‹ Les causes finalesChapitre 56 sur 142 · Unité ae l'espèce humaine , XIII (Hachette · texte numérisé non relu

Unité ae l'espèce humaine , XIII (Hachette

2. La théorie de la sélection naturelle au point de vue mathématique, par M. Alfred W. BeDoelt, 1871. (Voir la Revue scieQtiflque, 2>»* série, t. I, p. 100.)

parce qu'elle les fait ressembler à d'autres papillons, nommés Ithomia, dont les oiseaux se détournent à cause de leur odeur infecte. L'espèce de Leptalif c[ui se trouve avoir une ressemblanôe accidentelle de couleur avec les Ithomia bénéficie donc de leur immunité. M* Wallace attribue cet avantage acquis par les LeptalU privilégiées & la sélection naturelle. M. Ben* nett le eombat par un raisonnement très^rigoureux :

« Il est évident, dit ce dernier auteur, que pour passer de leur forme ordinaire à leur forme protectrice, les LeplaHs ont dd subir une série de transformations graduelles; et Ton ne peut guères évaluer à moins d*un millier le nombre des formes qui*

ont dû se succéder entre la première déviation et la forme observée en dernier lieu ; d'autre part, il est évident que les premières leptalis dégénérées ne devaient pas dlftêrer suffisamment de leurs sœurs pour trôthpér l'appétit des oiseaux intéressés à les reconnaître sous leur déguisement ; et c'est être modeste de supposer que pendant le premier cinquantlètne de la période de transformation supposée, les oiseaux iie se sont pas laissé égarer. S'il en est ainsi, les papillons n'étant paâ encore préservés par leur hûuvel habit, toute raison de sélection disparait, et Ton doit considérer comme entièrement abandonnée au hasard la continuation dé la métamorphose. Les chances que celle oi a de Taccouiplir peuvent dès lors étfe très-approîi-

mativement calculées» Prenons en effet un couple de LéptaliSf et supposons que TeSpèce ait une tendance à varier dans vingt directions différentes, parmi lesquelles une seule tende à la

rapprocher des Ithomia. A la première génération^ les chances qu'une variation favorable a de se produire sont représentées

par la fraction ^ ; et encore cette évaluation est^elle tr6s«&vo-

rable à rhypothèsé de H. Wallace; car, dans la nombreuse postérité d'un couple de papillons, on trouverait certainement plus de vingt formes tant soit peu différentes et s'écartant d'une forme déterminée.

a A la seconde génération, les formes qui avaient déjà une tendance à s'éloigner de la forme Ithomia n'auront aucune raison d'y revenir; et c*est dans ce seul vingtième de la postérité du premier couple que nous pouvons raisonnablement espérer trouver des formes se rapprochant plus ou moins de la forme protectrice. Mais dans ce vingtième , la sélection n'agit pas encore; et c^est encore le hasard qui présidera à la production de la forme cherchée : un vingtième seulement revêtira celte forme; mais celle-ci iie représentera plus que le vingtième dû vingtième; les chances seront donc représentées

par la fraction ^ . Au bout de 10 générations, les chances

AiO

se réduiront à ^ , c'est-à-dire que sur dix billions d'individus, un seul aura conservé les traces de la déviation primitive. C'est là un résultat absolument négatif, et qui force à rejeter rhypothèsé de la sélection, puisque avant même que celle-ci ait pu avoir une raison quelconque de la produire, la variation accidentelle primitive aurait complètement disparu^.»

1. L*arguinent précédent est bien pins fort encore lorsqu'on l'applique, non pins à nn organe avantageux, mais à un organe désavantigeux, comme l'a montré

Ce raisonnemeat n'a pas pour but de nier le principe de la sélection naturelle, mais d'en limiter Taction. Il nous sufQt d'établir ici qu'il ne suffit pas, à lui seulj à expliquer l'origine des formes organisées. Il faut qu*il y ait en outre un principe interne de transformation : dès lors, l'idée de finalité reprend tout son empire. C'est ce qu'accorde un naturaliste américain, le professeur Gope, qui a développé Thypothëse de Darwin, en expliquant l'évolution organique par une force de croissance {growth force) déterminée à se propager dans tel ou tel sens par le désir ou l'imagination de l'animal, c VintelUgence est l'origine du mieux^ dit-il; tandis que la sélection naturelle est le tribunal auquel sont soumis tous les résultats obtenus par la force de croissance \ » Cette hypothèse, outre qu'elle est un retour à celle de Lamarck, accorde à la théorie de la finalité beaucoup plus en réalité qu'elle ne demande, puisque c'est & l'intelligence de l'animal que reviendrait en définitive le principe d'organisation et de fabrication : ce serait au fond l'hypothèse de Stahl. Sans nous prononcer sur cette hypothèse» recueillons seulement ce témoignage de plus sur l'impuissance des causes extérieures et accidentelles pour la production des formes organiques.

13roca dans un Discoun sur le transformisme (Revue des cours seicntifiqufSf VII* année, p. 555). — Je dois dire que M. Delbœuf 'Revue scientifique, 13 janvier 1877), a combattu cet argument, aiiui que celui de M. Benoctt exposé plus haut Il part de ce principe que, la cause qui a produit la première variation devant continuer à agir, il est conforme aux lois du culcul des probabilités que son influence aille toujours en croiasanl. Mais cette cause ayant été primitivement accidentelle (par exemple la température cxccplionaelle de l'année), il n'y a nulle raison pour qu'eUe continue son action pendant toute la série des générations ultérieures. 1. Revue des cours scierUifinues,

Encore une fois, nous ne contestons en aucune façon le principe de la sélection naturelle j et celui de la concurrence vitale. Ce sont là deux lois très-yraies, et constatées par Texpériencei mais qui paraissent devoir agir dans un sens tout différent de celui qu'on nous annonce* et beaucoup plus dans le sens de la conservation de Tespèce que oans celai ae la modification. En effet, le genre de vie d'un animal dépendant toujours de sa structure (que Ton admette ou non des causes finales), il est évident que, dans une espèce, les mieux avantagés sont ceux dont l'organisation est le plus conforme au type de f espèce. Dans les carnivores, par exemple, celui-là aura l'avantage qui aura de bonnes griffes, de fortes dents, des muscles souples et vigoureux. Que si vous supposez une modification intervenant, qui pourrait être ultérieurement un avantage dans d'autres conditions, elle sera néanmoins à son origine un inconvénient en altérant le type de l'espèce, en rendant par là l'individu moins propre au genre de vie auquel l'appelle son organisation générale. Supposez que dans un animal herbivore les dents à couronnes plates, si propres à broyer des herbes molles, soient accidentellement remplacées dans quelques individus par des dents tranchantes. Quoique la dent tranchante soit en réalité un avantage pour les espèces qui en jouissent, puisqu'elle leur permet de joindre deux es** pèces de nourriture, ce serait néanmoins pour ranimai chez lequel elle se rencontrerait par accident un très-grand désavantage, car il serait par là moins propre à trouver sa nourriture habituelle, et rien en lui ne serait préparé pour s'ac-

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commoder i une antre espèee de nourriiore ^ . Je oonclas ^ue Télection natareile doit avoir pour efiett dans oa milieu toa* jours le même, de maintenir le type de l'espèce et de l'empêcher de s'altérer : je n*f puis Toir, si ce n'est accidentellement, un prindpe de modification et de changement.

En est-il ainsi lorsque le milieu lui-même est changé, lorsque par des causes quelconques les conditions extérieures Tiennent à varierr C'est alors, suitant Darwin, que le prindpe de l'élection naturelle agit d'une manière toute-puissante. Si en effet, au moment de ce changement de milieu, quelques individus d'une espèce se trouvent avoir précisément cef'tains caractères qui les rendent propres à s'accommoder à ce milieu, n*est-il pas évident que ceux-là auront un grand avantage sur les autres, et qu'ils survivront seuls, tandis que ceux-ci péiî^ tonii L'élection natareile agissant, un caractère individuel à l'origine pourra donc devenir un caractère spécifique.

CTest ici évidemment que Fhypothèse de M. Darwin se présente avec le plus d'avantage ; mais elle est encore sujette à de bien grandes difficultés. Et d'abord il faut admettre que la modification en question s'est rencontrée en même temps dans les mêmes lieux entre.plusieurs individus de sexe différent. En

i . M. Coarûot pense, comme nous, c qn^on triage machinal ne suffit pas poar exifiiqmt ia œerveiile des adi^toUons «cg«ni^|aes^. 4 quoi serviiaU à l'éléphant pour c le combat de la vie » un nez plas long que cdul de ses camarades, ^pgiqiie Ihob aoifts teg que eciei qi*fk feotoil pow aUeiBdi« à ses «limeoIflS.^ » (Cournot, Mathialitme^ vitalisfMf rationalisme , p. 166.) Le même auteur eooctet égakaieot qt* m «n nn^bçMt «ae tptmakiramiioa «oadûoe jnr um gf* dation lenle, on rend rexplication mécanique moins choquante, on en dissimale ea ^[Qélqw sorte k groifcjèiglft, y oiqa'wi fond l'oa4eaMi48 toi^vn 4 sac joécaniqae ce qu'elle est incapable de donner. » (fbid,, p* 166.}

effet, comme nous l'ftvons montré, si elle n'est pas à ia fiais dans les deax sexes, cette qaaiilé, bien loin de s'accamaler et de se déterminer davantage par Phérédité, irait sans cesse en s'affaiblissant, et nulle espèce nouvelle ne pourrait se fermer. Voici donc déj& une première rencontre, une première coin* cidenee qu'il &ut admettre. En second lieu, il fout rapposer que ^aque espèce animale a eu pour origine la rencontre d'une modification accidentelle a?ec un changement de mi* lieu, ce qui multiplie à Pinflni le nmnbre des colneidenoes et des acddents. Dans cette bypoth^, tandis qu'une certaine série de causes fûsàii furier suivant des lois particidî^^ les formes organiques^ une autre série de causes; suivant d'autres lois, fidsalt varier les mili^x. L'appropriation dans les animaut ne serait que le point de rencontre «ilre ces dew séries. Or^ comme les formes appropriées dans rorganisme se comptent par milliards, ou plutdt os se comptent pas, il but admettre qne. tes deux séries de causes pamUèles se sont ren^ contrées d'accord un miUiafd de fois, ou plutM un nombre inâni de fois, tfest*à-dire qu'il iàut titrer an fortuit, pour ne pas dire au hasard, la plus grande part dans le développement et le progrès de l'échelle animale. Est-ce là une explication vraiment ralionnelle^

Voici encore une difficulté qui parait des plus graves^ Guviet a beaucoup insisté, dans sa philosophie soologique, sur la lot des CorrélatioiïS organiques ; et quoiqu'il puisse y avoir dé* bat mt la plus ou moins grande extension de cette foi, «Me reste vraie dans sa généralité. Selon cette loi, les organes sont

liés entre eux par des rapports logiques , et la iorme de chacun est déterminée par la forme des autres : d'où il suit que certaines rencontres d*organes sont impossibles, que d'autres sont nécessaires. Par conséquent , si un organe capital subit une modification importante, il est nécessaire, pour que l'équilibre subsiste, que tous les autres organes essentiels soient modifiés de la même manière. Autrement un changement tout local, si avantageux qu'il puisse être en soi, deviendra nuisible par son désaccord avec le reste de l'organisation. Que si, par exemple, comme le croyait Lamarck, les écailles des poissons avaient pu se transformer en ailes d'oiseau (ce que Guvier déclarait absurde au point de vue de Tanatomie), il faudrait en même temps que dans ces mêmes poissons la vessie natatoire se fût transformée en poumon, ce qui paraît à M. Darwin l'exemple le plus frappant de sa théorie. Eh bien ! sans discuter la réalité des faits , je dis que ces deux transformations corrélatives et parallèles ne peuvent s'expliquer par un simple accident. M. Darvrin semble avoir voulu prévenir cette objection en admettant ce qu'il appelle une corrélation de croissance. Il reconnaît qu'il y a des variations connexes et sympathiques, qu'il y a des organes qui varient en même temps et de la même manière : — le côté droit et le côté gauche du corps, les membres et la mâchoire; mais cette loi laisse subsister la difficulté. De deux choses l'une : ou c'est là une loi toute mécanique, qui n'indique que de simples rapport^ géométriques entre les organes

et n'a aucun rapport avec la conservation de ranimai, et dès lors elle ne sert pas à résoudre le problème posé; ou bien ces corrélations de croissance sont précisément celles qu'exigérait le changement de milieu ou de conditions extérieures, et dès lors comment les comprendre sans une certaine finalité? Par quelle singulière loi, des organes qui ne peuvent agir que d'accord se modifieraient-ils en même temps et de la même façon, sans qu'il y eût là quelque prévision' de la nature? Ici encore la simple rencontre ne suffit pas ; car c'est la rencontre elle-même qu'il faut expliquer.

On voit que la théorie des modifications fortuites, sans principe directeur, présente les plus grandes difficultés, appliquée à la formation des organes * : mais ces difficultés sont bien plus grandes encore, lorsqu'il s*agit de la formation des instincts.

On sait quelle était sur ce point la théorie de Lamarck. L'instinct, selon lui, est une habitude héréditaire. M. Darwin adopte cette théorie en la modifiant par le principe de l'élection naturelle; il fait remarquer que Ton peut dire des instincts la même chose que des organes. Toute modification dans les habitudes d'une espèce peut être avantageuse, tout aussi bien qu'une modification d*organes. Or, quand une modification instinctive se sera produite dans une espèce, elle tendra h se perpétuer, et, si elle est avantageuse, elle assurera à ceux qui en sont doués la prépondérance sur les autres variétés de l'espèce, de manière à détruire toutes les variétés intermé-

i. Voii' ch. IL

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diaires. A la vérité, on ne peut pas prouver par rôbservâtion directe (}ue les instincts se soient modifiés; mais quelques observations indirectes semblent autoriser cette supposition : ce sont, par exemple, les gradations d^instincts. Àiiisi la fabrica** tion du miel par tes abeilles nous présente trois tjfpes dis^ tincts, mais reliés l'un à Tautre par des gradations insensibles : d'abord les bourdons, qui font leur miel et leur dre dans le creux des arbres, puis nos abeilles domestiques, qui Ont résolu, dans la construction des cellules, un problème de ma^ thématiques transcendantes, enfin les abeille 3 d'Amérique, espèce moyenne , inférieure à nos abeilles et supérieure aux bourdons. Ne peut-on voir là la trace et Tindicatiott d'un dé* veloppement d'instinct qui, parti du plus bas degré, serait arrivé peu à peu au point où nous le voyons aujourd'hui? Oë qui autorise cette conjoncture, c'est qu'en contrariant l'industrie des abeUles, en la plaçant dans des conditions défavorables ou nouvelles, on a réussi à faire varier leurs habitudes et à les faire changer de procédés. Beaucoup d'expériences Mteè dans cette direction pourraient jeter un grand jûûr Sût tî^tte obs* cure question.

La théorie qui explique Tinstinct par l'habitude héréditaire est sans aucun doute une théorie spécieuse et très«-digne û'éK* tentiôû : néanmoins il y a encore là de bien tsêrîeuses difflcol' tés. D'abord les variations d'Instinct qu'on pourrait observer dans certaines Tcirbonstatices patticulièrès ne prouveraient pas nécessairement contre l'hypothèse d'un instinct primitif pr«-

pre à chaque espèce, car, même dans cette hypothèse , la nature ayant attaché à l'autmal un instinct pour le préserver, a pu vouloir que cet instinct ne fût pas précisément à court dès que le moindre changement aurait lieu dans les circonstances extérieures* Un certain degré de flexibilité dans l'instinct n'a rien d'inconciliable avec la doctrine d'un instinct irréductible. Par exemple, la nature, ayant donné & Toiseau l'instinct de construire son nid avec certains matériaux, n'a pas dû vouloir que, si ces matériaux venaient & manquer, l'oiseau ne fit pas de nid. Gomme nos habitudes, si mécaniques qu'elles soient, se modifient cependant automatiquement pour peu que telle circonstance externe vienne les contrarier, il pourrait en être ainsi des instincts ou habitudes naturelles imprimées dès l'^i* gine dans l'oi^anisation même de chaque espèce par l'auteur prévoyant déboutes choses.

On peut élever d'ailleurs une grave objection coatre l'appU** cation éa principe de i'éUictioa naturelle i la fcrmalion des testinds» Suivant M. Darwin, la modification de l'instim^, qui n d'abord été accidentelle, s'est transmise ensuite ei s'est fixée par l'hérédité; mais qu'esl-^oe qu'use modificatioo su^ddeateUe d'instinct t G^est «me action fortuite. Or une action Icirtaite peut-elle se transmettre h^^itairement f Remaiv|uez k di£Cé- Ttùce qu'il y a entre une modification d'mgane et une bumU* ^cation d'instikict. Ia prem^e,^ t^lti^i «i superficielle qu'eUe «oit, fût-ce la eouleur d*un plums^, mi permanente et dure toute la vie t elle s'imprime d'une manière durable à Torga-

nisation, et Ton conçoit qu'elle se transmette par l'hérédité ; mais un instinct n'est autre chose qu'une série d'actes donnés. Une modiâcation d'instinct est donc une action particulière, qui vient fortuitement s'intercaler dans cette série. Comment croire que cette action, fût-elle répétée par hasard plusieurs fois dans la vie, pût se reproduire dans la série des actions des descendants? Nous voyons les pères transmettre à leurs fils des habitudes toutes faites (encore faut-il faire la part de l'imitation et de la similitude des milieux) ; mais nous ne voyons pas que le fils reproduise les actions accidentelles du père. Que de faits ne faudrait-il pas citer pour rendre croyable une transmission héréditaire aussi étrange 1

Si l'on doutait que M. Darvirin fit une part aussi grande au hasard dans l'origine des instincts, je rappellerais l'exemple qu'il cite lui-même^ à savoir l'instinct du coucou. On sait que la femelle de cet oiseau pond ses œutis dans un autre nid que le sien. Cet instinct, qui est propre au coucou d'Europe, n'a pas lieu chez le coucou d'Amérique. M. Darwin conjecture que le coucou d'Europe a pu avoir autrefois les mêmes mœurs que le coucou américain, a Supposons, dit-il, qu'il lui soit arrivé, quoique rarement, de pondre ses œufs dans le nid d'autres oiseaux. Si la couveuse ou ses petits ont tiré quelque avantage de cette circonstance, si le jeune oisillon est devenu plus vigoureux en profitant des méprises de l'instinct chez une mère adoptive, on conçoit qu'un fait accidentel soit devenu une habitude avantageuse à l'espèce, car toute analogie nous solU-

citeli croire que les jeunes oiseaux ainsi couvés auront hérité plus ou moins de la déviation d*instinct qui a porté leur mère à les abandonner. Ils seront devenus de plus en plus enclins & déposer leurs œufs dans le nid d'autres oiseaux. > Voilà bien ici une action accidentelle et fortuite considérée comme transmissible héréditairement. Je demanderai aux zoologistes s'ils accordent que le pouvoir de l'hérédité puisse aller jusque-là* Il faudrait recueillir et discuter un grand nombre de faits pour apprécier à sa vraie mesure la théorie des habitudes héréditaires. Je n'en citerai qu'un, qui me paraît absolument réfractaire à toute théorie de ce genre : c'est l'instinct des nécrophores. Ces animaux ont l'habitude quand ils ont pondu leurs œufs, d'aller chercher des cadavres d'animaux pour les placer à côté de ces œufs^ afin que leurs petits, aussitôt éclos, trouvent immédiatement leur nourriture; quelques-uns même pondent leurs œufs dans ces cadavres eux-mêmes. Or ce qu'il y a ici d'incompréhensible, c'est que les mères qui ont cet instinct ne verront jamais leurs petits et n'ont pas vu ellesmêmes leurs mères; elles ne peuvent donc savoir que ces œufs deviendront des animaux semblables à elles-mêmes, ni prévoir par conséquent leurs besoins. Chez d'autres insectes, les pompilesy l'instinct est plus remarquable encore : dans cette espèce, les mères ont un genre de vie profondément différent de leurs petits, car elles-mêmes sont herbivores, et leurs larves sont carnivores. Elles ne peuvent donc point, par leur propre exemple» présumer ^e qui conviendra à Iqurs enfants. Re«

courra*t-on ici à lliabitade héréditaire? Hais il a fallu que cet instinct fût parfait dès Torigine, et il n'est pas susceptible de degrés; une espèce qui n^aurait pas eu cet instinct précisément tel qu'il est n*aurait pas subsisté, puisque les petits étant carnivores, il leur fout absolument une nourriture animale toute prête quand ils viendront au monde. Si l'on disait que les larves ont été originairement herbivores, et que c* est par hasard et sans but que la mère, attirée peut-être par un goût particulier, est allée pondre ses œufs dans des cadavres, que les petits, naissant dans ce milieu, s*y sont peu à peu habitués et d'herbivores sont devenus carnivores, puisque la mère ellemême s'est déshabituée de pondre dans des cadavres, mais que, par un reste d'association d'idées, elle a continué à aller chercher de ces cadavres, devenus inutiles pour elle, et à les placer auprès de ses propres œufs, et tout cela sans but, — on multiplie d'une manière si effroyable le nombre des accidents heureux qui ont pu amener un tel résultat, que l'on ferait beaucoup mieux, ce semble, de dire que l'on n'y comprend rien.

Il est très-important à notre point de vuç dg constater que le transformisme est susceptible de bien des forme s, et que depuis Darwin, sans sortir de l'idée générale commu ne, oq a proposé des systèmes très-différents. Or, plus on étudie ces systèmes, plus on y voit la preuve de la difficulté d'expliquer ^s formes organiques par des causes purement mécaniques, et

purement externes. Je citerai par exempie le polt^morphUm$f Dans rbypothëse de Dan^in, les espèces se produisent, en passant du général au particulier, des formes les plus simples et les plus abstraites aux formes les plus riches et les plus con^ crêtes, à peu près comme dans la philosophie de Hegel. Il suffirait donc à Torigine d'un très-petit nombre de types; et peuti-étre d'un seul, pour engendrer, avec le temps , toutes les espèces vivantes. M. Agassiz a feit contre ce système une objection très-sérieuse : c'est que s'il en était ainsi, à mesure que Ton descend dans les couches géologiques, et qu'on atteint une plus haute antiquité, on devrait rencontrer des formes plus simples, et en moins grand nombre. Or il se trouve que c^est tout le contraire, et que plus Ton pénètre avant, plus on rencontre de formes différentes et compliquées. Cette objection, forte contre le Danvinisme, n'atteint pas l'idée transformiste en elle-même. D'autres naturalistes, en effet, admettent que la première apparition de la vie, de quelque manière qu'on l'explique, a pu tout aussi bien se manifester par des milliers de formes différentes, que par un type unique. Quelques-uns vont jusqu^à penser que primitivement, il n'y a eu que des individus, et que l'espèce elle-même est le produit du temps. Quoi qu'il en soit, le transformisme n'exclut nullement la pluralité des types à Forigine. Les espèces actuelles seraient nées des espèces antérieures, mais d'espèces différentes les unes des autres.

On voit que le polymorphisme est une hypothèse intermé» diaire entre la doctrine darwinienne et la doctrine vulgaire.

Dans le darwinisme, toutes les formes organiques sont produites en définitive par des causes extérieures, et tirées par le principe de la sélection naturelle. Dans le polymorphisme, les espèces actuelles ont bien été produites par les mêmes causes : mais les espèces primitives ont dû immédiatement leur naissance aux forces créatrices de la nature. Il y a donc eu un moment, où la nature a été capable de produire en grand nombre des types organiques, quoiqu'elle ne le fasse plus aujourd'hui. Or, ces formes organiques, quelque différentes qu'elles fussent des formes actuelles, devaient cependant être des formes appropriées puisqu'elles étaient vivantes. L'appropriation n'a donc pas été l'effet du temps ni de la sélection naturelle : elle s'est produite tout d'abord ; et Tabime qui sépare la matière brute de la matière vivante a dû être franchi d'un bond. L'impossibilité de rencontres fortuites produisant tant d'organisations diverses, impossibilité que le darwinisme essaie de masquer avec art, reparaît dans toute sa force.

La doctrine de l'évolution repose sur un principe vrai en soi, et que Leibniz a illustré, le principe de continuité : c'est que rien ne se produit qui ne naisse d'un état antérieur, rien qui n'ait sa liaison ^vec le passé, et ses conséquences dans l'avenir. Le principe est incontestable ; mais comme tout principe abstrait, il faut savoir comment on doit l'entendre. Le passage d'un état à l'autre est-il nécessairement et toujours lent et insensible? N*a-t-il lieu que par degrés imperceptibles? Chacun ne sait-il pas, par exemple, que dans sa propre vie, si

d'ordinaire les faits naissent les uns des autres par une gradation insensible, si Ton vieillit sans s'en apercevoir, si les idées et les sentiments changent d'une manière inconsciente, dans beaucoup de circonstances, au contraire, les changements sont rapides, subits^ prodigieux : on vieillit en un jour : une mort subite rompt le charme de la plus douce vie; une passion terrible natt d'un clin d'œil; dans les sociétés humaines, il y a des changements insensibles, et des révolutions violentes ; on ne peut supprimer dans l'histoire les crises, les chutes inattendues, les fortunes prodigieuses. Il y a donc deux sortes de continuité ; l'une rapide et l'autre lente, deux sortes de changements : les uns brusques et soudains ; les autres lents et impérieux. De là cette question : comment se produisent les transformations qui créent les espèces nouvelles? De là aussi deux hypothèses dans le transrormisme : celle des modifications lentes, et celle des modifications brusques.

Un savant. botaniste, M. Naudin, l'un de ceux queDarv^in lui-même reconnaît comme l'un de ses précurseurs, a défendu la doctrine du transformisme brusque contre Thypothèse darwiniste des modifications infiniment petites accumulées par le temps, et fixées par l'hérédité. Il fait valoir deux raisons. La première c'est que Ton n'a pas à sa disposition un temps infini, comme se le persuadent les darwinistes. Suivant les calculs les plus récents, dit M. Naudin, la durée maximum de la vie animale sur notre globe peut être approximativement évaluée à quelques dizaines, à une cinquantaine de millions d'années

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tout au plus, et les progrès ultérieurs de la science n'élève* ront jamais cette estimation, mais tendront au contraire à la restreindre. » Or, cinquante millions d'années peuvent paraître un assez joli chiffre; mais en réalité, il est absolument insuffisant pour expliquer la production^ de toutes les fbrmes organiques, si on les suppose produites par des modifications insensibles. Ce ne sont pas des millions d'années, ce seraient des milliards de siècles quMl faudrait ^

En second lieu, la théorie des modifications insensibles est tout à fait contraire à l'expérience. Ce que l'expérience nous donne en effet, c'est le changement brusque, et non pas le changement lent. C'est ce que prouve l'étude de la botanique; et H. Naudin, qui a étudié si à fond les variations des espèces botaniques, est ici une puissante autorité : e: Quand un changement même très-notable se produit, dit-il, il survient brusquement dans l'intervalle d'une génération à l'autre. La fixation des variétés a pu demander du temps ; mais leur apparition a toujours été subite. » Selon cette nouvelle forme du transformisme, la variation aurait lieu dans le germe même, ou pendant la période d'incubation, et les circon- ^ances extérieures, si souvent invoquées, le climat, le mi-

1 . Si l'on songe q le d ms certaines parties du continent américain, fornoées p^r (tes pol^piprs gçcunmlés, on peut, suivant Ag^siz, remonte^ jusq^u'^ 200,000 ans en arrière, on voit que i'on peut atteindre ainsi jusqu'au 250' de la durée totale d^ia vie animale ^uf Ip grlp])^ : or, si h celle profondeur d'aqtiquilé, pn n'a pu surprendre l'ombre môme d'une variation, comment croire que 250 fois plus

mitive de l'iiumanitél - -

lieu, les habitudes n^auraient que très-peu d'importance : « Quand les espèces varient, dit M. Naudin, elles le font en vertu d*une propriété intrinsèque et innée qui vCest qu^un reste de la plasticité primordiale ; et les conditions extérieures n'agissent qu*en déterminant la rupture d'équilibre qui permet à cette plasticité de produire ses effets. » La sélection naturelle de Darwin, dans cette hypothèse, ne joue plus qu'un rôle très -secondaire. Les espèces tombent d'elles-mêmes, lorsqu'elles ont épuisé la quantité de force plastique qu'elles contenaient, comme elles naissent en vertu de cette même force : « Dans ma manière de voir, dit l'auteur, les faibles périssent parce qu'ils sont arrivés à la limite de leurs forces, et ils périraient même sans la concurrence des plus forts. » En un mot, le point de vue de M. Naudin (et il est fait pour plaire aux métaphysiciens) est de remplacer, dans la théorie de l'évolution, les causes extérieures, accidentelles, purement fortuites, par une force plastique interne qui d'un protoplasma primordial a tire les grandes lignes de l'organisation, puis les lignes secondaires, et descendant du général au particulier, toutes les formes actuellement existantes, qui sont nos espèces, nos races, nos variétés. »

Cette doctrine, si elle est vraie (et les raisons données par M. Naudin nous pçiraissent d'une grande force), laisse subsister tout le prodige des causes finales, et détruit évidemment tout ce qu'on croyait avoir gagné par le Darwinisme. Celui-ci^ en effet, essayait d'expliquer l'organisme comme la résultante de

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mille causes internes on externes qni devaient produire nécessairement des milliers de formes qoelconqaes parmi lesquelles la concurrence Titale se chargeait de &ire un choix. On dissi* mnlait ainsi la part du hasard, et le nombre incalculable de circonstances heureuses qu'il fidlait supposer se perdait dans rimmensité du temps. Mais si le passage d'une forme à l'autre est brusque et soudain,.le problème est toujours le même, et FéTolutionisme ne fournit aucune issue nouvelle pour échapper à la difficulté : Comment la matière trouve-t-elle spontané* ment et à Taveugle des appropriations si étonnantes? Gomment réalise-t-elle tant d'idées différentes? Comment suit-elle des plans et des combinaisons si compliquées? Le passage d'une forme àFautre n'est-il pas une vraie création?

Déjà dans le Darwinisme, nous l'avons vu, le principe de la sélection naturelle nous avait paru insuffisanfsans l'intervention duprincipe de finalité. Que Ton se représente, en effet, le nombre des circonstances heureuses qui devraient s'accumuler pour produire, je ne dis pas l'organisme humain, mais seulement une patte de mouche ? et dans la masse innombrable des accidents fortuits à laquelle elle serait sujette, comment la machine organisée pourrait-elle résister et survivre , si elle n'avait pas en elle-même une force plastique et esthétique, qui fait prédominer la forme utile sur les formes nuisibles et embarrassantes? Mais si l'évolutionisme lent a lui-même besoin de finalité, l'évolutionisme brusque l'exige d'une manière plus impérieuse encore : car, excluant les tâtonnements et les longues expériences.

il ne peut expliquer rapparition des formes que par une plasticité intérieure, qui n'est, sous une autre forme, que « leprindpe de finalité, puissance mystérieuse, dit M. Naudin, indéterminée, fatalité pour les uns, pour les autres volonté providentielle, dont l'action incessante sur les êtres vivants détermine à toutes les époques de l'existence du monde la forme, le volume et la durée de chacun d'eux, en raison de sa destinée dans l'ordre de choses dont il fait partie? C'est cette puissance qui harmonise chaque membre à l'ensemble en l'appropriant à la fonction qu'il doit remplir dans l'organisme général, fonction qui est pour lui sa raison d'être ^ »

i. Revue hortieoU, 1852, p. 102. — L'analyse précédente de la théorie de M. Naudin est tirée de son Mémoire sur les Éipèces affines et la théorie d$ Ve'volution {Revue scientifique^ 6 mars 1875).

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