CHAPITRE VIII
De la théorie de révolution en général, passons à Tune de ses plus remarquables applications, à celle qui a le plus frappé le monde scientifique et philosophique, et qui pour beaucoup se confond avec Tévolutionnisme lui-même, à savoir la doctrine transformiste.
Il ne s'agit pas ici pour nous d'étudier le transformisme en lui-même : c'est la tâche des zoologistes ; nous n'avons à prendre parti, ni pour, ni contre dans ce débat; et nous n'avons pas davantage à choisir entre les diverses hypothèses transformistes. La question se présente toujours pour nous sous la même forme, à savoir : le transformisme, si on le suppose établi et démontré, peut-il se passer du principe de finalité?
On sait que le fondateur du transformisme est Lamarck t : c'est
1. Les pages qui sniveat sur Lamarck el Darwin ont été en partie publiées poar la première fois en 1863, quatre ans après la première édition de Darwin (1859). Les idées, telles quelles, que j'émets ici n'ont donc pu être empruntées aux nombreux ouvrages publiés postérieurement sur le même sujet. — Nous désirons surtout faire remarquer, ce qui n'avait pas été bien compris dans notre première publication, quoique nous l'eussions dit en termes exprès : c'est que ce n'est pas la doctrine transformiste en elle-même que nous discutons (question où nous nous déclarons incompétent), c'est l'interprétation de cette doctrine dans le sens mécaniste, c'est-à-dire dans le sens du système des combinaisons fortuites.
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donc par l'examen de son système que nous devons commencer.
Lamarck invoque trois principes pour expliquer les appropriations organiques et le d4veloppei»ept progressif de l'ani- / malité. Ces principes sont : le milieu j l'habitude et le besoin.
Que le milieu physique, c'est-à-dire l'ensemble des circonstance$ ^tén^ures.ôà l'Animal est pLdngé, exÊrc» une certaine influence sur la force et même l'apparence de ses organes, c'est un fait incontestable; mais jusqu'où peut aller cette action et cette influence? c'est ce qu'on ne sait pas encore avec précision, nous n'avons pas l'intention de nous engager dans ce débat ^ Jusqu'ici il ne parait pas que les actions de milieu^ telles que nous pouvons les connaître et les observer, pénètrent bien profondément dans Torganisation. Ce qui semblerait le plus facile à expliquer, ce serait la coloration de la peau; et cependant on en dispute encore entre les anthropologistes. Les plus importantes de ces actions extérieures sont celles que nous obtenons parla domestication; mais avons-nous jamais créé un seul organe? Quelque grande que soit la part faite à ces agens extérieurs, et fit-on de l'animal une sorte de pâte molle, comme disait Cuvier, où trouverait-on un moule capable de produire les organes complexes et si savamment agencés que présentent les animaux supérieurs? Par exemple, certains animaux respirent par les poumons et d'autres par les branehies, al £es deux sortes d'organes sont jiâiiaiteiiient appro*
à . Voir «uf ce polot» Paivfe, La im-it^Uité in espècê^f cfa. ii (BâiMotb. |ybi« kwoph. cootoflo^or* Paris, 1668)4
priés aux deux milieux de l'air et de l'eau. Gomment coneeroir
que ces deux milieux aient pu produire des appareils si complexes et si bien appropriés ? De tous les faits constatés par la science, en est-il un seul qui puisse justifier une extension aussi grande de l'action des milieux? Si Von dit que par milieu il ne faut pas seulement entendre l'élément dans lequel 7it ranimai, mais toute espèce de circonstance extérieure^ je demande que Ton me détermine quelle est précisément ia circonstance qui a fait prendre à tel organe la forme du poumon, à tel autre la forme de branchies; quelle est la cause précise qui a fait le cœur, cette machine hydraulique si puissanté et si aisée, et dont les mouvements sont si industrieusement combinés pour recevoir le sang qui vient de tous les organes du cœur et pour le leur renvoyer; quelle est la causa enfin qui a lié tous ces organes les uns aux autres, et a foit de l'être vivant, suivant l'expression de Guvier, « un système clos, dont toutes les parties concourent à une action commune par une réaction réciproque? » Que sera-ce si nous passons aux organes des sens, au plus merveilleux, l'œil de l'homme ou celui de l'aigle? Darwin lui-même s'arrête un instant, pres^ que effrayé de ce problème. L'esprit de système qui le soutient le fait passer outre; mais, parmi les savants qui n'ont pas de système, en est-il un qui ose soutenir qu'il entrevoie d'une manière quelconque comment la lumière aurait pu produire par son action l'organe qui lui est approprié, ou bien, si ce n'est pas la lumière, quel est l'agent extérieur assez puissant,
assez habile, assez ingénieux, assez bon géomètre, pour construire ce merveilleux appareil qui a fait 'dire à Newton : « Celui qui a fait Tceil a-t-il pu ne pas connaître les lois de l'optique! »
Au reste, ce qui prouve mieux que tout raisonnement Tinsuffisance du principe des milieux, c'est que les naturalistes les plus favorables à ce principe ne s'en sont pas contentés et en ont invoqué d'autres concuremment avec celui-là. Il y a même ici une remarque importante à faire : c'est que le naturaliste qui passe pour avoir attaché le plus d'importance à l'action des milieux, Lamarck, entend cette action dans un sens très-différent de celui qu'on attendrait d'après l'opinion reçue, car il attribue au milieu beaucoup plutôt une action perturbatrice qu'une action plastique.
La loi fondamentale, suivant Lamarck, c'est la complication progressive des organismes. Or ce n'est pas le milieu qui produit cette progression. Le milieu au contraire, ou cause modifiante, ne fait que la troubler : c'est lui qui amène des interruptions, des hiatus, de véritables désordres, et qui empêche la série animale de présenter cette échelle graduée et continue qu'avait défendue Bonnet, suivant ce principe célèbre : non datur saltus in natura. Quel est donc le vrai principe formateur de l'animalité selon Lamarck? C'est un principe distinct du milieu, indépendant du milieu, un principe qui, abandonné à lui-même, produirait une série ininterrompue dans un ordre parfaitement gradué : c'est ce qu'il appelle le pouvoir
de la vie, € Tout porte ici, dit-il, sur deux bases essentielles et régulatrices des faits observés et des vrais principes zoologiques, savoir : 1* sur le pouvoir de la vie^ dont les résultats sont la composition croissante de Torganisme et par suite la progression citée; 2* sur la cause modifiante^ dont les produits sont des interruptions, des déviations diverses et irrégulières dans le pouvoir de la vie. — Il suit de ces deux bases essentielles : d'abord qu'il existe une progression réelle dans la composition de Torganisation des animaux que la cause modifiante n'a pu empêcher, ensuite qu'il n*7 a pas de progression soutenue et régulière dans la distribution des races d'animaux, parce que la cause modifiante a fait varier presque partout celle que la nature eût régulièrement formée, si cette cause modifiante n'eût pas agi ^ »
Cette distinction entre l'action perturbatrice du milieu et son action plastique est de la plus haute importance pour la question qui nous occupe; car l'appropriation des organes aux fonctions n'étant plus l'effet du milieu, mais de la vie, le problème reste tout entier, et il s'agit toujours de savoir comment la vie, cause aveugle et inconsciente, peut accommoder toutes les parties de l'animal à leurs usages respectifs et les lier ensemble à une action commune. Dans cette doctrine, le milieu
1 . Lamarck; Histoire de» animatw sans vertèbres, t. I. — Cette distinction si importante entre le pouvoir modifiant et le pouvoir plastique ne me paraît avoir été remarquée par aucun naturaliste. Elle change cependant entièrement le sens de la philosophie de Lamarck, puisque le vrai agent devient l'agent interne, et non l'agent externe.
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ne peut plus être inToqaé eomme eause, puisqu'il n'esl qu'un obstacle, et que «ane lui les formes organiques seraient encore plus régulières et plus harmonieuses qu'elles ne le sentt
Le milieu étant âonci de l'aveu même de Lamarôk^ un prin^^ eipe insuffisant peur expliquer la production des fortnes orga« niques, et par conséquent leur appropriation, ce qu'il appelle le pouvoir de la vie sera-t-il plus heureux, et par quels mojene obtiendra-t*il cet effet?
Ici Lamarck fait appel à deui nouveaux agents que ilôul avons d^à indiquési l'habitude et le besoin^ Il établit deux lois : la première, c'est que le besoin produit les organes; la seconde, e'est que l'habitude les développe et les fortifict
Qu'on veuille bien remarquer la différence de ces principes et du précédent. Dans l'hypothèse du milieu, la eause modl«. fiante est tout extérieure : rien ne vient de l'objet transformé. B est comme une cire molle par rapport à la main qui la modèle et qui la pétrits Ainsi en est-il de ees roches qui sous l'aetion des eaux se creusent et deviennent des grottes, deâ templesi des palais» Il est de toute évidence qu'il n'y a là nulle apprepriétien préméditée. Bu ëst-il de même quand vous inve« quez lé pottvoii^ de Thobitude ou dd besoin? Non sans doutei car ee de sont pas là des eauses externes, mais des causée internes : quoique déterminées par les circonstances exCé- Hetlt'ed, elles àgisseilt néàtimoins du dedanis; elles sont atec le milieu des causes coopératricess Ce sont elles^ et noti plus le§ milieux, <|iii accommodent l'être vivant h ses eondilions
d'existence. Eb bieni en supposant que ces causes fissent rendre compte de toutes les appropriations organiques (ce qOi est plus que douteux), je dis que Ton n'aurait encore ricR gagné par là, car cette puissance d'accommodation est elle^ même une appropriation merveilleuse. Ici ce n'est plus seale^ ment« comme tout à l'beure, une cause physique modelant l'animal ou le végétal du dehors; c'est un pouvoir interne concourant avec Taction externe et s'accommodent aux besoins de l'être vivant. Eh quoil il y a dans Tètre vivant une puissance telle que si le milieu se modifie, Tètre vivant se modiûa également pour pouvoir vivre dans ce milieu nouveau I II y a une puissance de s^aeeommoder aux circonstances du dehori, d'en tirer partie de les appliquer à ses besoltisl Gomment dans une telle puissance ne verrions-^nous pas une finalité t Ima^ ginex que l'fttre vivont ait la nature dure et inflexible de la pierre et du métal» clmque changement de milieu deviendrait pour lui une cause de destruction et de mort} mais la nature l'a fait souple et flexiblCé Or dans une telle flexibilité je ne puis m'empêcher de reconnaître une pensée préservatrice de la vie dans runivers^
On le verra mieux en examinant la chose de plus près. Il &ut ici admettre deux cas i eu bien l'animal a conscient é$ son besoin, ou il n'en a pas conscience^ car lès animaux infi)« rieurs» suivant Lamarcki sont dénués de Sensibilité aussi bien que les végétaux* Dans ce second cas, Lamarck soutient que M production d'un organe a une cause toute mécanique} par
exemple c on nouveau mouvement produit dans les fluides de l'animal. » Mais alors, si l'organe n'est que le résultat d'une cause mécanique, d'un mouvement de fluides, sans aucun sentiment, et par conséquent sans aucun effort, comment se trouve-t-il avoir une appropriation quelconque avec les besoins de l'animal? Comment les fluides iront-ils précisément se porter vers le point où la production d'un organe serait nécessaire? et comment produiraient-ils un organe approprié au milieu où l'animal vit?. Quant à dire qu'il se produit toute espèce d'organes, les uns utiles, les autres inutiles, les autres nuisibles, et que l'animal ne subsiste que lorsque le nombre des organes utiles vient à l'emporter, n'est-ce pas tout simplement revenir à l'hypothèse d'Ëpicure et attribuer tout au hasard, ce que l'on voulait éviter? D'ailleurs les faits donnentils raison à cette hypothèse? Si les combinaisons d'organes sont fortuites, le nombre des organes inutiles ou nuisibles devrait être infiniment plus grand qu'il ne l'est (en supposant même qu'il y en ait un seul de ce genre, ce qui n'est pas démontré) : car ces deux conditions n'excluent pas absolument la vie. Et
dire que cela a été autrefois ainsi, c'est se jeter dans l'inconnu, sans compter que les découvertes paléontologiques ne donnent pas à penser que les animaux fossiles aient été plus mal construits que ceux d'aujourd'hui.
Si au contraire c'est un besoin ressenti qui déterminerait lui-même la direction des fluides, comment les fluides se dirigeront-ils précisément là où le besoin existe, et produiront-ils
précisément le genre d'organes qui est nécessaire à la satisfaction du besoin? Un animal éprouve le besoin de voler pour échapper à des ennemis dangereux : il fait effort pour mouvoir ses membres dans le sens où il doit le plus facilement se soustraire à leur poursuite. Gomment cet effort et ce besoin combinés réussiront-ils à faire prendre aux membres antérieurs la forme de Taile, cette machine si délicate et si savamment combinée que toute la mécanique la plus subtile de l'homme peut à peine soupçonner comment on pourra l'imiter? Pour que le mouvement des fluides puisse amener des combinaisons aussi difficiles, il faut autre chose qu'un besoin vague et un effort incertain. '
Lamarck reconnaît « qu'il est très-difficile de prouver par l'observation » que le besoin produit Torgane ; mais il soutient que la vérité de cette première loi se déduit logiquement de la seconde loi, attestée par Texpérience, d'après laquelle l'organe se développe par l'expérience et par l'habitude. Ainsi, selon lui, de ce que l'habitude développe les organes, il s'ensuit que le besoin peut les créer. N'y a-t-il pas un abtme entre ces deux propositions? Quoi I parce qu'un organe étant donné croît ou se développe par l'exercice, on en conclura que le besoin peut produire un organe qui n'existe pas! La production d'un organe qui n'existe pas peut-elle s'assimiler au développement d'un organe qui existe? Nous voyons bien que l'exercice augmente les dimensions, la force, la facilité d'action d'un organe, mais non pas qu'il le multiplie et qu'il en change les condi-
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tiont efsentielles. Le saltimbànqae ft de» mnsoled p\m déitôt que les autres homme». 6n a-^Hl d*autrei? éft k-Uil plUsf miU Us disposés différemment? De bc^fifie M^ si grand qUê Tofi suppose le poutoir de Vhâbltade, oe pouvoir peùt^ll aller jui* qu'à la eréàtion ^ ?
Je sais que Voû peut invoquer la théorie de l'unité de Cdffl* position t et soutenir avec les partisans de Geoffroy Saint» Hilaire que tous les organes ne sont au fond qu'un seul et même organe diversement développé ^ qUe par conséquent Texercice et l'habitude ont pu produire suoeessivement, quoi* que lentement) ces diversités de forme qui ne sOdt que dèto différences de développement. Mais la doctrine de l'unité organique poussée jusque-là n'est-elie point elle-nlème une hypothèse? Les grandes objections de Gutier contre cette hypo^ thèse ont-elles été toutes écartéeé par la science moderne T L'unité de type et de composition dan» la série animale ne serait-elle pas un idéal et un abstrait plutôt que rexpredâiofl eiacte et positive de la réalité? Et d'àllleUrs sufârait^il de mon« trer que deux organes différents sôtit analogues l'on à l'autréi c'est-à-dire, suivant Geoffroy Saint*Hilairë| situé! A la mêOlé place et liés par les mêmes rapports aux organe» atoisinants, pour concluce. de là que l'un de oe» organes a pu prendre la
1. « N'y a-t-il pas Heu de distinguer, dît M. Cournot, « entre les perfectionnemenis et les abftfesetnent» d'orgieiDisme) enife rftnij^liaiion et la ^éâQctkni des pièc^ d'un type déjà constitué, et le surcroit de composition organique, aboutissant à la conslllution d'un type nouveau? >—« Il né faut pas confondre, dît encore avésî raison le même auteur, « le mérite de l'invention avec celui (;ui consiste à arranger et h développer. • (Cournot, MatériatistABj vitaîisme, rationalising, p. 167.)
forme de l'autre? Non, il faudrait voir eet orgatle pisser lui* tnème d'une forme à une autre. Autrement l'analogie ne proure pas la tramition. Ainsi, par exemple, de ce que le trompe de l'éléphant est l'analogue du nez humain^ il ne s'et)« suit pas que le nés puisse se changer en trompe, et la trompa se changer en nez. Au reste, Geoiïroy Saint-Hilaire a pris soin de séparer lui-même son hypothèse de celle de Lamarok, et il disait spirituellement qu'on peut bien soutenir qu'un palais et une chaumière répondent à un même type fondamental, sans affirmer pour cela que le palais ait commencé par tin une dhaumière, ni que la chaumière deviendra un palais^
Depuis quelques années on a étudié de plus près et d'une matiière expérimentale la loi de Lamdrck^ suivant laquelle lei ofgftnés se modifient par l'exercice i M; Marey cite des faits pré« cis et probants qui nous montrent comment la fonction fait Tof* gÀUè, iiôtAmment ddns le système musculaire et le système DsseuH 1* Mais il semble que ces faits ne prouvent autre chose que là plasticité et la souplesse des formes vivantes^ attributs qui impliquent eux-mêmes, comme nous le disions tout à l'heure^ lé finalité, et qui fotit partie des merveilleuses conditions d'ap«> propriatioh dont jouit l'être organisé. Quelle que soit l'origine des formes organisées, une certaine plasticité de formes est né* cessaire; et son existence n'a rien qui contredise la loi de flnâ«lilê, puisqu'elle est elle-même implicitement contenue datîfe
1. R. Marey. Le transformisme et la physiologie expérimentale, (Cours dn collège de France, Revue scientifique, 2"* série, t. tV, p. 818.)
cette loi. La plasticité des formes organiques prouve que Vani^ mal peut exercer sur lui-même une sorte d'industrie, se traiter lui-même comme un instrument, comme un outil que Ton adapte à un but. De même que je puis assouplir par le marteau ou par le fer le bois ou le métal, de même je puis utiliser mes muscles en vue et en raison de mes besoins* Tous ces faits ne viennent-ils pas à l'appui de l'analogie tant de fois invoquée par nous entre l'industrie de l'homme et Tindustrie de la nature? et n'impliquent-ils pas précisément de la part de la nature, ce qu'implique l'industrie humaine : à savoir la tendance vers un but? non-seulement l'animal a un but dans les efforts qu'il lait pour transformer ses organes , mais la nature elle-même a eu aussi un but en douant l'organisme d'une malléabilité et d'une faculté d'adaptation nécessaire à la conservation et au développement de la vie.
Les faits d'ailleurs vont bien j usqu'à prouver, ce qui n'est point contesté, que les organes se modifient par l'exercice, par conséquent que la fonction perfectionne ou s'adapte à elle-même son propre mécanisme. Mais va-t-elle jusqu'à créer le mécanisme lui-même? Gomment pourrait-il y avoir fonction avant que le mécanisme exist&t? Supposons un animal privé de tout appareil locomoteur. Gomment pdurrait-on dire que la fonction du mouvement existe avant de s'exercer? Il ne peut donc plus être question ici de la fonction, mais seulement du désir de Vidée de la fonction : et encore comment l'idée d'une foncion pourrait elle être dans un animal avant qu'il l'ait exer*
cée, et sans qu'il en ait fait Texpérience? Il ne s'agit donc plus que d'un simple besoin ; et nous revenons ainsi à la première loi de Lamarck, et à un principe que M. Marey déclare lui-même être « très- vague; » car comment admettre que le besoin de voir produit des yeux, le besoin d'entendre, des oreilles? et encore une fois, s'il en était ainsi, quelle appropriation extraordinaire du cours du fluide , et du travail des éléments , se mettant si étonnamment d'accord avec les besoins de l'animal? Serait-ce autre chose que ce que nous appelons finalité? Enfin, dans les exemples que Ton cite, les modifications des organes sont dirigées vers leur but par Tintelligence et la volonté de l'animal : et Ton comprend facilement que si la matière organique est douée d'une certaine souplesse elle s'adapte peu à peu au but poursuivi. Supposons un animal médiocrement doué pour le saut, et qui ne peut cependant trouver sa nourriture qu'en sautant, il développera en lui-même par l'exercice Taptitude du saut, et les muscles qui servent à cette fonction : il sera donc lui-même la propre cause de l'adaptation de ses organes. Mais s'il s'agit d'un animal sans aucune espèce d'intelligence et doué seulement d'une sensibilité diffuse; ou d^un végétal chez lequel rien n'indique la sensibilité, qui est-ce qui déterminera le mouvement, et dirigera les mouvements dans le sens favorable au lieu de le laisser se porter dans tous les sens? La plante a besoin de la lumière , et eUe sait prendre les directions nécessaires pour la trouver. Qui peut lui avoir donné cette habitude, en supposant qu'elle ne
soit pas primordiale? D'oCi vient cet accord entre le besoin passif du végétal, pour la lumière, et le mouvement précis qui le perte vers elle? Par quel hasard^ trouve-t-il de lui-même la direction commandée par un besoin muet, insensible, incoQ' scient, inintelligent? Que si on suppose dans la plante uo vague désir, une sensibilité sourde, une tendance plus ou moins aveugle, ou plus ou moins consciente, qui servirait de principe moteur ei directeur, on ne voit pas qu'on généralise précisément l'hypothèse de la finalité : au lieu de n'être nulle part, elle sera partout, et sera le fond même delà nature.
Je n'insisterai pas plus longtemps d'ailleurs sur la théorie de Lamarck, l'insuffisance en étant démontrée par la théorie fliême que M. Darwin a essayé d'y substituer. Nous sommes autorisé à mettre en question la puissance modificalrice d^ Eiiiieux et des habitudes lorsque nous entendons ce naturaliste dire « qu'il n'a pas grande confiance en l'action de tels agents. » Quel est celui qu'il leur substitue? Gesi ee qu'il nous faut examiner.
Le fait qui a servi de point de départ au système de M. Barwia est un fait si prosaïque et si vulgaire, qu'un métaphysicien n'eût jamais daigné y jeter les yeux. Il faut pourtant que la métaphysique s'habitue à regarder, non pas seulement audessus de nos têtes, mais à nos côtés et à nos pieds. Eh quoi ! Platon n'admeltait-il pas qu'il y a une idée divine même du fumier, même de la boue ? Ne dédaignons donc pas d'entrer avec M. Darwin dans les étables des éleveurs, de chercher avec
L^ÉVOLUTiOM. — LAMARK ET DARWIN SU
Itti les seerâCs dfi l'industm bovine, chevaline, {M>rciae, et, dans ces productions de Part humain, de découvrir, s'il est j^û66ibl6| 1^9 «rtifie^s de la naiare. Les faits de la nature se Ikni lâs 099 aux autres par [un lien si «ubtil et si continu > &t les aficideota lea plas insignifiants an apparence sont taller ment gouvarnés {Nir dâs raisons générales et permanentes, que rien ne peut èite indifiiéreni aux aiiiditationa du penseur, aortout des faits qui touchent de si près au mystère de ia vie.
L'élè¥6 des bestiaux est une véritable industrie, et une iusdustrie qui a des règles précises et rigoureuses, des méthodes suivies. La plus importante de ces méthodes est ee que Ton appelle la méthode d$ iéieciion ou étéUêtian. Voici en quoi elle eonâste. Lorsqu'il veut obtenir Tamélioration d'une race dans un sens déterminé, Téieveur ehoiska les individus les plus re^ marquables sous le rapport de la qualité qu'il recherche < si e'est la légèreté, les plus svdtes; si c'est ^intelligence, tes plus fins, les plus ingémeux, les plus h8J)ile6. Les produits qui résulteront da ee premier chcHx posséderont les qualités de leurs patents à un degré de plus, car on sait q<ie les caractères ifidividuds se transmettent et s'accumulent par Thérédité. Si ion opère sur ces produits comme on a fait sur les premiers itidi^idus, la qualité cherchée ira sans cesse en croissant^ et au bout de plusieurs générations on aura obtenu ces belles races, toutes de eréatiofi humaine, que se disputent les pays agricoles, et 4ui, par 4es croisemeats bien entendus, donnent lieu à
d'autres races nouvelles, ou du moins à d'innombrables va« riétés.
Eh bien 1 ce que fait l'homme avec son art, pourquoi la nature ne le ferait-elle pas de son côté ? Pourquoi ne pas admettre une sorte à*élection naturelle qui se serait opérée dans la suite des temps? Pourquoi ne pas admettre que certains carac* tères individuels, qui ont été primitivement le résultat de cer-* tains accidents, se sont transmis ensuite et accumulés par voie héréditaire, et que par ce moyen se sont produites dans la même espèce des variétés très-différentes, comme nous en produisons nous-mêmes? Admettons maintenant, avec M. Darwin» un second principe sans lequel le premier ne pourrait produire tout ce qu'il contient : ce principe, c'est le principe de la coneurrence vitale. Voici en quoi il consiste» Tous les êtres de la nature se disputent la nourriture; tous luttent pour vivre, pour subsister. Or, il n'y a pour un certain nombre donné d'animaux qu'une certaine somme de subsistance; tous ne peuvent donc également se conserver. Dans cette lutte, les faibles succombent nécessairement, et la victoire est au plus fort. Les forts seuls survivent, et établissent le niveau entre la population et les subsistances. On reconnaît ici la célèbre loi de Malthus, qui a soulevé de si grands débats dans l'économie politique, et que M. Danvin transporte de l'homme à l'animalité tout entière.
Cette loi étant donnée, et elle est indubitable » voyons comment agit l'élection naturelle. Les individus d'une espèce
donnée qui aaront acquis par accident un caractère plus ou moins avantageux à leur conservation, et Tauront transmis à leurs descendants, seront mieux armés dans la concurrence
vitale; ils auront plus de chance de se conserver, et quand ce
caractère se sera perfectionné par le temps, il constituera pour cette variété particulière une vraie supériorité dans son espèce. Imaginez maintenant quelque changement dans le milieu ambiant qui fasse que cet avantage^ qui n'avait pas encore beaucoup servi, devienne tout à coup très -nécessaire, comme dans un refroidissement subit un poil plus long, plus épais : ceux qui auront obtenu cet avantage en profiteront et subsisteront, tandis que les autres périront. On voit que Tappropriation, dans cette hypothèse, résultera d'une rencontre entre la production accidentelle d'un avantage perfectionné ^ar Thérédité et un changement accidentel de milieu.
Voyons maintenant comment, à Taide de ces principes, M. Darwin parvient à expliquer l'origine des espèces. C'est que, dans un même type donné, il peut se produire accidentellement des avantages de diverse nature, et qui ne se font pas concurrence : chacun profite du sien, sans nuire à celui qui en a un autre. De là des variétés différentes, bien armées, quoique différemment, pour la concurrence vitale. Ceux au contraire qui sont restés .fidèles au type original^ et qui n'ont acquis aucun avantage nouveau propre à les conserver dans un milieu nouveau, ceux-là périssent. C'est ainsi que le type primitif disparaît; les variétés extrêmes subsistent seules, et ces variétés,
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devenant de plas en plus dissemblables par le temps, seixmi appelées espèces, parce que Ton aura perdu les traces de leur origine commune.
Appliquons cette théorie à un exemple peu flatteur pour Tespèce humaine, mais qui est tellement indiqué ici que ce serait un feux scrupule que de ne pas aller jusque-là* L'une des objections les plus ardentes que Ton ait faites à Dar'irin, c*est que si sa théorie est vraie, il faut admettre que Thomme a commencé par être un singe, ce qui est fort humiliant ; à quoi un partisan de M« Darwin a répondu « qu'il aimait mieux être un singe perfectionné qu*un Adam dégénéré. » Or, dans la théorie de M. Darwin, il n'est pas vrai que l'homme descende du singe, car sMl en descendait, comme il a sur lui un grand atantage, il l'aurait vaincu dans la concurrence vitale, et par conséquent l'aurait absorbé et détruit, de qui est vmi, c*est que le singe et l'homme dérivent l'un et l'autre d'un même type qui s'est perdu, et dont ils sont les déviations divergentes. En un mot dans cette hypothèse, les singes ne sont pas nos ancè* très, mais ils sont nos cousins germains.
Généralisons cet exemple. Il ne faut |yas dire que les vertébrés ont été des mollusques, ni les mammifères des poissons on des niseaux; mais les quatre embranchements seraient quatre t^yonnements distincts paitis d'une souche primiti^et Sans chaque ^embranchementj le type primitif serait également df» versifié, et o'est {>ar ces déterminations successives, c^te «Mt* tien de différences, cette aecumuhitioii de camd^^ iHMiveaul
dans des séries toujours divergentes, que les espèces aetneUes se sont produites. En un mot, le règne organisé a toujours éié du général au particulier, et, comme l'on dirait en logiquat en augmentant sans cet^e le contenu de sa compréhension.
Tel est, je crois, dans ses bases essentielles, et sans f rien changer, le système de M. Darwin, système qu'il défend airec des ressources d'esprit Trainient inépuisables, et suitout a?ec une admirable sincérité t Car, I Tinverse des inventer* du système qui n'eicposent que les faits faToraMei à leurs idées et se taisent sur lés faits contraires^ M. Darwin consacre la moitié de son livre à exposer les difficultés et les objections que son prin^ cipe peut soulever^ et quelques^^unes sont é. formidables qu'il a grand'peine à en atténuer la portée. À4*iiété cependant jus* qu'à la diffiimlté capitale qui pèse sur tout le système, ^ <pii pour nous tient notre esprit en suspens? C'est ce que nous ne croyons pas, et c'est ce que nous cssayer<«s d'établir.
Le téritable écueil de la théorie de M. ©atwinj le f oint périlleux et glissant, c'est le passage de réïection artificielle à rélectîon naturelle : c'est d'établir qu'une nature aireu* gle et sans dessein a pu atteindre par la rencontre des cir» constances, le même résultat qu'obtient f homme par une în* dustrie réiSédiîe et calculée. Dans Pélectîon artîfldelte ek cBet, ne roùblions pas, l'homme tSiOî^ les éléments 4e S!» corn M* uaisons; pour atteindre un bot désiré, il choisit deul ftcfteurs doués rtm et Pautre du caractère qu'il veut obtenir Où perfectionner. S'fl y avait quelque dilérettce entre les émàL facteurs»
le produit serait incertain et mixte, ou bien, lOrs même que le caractère de Tun des facteurs y prédominerait, il y serait tou« jours affaibli par le mélange avec un caractère contraire :
Pour que Félection naturelle obtint les mêmes résultats, c'est-à-dire Taccumulation et le perfectionnement d'un caractère quelconque, il faudrait que la nature fût capable de choix; il faudrait, pour tout dire, que le mâle doué de tel caractère s'unit précisément avec une femelle semblable à lui. Dans ce cas, je reconnais que le multiple de ces deux facteurs aurait la chance d'hériter de ce caractère commun et même d'y ajouter. Il faudrait encore que ce multiple ou produit cherch&t dans son espèce un autre individu qui aurait aussi accidentellement atteint ce même caractère. De cette manière, par une suite de choix semblables, la nature pourrait faire ce que fait l'industrie humaine, car elle agirait exactement de même.
Mais qui ne voit que j'évoque une hypothèse impossible? Car comment admettre qu'un animal qui aura subi une modiflcation accidentelle (une nuance de plus ou de moins dans la couleur, par exemple) ira précisément découvrir dans son espèce un autre individu atteint en même temps de la même modification ? Cette modification étant accidentelle et individuelle à l'origine, elle doit être rare, et par conséquent il y a très-peu de chances que deux individus se rencontrent et s'unissent; l'aveugle désir qui porte le mâle vers la femelle ne peut avoir une telle clairvoyance, et s'il l'avait, quel éclatant témoignage de finalité I Et en supposa.nt, par impossible, qu'une telle ren-
contre ait liea une fois, comment admettre qu'elle se renouvelle à la seconde génération, puis à la troisième, à la quatrième, puis ainsi de suite? Ce n*est qu'à cette condition d*une rencontre constante entre deux facteurs semblables que la variété se produira et se fixera. Autrement, déviant à chaque nouveau couple, les modifications n'auront aucun caractère constant, et le type de l'espèce restera seul identique. On triomphe du peu de temps qu'il faut à l'industrie humaine pour obtenir une variété nouvelle, et l'on dit : Que ne peut faire la nature, qui a des siècles à sa disposition ! Il me semble qu'ici le temps ne fait rien à l'affaire. Tout le nœud est dans la multiplication de l'avantage cherché, multiplication qui exige une pensée qui choisit.
On trouve dans l'espèce humaine elle-même des exemples de variétés produites par élection; mais cela tient à des unions constantes et suivies entre des sujets semblables. Ainsi le type
Israélite est bien reconnaissable et persiste encore depuis des siècles, malgré les changements du milieu; mais les Israélites se marient entre eux et conservent de cette façon les traits distinctifs qui les caractérisent. Supposez des mariages mixtes; supposez que, les préjugés disparaissant, les Israélites en vinssent à se marier avec les autres parties de la population : combien de temps durerait le type Israélite? Il serait bien vite absorbé et transformé. Il y a près de Postdam, nous a dit M. de Quatrefages ^, un village particulièrement remarquable par la
i • Unité de V^sptce huvMiinê*
tailla det habitante. A quoi tient cette parUcolaritér BUe fiant, dit-on^ de ce que le père de Frédéric le Grand, qui aimait les beaui hdtemes, choisisiait lad plus grandes paysannes qu'il pAt renoontrer pour les marier à ses grenadiers. G*esl bien là de réleetion artificiellei ne TottUions pas. Cest ainsi que Platon dans sa République, tout en prescrivant de tirer au sorties époux^ Conseillait cependant aux magistrats de tricher un peu et de réunir sans en avoir Tair le§ pluê belles femmes aux plus beaux hommes afin d'obtenir de tigoureux citoyens. On voit, par tous ces exemples, que Télectlon suppose toujours la rencontre d'un caractère commun dans les deux sexes : c'est ce qui ne peut avoir lieu dans la nature, ce caractère tout accidentel étant d'abord très-rare, et ceux qui le posséderaient en même temps n'ayant aucune ralsoti de se rencontrer et da se choisir. Je sais que Darwin disiitigue deux sortes d'élection artificielle : Tune qu'il appelle méthodique, l'autre inconsciente. L'electlôn méthodique est (elle de réleveur qui combine ses élémedts côlttathe eii fnéôàhique oti côihbihê les i'ôUâgeS d'Une machine. L'élection incônsetëfltë est celle pài' laquelle on obtient TamÔ' lioratiôn OU là modification â*Uhe èspêdë sans avoir t^réÈiSéûient i^hérchê ce fâsûltàt, comme celle d'uû chasseur, par éxeinple, qui n^a liullë ptétëhtiôh de perfectionner la race canine, mais qui, par goût, est amené à choisir les meilleurs chiens qùHl puisse se procurer, et obtient par la force des choses une accumulation de qualités dans cette race. C^est aiilsi vraisemblablement que se sont formées les diverses variétés
canines. Il n'y a pas là une méthode systématique, et cependant le résultat est le même, quoique plus lent. Il en est de même dans la nature, d'après M. Darwin* Elle pratique une élection inconsciente, et Tagent qui remplace ici le choix, c'est la concurrence vitale. Les mieux avantagés remportent nécessaire* ment par le droit du plus fort, et la nature se trouve avoir choisi spontanément et sans le savoir les sujets les miqux doués pour résister aux atteintes du milieu, en un mot les mieux appropriés^
Nous voici au cœur du système. Pour le bien apprécier, distinguons deux cas différents : ou bien le milieu ambiant ne change pas , ou bien il change. Qu'arrivera-t*il dans ces deux hypothèses? Il faut remarquer ici une grande différence entie la doctrine de Lamarck et celle de Darvi^in. Suivant le premier, tant que le milieu ne change pas, Tespëce doit rester immobile, une fois appropriée par l'habitude à ce milieu : ayant en effet ce qu'il lui faut pour vivre, on ne voit pas pourquoi elle ferait effort pour changer. Mais si le changement a pour cause l'éleôtion naturelle, il doit pouvoir se produire même dans un milieu immobile, car, si bien appropriée que soit une espèce, on conçoit toutefois qu'elle le soit davantage : il peut toujours se produire quelques accidents qui assureraient à certains individus un avantage sur d'autres, et leur ouvrirait en quelque sorte un débouché plus grand. Et ainsi on ne voit pas pourquoi dans cette hypothèse les espèces ne varieraient point sous nos yeux. Il ne faudrait même pas pour cela, à ce qu'il semble, des
temps infinis, quand on songe avec quelle rapidité Finduslrie humaine crée des variétés nouvelles.
Pourquoi donc ne voit-on pas de telles modifications se produire ? C'est que le principe de Félection naturelle, même uni au principe de la concurrence vitale, ne peut pas, à ce qu'il semble, avoir la vertu que lui attribue H. Dar^vin. Supposons en effet, que, dans les pays chauds, la couleur soit un avantage qui rende les habitants plus aptes à supporter l'ardeur du climat; supposons que dans l'un de ces pays il n'y ait que des blancs, et qu'à un moment donné un individu se trouve accidentellement coloré en noir, celui-là aura un avantage sur ses compatriotes : il vivra, si vous voulez, plus longtemps. Mais le voilà qui se marie. Qui pourra-t-il épouser? Une blanche sans contredit, la couleur noire étant accidentelle. L'en&nt qui résultera de cette union sera-t-il noir? Non sans doute, mais mulâtre; l'enfant de celui-ci sera d'un teint encore moins foncé, et en quelques générations la teinte accidentelle du premier aura disparu et se sera fondue dans les caractères généraux de l'espèce. Ainsi, en admettant même que la couleur noire eût été un avantage, elle n'aurait jamais le temps de se perpétuer assez pour former une variété nouvelle plus appropriée au climat, et qui par là même l'emporterait sur les blancs dans la concurrence vitale.
Si l'on avait des doutes sur la valeur de l'argument que je propose ici contre la portée du principe de M. Darwin, j'invoquerais l'autorité d'un autre naturaliste, M. de Quatrefages,
très- favorable cependant à ce principe. Il cite plusieurs individus de Tespëce humaine qui se sont trouvés doués accidentellement de caractères exceptionnels, et il veut expliquer pourquoi ces individus n'ont pas donné naissance à des va* rlétés nouvelles, c Aucun Lambert, dit ce naturaliste, aucun Golbum (ce sont les noms de ces individus anormaux) ne s^est allié avec un autre individu présentant la même anomalie que lui. La sélection tendait ici à effacer l'activité surabondante et tératologique de la peau, le nombre exagéré des doigts. A chaque génération Vinfluence du fait normal primitif dimi" . nuait forcément par le mélange du sang normal : elle a dû finir par disparaître promptement^ » Plus loin, il explique, par l'absence de sélection artificielle, l'uniformité relative des groupes humains, comparés aux animaux domestiques. Ne suit-il pas de là que la sélection naturelle est insuffisante pour faire varier les espèces, par cette raison capitale sur laquelle j'ai tant insisté, à savoir, que les divers individus des deux sexes accidentellement atteints du même caractère ne pourront pas se rencontrer ?
Une objection analogue contre le principe de la sélection naturelle a été mise eu forme d'argument mathématique par un savant anglais ^ 11 prend pour exemple une certaine catégorie de papillons appelés ï^eptaliSj dont la couleur est protectrice,