LA CAUSE PREMIÈRE D^ LA FINALITÉ
admettre pour Trai ce qui me parait évident; rien de plus. Qu'il y ait un très-large écart entre les démonstrations de la science et les instincts de la croyance, c'est ce qui s'explique de soi : car une démonstration adéquate de la divinité, de son existence et de son essence, supposerait une raison qui lui serait adéquate. La raison absolue peut seule connaître tel qu'il est Tëtre absolu. Si donc la foi anticipant sur cette science impossible nous donne la certitude morale, la science ne peut donner qu'une connaissance relative, approximative, sujette à révision dans un autre état de connaissance, mais qui, pour nous^ est le mode de représentation le plus rapproché auquel nous puissions atteindre. Lorsque Bacon a dit que nous ne connaissions Dieu que par un rayon réfracté {radio refracto)y cette expression, admirée de tous, signifie bien que la représentation que nous en avons n'est pas adéquate, sans être cependant infidèle : de même que la projection d'un cercle n'est pas un cercle, quoiqu'elle en reproduise fidèlement toutes les parties.
Revenons à la question posée au début de ce chapitre : L'existence des fins dans la nature équivaut-elle à Texistence d'une cause suprême, extérieure à la nature, et poursuivant ces fins avec conscience et réflexion ? La démonstration d'une telle cause est ce que l'on appelle dans les écoles la preuve physico-théologique de l'existence de Dieu.
Cette preuve, comme on sait, a été ramenée à un syllogisme, dont la majeure est que : tout ordre, ou pour parler plus rigou-
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reusement, toute approi^riation de moyens et de buts suppose une intelligence ; et la mineure est que : la nature nous présente de Tordre et une appropriatioti des moyens et des buts.
Nous nous sommes bornés jusqulci à Tanaiyse et à la diseussion de la mineure.
Reiste maintenant la majeure de Targument. La finalité étant une loi de la nature^ quelle est la cause première de cette loi? Cette cause, dit la Toix traditionnelle des écoles depuis Socrate jusqu'à Kant, c'est Tintelligence, donc il y a une cause suprême intelligente. Cette conclusion est-elle légitime? Tel sera l'objet de la seconde partie de ce traité.
LA PR£UV£ PHYSIGO-THÉOLOGIQUE
Dans une dé ses plus prcRbndes comédies^ Molière fait donner par un valet naïf et dévot une le$on de théodicée à un mattre sceptique et railleur. Il fait parler ainsi le bon Sganarelle à l'incrédule Don Juan : t le n'ai point étudié comme vous» Dieu merci) et personne ne saurait se vanter de m'avoir jamais rien appris) mais avec mon petit sens, mon petit jugement» je vois les choses mieux que les livres, et je comprends fort bien que ce monde que nous voyons n^est pas un champignon qui soit venu tout seul en une nuit. Je voudrais bien vous demander qui a fait ces arbres-là» ces rochers^ cette terre et ce ciel que voilà là-haut et si tout cela s'est bâti de lui<>méme.i. Pouvez-^ TOUS voir toutes les inventions dont la machine de l'homme est composée sans admirer de quelle fhçon cela est agencé Tua dans l'autre ; ces nerfs^ ces os, ces veines» ces artères, ces..* ce poumon» ce cœur» ce foie» et tous ces autres ingrédiena qui
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sont là et qui... Mon raisonnement est qa'il y a quelque chose d'admirable dans l'homme, quoi que vous puissiez dire, et que tous les savants ne sauraient expliquer *... »
Sous cette forme comique et nalYe Molière expose la preuve la plus saisissante et la plus ancienne de l'existence de Dieu, celle qui persuade le plus les hommes, et que les philosophes ont appelée la preuve des causes Hnales. C'est cet argument que Fénelon développe avec taa d abondance et tant d'éloquence dans son traité de Y Existence de Dieuj que Gicéron avant lui avait exposé presque dans les mêmes termes dans son De na* twra Deorumy que Socrate parait avoir le premier employé ; et que Kant, lui-même, tout en le critiquant, ne mentionne jamais sans une respectueuse sympathie.
Cette preuve classique et traditionnelle a été exposée mille fois sous les formes les plus variées et quelquefois les plus piquantes. DonnonS'^en quelques exemples.
L'illustre Kepler, dont l'&me était aussi religieuse que son génie était puissant, trouvait partout matière à des réflexions philosophiques ou scientifiques. Un jour qu'il avait longtemps médité sur les atomes et leurs combinaisons , il fut, nous raconte-t41 lui-même, appelée dîner par sa femme^ Barbara, qui apporta sur la table une salade : c Penses-tu, lui dis je, que si depuis la création, des plats d'étain, des feuilles de lailue, des grains de sel, des gouttes d'huile et de vinaigre et des frag-