le dessin de rtnitnaU Ce sont les typeéf et noA les fonctions qui servent de base à toute nomen* claturé 2ôologiqae. On toit quelle importance joue, dans les sciences zdoiogiquesl, la finalité de plan.
Cette finalité à parti si Importante à un naturaliste illustre, If. AgAssiz, qu'il a cru que la preuve de l'existence de Dieu de» vàlt être cherchée beaucoup plutôt dans le plan des animaux que dans l'adaptation des organes t c'est» à notre avis, une gt^ande exagération* Néantnoihs ^ il est certain que la création d'un type (même abstraction faite de toute adaptation) > est inséparable de Tidée de plan et dé but, et suppose par conséquent dé l'art ^ Agassiz signale surtout les faits suivants, ai peu conformes aux combinaisons aveugles d'une nature pure* inétit physique : d'une part Texistence simultanée des types les plus divers au milieu de circonstances identiques; de l'autre la répétition de types semblables dans les circonstances les plus diverses; Tunité de plan chez les êtres les plus divers > etc. Ces bits, et tous ceux qu'Agassiz accumule avec la plus profonde connaissance de la question, reviennent toujours à ceci : Gom^ ment des éléments aveugles, et n'ayant en eux-mêmes aucun principe de direction, auraient-ils pu trouver des combinaisons stables et eonstantes, et cela à l'infini ? Tout dessin suppose un dessinateur. Les figures de la nature, quelles qu'elles soient, ont des contours précis et distincts; le jeu des éléments peut-il avoir dessiné la figure humaine ?
1. Agassiz, De laolasêifieation <n Moologieyp. 214 et suivantes.
LE MÉCANISME ET tA FINALITÉ «95
La ânalité (Hq plan qw nout remarquons daii« toute la na* ture, nous conduit k la /ltiaU(<f ««iMiigue, qui en est une fbrme. Ge n'est pas ici le li§a de traiter la question du beaui mais quelle que soit l'essenoe intime du beau, toutes les éeeles sont d'accord pour reconnaître qu'il implique un certain aeoord entre les parties et la tout : unUan in wrietatô, Ne hut-il done pas, pour que la nature soit belle, quelque prinoipe qui ramène la diversité àTunité? Il ne suffirait pas, pour répondre à la difficulté, de faire tout dériver, comme Spinosa, d'une seule substance : car il ne s'agit point d'une unité d'origine, mais d'une unité d'accord, de proportion, d'harmonie. Il ne s'agit point d'une identité abstraite et vide, mais de Funité morale et intelligible qui résulte de la diversité même. L'unité d'action dans la tragédie ne consiste pas à présenter un personnage unique ou une situation unique, mais à réunir comme en un centre sur un point donné, les passions divergentes et les intérêts contradictoires de plusieurs personnages distincts. Une unité qui laisserait échapper de son sein à l'infini des séries de phénomènes, ne suffira pas à produire le sentiment du beau : il faut qu'elle les distribue , les groupe , les lie les uns aux autres, par conséquent qu'elle en surveille l'évolution, qu'elle la ramène où elle veut, qu'elle leur impose une mesure et une règle, en un mot un type et un plan. La même loi qui nous a fait reconnaître la finalité dans toute composition régulière» nous impose de la reconnaître dans le beau. La nature n'est pas plus artiste par hasard, qu'elle n'est géomètre par hasard;
son esthétique n'est pas plus fortuite que son industrie. C'est parce qu'il y a une industrie de la nature, une géométrie, une esthétique de la nature, que Thomme est capable d'industrie, de géométrie, d'esthétique. La nature est tout ce que nous sommes; et tout ce que nous sommes, nous le tenons de la nature. Le génie créateur que l'artiste ressent en lui-même lui est la révélation et le symbole du génie créateur de la nature.