Pbys., 1. II, c
JANBT. J
Examinons de près le caractère propre et singulier de ce genre de cause. Ce qui la caractérise, c'est que, suivant le point de vue où Ton se place, le même fait peut être pris soit comme cause, soit comme effet. La santé est sans doute la cause de la promenade ; mais elle en est aussi Teffet. D'une part la santé n'arrive qu'après la promenade, et par elle : c'est parce que ma volonté, et, par ses ordres, mes membres ont exécuté un certain mouvement, que le bien-être s'en est suivi; mais d'un autre côté, en un autre sens, c'est pour obtenir ce bien-être que je me suis promené : car sans l'espoir, sans le désir, sans la représentation anticipée du bienfait de la santé, peut-être ne serais-je pas sorti, et mes membres seraient-ils restés en repos. Un homme en tue un autre : en un sens, la mort de celui-ci a eu pour cause l'action de tuer, c'est-à-dire l'action d*enfoncer un poignard dans un corps vivant , cause mécanique sans laquelle il n'y aurait point de mort; mais réciproquement cette action de tuer a eu pour cause déterminante la volonté de tuer; et la mort de la victime, prévue et voulue d'à* vance par le coupable, a été la cause déterminante du crime. Ainsi une cause finale est un fait qui peut être en quelque sorte considéré comme la cause de sa propre cause : mais, comme il est impossible qu'il soit cause avant d'exister, la vraie cause n'est pas le fait lui-même^ mais son idée. En d'autres termes» c'est un effet prétUf et qui n'aurait pas pu avoir lieu sans cette prévision ^«
1. En poussant plus loin l'anal yse» on peut diiUoipaer avec HaHmaim (Philomf* fhie des Unbewwsteny Introd. G. II), quatre moments dans la cause finale:
A la vérité, ce serait affirmer beaucoup et dépasser peut-être les limites de l'expérience que d'exiger, pour toute espèce de but, une prévisiou expresse dans Tagent qui poursuit ce but. On signalera par exemple le pbénomène de Tinstinct, où il est de toute évidence que ranimai poursuit un but, mais sans savoir qu'il en poursuit un, et sans se Tètre représenté préa* lablement dans son imagination, non plus que les moyens, infaillibles cependant, par lesquels il peut l'atteindre. Grénéralisant cette difficulté, on dira peut-être que, même en s'ékvant à la cause première de l'univers, on n'a pas plus de raison de l'imaginer comme une intelligence qui prévoit un effet que comme un instinct qui y tend sûrement, mais aveuglément, par. une nécessité intrinsèque.
Nous n'avons pas à nous engager encore dans ces difficultés prématurées; disons seulement que pour donner une idée nette de la cause anale, il faut d'abord se la représenter dans le cas le plus saillant et le plus saisissable, c'est-»à-dire dans la conscience humaine. Diminuez maintenant progressivement par l'imagination le degré de prévision expresse qui préside à la recherche de l'effet, vous arriverez peu à peu à cette perception obscure et sourde dont parle Leibniz^ et qui n'est autre chose que l'instinct lui-même, à cette sorte de somnam*
lo la repréBentation du but) a* h représentation des moyens ; S» h rëaUsallon des moyens : 4» la réalisation du but. D'où il suit que l'ordre d'exécution reproduit, en ieas inverse, l'ordre de représentation t û'oh il s\jit encore que ce quî est te dernier dans l'exécution (le but) est le premier dans la conception (l'idée du but). C'est ce qu'exprime cet axioixis seotefttique t dmd juriM 08t m wàintioM uUi^ tnum est in executione.
bolisme inné, comme l'appelle Cayier, qui préside d'one manière iDÊtillible am actions de Tanimal : à nn degré infërienr encore yoos tronyerez la tendance de toute matière organisée à se coordonner conformément à Fidée d'on toat vifant. La conscience réfléchie n'existe donc pas en tait partout où nous rencontrons on croyons rencontrer des buts dans la nature;
seulement, partout où nous supposons de tels buts, nous ne pouTons nous empêcher de concevoir l'efiet final comme représenté d'avance, sinon sous une forme réfléchie et expresse, au moins d'une manière quelconque, dans l'agent qui le produit. Pour qu'un &it soit appelé cause finale, il &ut que toute la série des phénomènes qui est appelée à le produire, lui soit subordonnée. Ce phénomène, non encore produit, r^le et commande toute la série : ce qui serait manifestement incompréhensible et contraire à toute loi de causalité, s'il ne pré^ existait pas en quelque foçon, et d'une manière idéale, à la combinaison dont il est à la fois la cause et le résultat. Reprenant et corrigeant la définition donnée plus haut, nous dirons donc que la cause finale, telle qu'elle nous est donnée dans l'expérience est un effet, sinon prévu, du moins prédéterminé i, et qui, en raison de cette prédétermination, conditionne et commande la série de phénomènes dont il est en apparence la résultante : c'est donc, encore une fois, un fait qui peut être considéré comme la cause de sa propre cause.
1. C'est ainsi qae Hegel définit lui-môme la finalité s dos vorherhestimmiep Pbil. de la nat., | 366.
LE PROBLÈBiE 5
Ainsi, en un sens , Toeil est la cause de la vision ; en un autre sens, la vision est la cause de l'œil. On se représentera donc, ainsi que Ta dit Kant, la série des causes finales comme un renversement de la série des causes efficientes. Celle-ci va en descendant, cellcrlà en remontant. Les deux séries sont identiques (c'est du moins ce qu'il est permis de supposer à priori); mais Tune est l'inverse de l'autre. Le point de vue mécanique consiste à descendre la première de ces deux séries (de la cause à l'effet) ; le point de vue téléologique, ou des causes finales, consiste à le remonter (de la fin aux moyens). La question est de savoir sur quoi se fonde la légitimité de cette opération régressive.
On sait que toutes les écoles sont d'accord pour admettre certaines maximes ou vérités, appelées vérités premières, principes premiers ou fondamentaux, qui, pour les uns sont déposées à priori dans l'intelligence humaine, et pour les autres sont le fruit d'une expérience tellement universelle qu'elle équivaut dans la pratique à l'innéité ; mais qui de part et d'autre sont reconnues comme tellement évidentes et tellement impérieuses que Ja pensée est absolument impossible sans elles. Ce sont par exemple :1e principe dldentité; le principe de causalité et le principe de substance ; le principe d'espace et le principe de temps. Voici les formules les plus simples et les plus claires qui servent à les exprimer : a Nulle chose n'est, en même temps, et considérée sous le môme point de vue, ellemême et son contraire. » — « Nul phénomène sans cause ;
e CHAPITRE PRÉUMINAIHE
uni mode uns substance* » -^ « Toat corps est dans Tespace ; tout événement a lien dans le temps. » . La question que nous avons à résoudre est celle-ci : parmi ces vérités premières , oa principes fondamentaux, feut«il compter encore» comme on le &it souvent, un autre principe appelé principe des eauees finalee? Y a*t-il un principe des causes finales? Quel est*il 1 Quelle en est la formule f Fait-il partie de ces principes nécessaires et universels sans lesquels il est im-« possible de penser? Ou ne serait-il qu'un cas particulier de l'un d'entre eui?
Remarquons d'abord que Ton n'est pas bien d'accord sur la formule même de ce que Ton appelle le principe des causes finales. Pour le principe de causalité, nulle difficulté : « Point de phénomène sans cause. » Par analogie, on devra formuler le principe des causes finales de cette manière : c Rien ne se produit sans but; tout être a une fin ^ » Ce qu'Aristote exprimait ainsi : c La nature ne fait rien en vain. » Il suffit d'exprimer en ces termes le principe des causes finales pour voir d'abord qu'il n'est pas du même genre que le principe de causalité. Tb. Jouffroy, recherchant dans son Coure de droit naturel les vérités sur lesquelles repose Tordre moral, nous dit : c La première de ces vérités, c'est ce principe que tout être a une fin. Pareil au principe de causalité , il en a toute l'évidence , toute l'universalité, toute la nécessité; et notre raison ne conçoit pas
1 • Si on disait : « Tout moyen suppoee une fin », comme on le fait quelquefbi8, ce serait une pure tautolo^e.
plus d'exception à l'un qu'à l'autre. » Malgré la haute autorité de Jouffroy, nous sommes obligé d'avouer que le principe énoncé ici, à savoir que c tout être a une tin, » ne nous paraît avoir ni l'évidence, ni la nécessité du principe de causalité, i savoir que c tout ce qui se produit a une cause. » Si on entend par fin un certain effet résultant nécessairement d'une certaine nature donné^, en ce sens tout être a une fin, car tout être produit nécessairement ce qui est conforme à sa nature; mais tà par fin on entend un but pour lequel une chose a été faite, ou ters lequel elle tend, il n'est pas évident par soi*-méme que la pierre ait un but, que le minéral en ait un. Sans doute, pour celui qui conçoit la nature comme l'œuvre d'une providence, il sera certain que tout a été créé pour un but; et le caillou lui-même n'aura pas été fait en vain ; mais alors le principe des causes finales n'est plus qu'un corollaire de la doctrine de la Providence : ce n'est pas un principe à priori, un principe nécessaire et universel, un principe premier. La^doctrine d'une fin universelle des choses, conséquence de la doctrine de la Providence, ne peut donc pas être donnée comme Mdenie par soi«^ Insistons sur cette différence du principe de causalité et du principe des causes finales. Si je contemple la chaîne des Alpes, et les formes innombrables, étranges et compliquées qu*ont prises les pics dont se compose cette chaîne, la loi de causalité me force à admettre que chacune d'elles, si accidentelle qu'elle puisse paraître, a sa cause déterminée et précise; mais je ne suis nullement forcé d'admettre que
chacune de ces formes, ici pointues, là échancrées, là arron« dies, a une fin et un but. Soit une éruption de Yolcan : chaque ruisseau de lave, chaque exhalaison, chaque bruit, chaque fulguration a sa cause propre; et le plus fugitif de ces phénomènes pourrait être déterminé à priori par celui qui connaîtrait rigoureusement toutes les causes et toutes les conditions qui ont amené Téruption ; mais vouloir attri* buer à chacun de ces phénomènes en particulier un but précis est absolument impossible. Dans quel but telle pierre est-elle lancée à droite plutôt qu'à gauche? Pourquoi telle
émanation plutôt que telle autre? C'est ce que personne
ne se demande en réalité. On pourrait citer mille autres exemples : pourquoi, dans quel but, les nuages poussés par le vent prennent-ils telle forme plutôt que telle autre ? Pourquoi, dans quel but, la maladie appelée folie produit-elle telle divagation plutôt que telle autre? Dans quel but un monstre a-t-il deux tètes, et un autre n'en a-t-il point? Voilà mille cas, où l'esprit humain cherche les causes, sans se préoccuper des fins. Je ne dis pas seulement qu'il les ignore; je dis qu'il n'y pense pas, et qu'il n'est pas forcé d'en supposer ; tandis que pour les causes, même quand il les ignore, il sait cependant qu'elles existent, et il y croit invinciblement.
Sans doute, l'esprit humain peut appliquer Tidée de finalité même aux cas précédents, et par exemple, croire que c'est pour un but inconnu qu'il y a des montagnes, qu'il y a des volcans, qu'il y a des monstres, etc. Je ne nie pas qu'il ne le
puisse, je dis qu'il n*y est pas forcé, comme il Test pour la causalité proprement dite. La finalité, dans ces différents cas, n'est pour lui qu'un moyen de se représenter les choses, une hypo* thèse qui lui plaît et qui le satisfait, un point de vue subjectit auquel il peut s'abandonner comme il peut s'y refuser, ou encore la conséquence d'une doctrine que. Ton croit vraie; au contraire la causalité est une loi nécessaire de l'esprit^ loi objec* tive de tous les phénomènes sans exception, loi nécessaire et partout vérifiée par la reproduction constante des phénomènes dans les mêmes conditions : en un mot , pour employer Tex* pression de Eant^ la finalité dans les exemples cités, n'est qu'un principe régulateur; la causalité est toujours un principe corniiiutif.
En outre, lors même qu'on suppose que tous les grands phénomènes de la nature ont leurs causes finales, on ne l'admet que pour le phénomène pris en gros, mais non pour chacun de ses détails. Par exemple, étant donné qu'il faut des volcans, et que cela est bon , il s'ensuivra nécessairement des éruptions qui amèneront mille accidents particuliers; mais chacun de ces accidents a*t-il donc sa cause finale? c'est ce qu'il est difficile de croire. Le phénomène général étant supposé utile, les causes qui le produisent doivent se répercuter d'une manière infinie dans un million de petits faits particuliers qui n'ont de valeur et de signification qu'autant qu'ils font partie de l'ensemble, mais qui , pris en eux-mêmes , ne sont que des effets , et non des buts.
10 GHAPITRB PRELIMINAIHE
Pour emprunter une comparaison à Texpériehce humainet lorsque par un mélange détonnant nous faisons sauter des quartiers de roche pour nos routes ou nos chemins de fer, évidemment la seule chose qui puisse être appelée un but, c*est le phénomène général de l'explosion ; mais que cette explosion brise la pierre. en mille morceaux, ou en deux mille, que ces morceaux soient ronds, carrés ou pointus, qu'ils soient transportés à gauche ou à droite, cela importe peu à l'ingénieur. Ces détails ne Tintéressent qu'en tant qu'ils pourraient troubler le phénomène général, ou amener tel ou tel malheur; mais ses précautions une fois prises, nul ne peut dire que tel effet, pris en soi, soit une lin ou un but : et cependant, encore une fois , chacun de ces accidents, si minime qu'il soit, a une cause.
S'il y a dans l'univers un grand nombre de phénomènes qui ne suggèrent en aucune manière l'idée d'un but, en revanche il en est d'autres, qui, À tort ou à raison, provoquent cette idée impérieusement et infailliblement : tels sont les organes des êtres vivants, et surtout des animaux supérieurs. Pourquoi cette différence? Qu'y a-t-il de plus dans ce cas que dans le cas précédent? Si le principe de finalité était universel et nécessaire comme le principe de causalité, ne Tappliquerait^on pas partout comme celui-ci, et avec la même certitude? Il n'y a point de ces différences pohr les causes efficientes. Partout on affirme qu'elles existent, et on l'affirme également. Il n'y a pas de phénomènes qui soient plus évidemment des effets que d'autres. Nous
en connaissons ou noas n'en connaissons pas la cause; mais, connue ou inconnue, elle est; et elle n'est pas plus probable ici que là. Au contraire, ceux-là mêmes qui affirment qu'il y a finalité partout, reconnaissent qu'elle se manifeste datantage dans le règne animal et végétal que dans le règne minéral; et si l'on était réduit à celui-ci, et que l'homme s'oubliftt luimême, l'idée de finalité ne se présenterait peut-être pas à l'esprit. On voit par là combien la finalité diffère de la causalité : celle-ci est un principe; celle-là n^est vraisemblablement que la conséquence d'une induction.
Un philosophe contemporain pense, comme Jouffroy, que le principe de finalité a la même évidence que celui de causalité ; il résume à la fois l'un et l'autre dans une seule et même formule : a Tout ce qui arrive, dit-il, ne vient pas seulement de quelque part, mais Ta aussi quelque part *. » Cette proposition sans doute est incontestable; seulement, en tant qu'elle est évidente, elle n'implique pas nécessairement la finalité ; et réciproquement, en tant qu'elle serait entendue dans le sens de la finalité, elle ne serait plus évidente. Il est certain qu'un corps en mouvement va quelque part : mais le terme de ce mouvement est-il un rémltat ou un but? C'est là la question. Est-ce comme poussé ou comme attiré que ce corps va quelque part? ou, s'il est poussé, est-ce par un autre corps, ou par uue vo-
1. Ravaisson, Rapport sur la philosophie du XIX^ siècle ^ p. 239. — Ce principe semble traduit de Plotin : « navrt r& xtvov/jLivu Seï rc Scvac nfioç 8 xtvscraft (Enoéade v, I, 6.)
«2 GHAPITRVÎ PRÉLIMINAIRE
lonté qui a un but? Tout cela reste en suspens; c'est là précisément le problème. « Nous concevons comme nécessaire, dit le même auteur^ que la cause renferme avec la raison du commencement la raison aussi de la fin où tend la direction. » Rien n'est plus vrai encore que cette proposition ; mais on peut l'entendre aussi bien dans le sens de Spinosa que dans le sens d'Aristote; il reste toujours à savoir si le terme de la direction est contenu dans la cause comme une conséquence ou comme un but; si c'est un développement logique, ou une préordina" tion voulue ? Et dire que la direction tend vers une /In, c'est supposer ce qui est en question.
Nous admettons pour notre part, avec Aristote que a la nature ne fait rien en vain, > avec Jouffroy que a tout être a un but, » avec M. Ravaisson <x que tout mouvement va quelque part. » Mais, ce ne sont là, à nos yeux, que des vérités inductives, des généralisations de l'expérience. Voyant, en effet, dans certains cas déterminés, des rapports de moyens et de fins très* évidents, ou qui nous paraissent tels, nous passons par extension à d'autres qui le sont moins, et de là à tous les faits de la nature, en vertu de notre tendance naturelle à généraliser. C'est ainsi qu' Aristote a formé la maxime : ouSsv {xarriv ; l'histoire naturelle lui ayant montré un nombre considérable de faits où la nature a évidemment un but, il s'est cru autorisé à généraliser cette maxime dont la nature lui avait fourni de si fréquentes vérifications.
La finalité n'est donc pas pour nous un principe premier :
c'est une loi de la nature^ obtenue par l'observation et par l'induction K De même que les naturalistes admettent des lois générales, qui sont, disent-ils, plutôt des tendances que des lois strictes ^ (car elles sont toujours, plus ou moins mêlées d'exceptions) : loi d^ économie^ loi de dwision du travail., loi de eow nexion^ loi de corrélation; de même il y a une loi de finalité, qui parait embrasser toutes les lois précédentes, une tendance à la finalité, tendance évidente dans les êtres organisés, et que nous supposons par analogie dans ceux qui ne le sont pas.
En considérant la finalité comme une loi de la nature, et non comme une loi rationnelle de l'esprit, nous avons Tavan^ tage, si nous ne nous trompons, d'écarter le préjugé général des savants contre les causes finales. Pourquoi, en effet, les savants se montrent-ils si opposés aux causes finales? C'est que pendant de longs siècles, on a fait du principe des causes finales un principe à priori que l'on voulait imposer à la science, aussi bien que le principe de causalité. Pour toute chose, on demandait au savant non-seulement quelle en est la cause, mais encore quel en est le but, comme s'il était tenu de le savoir ; en lui imposant la recherche des buts, on le détour-
1. On noas objectera quMl en est de même, selon l'école empirique, de la causalité. Mais, en supposant avec cette école que le principe de causalité soit luimême une généralisation ultime de l'expérience, il resterait toujours une trèsgrande différence entre les deux principes : c'est que, pour la causalité, toute trace de l'induction primitive a disparu, et qu'il ne reste plus qu'une loi nécessaire de l'esprit ; tandis que le principe de finalité n*a pas réussi à s'incorporer d'une manière aussi complète à la substance de la pensée : il reste objet, de discussion : ce qui n'a pas lieu pour la loi de causalité, sinon dans son sens métaphysique, au moins dans son application.
2. Milne Edwards, IrUroduetion à la zoologie générale^ préfiioe»
nait de la recherche des causes. C'est là le joug qui est insupportable au savant, parce qu'elle lui 6te la liberté de la recherche. Mais si la finalité au lieu d'être une loi à priori de Tesprity est simplement une tendance de La nature, qui empêche les savants d'admettre une telle tendance, puisqu'ils en admettent d'autres non moins incompréhensibles ? et même , toute idée de tendance en général, comme nous l'avons vu, n'implique-t-elle pas déjà plus ou moins la finalité ?
Si cette proposition : a Toute chose a une fin » n'est qu'une généralisation empirique plus ou moins légitime, il est évident qu'elle ne peut servir de principe. Dès lors la question change de face. Ne sachant pas d'avance que toute chose a une fin, comment pouvons-nous savoir en particulier que telk chose est une fin? k quel signe reconnaissons-nous que quelque chose est une fin ? S'il y a un principe des causes finales, ce n'est donc pas celui qui consiste à dire qu'il y a des fins, mais celui qui nous apprendrait à quoi se reconnaît une ûa, et comment un but se distingue d'un résultat. Voilà le vrai pro* ' blême. Affirmer un but, c'est affirmer une certaine espèce de cause : à quelles conditions sommes'^nous autorisés à affirmer ce genre de cause plutôt qu'un autre ? C'est ce qu'il faut chercher. L'afQrmation à priori de la finalité est un piège de la raison paresseuse {ignava ratio). Le problème est plus délicat, et exige de plus lentes recherches. Il sera l'objet de ce traité.
Avant d'aborder ce problème dans les termes que nous venons de poser, signalons encore, pour en montrer l'insuffi-*
satice, et pour déterminer avec précision le sens de la question, quelques formules que Ton a données du principe de finalité.
Voici, par exemple, comment Reid expose et formule le principe des causes finales : « Les marques évidentes de Tin*telligence et du dessein dans TeSét prouvent un dessein et une intelligence dans la cause. » Il est Cadle de voir que ce n*est pas là un principe premier, mais une conséquence du principe de causalité : c'est une application particulière de cet axiome scokstiqué : « Tout ce qui est contenu dans Teffet, est contenu duis la cause, » principe qui lui-même n'est pas à Tabri de toute difficulté. D'ailleurs, le principe de Reid est exprimé sous une forme que Fon pourrait accuser de tautologie : car, s'il y a dans l'effet des marques d'intelligence, i) va de soi que c'est l'effet d'une intelligence ; mais ceux qui nient la conséquence nient précisément que ces marques dont on conclut l'intelligence soient des marques d'intelligence : et c'est ce qu'il s'agit d'établir.
Mais robservation la plus importante à faire sur le principe de Reid, e*est que l'affirmation de rintelligeace n'est qu'un corollaire du principe des causes anales, mais n'est pas ce principe lui-même. Quand j'aurai établi qu'il y a des buts dans la nature, je pourrai en conclure que la nature a une cause intelligente (encore est41 des philosophes comme Aristotê, Hegel et Schopenhauer qui séparent la finalité de rintelligence) ; mais la vraie question est de savoir s'il y a des buts, et en quoi (consistent ces uuurques de dessein, qui nous autoriseront à
conclure d'abord à la finalité dans la nature, et ensuite à une cause intdligente de cette finalité. Toutes ces vues si distinctes, et qu'il est nécessaire cependant de démêler» sont confondues dans l'axiome de Beid.
Ces distinctions, au contraire, sont nettement indiquées dans cette formule de Bossuet, la meilleure et la plus philosophique de toutes que nous connaissions : « Tout ce qui montre de l'ordre, dit-il, des proportions bien prises et des moyens propres à faire de certains effets, montre aussi une fin expresse ; par eonséquewty un dessein formé, une intelligence réglée et un art parfait ^ » On Yoit que pour Bossuet le principe contient deux parties, et deux affirmations distinctes : 1<* l'existence d'une fin expresse, dont les signes ou marques sont les proportions bien prises ; ^ l'affirmation d'une intelligence, dont la preuve se tire de l'existence des fins. Le dessein, l'intelligence, l'art, ne sont affirmés que comme corollaires de la finalité. — S'il y a des fins, y a-t-il une intelligence T question à débattre avec les partisans d'une finalité inconsciente. — Y a-t-il des fins, à quoi les reconnatt-on ? question à débattre avec les partisans du mécanisme aveugle de la nature. Ces deux questions sont donc très-bien distinguées par Bossuet. De plus , il voit nettement que la difficulté est précisément de savoir quel est le signe de la finalité. 11 ne dit pas d'une manière vague comme Jouffroy : « Tout être a une fin ; » car c'est ce
i. Ëossuôt, Connaiisanùe dé Dieu ti de êoi-^mêy cbap* IV, 1.
qui est en question. II n'avance pas une tautologie, comme Reid : « S'il y a des marques d'intelligence, il y a de Tinlelligence. » Mais il dit : « S'il y a des proportions bien prises, propres à certains effets, il y a des fins : 7 et de plus : c s'il y a des tins, il y a de l'intelligence. » La formule est donc excellente et très-solide. Cependant on pourrait en critiquer quelques mots. Est-il vrai, par exemple, que l'ordre implique toujours un but ? cela dépendra du sens que Ton donnera au mot ordre. Quoi de mieux réglé que les combinaisons chimiques? Ont-elles un but ? c'est ce que nous ne savons pas. Il n'y a pas d'ordre plus rigoureux que l'ordre de la mécanique. Cependant, c'est une question de savoir si la mécanique est du domaine des causes finales. Je ne veux pas dire qu'en pressant ridée d'ordre, on ne finirait pas par en faire sortir l'idée de finalité ; mais ces deux notions ne sont pas adéquates au premier abord. Bossuet dit encore que tout ce qui montre des moyens propres à faire de certains efiets montre par là une an expresse. On pourrait l'accuser ici de tautologie : car il est trèsvrai que le moyen suppose la fin : mais pourquoi ? C'est que le moyen par définition est ce qui sert à une fin^ de telle sorte que la question de savoir s'il y a des fins est la même que celle de savoir s'il y a des moyens. Que si par moyens, Bossuet entend tout simplement, comme on le fait souvent, des causes propres à produire un effet, alors le principe est faux : car de telles causes ne prouvent pas du tout l'existence des fins : par exemple, la combinaison de l'oxygène et de l'hydrogène est
JANBT, %
18 CHAPITRE PRÉLIMINAIRB
très-propre & produire de reaa; il ne s'ensuit pas que !a nature, dans ces combinaisons, ait eu pour but la production de Teàu ; et cela reste à démontrer.
En résumé, la cause finale ne peut pas être posée à priori comme une con(fition nécefsaire de la pensée : eUe doit être cherchée et établie par l'analyse et la discussion. Ce sera l'objet de cet oùTrage.
CSette recherche eHe-m'ème se décompose en deux problèmes : 1* La finalité est-elle une loi de la nature ? 2* Quelle est la cause première de cette loi?
Ces deux questions sont très-distinctes et beaucoup d'obscurités Tiennent de ce qu'on les â confondues. Nous les traiterons »gparément dans deux Bvres diUérents,