Lu feitin de Pierre, act» III, 8C. I
ments d'œurs durs flottaient dans l'espace en tous sens et sans ordre, le hasard pût les rapprocher aujourd'hui pour former une salade? — Pas si bonne à coup sûr» répondit ma belle épouse, ni si bien assaisonnée que celle-ci K »
Un philosophe écossais, le sage Beattie, eut Tingénieuse idée de mettre en action la preuTe des causes finales, pour inspirer à son jeune enfant la croyance à la Providence. Cet enfant avait cinq ou six ans, et commençait à lire ; mais son père n'avait pas encore voulu lui parler de Dieu, pensant qu'il n'était pas en fti^e de comprendre de telles leçons. Pour flaire pénétrer dans son esprit cette grande idée d'une manière proportionnée à son ftge, il s'avisa de l'expédient suivant. Dans un coin d'un petit jardin, sans informer personne de cette circonstance, il traça sur la terre avec le doigt les trois lettres initiales du nom de son enfant, et semant des cressons de jardin dans les sillons, il recouvrit la semence et aplanit la terre, t Dix jours après, nous dit-il, l'enfant accourut à moi, et, tout étonné, il me dit que son nom avait poussé dans le jardin. Je souris à ces mots et parus ne pas attacher grande importance à ce qu'il me disait. Mais il insista pour me conduire voir ce qui était arrivé : < Oui, lui dis-je, en arrivant au lieu du phénomène, je vois bien qu'il en est ainsi ; mais il n'y a rien là de bien étonnant ) c'est un pur hasard ; » et je m'en allai. Mais il me suivit, et, s'attachant à mes pas, il me dit avec un grand sérieux : c II ne
1. Al. Bertrand. L9$ fondateurs de VAttronomie moderne,^. 154.
406 I«l¥RB U, GHAP. I
peut y avoir U de hasard* U Uni qae qaelqa'an ait préparé le« graines poor amener ce résultat. » Ce ne forent peut-être pas là ses propres mots ; mais ce (qt la substance de sa pepsée. c Tu penses donc, lui dis-je, que ce qui se montre à nous, aussi répilier que sont les lettres de ton nom, ne peut être le produit du hasard, -^ Ooii dit^il fermement, je le pense ainsi, -^ Ci) hien, regarde«toi toi-mtote, considère tes piains et tes doîgtSi et tes jambes et tes pieds» et tous te$ membres, ne te paraisseqt-ils pairt^Uers dftos lepr apparence, et ptile^ 4an$ lepr usage? Oui, sans donte. Pepyent^ls donc 0tre le r^ultat du hasard? ^ Non, répondit-Il, ceto ne se peut pas, quelqu'un doit m'ayoir foit. •**'Kt qui eit ce quelqu'yn? 9 lui djs-je. Il me répondit qu'il ne le savait pas. Je lui Qs connaître alors le nom du grand^tr^, qui a fait tout ce mon^e, et je loi donnai sur §a nature toutes Içf leçons qui pouvaient être appropriées h son &ge, La leçon le firappa profondément, et il ne Ta jamai; oubliéCi non plus qtia la cireonstanea qui en a été rpçcasion. 9
Transportons^nous maintenant dans le salon du bftron d'HQl? bacb, dans cette société où chacun renchérissait sur l'athéisme de son voisin, ^u point de scandaliser même Dudos ; écoutons l'abbé Galiani, le spirituel improvisateur, si ami du par^"dose, quHl ne craignait pas de défendre Dieu contre ses ami9 les encyclopédistes. Voici la scène, telle que la rapporte Tabbé Morellet i s Après le dtner et le café priSt l'abbé p'assied ddps un fauteuil les jambes croisées en tailleur, c'était sa manière,
et, comme il faisait chaud, il prend sa perruque d'one main,
et gesticulant de Tautre, il commence |t peu près «insi : Je sup^ pose, (nessieurs, celui d'entre tous qui est h plus convaincq que le monde est l'effet du hasard, jouant aux trois dés, je^ng dis p^s dansuQ tripot, mais dans la meilleure maison de Paris, et son antagoniste amenant une fois, deux fois, trois fois, quatre fois, constamment enân rafle 4@ six. Pour peu que ]e jeu dure« mon ami Diderpt qui perdrait ainsi son argent, dira san^ (lâ^ siter, sans douter un seul instant : Les dés spnt pipés, jp suis d^ns un coupe-gorge. Ab ! philosophe I comment : parce quci dix ou douze coups de dés sont sortis du cornet de manière k ?ous faire perdre six francs» vous croress fermement qu^ c'est en conséquence d'une manœuvre adroite, d'une çQmbinaisoi) artificieuse, d'une friponnerie bien tissue ; et eq voyant dans cet univers un nombre si prodigieuse de combinaisons, milla ft mille fois plus difficiles et plus con^pliquées» et plus spu^ tenues et plus utiles, etc., vous ne soupçonnes pas que les dés de la nature sont aussi pipés» et qu'il y a là-haut un grand fripon, qui se foit un jeu de vous attraper. »
Il est inutile de multiplier les divers exemples par lesquels on a essayé de rendre sensible la force de cette preuve» et qui rentrent tous dans le même moule t. La plus ancienne forme que l'on en connaisse est celle du jet des vingt-quatre lettres de l'alphabet qui, suivant Gicéron, Fénelon, et tant d'autres, ne
1 . On peat encore citer Texemple donné par Tillotson dans on de ses sermons : « Si vingt mille aveagles^ dit-il, parlaient sans guide de divers endroits de TÂngleterre éloignés les uns des autreti quelle obano^ y turait*il i ce qu'ils Soissent par se reocontMp tou^ nngés soc une Mmls Ugot dans la pUiQd da Saliibnry? *
408 LIVRE II, GHAP. I
pourrait produire un seul vers de Tlliade ^ En un mot, le nœud de la preuve, c'est que le hasard ne produira jamais une œuvre ordonnée.
Cette dernière forme de la preuve, à savoir le jet des lettres de l'alphabet, en même temps qu'elle lui donne l'aspect le plus saisissant, est cependant aussi celle qui fournit précisément Tobjection. On sait en effet que le hasard n'est pas l'impossibilité. Une chose peut n'arriver que par hasard, et arriver cependant. H suffit pour cela qu'elle n'implique pas contradiction. Il n'y a aucune raison pour que les chiffres qui composent la date de Tavénement de Louis XIV (1643), celle de son gouvernement personnel (1661), celle de sa mort (171S) forment toujours le même nombre (14) et que ce nombre soit précisément celui de son rang parmi ses homonymes (Louis XlVJt; et cependant quelque peu probables que soient ces rencontres, elles ont eu lieu; et personne ne supposera sérieusement que ce soit la Providence qui se soit amusée à cette sorte de jeu, comme un philosophe qui, pour se distraire, s'aviserait de jouer à l'escamoteur. L'improbable peut donc arriver; seulement il arrive très-rarement, et, par exemple, on ne trouverait pas de pareilles rencontres dans l'histoire de tous les rois; mais on sait que pour arriver à telle combinaison donnée, plu les jets sont fréquents, plus l'événement devient probable. On sait que le calcul mathématique peut déterminer le degré de
i. On ne aait pas qui a employé cet argument pour la première fois : on peu en trouver peot-ôtre le germe dans un texte d'Aristole, D§ g§n. et corruft,^ l, ?•
probabilité de chaque événement, et qu'il est égal à une frac* tion dont le dénominateur exprime la totalité des chances, et le numérateur le nombre de ces chances , nombre qui augmente avec le nombre des jets. En partant de cette donnée, on peut calculer quelle chance il y aurait à ce qu'en tirant Tune après l'autre les lettres de l'alphabet, on arrivât à produire le vers de l'Iliade. Si donc on jetait les lettres le nombre de fois donné, non-seulement la production du vers de Tlliade serait possible, mais elle serait certaine. C'est là évidemment une concession qu'il faut faire aux adversaires de l'argument ^. Cependant ils
1. C'est ce que démontre solidement M. Charpentier dans son ingénieux mémoire sur la Logique du probable, déjà cité plus haut (p. 211). — Mais il essaie lui-même de reprendre Tamintage sur Targument épicurien par un argument qui lui est propre. Qu'une combinaison fortuite, dit-il, puisse avoir lieu une fois, cela n'est pas étonnant et doit même arriver très-certainement dans l'infini des temps : mais que cette combinaison se reproduise une seconde fols , une troisième fois de suite, et même un nombre infini de fois, voilà ce que le calcul des probabilités ne permet pas d'admettre : or le monde dure depuis un temps, sinon infini, du moins indéterminé ; c'est donc que la combinaison dont il résuite a dû se reproduire continuellement , et se reproduit encore chaque jour, ce qui est inadmissible. Ains't, ce qui combat l'objection épicurienne, ce ne serait point l'existence du monde, mais sa durée. — Malgré ce qu'il y a d'ingénieux dans cetto objection, nous ne pensons pas qu'elle soit décisive. Le monde, en effet, n'est pas la répétition d'une combinaison qui revient à plusieurs fois par des jets différents : c'est une seule et même combinaison, dont le caractère propre est qu'une fois trouvée^ elle dure, parce qu'elle a précisément en soi des conditions de durée et de stabilité : soit donnée, en effet, telle rencontre de distances et de masses entre les atomes, SI s'ensuivra, par exemple, un mouvement elliptique (celui des astres), qui en vertu de la loi de l'inertie durera éternellement, tant qu'une cause nouvelle ne viendra pas l'interrompre : et de même pour les autres conditions de régularité, que nous constatons dans le monde. A la vérité, on peut se demander si le basard est ca* pable de produire un monde absolument stable; mais aussi le monde tel qu'il est, est-il absolument stable ? c'est ce que nous ne savons pas ; et il peut y avoir telle cause inconnue, qui en amènerait un jour la dissolution (par exemple, la loi d'en^ tropie de M. Clausius; voir plus haut p. 225). S'il en était ainsi, le monde aurait une fin : il serait donc, comme toutes les autres combinaisons, une combinaison instable : seulement il aurait duré plus longtemps : or qu'est-ce qu'un milliard de Biècles dans l'infini ?
4i0 LIVRE 11, CBAP. I
n'auraient pas encore gagné grand'chose par là : car pour faire ces jetSi il faudrait encore une main et une intelligence; les lettres de rimprimerie n'iront pas d'elles-mêmes quitter leurs casses pour jouer à ce jeq ; une fois tombées« elles ne se relèveront pas pour recommencer. Il reste donc que l'éTénement dont il s*agit est d'une improbabilité qui, dans la pratique, équivaut à l'impossibilité* Mais en est-il de même, si nous passons de ce cas particulier au cas le plus général possible^^ c'est-à-dire à celui d'atomes doués de mouvements, et qui sont mus dans l'espace vide pendant un temps inOni? Si le temps est infini, le nombre des jets pourra être infini. Dès lors, il suffit qu'une combinaison soit possible pour qu'elle se produise* Or la combinaison qui compose le monde actuel est possible puisqu'elle est : donc elle devra se produire infiiilliblement un jour ou l'autre. Cette difficulté est très-ancienne t les épicuriens l'ont connue et s'en sont servis. Il était à peine besoin de connaître le calcul des probabilités pour la trouver : c'était une objection suggérée par le simple bon sens. Féi^elon l'expose en ces termes : « Les atomes, dit-on, ont un mouve* ment éternel; leur concours fortuit doit avoir déjà épuisé dans cette éternité des combinaisons infinies. Qui dit infini, dit quelque chose qui comprend tout sans exception. Parmi ces combinaisons infinies des atomes qui sont déjà arrivées successivement, il &ut nécessairement qu'on y trouve toutes celles qui sont possibles.... Il faut donc que la combinaison des atomes» qui fidt le système présent du monde, soit une des combinaisons
LA PREUVE PHYSlQO^TRfiOLOGlQUE 4H
que les atomes ont eues successivepfientt Ce principe posé, faut-il s'étonner que le monde soit tel qu'il est? Il a dû prendre cette forme précise un peu plus tôt on uq peu plus tard* Nous nous trouvons actuellement dans ce système. 9
Fénelon combat cette objection des Epicuriens en niant que le nombre des combinaisons puisse être infini : car a aucun nombre, dit^il, n*est infiqi. p §oit un nombre que Ton prétend infini, je puis toujours en retrancher une ynité; dé? lors U deviendra fini : mais s'il est fini, moins une unité, il ne peut être infini , plus une unité ; ftutrenront ce serait cette unité même qui le ferait infini Mais une unité est elle-même quelque chose de fini, Ûr le fini ajouté au fini ne peut faire l'infini, Oe même h quelque nombre que ce soit, je puis ajouter une unité : il n'était donc pas infini avant l'addition de cette unité, U suit de ce raisonnement qu'aucun nombre actuellement réalisé ne peut éire infini, et que par conséquent, le nombre des combinaisons d'atomes ne peut êtrç infini. Le principe étant renversé, 1^ conséquence tombe par \h mêine.
Je ne sais si cette argumentation de Fénelon, lors même qu'on en admettrait le principe (à savoir qu'aucun nombre ne saurait être infini), je ne sais, dis-je, si pette argumentation va bien au but, et je suis porté à croire qu'elle fortifierait plutôt l'objection épicurienne. En effet, le fort de cette objection n'est pas dans l'hypothèse d'un nombre infini de combinaisons, mais dans l'hypothèse d'un temps infini, qui permet aux atomes de prendre successivement toutes l(» combinaisons
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possibles. Or, cette combinaison-ci est possible, puisqu'elle est. Peu importe donc que le nombre possible des combinaisons soit infini ou non ; au contraire , si ce nombre est fini» il y a plus de chance que celle-ci où nous sommes arrive dans un temps infini. Supposez en effet qu'ilu'y ait que mille combinaisons possibles (celle où nous sommes étant une des mille, ce qui est prouvé par le fait puisqu'elle existe) il y aura plus de chance que cette combinaison-ci arrive, que s'il y avait un million, un milliard, un infini de combinaisons possibles. Plus vous multipliez le nombre de combinaisons, plus vous rendrez surprenante la réalisation de la combinaison actuelle, au point que même avec un temps infini, on se demande si une telle combinaison doit arriver nécessairement, ce que Fénelon accorde trop aisément. Supposer en effet que le monde passe successivement par toutes les combinaisons possibles, et qu'il les parcourt toutes tour à tour, c'est supposer un certain ordre, un certain plan dans la suite des combinaisons , ce qui contredit l'idée du hasard. Il est clair qu'il pourra [cisser trèssouvent par des combinaisons semblables, que celles qui reviendront le plus souvent seront les plus faciles, que celles où il y a un engrenage très-compliqué (fussent-elles possibles à la rigueur) ne se présenteront que très-difiicilement, et malgré le temps infini, ont une chance infinie contre leur réalisation. On peut donc parier en quelque sorte l'infini contre un que la combinaison actuelle ne se réalisera pas^ quelque con«» sidérable que soit la série des siècles.
Mais laissons de côté le calcul des probabilités, et atteignons rargument épicurien à l'endroit vraiment sensible. Le fort de cet argument consiste à supposer que la combinaison actuelle fait partie de la série des combinaisons possibles des atomes. Elle est possible, dit-on, car elle est. Je dis que c'est poser ce qui est en question. La question en effet est de savoir si le monde est possible sans une cause intelligente : ceux qui le nient soutiennent que l'un des éléments de la combinaison est précisément l'intelligence, de telle sorte que si Ton supprime cet élément intellectuel le monde cesse d'être possible. N'est-ce pas comme si l'on disait : Ce tableau est possible, car il est : donc il n'y a pas eu de peintre. Je le nie ; car sans peintre le tableau n'est pas possible. On confond ici la possibilité logique et la possibilité réelle. Est possible logiquement ce qui n'implique pas contradiction. Or telle rencontre de couleurs (par exemple, tel tableau) n'implique pas contradiction, puisqu'elle est : elle est donc logiquement possible : mais pour passer de cette possibilité logique à la possibilité réelle, ne faut-il pas une cause précise, un agent déterminé ? C'est du moins ce que nous prétendons ; et c'est résoudre la question par la question, que nier la condition qui est l'objet du débat, en affirmant à priori une possibilité que nous n'accordons que sous cette condition même.
En outre, c'est encore une question de savoir si le monde actuel serait possible, si les éléments dont il se compose n'avaient pas été choisis et préparés précisément pour que ce
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monde existftt; de telle sorte, que si Ton suppose au eontraire des éléments quelconques non préparés , la combinaison ac-* tuelle deviendrait impossible. En effet, pour qu*une œuvre composée et combinée ait lieu, il ne suffit pas de matériaux indéterminés, indifférents à toute forme; il but tels matériaux, de telle forme, de telle disposition. Pour fiiire une table, par exemple, il ne suffit pas de morceaux de bois d'une forme quelconque, sphères, cubes, pyramides , ou tout autres solides, plus ou moins réguliers; il but du bois coupé en planchettes; de même pour composer une ligne d'imprimerie, il ne suffit pas de petits morceaux de cuivre ou de plomb; il faut des caractères, c'est-4i-dire des lettres. Si les matériaux ne sont pas appropriés à la chose qu'ils doivent réaliser, ils auront beau se mouvoir pendant des temps infinis, ils ne produiront pas cette œuvre, elle est pour eux en dehors des combinaisons possibles; elle est incompatible avec leur essence. Des grains d'or se mouvant à l'infini dans un t^nps infini, ne feront jamais un brin d*herbe.
Je dis donc que pour que le monde actuel soit possible, il fout déjà que les premiers éléments dont il se compose aient une essence déterminée, telle qu*att nombre des combinaisons possibles de ces éléments soit précisément celle-ci. J'ajoute même qu'en parlant de combinaisons possibles autres que celleci, on s'exprime mal; car tout ce qui résulte ou peut résulter de l'essence des éléments fait partie précisément de la combinaison actuelle. J'appelle anioen, en effet, l'ensemble des phé*
LA PREUVE PHÏSIGO-THÊOLOGIQUE 415
nomènas passédi présenté, futurs qui ont suivi du premier jet des éléments. Il n'y à donc jamais eu qu'une combinaison^ ; et dès le premier jet le monde actuel était trouvé sans tâtonne* ment et sans coup de dés : il n'y a eu qu'un jet, et ce jet, c^est le monde harmonieux et régulier, dont noud ne voyons qu'un moment et qu'une face, mais qui embrasse dans son unité toutes les faces et tous les moments que l'imagination peut concevoir» Pour imaginer un autre monde^ d'autres combinaisons, il ûiut supposer, s'il est possible, d'autres éléments, mais qui n'ont jamais été réalisés, et qui n'ont jamais existé ; sans quoi le monde actuel n'aurait jamais existé non plus puiS'* qu'il n'est compatible qu'avec tels éléments et non avec tels autres.
11 suit de là que la prétendue infinité des combinaisons dont serait résulté à la fois le monde actuel implique contradiction, que dès le premier moment, c'était déjà le monde actuel (non la phase à laquelle nous assistons, mais telle phase anté^ rieure liée à celle-ci). Le monde actuel existe donc de toute éternité (s'il existe par lui-même), et il n'y en a jamais eu d'autres» Il y a donc lieu de se demander comment un tel monde, si régulier et si sage, a réussi seul à exister, entre tant de mondes autres qui pouvaient être; et si Ton dit qu'aucun autre que celui-ci ne pouvait exister (ce que nous ne savons
1; Cette assertion n'a rien de contraire à la doctrine du libre arbitre : car le fibre arî}itre ne s^xérce pas aot dépens des lois de la nature , et be peut rien changer aux conditions essenti^es de la combinaifiOu actuelle : il ne se moAtié que dans h sphôre mdme de ces conditioûa.
pas d'ailleurs), il y aura toujours à se demander comment le seul monde possible soit précisément celui où régnent l'ordre, l'harmonie et la raison.
Que l'on ne croie pas maintenant résoudre la question en appliquant à la formation des mondes le principe darwinien de la lutte pour l'existence et de la sélection naturelle. Il en est des mondes, pourrait-on dire, comme des espèces vivantes ; le mieux organisé est le plus durable ; et entre tous les possibles, celui-là seul a duré qui s'est trouvé avoir des conditions de stabilité. La comparaison est très-fausse. Une espèce, pour durer et pour vivre, a besoin d'être appropriée .au milieu : celle en laquelle se rencontrera le plus d'appropriation, sera la plus durable : celle où il n'y en aura pas du tout, ne durera qu'un moment, ou n'existera même pas. Mais le monde n'a pas à s'approprier à un milieu puisqu'il est lui«méme le tout : qu'a-t-il besoin d'être organisé, harmonieux, r^ulier? Et pourquoi ne subsisterait-il pas à l'état de chaos? Pour l'ensemble des choses, l'absence d'ordre et de régularité n'est pas comme pour les espèces vivantes un principe de destruction. Les matériaux étant éternels et nécessaires, qu'importe qu'ils soient dans un ordre, ou dans un autre, ou même qu'importe qu'ils n'aient point d'ordre du tout : ils n'en subsisteront pas moins : un chaos n'a donc pas moins de chances d'exister qu'un cosmos. Dans la concurrence des possibles à l'être, l'un est l'égal de l'autre. Sans doute, Leibniz a dit justement que dans cette compétition des possibles, c'est la perfection qui est la cause de
choix : mais c*est qu'il se place précisément au point de vue de la cause finale, et noti de la cause matérielle. Au point de vue de la pure matière, tous les possibles sont égaux, et la se-* lection n'y peut rien. Dès lors, ma question revient : comment le seul monde qui ait réussi à exister est-il précisément le monde de Tordre et de Tharmonie ?
D'ailleurs Tobjection épicuriennci si on racceptait» irait beaucoup plus loin qu'on ne se le figure : si tout est le produit du hasard, il fout admettre que non-seulement l'ordre intentionnel de la nature, mais même l'ordre physique et mathématique est purement fortuit et contingent ; car une fois dans cette voie, pourquoi ne supposerait-on pas que c'est le hasard qui produit une constance apparente dans les lois de la nature, semblable par exemple à la constance de la chance, chez un joueur heureux ? 11 n'y a pas de lois, dira-t-on, mais de simples rencontres qui jusqu'ici ont été plus fréquentes que d'autres. L'ordre des choses n'aurait pas alors plus de valeur que leur bonté ; et la science serait aussi arbitraire que l'esthétique. Mais personne ne va jusque-là; et au contraire c'est au nom de la science et des lois de la nature que l'on combat la finalité ; mais si on ne croit pas que le hasard puisse produire des lois qui ont toute la rigueur mathématique, pourquoi admettrait-on qu'il peut produire l'apparence de l'ordre et de la sagesse 7
Mais n'insistons pas sur un argument aujourd'hui suranné , et que personne en réalité ne soutient plus, qui d'ailleurs pris à la rigueur entraînerait beaucoup plus loin que personne ne
JANEt. 2t
4!8 LIVRE II, GHAP. 1 '
veut aller, fiu point où en était in discussion au temps de
ïéneloû, arrivons au point où elle en est aujourd'hui ^ c'cst^^Jh dire où elle a ëtë pôirtée {Hir la critique de David fiumei de Kantetdeflegel.
Kant ramène la preuve physico^théologique ani dififiSrenti points suivants : !<> Il y a partout dans le monde des signes manifestes d'une ordonnance réglée sur tm dessin; ^ cette ordonnance harmonieuse n*est pas inhérente aux choses da mondes elle ne leur appartient que dNine manière contins gente; $• il eiiste donc une (ou plusieurs) cause sage sublime qui a dû produire le monde^ non pas seulement comme une nature toute-puissante agissant aveuglément par sa ftt»%àiti, mais comme une intelligence, par sa liberté; 4^ l'unité de cette cause se conclut de celle des rapports mutuels des parties du monde envisagées comme les diverses pièces d\ine œuvre d*art
Kant commence par écarter, tout en la signalant, une diffl-
cullé des plus importantes, que lui-même cependant parait considérer ici comme une Chicane, mais qui, dans la Critiqué du Sugement^ et dans la philosophie allemande ultérieure, de* viendra le point de départ de toute une révolution dans le cott* cept de la finalité : a tttiis né thicanerôM pas ici la raison naturelle, dit-il. Sur ce raisonnement, où se foniâfit suf ftvhiatogiê He quelques proàuetions de lu nature atee Us produits de tnrt hufnain^ elle conclut que la nature doit avoir pour prineipe ufis éausali^é dû mime genre. i^ €e raisonnement analogique est^
LA PREUVE PfiïBlCO-THÊOLOGlQUB 449
on te sait^ celd dont noas nous sommes sertis jasquld pour prouter la finalité naturelte : mais^ pour nous prëmu* nir précidément eontre Tobjection de Kant ^ nous atons eu soin de ne nous en servir que pour prourer Vi^uneë de cette finalité, et non pour en expliquer la mmê. L'analogie, <iui peut servir de fil conducteur tant qui! ne s'agit que de !a nature, peut-elle servir encore pour sortir de la nature mêmel c'est une tout autre question. Néanmoins, puisque Kant écarte lui-même ici cette difficulté comme une chicane, ce n*est pas le moment de la relever; et nous la retrouverons asse2 en temps et lieu ^ .
Cette difficulté étant ajournée, il reste deux o})jections dirl^ géés par Kant contre la preuve des causes finales. La première c^esl que cette preuve, si elle était considérée comme valable en soi, prouverait seulement quil y a un architecte $ mais non un créateur du monde, que c^est la forme du monde et non sa matière qui est contingente. Si Ton voulait prouver la contingence de la matière du monde, il faudrdt un tout autre argument que celui-ci.
Ainsi, d*après cette première objection, Pargument prouverait bien, suivant Kant, que la forme du monde est contin* gente , c*est-à*dire suppose une cause, mais il ne le prouve pas de la matière t la distribution des éléments et leur coordination suivant un plan supposeraient une cause; mais quant
i • Ce sera l'objet des deux chapitres suivants^
aux éléments, aux atomes mômes qui constituent l'étoffe da monde, rien ne prouve qu'ils aient une cause, et qu'ils ne préexistent pas de toute nécessité et de toute éternité.
La seconde objection, c'est que l'argument, ne s'appuyant que sur Texpérience, c'est-à-dire sur des choses imparfaites, contingentes, limitées, ne peut conclure qu'à une cause proportionnée, en d'autres termes à une cause qui n'est elle-même que relative et imparfaite. On ne peut s'élever qu'à une cause tris-sage, tr ^«-habile , (r^-puissante ; et ce n'est qu'en changeant d'argument sans s'en apercevoir, que Ton conclut à une cause toute sage , tout habile et (outo-puissante. c La preuve physico-théologique se trouve donc arrêtée au milieu de son entreprise; dans son embarras, elle saute tout-à-coup à la preuve cosmologique qui n'est elle-même qu'une preuve ontologique déguisée.. • Après avoir fait une bonne traite sur le sol de la nature et de l'expérience, les partisans de cette preuve abandonnent tout-à-coup ce terrain et se précipitent dans la région des pures possibilités. » Conclusion : la preuve des causes finales ne nous donne qu'une cause relative et indéterminée , et elle nous laisse dans une complète ignorance sur la nature de cette cause : car a il n'y a de concept déterminé que celui qui comprend toute la perfection possible , et il n'y a que le tout {omnitudo) de la réalité qui soit complètement déterminé. »
On a été généralement d'accord, même dans l'école spiritualiste moderne, pour accepter les deux objections précédentes. On a reconnu que &ant avait nettement limité la portée de la
preuve des causes finales, et qu'il faut avoir recours à d*aatres preuves pour compléter la démonstration.
Voici en effet comment s'expriment sur cette question les mattres du spiritualisme éclectique : H. V. Cousin et H. Em« Saisset.
« Nous ne craignons pas la critique pour le principe des causes finales, dit M. Cousin i, mais nous croyons avec Kant qu'il ne faut pas en exagérer la portée. En effet, l'harmonie des phénomènes de la nature prouve seulement un architecte du monde. On peut admettre un architecte suprême, et nier qu'il puisse être créateur. Ce sont deux questions tout à fiait différentes. En second lieu, si nous ne sortons pas de l'argu* ment des causes finales, cette grandeur de l'ouvrier que nous concevons proportionnée à ses œuvres n'a rien de bien déterminé^ et l'expérience ne nous donnera jamais l'idée de la toute* puissance, de la par&ite sagesse» de l'unité absolue de l'auteur suprême. » a Ces objections sont solides, dit M. Emile Saisset 2, cette dialectique est irréfutable ; mais que prouve-t-elle ? Non pas que Targument des causes finales soit faux^ mais qu'il est insuffisant; non pas qu'il fiiille le mépriser ou le rejeter, mais qu*on doit le restreindre à sa juste portée. Il ne démontre pas Texistence du créateur ; il ne démontre même pas l'existence d'une intelligence infinie ; mais il sert puissamment à la con* iirmer. »
1, Philosophie de Kant, 6* leçon, p. 217.
â. Philosophie religieuse, 2* éd., t. Il, appendice.
4S hVm& U» GSAF. 1
Prat-^tire e8t-U un peu présomptueux d'essayer de reprendre sur Kant» sinon tout, du moins partie de ce que des pbi-* lophes si sages ont cru devoir lui accorder. Essajons-le cqpw** dant Je n'insisterai pas pour fiiire remarquer combien il est peu rigoureux de reprocher à un argument de ne pas prouver ce qu'il n^est nullement fiut pour imuver. La preuve des causer Anales n'a pas pour but de prouver la création du monde : autant vaudrait la critiquer de ce qu'elle ne prouve pas l'immortalité de r&me. Gbaque chose a son temps» et, en bonne logi* que, on ne doit demander à chaque preuve que ce qu'elle promet* L'existence de Dieu est une chose ; la création en est une autre* On peut admettre un Dieu sans admettre la création $» nihlio. Platon, Aristote, les Stoïciens ont admis l'existence de Dieu, sans rien savoir du dogme de la création. L'argument physico*théologique prouve-t^il, oui ou non, une cause intelli* gente du monde? Tout est là« Si oui, l'argument est bon, quand même il n'établirait pas un Dieu créateur, ni môme un Dieu absolument parbit : ce sera l'afEBiire d'une autre discussion. Les deux objections de Kant tombent donc, à ce qu'il noos semble, dans le sophisme de Ytgnwaiio elenchi*
Mais nous essaierons d'aller plus loin et d'établir que les deux objections de Kant ne peuvent subsister ensemble : la première détruit la seconde, et, des deux difficultés élevées à la fois, la première seule peut subsister
1. Nous avions admis, dans la première édition, que les deux objections de Kant se détruisaient l'une Tautre, et que, si l'on accordait la seconde (à savoir l'imperfection du monde), on détruisait par là l'idée d'un Dieu architecte. Nous
LA PREUVE PHY8IQ0'THa0LOGIQUE m
Si Ton soutient, en elTet» que Dieu u'e&t que rarchitecte du
(Qondei et que la forme seule des choses est contingeptei c'est
que la matière ne Test pas. Si la matière n'est pas contingente^ c'est donc qu'elle est nécessaire ; elle existe par soi, elle a en soi la raison de son existence ; voilà la donnée de rol^ection* Mais si Ion suppose une matière nécessairCi il faut supposer par la môme raison que la cause qui donne la forme est né* cessaire au même titre que la matière elle-même, et qu'elle existe par soi. En effet, comment admettre qu'une cause non nécessaire aurait le pouvoir d'agir sur une matière nécessairei et de lui donner des ordres ? Si la matière n'a pas en soi le principe de l'ordre et de Tbarmonie, comment ce prinoipe se« rait-il dans une cause extérieure et contingente? Si cette cause organisatrice était contingente i où aurait-elle pris la raison de son existence ? Ce ne pourrait être que dans la matière exis* tant par soi : mais comment supposer qu'une cause tirant son existence de la matière soit capable de la modifleri de la transformer, de lui imprimer l'ordre et Tbarmonie? Ne serait-ce pas comme si on disait que la matière se les est donnés t ellemême? ce que l'objection ne doit pas supposer. Donc cette cause ne vient pas de la matière : donc elle existe par soi» ou elle dérive d'une cause existant par soi. Remarquez en outre que le proceiêus in infinitum ne vaudrait rien ici| puisque par
MlU*oiitt cette Qieertton, et noua noaa iwmoui & Affirmer que k f^amière objeotioQ détruit la seconde. En d'autres termes, noua accordona que la preuve dea causea finales ne conclut qu'à un Dieu architecte 3 maîa U noua semble que cela auffit pour conclure à une sagesse parraitc. Quant k la raison qui nous a fait abaadooner ]0 aeoond argument» on la verra à VApiMnQiaê XZ«
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hypothèse, la matière supposée nécessaire, est par là même un dernier terme : il ftut donc que , dans l'autre sens, la cause ait également un dernier terme.
Il suit de là que la cause organisatrice du monde est une cause par soi ; c'est-à-dire qu'elle est une cause absolue : car absolu ne signifie rien autre chose que ce qui se suffit à soimême , ce qui n'a pas besoin d'autre chose pour subsister. C'est ce que Kant appelle l'inconditionnel , ce qui ne présuppose aucune condition ; c'est le 'A ivoiroOeTov de Platon. L'hypothèse d'une matière nécessaire, contenue dans l'objection , nous met en possession de l'idée d'absolu ; et une fois en possession de cette idée, nous sommes autorisés et même contraints à la supposer dans la cause aussi bien que dans la matière.
Mais dès lors, on voit que la première objection détruit la seconde. Quelle était celle-ci ? C'est que d'un monde contingent nous ne pouvons nous élever à une cause absolue , qu'il n'y a pas dans le monde assez d'étoffe pour fedre un être premier, suffisant à tout. Or la première objection, par l'hypothèse d'une matière préexistante, c'est-à-dire nécessaire, fournit l'étoffe de l'idée d'absolu dont j'ai besoin. Si la cause première est absolue^ elle le sera dans tous ses attributs : étant intelligente par hypothèse, elle sera toute intelligente; étant puissante, elle sera toute puissante; étant bonne, elle sera toute bonne, etc. Dira-t-on que cette cause n'est pas absolue puisqu'elle n'est qu'organisatrice, et non créatrice, et qu'elle est limitée par la matière sur laquelle elle agit? Mais, s'il y avait là quelque
contradiction, elle serait plutôt inhérente à l'objection qu*â Targament lui-même ; et on serait bien vite amené à conclure qu'une cause ne peut pas être absolue sans exister seule : ce qui détruirait Fhypothèse d'une matière préexistante. On peut donc affirmer que le Dieu architecte conduirait bien vite et inévitablement au Dieu créateur. Mais sans pousser jusqu'à cette conséquence, contentons-nous de faire remarquer que la matière ne limite pas la Cause première dans son essence, mais seulement dans son action ; que Dieu pourrait être encore, pat exemple, le Bien en soi de Platon, l'Acte pur d'Aristote, tout en n'étant par rapport au monde qu'organisateur et non créateur : ce qui suffirait amplement.
A la vérité, selon Kant, la cause organisatrice n*est pas seulement contingente, relative et imparfaite ; elle est indéterminée au point qu'on ne saurait même dire si elle est une ou plu^ sieurs; et les païens n'avaient pas si mal raisonné en admettant la pluralité des dieux. Voyant en efiet des moyens et des fins, mais des Uns qui ne s'accordaient pas entre elles, ils avaient supposé autant de causes qu'ils voyaient de catégories de fins : de là le polythéisme^ qui paraît un produit légitime de l'hypothèse des causes finales. Il en est de même du manichéisme. Le monde étant composé dfs bien et dé mal, d'ordre et de désordre, à raisonner rigoureusement, il semble quMl soit tout aussi légitime de conclure à une cause mauvaise qu'à une cause bonne, ou encore à une cause indéterminée, ni bonne,
1. Critique du Jttgementf § LXXXIV, trad. franc., tome II, p. 147.
m UVRË II, GBAP. I
Bi mauvaiscydont on ne sa it rien, si ce n est qu'elle e$t«
Nous sommes loin de dire qu'il n'y ait pas une part de vérité dans ces objections; mais il ne &ut pas accorder plus qu'il n'est nécessaire i et encore ici» cette part d'objection peut être circonscrite.
D'abord doit-on dire, rigoureusement parlant, qu'on aoit en* core aujourd'hui en droit de conclure au manichéisme ou au polythéisme ? Je demanderai alors pourquoi Ihumanité a cessé d'être polythéiste et manichéiste 4 mesure qu'elle s'est plus éclai* rée. Sans doute le polythéisme a pu être historiquement une hypothèse plausible et relativement légitime ; cette hypothèse est infiniment supérieure au fétichismei au mécanisme brutal. C'est un premier regard sur la nature, une première interprétation des phénomènes, interprétation suffisamment ac* ceptable, eu égard aux connaissances de l'époque* Mais h me** sure qu'on a étudié la nature» on a vu tous ces effets diveiigents en apparence converger vers un même centre, toutes ces fins se coordonner, former un ensemble, se manifester avec une harmonie admirable. On a vu les astres et la terre se rapprocher par des liens et des mouvements communs» manifester même une substance commune, puisque nous retrouvons dans le soleil les éléments de notre monde minéral. Nous voyons peu à peu, par le progrès des sciences, toutes les classifications de causes se simplifier. Ainsi, dans le monde scientifique, le polythéisme dis* paraît, c'est-à-dire que l'hypothèse de plusieurs causes va sans cesse cédant la place à l'unité. Dès lors comment s'étonner que
IiA PRËU Vë PH Y8IG0-THB0L0GIQUE m
rbutnanilé ait ûoi par comprendre que c'était prendre des êtres de raisoa pour des réalités que de créer autant de Dieiu que de phénomènes» et qu'il ne fallait pas multiplier les êtres sans nécessité. Si donc il y a une cause intelligente du monde, il &ut qu'elle soit une. De même pour le manichéisme. Ici Texpérience est moins avancée que pour la multiplicité desxauses. Sans doutei nous sommes loin d'avoir expliqué dans le monde tout ce que l'on appelle le mal. Il reste une certaine latitude permise à rh;pothèse de quelque chose de mauvais ou dlmpuissant dans le principe premier, si toutefois on se place au point de vue de la seule expérience. Et cependant, même â ce point de vue, on peut dire que l'hypothèse d'un principe mauvais ou impuissant a été tout au moins refoulée. Un grand nombre de phénomènes considérés comme malfaisants n'ont« ils pas été ramenés à des phénomènes conformes à l'ordre des choses? Est-ce qu*à l'origine Tidée d'un Dieu méchant et cruel n'est pas venue du spectacle des volcans, des comètes, de tout ce qui étant inattendu frappe les sens ou menace la vie des hommes? Cependant nous savons aujourd'hui que beaucoup de ces phénomènes sont innocents et qu'ils ne diffèrent que par l'intensité des phénomènes les plus simples qui nous entou« rent continuellement, et qui n'ont rien de malfaisant en soi. Une éruption de volcan n'est pas plus extraordinaire qu'une ébuUition d*eau dans une bouilloire* La foudre qui renverse les édifices, fend et arrache les arbres, est semblable à l'étincelle électrique dont nous nous faisons un jeu ; enân^ la douleur nàise
itt LIVRE II, GHâP. I
à part, aucun phénomène ne peut être appelé rigoureusement nn désordre de la nature; par conséquent, il n*y a rien là qui indique une puissance malfaisante et déraisonnable. Si yous passez à la douleur, Texplication présente plus de difficulté ; cependant on ne peut pas nier que les études des philosophes, des moralistes n'aient au moins singulièrement amoindri la force de l'argument; on sait que souvent elle est un avertissement salutaire, un stimulant nécessaire pour l'activité de l'homme, une incitation au progrès du genre humain. La douleur peut donc s'expliquer dans une certaine mesure au point de vue des causes finales. Quant au mal moral, c'est un phénomène d'un ordre tellement différent et si en dehors de ce que nous avons étudié jusqu'ici, que nous sommes autorisé à écarter cet aspect de la question. Disons seulement qu'en voyant le mal se restreindre dans l'ordre social par la suite du progrès des mœurs et des idées, là encore nous trouvons sinon une solu* tion, du moins un amoindrissement de la difficulté. Ainsi abstraction faite des objections à priori^ qui ^nt décisives conti*e le manichéisme, et même au point de vue de l'expérience où cette doctrine pourrait conserver encore quelques avantages, nous voyons qu'un certain nombre de phénomènes qui paraissaient d'abord les plus favorables à l'idée d'une puissance malfaisante ont pu s'expliquer; nous avons donc le droit de supposer que les autres s'expliqueront de la même manière, ou s'expliqueraient si on connaissait mieux Tordre des choses. . Kant reproche encore à la preuve des causes finales d'être
impuissante à nous donner un dieu hors du monde, ou du moins de ne s'y élever qu'en sortant illégitimement d'ellemême, et en empruntant subrepticement le secours de la preuve ontologique ou cosmologique. Mais il y a encore ici» selon nous 9 confusion d'idées.
Qu'entend-on par ces mots: hors du monde? Est-ce simple^* ment, ne pas faire partie de la chaîne des êtres iBnis et contin* gents que nous cherchons à expliquer? Dans ce sens, il est évident en effet, que la cause du monde est hors d u monde : le monde comprenant toutes les choses de l'eipérience, aucune de ces choses n'a qualité pour être plus qu'une autre qualifiée de cause universelle : la cause du monde devant être adéquate à la série entière des phénomènes, ne peut être confondue avec aucun d'eux en particulier* Dans ce sens la distinction du monde et de sa cause est incontestable, et repose simplement sur le principe de causalité, en vertu duquel la cause est diS'tincte de son effet. Que si maintenant par ces expressions, en dehors du mondsy on entend une distinction et séparation plus profonde, par exemple, une distinction de substance, une telle distinction dépasse en effet les données de la preuve physico* théologique; mais elle n'est pas non plus exigée par la question. Autre chose est Texistence d'une cause intelligente de l'univers^ autre chose est la transcendance ou l'immanence de cette cause. Lors même qu'on admettrait avec les stoïciens une âme du monde, un principe actif dont la nature ne serait que le côté passif. Dieu n'en serait pas moins une
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cause intdligente de roniten; el d la p^aTene va pas plus loin, die ta aa moins jdsqae^li; et <fest ki seule chose dont il s^agisse ijnanl à présent
Les métapbfsiciens ont trop sootent le tort d'arborer la maxime foneste des radicaux politiques : tout oa rien. Ib n'kdmeltent pas assea ce qiie Ton peut app^er la momnie de la vérité. Une demie, on tiers, un quart de vérité n'ont ancone valeur à leurs yeux^ si on ne leur accorde pas tout ce qu'ils de* mandent. Cependant il y a un milieu entre tout savoir et ne rien savoir; et, en toute question, ntra les termes extrêmes, il Y a bien des d^^rés. Entre rbn>otbèse d'une nature produite patf le hasard, et edle d'une cause suprême absolument parfûte^ il peut 7 avoir bien des nuances d'c^inion dont aucune n'est à dédaigner. Que la nature suppose un principe ordonnateur» c^est 11 une vérité d'ordre capital^ queUe que soit d'ailleurs la signification plus ou moins étendue que l'on donnerai ce pria* cipe. La critiqué de Kant, malgré les deux objections exposées^ laisse subsister cette proposition dans ce qu*elte 4 d'e»* sentie!, et à ee titre, elle n'empêcherait pas notre disotsâon d'avoir ùit un pas en avant. De la finalité considérée comme loi naturelle, nous aurions passé à sa catSM, et 4 une cause intelligente : quels sont le degré et la nature de cette intelligence : est^lle inttrieure ou extérieure à là nature? C'est ce ful reste en suspens; mais ce qui serait acquis n'en aurait pas moins déjà une sérieuse valeur*
Kant croit cependant quil résultede la discussion instituée par
Itii mt cottcittsioû crilit^m beaucoup pltid grave que celle que nouis tenom d'indiquer : ce serait que )a preuve en question ne noitô fournit qû*un principe téguîamr, etnonun principe consti* Mit, c^est-à-dire que cette preuve nous suggère à la vérité une hypothèse titile dans le côurs des recherches scientifiques pour concevoir une certaine unité systématique dans la nature, mais non pas un principe réel correspondant à une loi effective et essentielle de la nature des choses > . Mais il se trouve précisément que c'est à tiitre d'hypothèse régulatrice des recherches scientifiques, que la théorie des causes finales est inutile ou nuisible : comme tigU on peut donc s*en passer. C'est, au contraire, à titre de tériU qu'elle simpose à nous; or ce qui est vrai est essen*-' tîellement constitutif. On ne voit pas d'ailleurs comment cette conclusion critique résulterait de la discussion précédente. De ce que la cause du monde» en effet, ne serait qa*une cause organisatrice et non créatrice, une OBiuse relative et non absolue, comment résulterait-il que la finalité n'est qu'une idée» une règle, et n'a aucun rapport à la réalité objective? Si limité
que soit le champ de la finalité, tant qu^on accorde la base même de Targument, on peut limiter Tétendue des conclusions, mais on ne peut pas en changer la nature» ni conclure du réel à Fi-
1. n ne faut pli ^M de tiie 9M tdQto notie éoti(i«Vel<fee M (îuc sdt>*
l'argumentation de Kanf, dans la Cr%{iqu^ de la raiton pure,ei que nona.laiaitna dé Mé II dootiine tie k tkaM leAa qtt'elld est exposée dans h CrfHqttè au jt^ement : ce sera l'olitiet da chapitre suivant. La seule queslioa débattue ici est de. safdir M des étnx objections ex^sées plus haut, et qui sont les seuled qae Kanl traite ex profesto dans la Raison pure, il résulte que la fiaalité n'a qa'ttM valevr : régelâMce «I iKtt cotkatUutive, oomm il hiBrmô. -
432 UVRS 11« GflAP. I
déaL (Test dans le réd que raipuoit physJco-théaiogiqDe preod sa Ime : cette base n*étaiit pas oonlestée, pea importe le degré de la cause prêsuinée; nncertitiide sur le d^gié de la cause ne suffit pas poor la fiûre passer d'oïl ordre i on antre
4vdfe, de la réalité i lldéalité. Or, dans la critique précédente, Kant ne fiûsait pas pcMrter la discussum sor la réalité des données (sauf dans une parenthèse i peine indiquéeX et nlnsistait que sur la disproportion «tre ces dernières et une cause ab* solue. Mais de ce que cette cause ne serait pas abscAue, il ne 9*aisuiTrait pas qu'elle fiU idéale.
nsanble qu'il y ait une sorte de contradiction dans la pensée de Kant entre ce qu'il accorde d'abord à Faiipunent ph jnco-théologique, et la signification qu'il lui attribue i la fin : c Ce serait, dit-il, non seulemoit nous retirer une consolation, mais mime ienier timpa$9Me que de prétendre enlever quelque chose à fauioriU de cette preuve. » Il accorde donc id i cette preuve au moins une valeur pratique et instinctive qui ne peut pas être amoindrie t par les incertitudes d'une spéculation subtile etabstraite. » Cependant, s cette preuve se trame en défini^ tive à nous fournir une r^le pour l'interprétation de la nature, si ce n'est qu'une • hypothèse commode et utile, et qui en tout cas ne peut jamais nuire, » l'autorité de l'argument comme preuve de l'existence de Dieu disparaît absolument
Kant nous dit que si le principe des causes finales était constitutif (c'est-à-dire objectif) et non simplement r^ulateur (c'est-à-dire hypothétique), la conséquence en serait
LA PREUVE PHYSIGO-THEOLOGIQUB 433
la raison paresseuse (ignava ratio.) Oh regarderait alors Fia- Tostigation de la nature comme complètement achevée, et la raison se livrerait au repos comme si elle avait accompli son œuvre; les fins de la nature nous dispenseraient d'en rechercher les causes^ et nous serions portés à recourir trop facilement aux insondables décrets de la sagesse divine. Mais il nous semble que cette difficulté porte plutôt contre Kant lui-même que contre la doctrine opposée. Si la finalité n'est autre chose qu'un principe régulateur de l'usage scientifique de la raison, et l'expression anticipée de l'unité de la nature, c'est alors que nous serons tentés de supposer partout de Tunité et des fins; et nous serons d'autant moins portés à nous en priver que nous pourrons toujours nous dire qu'il ne s'agit que d'hypothèses provisoires et conventionnelles. Si, au contraire, la théorie des causes finales n'a qu'une valeur théologique et non scientifique, s'il s'agit, non de l'explication prochaine des phénomènes^ mais de leur raison dernière, en quoi la doctrine d'une intelligence créatrice ou ordonnatrice peut- elle nuire aux sciences, et à l'étude de la nature? Au contraire, nous l'avons assez dit, la supposition des fins ne peut en rien contredire la recherche des causes, puisqu'il ne peut y avoir de fins que s'il y a des causes. Gomment un moyen pourrait-il être propre à un butf s'il n'était pas en même temps une cause capable de produire cet effet? Au point de vue expérimental et scientifique, On pourra donc toujours faire abstraction du but dans les recherches de la nature; et la doctrine d'une cause suprême n*en-
UNET. 28
^34 UVRB Us QHAP. I
touragtra pas plus qu'une antre la raiton paresseuse. Quelque hypothèse que Ton bsse sur le principe des chosesi les e^>rit8 paresseux en aYentureui pourront tenjonii se dîsprat^ et l'étude des lois partieulièrss et des causes prochaines par un recours à la cause première. On dira» par exemple^ de t^ rbénomëne que c est un mode du mouvement; et on se dispeoseca ainsi de détermikier quel mode de mouvement U peut être et Selon quelle loi il se gouverne. On invoquera c les lois dé ii nature è «vee la nième intempérance que dans un autre camp Ht Mges^e éitine. ftédproqueiient) un partisan de la sai^eiÉe divine est àutoHsë iaû«si bien que tout autre A fitire abstrac* tion de eette toncèpUon dans l'étude des lois paiiiMli^*^^ de la nature. Ainsi le vice dont il s'agit peut être commun de pMt et d'antre; et de pAtt et d'autre anssi on peut a^ pré' «e^veir.
n Msnlté de la dîs^ussién ptifrcédenie que les nhfectfons 4k* iréèto pal* Kànt^ daiié la i>fitîquè 4e ta fn^sm pwe^ contre la preAVê de» càns^ finales) ne tondient après tont qm*A la partie aceessoire de l'àfignment, et en laissent subsista l'essentiei : A savoir que V^viv^ supposé l'intelligence. Mais ce n^est là qiie le premier âssant de la critique moderne : raq;tmEielit n ^encsie Men des é^eAves A traverser nvant de sortir intact du fen As Ht dflenflsiM^ eomme on le verra par les cMmiitreêfiiiivanis^v
1. Voir fÀppendiùBi kl» deux notes relatives à V'arguià^Dt physico-tltéob-
'ftVIlKi