X«A LOI DE FINALITÉ
Si le principe des causes finales était un principe premier, et à priori, comme le principe de causalité, nous l'appliquerions partout et dans toute circonstance ; mais il n*en est pas ainsi. Dans un très-grand nombre de cas, les phénomènes noas paraissent sans but, ou du moins n'évoquent pas la notion de but : dans d'autres cas, au contraire, cette notion se produit avec une force impérieuse et irrésistible. D'où vient cette différence? En quoi le second cas diffère-t-il du premier? A quoi reconnaissons-nous que certains phénomènes ont, ou paraissent avoir un but ? Qui nous autorise à les qualiQer de la sorte?
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Répondre à cette question, ce sera démontrer le princ pe de finalité.
C'est une loi de notre esprit dont nous n'avons pas à chercher l'origine et la signification métaphysique, que toutes les fois qu'un phénomène nous apparaît dans Texpérience nous lui supposons une condition antérieure, que nous appelons sa cause ou sa raison ^ De quelque manière que l'on entende la cause, que Ion y voie avec les uns un pouvoir d'agir, avec les autres un simple phénomène qui en précède un autre, dans les deux cas, dans tous les cas, c'est une loi invincible de l'esprit humain d*affirmer qu'un phénomène qui apparaît dans le temps, suppose quelque chose sans quoi il n'aurait pas existé. Tous les phénomènes de la nature sont donc liés par le lien de la cause et de Teffet.
Cependant il ne faudrait pas croire que tous ces phénomènes forment une seule chaîne indéfinie où chaque phénomène viendrait se placer à son tour, et où il n'y aurait de place que pour un seul phénomène à la fois. Non; dans un même moment, il y a un nombre infini de séries phénoménales qui s'accomplissent sur tous les points du globe et de l'univers. Tandis que nous sommes ici, à Paris, et que s'accomplissent les innombrables actions qui constituent la vie d'une grande cité, en même temps s'accomplissent à Londres, à Nev^^-York, aux-
1. On a distingué , on doit distinguer la cause et la raison d'un phénomène (Voir A. Fouillée, Philosophie de Platon, t. II, p. 469) ; mais cette distinction est inutile ici. Il nous suffit d'entendre i'ife de cause comme cVicTiteud dans les sciences, à savoir, ce qui est reqjaifi pour rexplication d'up phén9mène.
▲ntip(^ç§» ^es s^riets ^'^çfions ana|ogues cqrresponcjante?; Dans m^ P^RI^ ville, çiiaque maisoi), f!?H!?^ FP^* p'^f^P® bQQQjiie est Iç t(i^^tre (]e ^cènes particulières, qui se diyersifl^at h rinHni. Ces s^riep p}iépoinéna}es 8iin|i|tapi^es 90i)| taiHôt p^r^Uèles, sags pi^lange îpiipé4iat Jes unes ayeç les autres, gt tantôt flbliqiieg, s'entrecroisent, se trayersan|, m^Jant |eurs flot^. ^ s§ fepF^sept^pt RFf^^^ lignes ces séries phénomi^naleâ, on appellera points ^p çplncidefice les points op, e}|es se Kgpçp9tï;ef}t pt les phéifppjèpes cpoiplexes qu| r^sultenj de lie»rs .çflipbjRaîsofis.
ïî§ns cgrtajps cas, ij pep); j^rpyer quç çetje rencontre ^p ligpes s^riales soit déterminée cTavance par la nature des chQ3es : par exemple, le flux et refli^x ^e la mer et les changem^nts des jjiarées coïncident d'une manière constante avec les mouvemenls de la lune et leç changements de la terre par rapport au soleil ; mais il n'en est pas toujours ainsi.
n arrive quelquefois, souvent même, que deux séries de phénomènes viennent & se rencontrer, sans que cependant on puisse affirmer qu'elles aient aucune action l'une sur l'autre : et, c'est même un plaisir pour notre esprit que de chercher ce qui
arrivera dans ce cas *. Par exemple, si au jeu de rouge ou noire je parie que la noire va sortir, et qu'elle sorte en réa^lité, il est clair que mon désir et ma parole n'ont pu avoir aucune in^ fluence sur la sortie de Tune ou de l'autre couleur, de même
1. Le ]ea des propot inietrompuê répond h cette disposition de l'esprit*
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que la disposition des cartes qoe je ne connais pas, ne peut en aYoir en ancone snr le choix qne j'ai fait. Dans ce cas, deox séries de faits absolument indépendantes Fone de l'autre, sont arrivées à coïncider Tune avec l'autre et à tomber d'accord, sans aucune influence respective. Ce genre de coïncidence est ce que Ton appelle le hasard ; et c'est sur l'incertitude même de cette rencontre que repose le plaisir, et en même temps la terrible tentation des jeux de hasard.
On a raison en un sens de dire qu'il n'y a pas de hasard, que le hasard est un mot vide de sens inventé par notre ignorance. Sans doute, si l'on considère le hasard comme une entité substantielle, comme une sorte de divinité mystérieuse et jalouse, qui, cachée au fond de je ne sais quel nuage, manierait à Taveugle les fils de nos destinées, une teUe cause n'existe pas. Non, le hasard n'est pas une cause, mais il est la rencontre des causes % il est un rapport tout extérieur, mais
i. Voir Goonot, Dict. des science» philosophiques^ art. hasard : c Le liasard est la combinaison de plasiears systèmes de causes qui se développent chacnne daos sa série propre indépendamment les unes des autres. > Les vaes développées par M. Conmot sor le hasard , boit dans cet article, soit dans ses autres écrits, nous ont été très-utiles. — M. Gh. Tburot nous a objecté {Revue critique) que, suivant Âristote, il n'y avait de hasard qne par rapport à Thomme, mais qu'l! n'y eu a pas dans la nature. Je crois que ceqo'Anslote veut dire, c'est qu'il n'y a de chance (x^xn) ^}^^ P^^ rapport à l'homme ; mais je ne crois pas qu'il nie qu'il pnisse y avoir dn spontané et du fortuit dans la nature. C'est ce qu'il entend par To «vrojJiaTov, t6 au(i.6e6T]7{bç,Tb aTib <ruii.irr«ti{jLaToç;et il démontre précisément comme nous le faisions nous-môme, que tout ce qui est constant ne peut pas être le produit du hasard. Du reste, qu'Aristote admette à la fois la possibilité du hasard, pour la nature comme pour rhomme, c'est ce qui résulte du texte suivant: a "Eopti Ô' evsxa tou o<ra Te airb «lavoiaç âv irpaxOeivi xa\ oda awb (çvattùç. Ta Sô xoiolmtol ôrav xatct avyJètSr^xoç yévTjTai, àirb v^x^ïQ çotjiev elvai (éd. Berlin, 296, p. 21), et plus loin : « Ce n'est pas un hasard, ni une co!n-
LE PRINCIPE tt
qui n'en est pas moins réel, entre des phénomènes indépendants. A chaque instant, nous employons le hasard pour expliquer les phénomènes mystérieux. Sans vouloir résoudre ici la question si délicate des pressentiments, il est permis de supposer que dans beaucoup de cas, le succès d'un pressentiment n'est que la rencontre fortuite de deux series de phénomènes indépendants. Combien de fois n'a-t-on
pas des pressentiments qui n'ont eu aucune conséquence ! un seul vient-il à se rencontrer avec l'effet, l'imagination est frappée pour toute la vie. Ce sont là des rencontres fortuites, extérieures , sans liaison nécessaire : c'est ce qu'on exprime en disant qu'elles sont l'efTet du hasard. Sans vouloir non plus trancher la question si scabreuse de la clairvoyance magnétiquC; il est permis de penser que, dans beaucoup de cas, il y a à faire la part du hasard : le talent du somnambule est de limiter cette part, en essayant de deviner par quelques indices ou en restant dans de vagues généralités. Pour que certaines sciences fausses, par exemple, Tastrologie judiciaire, ou autres préjugés enracinés^ aient subsisté si longtemps, il faut évidemment que quelques rencontres heureuses aient autorisé dans une certaine mesure ces inductions arbitraires qui ont encombré, à toutes les époques, l'imagination des hommes. Ainsi, dans le cas que nous appelons hasard, ou coïncidence
cidencc forluile, s'il pîcut en hiver, mais sMl pleut quand le soleil est dans la consielhitioD du Chien. Ce n'est pas un hasard quMl y ait de fortes chaleurs daoB la canicule, mais qu'il y en ait eu hiver. »
des caoses ^ la résaltante qui en est VeSét , n'a pas bfso||| d'autre explication, si ce n'est que deux séries de pbénqmi^n^ ^ sont rencontrées et ont concouru à la produifeMl sq^t qm chacun des phénomènes dont se conipoae cettfi r^qltantfi ^'explique par ses causes respectives; le principe de causalité est sufBsamnient satisfait par cette double ou multiple expUr cation. Je suppose que d'un cAté une voiture soit entraînée h toute vitesse par un cheval qui s'est emporté; je suppose qu^ de l'autre, un homme préoccupé de ses pensées et appelé à nn rendez-vous par une affaire pressante, se précipite sans y pen^ ser et soit renversé par la voiture, je n'ai besoin évidemment d'aucune cause particulière pour expliquer sa chute, quoique évidemment cette chute ne fût pas liée d'une nianière néces* saire à l'entraînement aveugle du cheval. Hais d'un côté cet emportement, de l'autre la préoccupation sont les deux causes qui^ sans s'entendre, ont produit cet effet complexe inattendu. Sans doute, en se plaçant à un point de vue très-élevé, on peut penser que cet événement a été préparé et prévu par la volonté de la Providence; et c'est d'ordinaire ce qu'on supposç quand il s'agit des grands de ce monde : pour les autres, on
1 . Je rencontre la même vue dans nn philosophe estimable, mais pen connn 4u xviue.si^Ie (fouiller, Discours sur les causes fiûaies, Amsterdam, 1759, p. 28) ; « Le mot de hasard désigne moins l'ignorance des causer qu'il ne marque qu'on ne doit pas chercher de cause spéciale à certains concours d^effetSy lesquels ont chacun à part leurs causes particulières. — C'est le hasard qui fait que deux visages se ressemblent et que deux esprits se rencontrent ; cela veut dire que chacun des deux eiïets a sa cause, et qu'il n'est pas besoin d'un troisième pour mettre entre eux la ressemblance ou Té^alité qu'on y observe. »
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se ^tisfait vqlqpU^rs ^vec des clauses prochaines. Mais sans cpnteater en aupun^ façon Fidée d-une Providence particulière, j> djra| que c'est là une idée très-complei^e et toute dérivée^ ef <ini n^ ^^^ P^^ apparattre dans l-analyse h iaqueUe npus nous llYronç*
pigpns dope que lorsqu'il s'agit de coïncidences rares et peu noDibreuses , dont les composantes elles-mêmes ne sont pa^ nQnibfeuseSy et que la rencoptre de ces composantes est jonrr nellemept donnée par Texpériénce (comme la rencontre de deux voitures lancées en sens inverse ^), dans tous ces cas, nous n'avons rien à demander, si ce n'est quelles sont les causes qui de chaque c6té ont agi. Mais lorsque ces eoincidences se répètent (comme s'il arrivait qu'un cocher eût sou* vent le malheur d'écraser un passant), lorsqu'elles devienneni plus nombreuses ou plus compliquées^ et exigent vm plus grand nombre de causes, il ne suffit plus de ramener chacun des phénomènes élémentaires à sa cause respective : il faut encore expliquer la coïncidence elle-même, ou la multiplicité des coïncidences. Plus les coïncidences sont fréquentes, plus les éléments composants sont nombreux, plus notre étonnement augmente et moins nous sommes satisfaits de voir expliquer les coïncidjenices par le hasard. Si par exemple, en passant dans une rue, je vois une pierre se détacher et tomber à côté de
1. Encore fant-il supposer une ville, où il y a beaucoup de voitures, et des
ni^s trèsrff'équent^es ; ce qui dipoinuera de beaucoup la part du basard. Elle
sera pai' exemple beaucoup plus grande dans une rencontre sur mer entre deux vB{98eauf.
moi, je ne m'en étonnerai pas; et le phénomène s'expliquera suffisamment à mes yeux par la loi de la chute des corps, loi dont l'effet s'est rencontré ici avec l'effet d'une loi psychologique, qui m'a fait passer là. Mais, si tous les jours, à la même heure, le même phénomène se reproduit, ou si, dans un même moment, il a lieu à u fois de différents côtés, si des pierres sont lancées contre moi dans plusieurs directions différentes, je ne me contenterai plus de dire que les pierres tombent en vertu des lois de la pesanteur; mais je chercherai quelque autre cause pour expliquer la rencontre des chutes.
Ce n'est pas seulement lé sens commun; c'est la science qui fait continuellement usage de ce principe, à savoir : que la répétition ou la multiplicité des coïncidences entre les phéno- ^ mènes est elle-même un phénomène qui doit avoir sa cause. J'en citerai quelques exemples. On sait que Ton a trouvé des coquillages sur le haut des montagnes; et on sait que Voltaire expliquait la présence de ces coquillages par le passage de pèlerins allant à Jérusalem, et qui portaient des coquilles dans leurs bourdons. Dans cette hypothèse, la présence de ces coquillages sur les Alpes serait purement fortuite : d'un côté les pèlerins se rendant à Jérusalem, de l'autre les Alpes étant leur passage naturel, il n'est pas étonnant que ces deux causes se soient rencontrées; et l'un des effets accidentels de cette rencontre a pu être le dépôt et l'abandon de quelques coquilles. Celle explication suffirait s'il n'y en avait qu'un petit
nombre. Mais il y en a un nombre tel que l'explication proposée par Voltaire ne suffit plus : car il ne s'agit pas d'expliquer comment une coquille peut se trouver sur les Alpes; mais comment des monceaux de coquilles s'y sont rencontrées. C'est le nombre des coïncidences que la science doit ici expliquer, et qu'elle explique en disant que ce n'est pas par hasard que ces coquilles se trouvent sur les montagnes, mais par une cause déterminée qui est la présence de la mer dans les lieux élevés. C'est par une raison semblable que la présence des éléphants trouvés dans les glaces du Nord est une preuve pour Buffon des révolutions climatériques qui ont eu lieu dans ces contrées, a La grande quantité que l'on en a déjà trouvée par hasard dans ces terres presque désertes, où personne ne cherche, suffit à démontrer que ce vlest ni par un seul ou plusieurs acd* ûentsy ni dans un seul et même temps, que quelques individus de cette espèce se sont trouvés dans ces contrées du Nord, mais qu'il est de nécessité absolue que l'espèce y ait autrefois existé, subsisté et multiplié, comme aujourd'hui dans les contrées du midi ^
Second exemple : on a beaucoup étudié dans ces derniers temps le phénomène des étoiles filantes. Or, l'observation a constaté que ce phénomène a lieu surtout à certaines époques de l'année , en août et en novembre. A ces époques , les chutes d'étoiles sont si nombreuses, qu'on les a comparées à une pluie