Tom. II, § LXI, Ir. fp., p
LA FINALITE ET L'INTENTION m
tionnels ? pourquoi ne concluons-nous pas à un auteur sage, qui aurait ordonné tout cela conformément au but par les moyens les plus simples ? Uniquement, parce qulci nous n'attachons aucune valeur au but atteint. Que le triangle ait toujours la somme de ses angles égaux à deux droits ou non, que les angles périphériques sous-tendus par la même corde soient égaux ou non, cela n'a à nos yeux aucune importance, parce que nous n'en voyons pas l'utilité. Nous n'estimons pas une sagesse, même agissant vers un but, si ce but n'a aucune utilité pour nous. Que le triangle ait ses trois angles égaux à deux droits, cela ne nous paraît pas un but, mais une conséquence inévitable de la rencontre des rapports mathématiques primitifs. S'il s'agit au contraire de quelque chose qui ait rapport à la conservation de l'homme, ou de quelque être qui le touche, il nous semble que Ton ne peut alors apprécier trop les moyens ingénieux créés et mis en jeu avec intelligence et avec zèle pour un tel but, quoique dans ce cas, comme dans celui du triangle, on pourrait tout aussi bien supposer que le but n'est que le résultat inévitable du conflit de certains rapports primitifs donnés. Si la conservation de l'homme, des animaux ou des plantes était liée à la persistance de 180 degrés au triangle, alors nous nous étonnerions de la haute excellence de cette appropriation au but, que nous trouvons aujourd'hui toute simple et toute naturelle ; et si réciproquement nous n^avions pas plus d'intérêt là; a conservation de l'homme, de l'animal et de la plante, qu'à la persistance des 180 degrés au
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triangle, alors comme des spectateurs entièrement désintéressés, nous perdrions de Yoe la coordination des fins et des moyens, et nous nous demanderions tout d'al>ord si tons ces bats, atteints par la natare, ne sont pas les conséquences du eonflit de certaines lois primitives, comme cela arrire poar les buts en mathématiqaes. »
c IH. En outre, il faut se souvenir que Fargumait téléologique ne tire pas sa force décisive de l'existence d'une finalité universelle, partout répandue, mais d'une sorte de dissémination des causes finales dispersées d'une manière accidentelle sur le vaste empire de la nature, de telle sorte que les exemples éclatants rayonnent comme des exceptions d*une manière si brillante qu'elles semblent être quelque chose qui surpasse les forces de la nature même. Si la loi de la finalité était aussi universelle dans la nature que la loi de la . causalité, si bien qu'il n^y eût aucun phénomène où elle ne se manifestât, alors nous cesserions de trouver miraculeuse cette loi, en tant que loi de la nature^ et nous ne serions pas tentés de conclure de là à aucune intervention surnaturelle. Car, par exemple, que dans un certain pays certaines espèces de plantes viennent à croître, qui servent précisément à la nourriture ou à la médication des animaux de ce pays ; ou encore que dans tel pays se rencontrent tels animaux qui délivrent le pays d'autres animaux qui y seraient nuisibles, cela nous paraît merveilleux et surprenant, parce que tous les événements naturels ne nous montrent pas d'une manière aussi immédiate dans leur
lipptMTt réçiproquQ un enobslnemaiit Ausai intantioiinei et OUKaniquQ, La pauyrotô que présente la naturQ au point de vof 4e la ilnalitô qoua inapire ope certaine méfiance enven les farcen de cette nature» méfianee qui va si loin, que lorsqu'une finalité accomplie ee manifeste règlement en elle, nous aimons mieux ordinairement avoir recours à un miracle, que de supposer quelque oho^e d'aussi achevé des forces de la nature ellemême, a
« Cette méfiance envers la nature a de grandes analogies aveo la méfiance des misanthropes, telle qu'elle se montre dans le monde moral. De môme que le misanthrope est tourmenté de ee préjugé maladif» que la nature humaine est trop fitible pour i^*appâSfif au màf ot qua par conséquent il n^ pas d'homme vertueux dans le monde, de même le physico -théologien vit avQC le préjugé que la nature est trop faible et trop impuissante pour une liaison plus étroite de ses créatures que la liaison de la causalité efficiente ; et, dans son illusion, là où cesse la pure loi de <»usa)ité, il met le verrou ; et, au delà, il aime mieux croire au miracle et à des histoires de revenant, que de cou'^ smtir à IHdée dHin procès téléologique dans la nature elle* même. »
« IV* En outre» dans Phypolhèse téléelogique, on ne peut jus- , tifler le créateur d^une certaine faiblesse, ou d'un certain penohant à des jeux inutiles» lorsqu^on le voit atteindre, à grand appareil â*inventions Ingénieuses, de très-petits buts , qu'un créateur tout-puissant, tel que eelui auquel on a affiilre devrait
avoir pu atteindre par des moyens plus simples et beaucoup plus brièvement, san& se créer lui-même sur son chemin des obstacles inutiles. Même Paley, le grand admirateur de la sagesse divine dans l'organisation des animaux, exprime son étonne-» ment sur ce point, et il ne voit d'autre refuge que dans l'incompréhensibilité des voies de Dieu. < Pourquoi, se demande-t-il, l'inventeur de cette merveilleuse machine (rœil) n'a-t-il pas donné aux animaux la faculté de voir sans employer cette complication de moyens ^? »
« Encore Tœil humain est41 à la fois et le plus accompli et le plus simple des organes. Bien moins parfaits, plus insuffisants et mille fois plus compliqués sont les mille petits tubes des
yeux combinés des insectes. Pourquoi le plus sage des créateurs a-t-il eu recours dans la création des animaux à des appareils si
imparfaits, lorsque plus tard il devait montrer par le fait que
TétofTe de la nature était capable d'en produire un bien plus
parfait? Trouvait-il donc du plaisir à réaliser, rien que pour
varier^ par des moyens imparfaits et difficiles, ce qu'il pouvait
obtenir beaucoup plus vite par des moyens plus achevés? Un
tel jeu d'enfant qui se crée à lui-même des obstacles pour
s'amuser, et qui se plaît humoristiquement en bizarreries et
en merveilles, un tel jeu est-il digne d'un sage créateur ? Il a »
montré dans Testomac de l'homme, des oiseaux et des ruminants combien de moyens étaient à sa disposition pour réaliser un procédé de digestion qui s'accomplît sans effort : pourquoi ces
if Paley, Théologie naturelle, chap. IL
moyens lui ont-il fait défaut pour les serpents, et pourquoi a-t-il permis que dans ce cas la fonction de la nutrition s'accomplit par un procédé désagréable, aussi fatigant pour l'animal, que repoussant pour le spectateur? Ces exemples et d'autres semblables sont propres à nous inspirer le désir d'une explication moins forcée de la nature, au cas où une telle explication serait possible.
€ V, Enfin il y a au fond de la preuve physico-téléologique un sentiment de l'&me d'une tout autre nature que celui qui résulte du calcul téléologique avec concept de l'entendement; c'est un bâtiment ajouté plus tard, qui vient appuyer et grossir d'une manière maladroite ce sentiment instinctif. La nature, lorsque nous contemplons de ses œuvres, nous plonge dans un étonnement, où nous nous sentons spirituellement et comme saintement inspirés. Il souffle en nous comme une communion avec les mille créatures qui dans un printemps jaillissent, se précipitent joyeuses dans la vie. Nous sentons vivement le souffle d'une puissance spirituelle et vivifiante. Un tel sentiment est difficilement conciliable avec le point de vue d'une machine si sagement ordonnée par un mécanicien extérieur, qu'il n'y ait rien de plus ingénieux et de mieux ordonné que l'engrenage de ses roues. »
Tel est le savant et curieux réquisitoire de la phibsophie hégélienne contre la doctrine intentionnaliste. Reprenons brièvement, en les soumettant à une discussion sévère, les objections précédentes.
JANBT. "^
498 UVRK 11, CHAP. lll
I. La première difficulté est celle-ci : il y a des cas nombreux dans la nature où la tendance vers un but n'est pas accompagnée de la claire représentation de ce but ; par exemple la tendance des corps vers un centre, l'instinct des animaux, l'inspiration des grands hommes sont des faits de ce genre. Si donc on ne veut pas reconnaître ces différentes forces comme immanentes à la nature, il faut avoir sans cesse recours à la cause première sans nécessité et l'on tombe dans YoccoHonmlisme* En un mot : finalité immanente et inconsciente — ou deus ^ machina : tels sont les deux termes du dilemme.
Nous répondrons que ce dilemme pèche contre la règle fondamentale de ce genre de raisonnement, qui veut qu'il n'y ait que deux alternatives possibles sans intermédiaires : d'où la règle de Veçcclusio tertii. Or il y a ici entre les deux hypothèses opposées une hypothèse moyenne que Tauteur omet et qui consiste à supposer qu'il y a bien des forces immanentes dans les choses et des forces tendant vers un but à leur insu; mais que cette finalité immanente est dérivée et non pri* mitive, relative et non absolue. Entre l'hypothèse de Hegel et celle de Paley, il y a place pour l'hypothèse de Leibniz : celuici n'admet pas non plus qu'il faille sans cesse avoir recours h
Dieu, comme à un mécanicien sans lequel la machine ne pent pas aller, U admet que Dieu a déposé dans la chose originairement une certaine force de spontanéité et d'énergie, et qui se déploie conformément à une loi interne sans qu'il soit nécessaire que l'action de Dieu vieune s'y ajouter : ce sera cette foroe (jui
LA FANAWTÊ Eï L'tWXJâNTlON 499
De tel§ folts jiQ prouTept p»s du tout qu'où puisse coaçevoir une fiQtiyité se dirigewt yers uu but sws wcuue notion de ce but, ear ces forces plus ou moins i^veugles et Ignorantes, de leur but peuyent dériver de quelque Être qui conuatt ce but pour elles ; et infime c'est U le seul moyen que nous ayons de comprendre cette tendance occulte et inconsciente vers un but* Il n'y a rien ^ qui porte atteinte an principoi et ne se copcUie avec lui.
Mais est^il possible» dira^t^on, de concevoir que» même crééest des forces aveugles puissent atteindre un certain but? et s| on racgorde« pourquoi une forc<^ incréâe n'y atteindraiti^elle pas également? voUà la vraie dilQcuUé que Bayle dans une discussion semblable sur les natures plastiques^ avait d^à supérieurement aperçue ; 9 Que si une faculté» sans conscience et sans raison» dit-il> par cela $eul qu'elle est créée par un être intelligent, de^ vient apte à accomplir des œuvres qui demandent llntelligencei n'est-ce pas comme si Von disait que» de dei» bommes égal&r ment aveugles, l'un ne sait pas son cbemin» l'antre le sait parce qu'il a été créé par un père ayant des yeu^? SI tu es avenglCf peu Importe que tu sois né d'un père aveugle ou voyant» puû^ que daps les deux cas tu as toujours besoin d'être dirigé par les conseils et par la main d'antrui? De même, pour ordonner la matière, peu Importe que la nature plastique soit née d'une canie Intelligente, s| elle est aveugle, et si elle Ignore de quelle ^wu elle doit e'y prendre ppur composeri «éparer^ distribuer»
600 UVR£ U. GHA^. Ul
réonir les éléments delà matière 7 Que sert la puissance d'agir, sans la faculté de comprendre? A quoi serYçnt les jambes à un aveugle? .... Par conséquent si les causes plastiques sont tout à lait dénuées d'intelligence , il faut qu'elles soient continuellement dirigées par Dieu comme des instruments physiques. » En conséquence, suivant Bajle, Thypothèse des natures plastiques, peu diflérentes au fond des forces leibniziennes, ou revient au pur mécanisme et à Foccasionnalisme, ou conduit à la négation d'une cause suprême : car si une force aveugle tendant vers un but et Tatteignant n'implique pas contradiction, on ne ▼oit pas pourquoi de telles forces impliqueraient davantage contradiction parce qu'elles existeraient par elles-mêmes.
A quoi nous répondons avec J. Leclerc, le défenseur des na« tures'plastiques : ce qui implique contradiction, ce n'est pas le fiiit d'une force aveugle tendant vers un but, puisque Texpériencenous en montre de telles, mais c'est précisément l'bypothèse d'une telle force existant par elle-même : car dans ce cas, on ne voit pas d'où lui peut venir la détermination vers le but, et le choix exact des moyens qui y conduisent. Si au contraire une telle force n'est que dérivée, la raison de ses déterminations est dans l'intelligence de la cause dont elles éma* nent. Qu'importe, dit Bayle, si la force est aveugle, qu'elle ait pour auteur un être intelligent? Qu'importe qu'un aveugle soit né d'un père voyant? Pour résoudre cette difficulté, empruntons comme Bayle lui-même nos exemples à l'expérience. Tous les jours nous voyons les êtres intelligents communiquer &
d'autres êtres des dispositions et des impulsions qui les dirigent à leur insu vers un but déterminé. C'est ce qui arrive par exemple dans l'éducation. Les parents insinuent par l'exemple, par certaines adresses, par les caresses, etc., mille dispositions et inclinations dans l'&me de leurs enfants dont ceux-ci n'ont pas conscience, et qui les dirigent sans qu'ils le sachent vers un but ignoré d'eux, par exemple la vertu, la sa« gesse, le bonheur. De telles dispositions cependant s'incorporent véritablement à l'âme des enfants, se fondent avec leurs qualités naturelles, leur deviennent propres, et sont plus tard pour eux des principes vraiment spontanés d'action. Dans ce cas, on voit donc assez clairement comment une cause intelligente pourrait déposer primitivement dans les êtres créés certaines dispositions, virtualités ou habitudes naturelles, qui leur seraient inhérentes, immanentes, essentielles, et qui les conduiraient à leur destination sans qu'ils s'en doutassent^ et sans que le créateur eût besoin d'agir pour eux, et de les guider comme le laboureur la charrue. On pourrait citer mille exemples empruntés à Texpérience psychologique et morale de cette infusion préméditée de certains principes d'action dans des âmes qui n'en ont pas conscience, et qui ensuite y obéissent spontanément et aveuglément; et les hommes se servent de cette puissance aussi bien pour le mal que pour le bien. Un séducteur exercé saura par exemple déterminer dans une &me innocente certaines impulsions inconscientes qui la conduiront à son insu vers le but fixé par lui, c'est-à-dire vers sa perte,
sot IJVRB II. GHAP. m
ott tn« êOb malhiilr. Uil orêtaor ou un poiitiqoe amta proro* qner dans les flmles àcê moiiveiiieiits qui une fois sollicités les entraîneront à telle ou telle coni6qnence préToâ par loi et non |iar dles» Ainsi» le oréatenr pourrait déterminer dans les corps ou dans les imes^ certaine! impulsions ou tendances qui les eatialnent fiitalement au but fixé » réserrant à rhomme seul » et encore dans un œrde restreint, la ftculté d'agir comme loi» mftme conformément à uû but prémAdité *•
A la Térité» On pourra totyours s'éleVer amtre des qualités occulteSi qui n'étant ni des mécaniimes» ni des systèmes de pensée» ne présentent rien de dair à l'esprit » et l'on pourra dire aTeo Descartes que nous ne comprenons clairement et distinctement que deux dioses : la pensée et le mouvement (ou toute autre modiflcation de l'étendue) ; et cette objection est au fond celle de Bayle qui combat le dynamisme de Gudworth au point de me de rooDasûmnaiitiiie cartésien. Mais ce point de Yoe ne peut être eelui du philosophe allemand que nous discutons; car il se montre opposé à toute espèce de méca* nisme, soit au mécanisme d'Bpicure (le mécanisme sans Dieu) mÂt au mécatiisme cartésien (mécanisme ayec Dieu) ; il admet donc nécessairement quelque chose comme des qualités oc« cultes sous les noms de lendaitcs»» ûHmHnùU^ d'iMKMiûmt^
1. Ott ^ai 8é rei^résiéiiier cette créâtiûD d^mipnlsioDS (kios les Choses, aoit comme uo acte surérogatoiro «ie Dieii. foi, les dires vue foi» formés, Iwr ijoute les insliocts ou les forces dont ils ont oesoin; oa bien, ce qui serait plus philosophique oa peut iMlinçiire que Dieu a ccéé à k l»i> lea èlrw 9I lems hnttiKiBi ta nature des choses n'étant que la somme des forces oa des instincts dont elle est composée.
LA FINALITÉ ET LlNTliNTION 503
dHnspirtXHoiï, à'èlftthousiusme. Il n'a paf cottséquettt Ken & ob* jecter à ceux qui admettront les mème§ facultéâ occultes, à là condition de les supposer dérivées et non primitives ; et âtt point de vue de réclaircissenient de ces notions, il n'y à nul avantage à Se représenter ces sortes de qualités cotnme existant par elles-mêmes, au lieu d*être des propriétés communiquées.
Il y a d'ailleurs dahs les faits cités par Tauteur, bien des difiérences à signaler. On pourrait déjà chicaner sur le rapprochement de la tendance mécanique et de TiUstinct ; mais ce qui ne peut être assimilé en aucune manière, c'est le fitit de rinstinct et celui de Vinspiration.
L'instinct est un phénomène tout & fait aveugle, routinier, machinal, toujours semblable à lui-même. 11 peut varier plus ou moins sous l'excitation des circonstances ; mais, comme ces modifications sont lentes^ rares, infiniment petites, le cérac* tère dominant de Tinstinct n'en est pas moins la monotonie^ l'obéissance servile k un mécanisme ibtal. L'inspiration est d'un tout autre ordre, son caractère propre est l'invention^ la création. Partout où il y a imitation, ou reproduction mécanique d'un phénomène déjà produit, nous nous refusons à reconnaître le caractère de l'inspiration. Le propre dfe l'instinct est précisément de ressembler à un travail calculé et combiné d'avance : ainsi l'abeille en- choisissant la forme hexagonale pour y déposer son miel, agit précisément comme ferait un architecte, à qui l'on demande de construire le pliis de pièces possible dans un espace donné. Au contraire le
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propre de rinspiratioa est de ne ressembler en rien an calcul et de ne pouvoir en aucune façon être représentée par un calcul. Par exemple, lorsqu'un poète veut peindre un grand sentiment» il lui serait impossible de trouver des lois de corn* binaison qui lui permissent d'arriver à son but : il ne pourrait pas se dire : en combinant des mois de telle manière, je serai sublime. Car, encore faudrait-il que les mots lui fussent donnés; et par quel moyen pourrait- il trouver tels mots plutôt que tels autres ? Dans les œuvres artideielles (et ce qui rend rinstinct si merveilleux c*est précisément qu'il produit de telles œuvres), c'est par la combinaison îes parties que Ton réussit à produire le tout. Dans ?c? œuvres d'art, au contraire, c'est le tout qui commande la disposition des parties. Par exemple, quoique un thème musical soit nécessairement suc* cessif, en vertu des lois du temps, cependant les premières notes déjà sont commandées par l'air tout entier ; et l'on ne peut se figurer un musicien, qui ajouterait note à note pour arriver à un but, puisque ce but, c'est l'air tout entier, et que cet air est aussi bien dans les premières notes, que dans les dernières. Sans doute, il y a dans l'inspiration même, une part à faire à la réflexion, au calcul et à la science; nous la ferons tout à l'heure ; mais l'essentiel de l'inspiration est quelque chose d'entièrement différent, et ne peut se représenter comme une combinaison calculée.
Ces observations peuvent paraître au premier abord plus favorables que contraires à l'objection du philosophe allemand : mais
notre but est d'abord de bien distinguer l'inspiration de Finstinct aveugle, deux faits que ce philosophe met à peu près sur la même ligne comme prouvant la même chose : et c'est en quoi il se trompe. Sans doute, le fait de l'inspiration artistique peut bien prouver qu'il y aune sorte de finalité supérieure à la finalité de prévision et de calcul, que l'âme atteint son but spontané* ment, tandis que Tesprit cherche et combine péniblement les moyens d'atteindre le sien. Là où le versificateur emploie avec une habileté consommée toutes les ressources de l'art des vers, pour laisser le lecteur froid tout en Famusant, là où le rhéteur appelle à son secours toutes les figures de commande pour persuader, plaire, et émouvoir suivant les règles, un Corneille et un Démosthène trouvent dans leur cœur des mots inattendus, des tours sublimes, dont eux-mêmes ne peuvent expliquer l'origine, et qui étonnent, enlèvent l'âme des spectateurs ou des auditeurs : c'est l'âme qui parle à Tâme. Où trouvera- t-on le : quHl mourût, le : je ne te hais point? par quel procédé ? par quelles recettes ? Et combien ici l'émotion spontanée est-elle supérieure sur le calcul ! Mais si l'on peut conclure de ces faits, que la plus haute finalité n'est peut-être pas celle qui résulte d'une combinaison réfléchie, comment confondre cependant cette inspiration, où les anciens voyaient le cachet du divin, to ôeîov, avec un instinct aveugle, avec le train machinal et routinier d'une montre qui va toute seule? et c'est à quoi ressemble l'instinct des animaux. L'inspiration peut être supérieure à l'intelligence calculée ; mais l'intelligence demeure
508 LtVRË II, tlÔAt>. m
três-Supêrleure à riliMinct. L^âtne ln§j)iréé pit lé ôeHllttiettl n'est pas une activité aveugle. Elle a conscience d'elle ttiême; éllô a Tintultion vive et profonde de èon but ; elle en est toute pleihé ; et c*eàt précisément ce sentiment vif du but, qui âuâcite en elle sa propre réalisation : c*est daus ce caâ, comme le dit Regel, que tt le but se réalise lui-même. % Llnstlnct au contraire, tiôd seulement Ignore les moyeUs, tliais il ignore le but : bien loin de créer quelque chose, il he feit que répéter et imiter, sattS savoir même qu'il imite, ce qui a toujours été fait. Le premier animal de chaque espèce pourrait seul être dit véritablement inventeur : mais il n'y a aucune raison de lui supposer, de préférence à sa postérité, une telle supériorité de génie : car à*il eût été capable d'une telle innovation, pourquoi Ses successeurs seraient-ils réduits à une imitatlOU stérile et routinière? Sanâ doute la création de Tinstlnct suppose du génie; mais riustiuct n*eSt pas le génie^ et en est même le contraire.
Nous avons raisonné d'ailleurs jusqu'ici dans l'hypothèse o& rinspiration ne serait qu'un fait puremeUt spontané, auquel rintelligence n'aurait aucune part. Mais rien n'est plus con* traire â la vérité. Tout le monde connaît les vieilles disputes entre Tart et le génie. Sans doute l'art n'est pas le génie. Les règles tle suffisent pas à foire des chefs-d'oéuvre ; mais qui ne sait que le génie n'est complet que lorsqu'il est accompagné de l'art? Combien de partieè dans le beau qui dérivent de rintelligence et de la science! Là savante ordonnance d'un sujet, la divisiôU et la gradation des parties, l'élimination des parties inû-
LA FtNALlTÈ Et L'tNTENTlON 6bt
tilëd, te ichoijt des tëmpâ, des iieust, des dfconsmnces, Pâpptô* t^fiatlDh dil âtyie aux tUdeUrS et aiit sentiment des personnages : Voilà poufl*âttdttitaatlque. La l-echerthe despreUvëâi leur distribution, letlt hâbllé gradation, le savant entrelacetilettt de là dialectique et dtt pathétique, raocommodàtion des sentiments et des thotlfs ans habitudes et aut dispositions de l'auditoire : voilà pour i*art orâtôib. La combinaison des accords ou des couleurs, le rhy thtné, leâ contrastes de lumière ou d'ohibre, leS lois de l*harmôttié ou celle dé là pei*spective : voilà pour là mUéîque et la peinture. Dans rârchilecture , la part de la science éét plus grande encore; et il y entre même de l'industrie. Ainsi, ihêmë dans le travail de Plrispiralioii , là science et Tàrt, c'est- &-dire le calcul, la pi'évision, là préméditation ont Une part coUëidérable, et il est tidémé presque impossible de distinguer Sévèrement ce qui vient de l'art de ce qtii vîettt dé rinsplratiôil felle-tttême. Sans doute , on né lieut rapporter qu'à un Jiremielr Jet de rimagination créatrice là conception origiliale d*Utt type coinme celui du Misanthrope^ OU, dans Un autire ordre, du Tupitèr olympien. Duel moyen eh effet employer pour concevoir une idée première? Tout au pluS Tar liste peUt-il se mettre dânS leS circonstances favorables à llUventiori. Mais cette idée premiéi^ tlhe fois donnée, qu'est-ce qui là féconde, Tanime, la coloré, et la réalise, Si ce n'est l'ai-t, toujours accompagné, il est vrai, de l'inspiration? N'y at-il pas là une part à faire au calcul et à la combinaison rétléchiét Ne sera-ce pas la réflexion, par exemple; qui fera dire à l'aUteUr du Misanthrope t
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Ponr arriYer an oomiqae, je dois m^tre mon principal personnage ai contradiction aTec Ini-mème. Je dois donc loi donner nne fadblesse, et quelle faihiesse pins naturelle que celle de Famonr? et ponr rendre le contraste pins saîUant et le drame plus comique, je loi ferai aimer nne coquette sans âme, qui se jouera de lui : je les mettrai ai présence, et Thomme de cœur s'humiliera devant la grande dame égoiste et firiYole, De plus, il &ut que cette coquette soit une par&ite femme do monde : et pour la dépeindre comme telle, j'aurai nne scène de conversation, où je peindrai les salons dans tonte leur charmante firivolité. Que Molière ait foit ces calculs, on d'autres analogues, c'est ce dont on ne peut douter : quoique à chaque pas pour réaliser ses conceptions, il lui ait &llu le génie, c'est-à-dire l'inspiration; car ce n'est pas tout de dire : J'aurai de l'esprit; la grande a£Eaire, c'est d'en avoir. Or, on ne trouve pas plus Tesprit par voie de réflexion que le génie. Tout le monde sait au contraire que chercher Fesprit est la meilleure manière de ne le pas rencontrer. En musique, l'inspiration proprement dite joue un plus grand rôle : mais là encore, il y a des combinaisons savantes qui peuvent être le résultat de la réflexion, et produites intentionnellement Par exemple, il peut très-bien se faire que ce soit ^rès réflexion et volontairement que Mozart ait résolu de faire accompagner la sérénade amoureuse de Don Juan , cet air si mélancolique et si touchant, par cette ritournelle railleuse qui a inspiré à Musset des vers charmants bien connus. Donizetti peut très-bien aussi avoir calculé
d'avance Tefiet proiond produit sur l'êtme par le chant des funérailles de Lucie, interrompu par le merveilleux air final d'Edgar. A chaque instant, on peut trouver dans les arts des exemples de grandes beairtés, trouvées par le calcul et la réflexion. Dans Athalie par exemple, Fintroduction des chœurs, la prophétie de Joad, la mise en présence d'un enfant divin et d'une reine impie; dans Horace^ Tidée de couper en deux le récit pour produire une péripétie dramatique; dans la Descente de croix d'Anvers, la savante et difficile combinaison qui fait que tous les personnages à quelque degré portent ou touchent le corps du Christ sont des exemples frappants de beautés voulues, préméditées, préparées par la science esthétique, à la condition, bien entendu, de trouver pour la réaliser, une imagination puissante. Ces exemples frappants d'une intelligence au service de l'inspiration pourraient déposer favorablement en faveur de la théorie de Schopenhauer qui fait de l'intelligence la servante de la volonté, si l'on consentait à attribuer l'inspiration à t^e que ce philosophe appelle la volonté ; comme si l'inspiration elle-même n'était pas déjà une sorte d'intelligence ; comme si la conception première, l'œuvre immédiate de l'imagination créatrice, n'était pas aussi un acte d'intelligence ; comme si enfin l'amour lui-même qui pousse à créer, à engendrer, comme dit Platon, était possible sans une certaine vue de l'objet aimé. Tout ce qu'il est permis de dire, et c'est ce qui ne contredit nullement la doctrine des causes finales : c'.est qu'au dessus de l'intelligence eambinatrice et cakulaPricef il y a une première
610 UVRE II» GHAP, tîS
forme d'intelligenco supérieure, qui est la coadîtion de la se* conde ^ et que Ton peut appeler créatrice.
Si donc nous cherchons dans rej^pédence quelque type ou modèle qui puisse nous donner une idée analogique de ractivité première, nous ne refuserons pas d'admettre que l'inspiration est peut-être en effet ce gui s'en rapprocherait le plus. A cette hauteur, Tintention ya se perdre dans la finalité ; c'est que les moyens se confondent eux-mêmes ayec le but : mai3 bien loin qu'une telle conception nous retienne dans le cer-* cle de la nature, ce n'est au coutraire qu'en sortant de la nature que nous pouvons concevoir une pareille identité des moyens et des buts. C'est le propre au contraire de la nature de passer par les uns pour arriver aux autres : ce qui est |mpos«sible 4 une force aveugle, non dirigée. I^a prévisioui tQlle qu'elle se manifeste dans les substances secondes, n'est peut-être pas la plus haute expression de la finalité : mais rinstinoft aveugle en est une expression bien moins fi4éle eucerç ; et U mécanisme pur en est l'absolue négation t
Si d'ailleurs nous analysons l'idée dUntèntion, pous y trou* verons deux éléments : l"" l'acte de vouloir le but| avec la cooi^ cience qu'on 1$ veut; S» le choix des moyens pour y arriver • Or dans le phénomène appelé inspiration, l'intention existe dans le premier sens, quoiqu'elle n'existe pas toujours dans le second. L'artiste veut exprimer ce qu'il a dans l'Ame, et il a conscience de cette volonté ; mais comment oe qu'il a dans r&me parvient'il à s'exprimer? c'est ce qu'il ne sait pM« fist^ce
LA FINALITÉ ET L'INTENTION &ll
à dire qu*ane intelligence plus haute ne le saurait pas davantage ? ce qu'il y a d'inconscient dans la création artistique, estil un élément nécessaire du génie créateur? A quel titre sou* tiendrait-on une telle hypothèse ? U semble que le plus haut degré de génie soit précisément celui qui a la conscience la plus complète do sa puissance. De môme qu'il y a plus de cons* cience dans le génie que dans le pur instinct, de même ce que Ton pourrait appeler le génie absolu devrait être accompagné d'une conscience absolue.
En supposant donc qu'il y ait un acte suprême, dont rins<* piration artistique peut nous donner quelque idée, cet acte absolu devrait être non pas l'acte d'une force aveugle, ou d'un mécanisme fortuit, mais d'une intelligence créatrice qui inventerait à la fois par un acte unique les moyens et le but, et dans laquelle par conséquent, la prévision se confondrait avec la conception immédiate. C'est dans ce sens que l'on peut accorder que l'intention n'est pas nécessaire à la finalité : ce n'est pas qu'elle en soit absente comme dans l'instinct ignorant et dans les forces aveugles de la nature : c'est au contraire qu'elle est devenue inutile, parce que n'étant séparée de son but par rieut la Gonception et l'exécution ne font qu'un pour elle, Mais nous reviendrons sur ces idées s ce n'est pas encore le lieu de leuf donner tout leur développement.
Cette première objection étant, de beaucoup la plus impor<tante, c'est sur elle que nous avons dû insister le plus ; nous glisserons plus rapidement sur les suivantes.
5IÎ UYRË 11, CHAP. m
IL L'aoteor allemand inToqae contre la doctrine intentioiiiia*. liste ce qu*îl appelle la finalité mathématiqne, sans expliquer bien nettement ce qu'il artend par là. H Teat sans doate dire qne poor qne telle figure régolière soit possible ai gtemétne, il tmi qne les lignes en soient disposés d'une certaine ma* mère: or cette prédisposition des lignes par rapport ilafigore générale est quelque diose d'analogue, pour ne pas dire de semblable, à la dispositi<m des membres dans Forganisation : c'est une appropriation à un but Cepoidant, dit-il, dans ce cas personne ne suppose un arrangement intentionnel, personne ne conclut à un auteur sage, ayant Mtlonné tout cela cxmbx* mément au but par les moyens les plus simples. Pourquoi, soitant Fauteur? c'est que les figures mathématiques n'ont aucun lappiMt à notre utilité, et que leurs rapports fu«. aamentaox nous sont absolument indiflërents»
n y a là,à ce qu'il nous semble, bien des ocmfnsions didécs. Mais pour aller tout d'abord an point essentiel, nous pouTons dire que Kant, auquel on emprunte les principes de l'objeetiont en a lui-même fourni la solution avec sa profondeur accoatumée. Cest qu'en mathématiques, il ne s'agit pas de YtxitUiue des choses, mais de leur possibilité^ et que par conséquent il ne peut y être question de c cause et d'efiet » K Cest pourquoi Kant donne à cette finalité le nom de « finalité sans but >, ce qui caractérise- paiement la finalité esthétique. L'explication de
i. CriL dmJMg^ § LXll, note. Trad. fr. de J. Barai, t II, p, I&
Kant revient à celle d'Aristote, suivant lequel les êtres mathématiques sont immobiles, c'est-à-dire ne sont pas sujets à la génération. Or, là où il n'y a pas de génération, il n'y a pas de cause et d'effet (si ce n*est pas métonymie) ; et là où il n*y a pas de cause et d'effet, il ne peut pas y avoir de moyens et de but, puisque le moyen n'est autre chose qu'une cause propre à produire un certain effet, qui pour cela s'appelle un but.
Si maintenant au lieu de se représenter les figures géométriques, comme de pures possibilités abstraites, on les prend comme des formes concrètes que revêt réellement la matière dans des conditions déterminées , par exemple dans la cristalli* sation, il y aura lieu en effet de se demander comment des particules matérielles aveugles arrivent à se disposer conformément à un ordre déterminé, et il faudra évidemment une raison précise qui explique pourquoi elles prennent cet ordre plutôt qu'un autre, puisque des particules mises au hasard se rassembleraient dans mille combinaisons quelconques avant de rencontrer ces figures simples que dessine et qu'étudie la géométrie. Dans ce cas, on sera autorisé à supposer que ces molécules se meuvent comme si elles avaient pour but de produire un ordre géométrique déterminé ; et affirmer que dans ce cas, il y a finalité sans intention, c'est supposer précisément ce qui est en question; car il ne va pas de soi qu'une cause quelconque puisse spontanément, et sans rien savoir de ce qu'elle fait, diriger son mouvement suivant une loi régulière et conformément à un type déterminé*
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Ce n'est donc pas parce que les proportions et relations gëoniélrjqvefl n'ont aucun rapport avec notre utilité, comme le suppose FcrtlagOi mais parce que ce sont de pures idée^ que nous ne supposons pas dans les figures géométriques de dis* positions intentionnelles. Mais aussitôt que ces figures se réalilent objectivement dans le monde réel» nous nous posons exactement la même question que pour les arrangements les plus industrieui. Il n'est pas vrû d'ailleurs que l'utilité anmaîne soit le seul critérium de la finalité et de rintention* nalité. Nous nous émerteillons de la structure dea animaux ei des plantes» lors même qu'il s'agit de créatures qui ne nous sont d'aucune utilité ; et si le miel des abeilles ne nous set'* vait à rien» pas plus que leur cire^ il suffirait que <M deoi produits leur fussent utiles à elles-^mèmes, pour nous fair^ admirer Tindustrie qui les donne* II y a plus : nous reconnais'» sons la finalité même dans les êtres qui nous sont nuisibles; et, comme le dit Voltaire, la mouche eiie*4nême doit recoa» nialtre que l'araignée file mer?eilleusement sa toile.
C'est donc l'accord intérieur de l'objet, et non son rapport avec nous qui détermine notre jugement de finalité t et sî, au lieu de concevoir les figures géométriques, comme existant éternellement par elles-*mèmes, nous voyions un point Imfiineux se mouvoir dans l'espace, et tournant autour d'un centre» dessiner une ligne courbe sans Jamais s'éloigner de la même distance par rapport à ce centre, alors nous cfaereherions une eaitse à ce mouvement, el nous ne pourrions nous te repfé^
senter cfiie comme l'acte d'un esprit et d'une intelligence.
in. O'est la rareté même du fait de finalité , dit-on , qui nous fait conclure à une cause en dehors de la nature , et à une cause intentionnelle analogue à la nôtre. Si la finalité se montrait dans tous les phénomènes comme la causalité, nous ne serions pas plus étonnés d'attribuer l'on que l'autre à la puissance de la nature; mais> ces faits étant disséminés ^ nous jugeons la nature trop faible pour les produire , et nous croyons nécessaire d'avoir recours à un miracle pour les ex* pliquer. Fortlage, à ce sujet, compare ingénieusement cette défiance enrers la nature» en général, avec la défiance du mi* santhrope envers la nature humaine.
Ici encore, beaucoup de confusions d'idées. La question de savoir si la cause de la finalité est dans la nature ou en dehors de la nature n'est pas la même que celle de savoir si cette eau* salité est intentionnelle ou aveugle. L'intentionnalité et la transcendance , nous l'avons assez dit , sont deux choses dis^* tinctes. On peut concevoir une cause immanente naturelle (une Ame du monde, par exemple), qui, comme la Providence des stoïciens, agirait avec sagesse et prévoyance. On ipmi concevoir au contraire une cause transcendante» comme l'acte pur d'A^ ristote, qui agirait sur la nature d'une manière inconsciente^ et par une sorte d'attrait insensible. On n'aurait donc pas exclu nécessairement l'intelligence de la finalité, si l'on établissait que la cause de la finalité est dans la nature, et non hors de la na* ture* Par conséquent, si cette espèce de défiance que nous ins:^
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pirent, suivant rauteur, les forces de la nature, venait à disparaître, et que nous fussions amenés à la considérer comme la seule causé et la cause sufSsante de la finalité, il resterait toujours à se demander comment la nature peut atteindre s(Hi but sans le connaître, comment elle a pu approprier les moyens aux fins, sans rien savoir des moyens, ni des fins; et l'hypothèse d'une finalité sans prévision demeurerait toujours incompréhensible. Ce n'est donc pas notre défiance envers la nature qui nous force à reconnaître l'intelligence dans ses œuvres.
Un exemple rendra sensible notre distinction. Supposons un poète réputé médiocre, et d'une platitude reconnue; s'il produisait par hasard quelque œuvre éclatante, quelques beaux vers, on pourra supposer qu'il n'est pas l'auteur de son œuvre, que quelqu'un le souffle et Finspire, quoique en réalité il n'y ait rien d'impossible à ce que le génie ne se manifeste que par soubresauts , et par éclairs intermittents. Il y a plus d'un exemple d'un poète n'ayant produit qu'un morceau su* blime, et retombant dans la nuit de la médiocrité. Si cependant ce poète, au contraire, venait ensuite à produire d'une manière continue une suite de chefs-d'œuvre, notre défiance disparaîtrait, et nous n'aurions plus besoin de chercher ailleurs que dans le génie même du poète, le principe inspirateur de ses écrits. Mais aurait-on le moins du monde prouvé par là que le génie est une force aveugle, qui ne se possède pas, qui ne prévoit rien, qui agit sans lumière et sans pensée? De même, la nature pourrait être la propre cause de ses produits, sans
LA FINALITE Eï L'INTENTION 517
qu'on eût le droit d*en rien conclure contre Texistence d'une intelligence dans la nature elle*méme.
On dira sans doute que l'expérience ne nous donnant aucun signe de la présence immédiate d'une intelligence intra-mon-* daine, nous ne pouvons concevoir une intelligence suprême qu'en la supposant en même temps extra-mondaine. Nous l'accordons; et c'est une des raisons les plus décisives en faveur de la transcendance d'une cause première. Mais après tout, la question de transcendance soulève des difficultés de diverse nature; et c'est pourquoi elle doit être distinguée de celle d'une cause première intelligente. Par exemple, les difficultés qui naissent de l'idée de création ex nihilo^ celles qui naissent de l'idée de substance» de la distinction exacte de la cause première et des causes secondes sont indépendantes de celles qui s'élè* vent contre l'hypothèse d'une prévision préordonnatrice. C'est pourquoi nous disons que cette hypothèse peut être dégagée de celle de la transcendance, qu'elle subsiste par ses raisons propres, quel que soit le degré d'intimité que l'on attribue à la cause première « par rapport à la nature.
Ajoutons maintenant que , lors même que la finalité serait aussi universellement répandue dans la nature que l'est la causalité, il n'y aurait pas lieu d'écarter pour cela l'idée d'une contingence de la nature, contingentia mundi; car cette contingence porte aussi bien sur la causalité que sur la finalité. De ce que tous les phénomènes de la nature ont une cause, il ne s'ensuit pas que cette cause soit immédiatement la cause pre-
Dl8 WVRB II, CHAP. m
mière, et qa*il n*y ait pas de causes secondes; or la nature n'é<« tant par définition même que lensemble de causes seconde», elle n'est pas à elle-même sa propre cause. Si maintenant la finalité était universelle comme la causalité « il s'en suivrait simplement que tout ce que noas appelons cause deviendrait moyen, tout ce que nous appelons effet deviendrait but; mais la chaîne des moyens et des buts, pas plus que celle des causeï et des effets, ne se confondrait pas aveo l'absolu ; et la question de la contingence subsisterait tout entière.
IV. Une nouvelle difficulté proposée par TauteuF allemand, c'est que l'hypothèse d'une finalité intentionnelle ne pçut eit pliquer les erreurs de la nature, et les tâtonnements avec lest quels elle marche graduellement vers son but; cette objection a déjà été discutée plus haut ^ ; nous n^avons pas & y revenir. Disons seulement que si l'idée d'une sagesse souveraine et absolue exclut Tidé^ de t&topnement, \\ n'en est pas de fnèmt de ridée d\tn6 nature créée par une sagesse souveraine; le t&lonnemenl, ou la gradation, en effet, peut être la seul moyeq qu'une nature ait à sa disposition pour exprimer la perfection absolue de l'acte créateur qni lui donne naissance. Noua dirons encore que si la nature vous paraît assez puissante et asseï riche pour la déclarer en elle-même divine, à fortiori doit»elle être assez belle pour une image, une ombre, une expresaion de l'acte divin.
^, Voir ebef)itr« vf, p. SOS,
LA FINALITÉ m I^IMTENTION «tO
t^nd k mettre ^n p§ntr^ipUQn lu croyanàe à l'axiitôocQ da Diôii avec le 8eqtiment de la nature, tel qw les hommej^ réprouvent aujourd'hui. Il semble que, pour aimer la nature, il &illa laf considérer eomme divine, et non sioaplemeiit aoœme rouvre artificielle de la divinité.
Sans doute il serait bien exagéré de dire que la déisnke est inconciliable avee un sentiment vif des beautés natureUei}* Nulle part, ces beautés n'ont été décrites avec plus d'éloquene^ que dans les écrits de Féneion^ de Rousseau et de Bernardin de St-Pierre, qui sont précisément destinés à établir l'existence d'une providence. Mais ce qu'on pounrait peut-être soutenir, c'est qu'une certaine manière d'aimer la nature, et celle-là précisément qui s'est développée dans notre siècle, suppose une autre philosophie religieuse que celle du Vicaire savoyard. L'ancienne théodicée, dira-t-on, qui se représente un Dieu fabriquant l'univers comme Therloger fait une montre, devait engendrer une esthétique toute semblable. La nature, pour être belle, devait y être arrangée, cultivée, peignée, émondée. Le beau devait consister exclusivement dans la proportion des parties, dans un accord harmonieux et doux : on exigeait partout dans les œuvres d'art des plans bien agencés, et méthodiquement exécutés. La terre n'était qu'une machine, c'est-àdire quelque chose de froid, de sec, de plus ou moins agréable par endroits, mais sans vie intérieure, sans flamme, sans esprit divin. Mais depuis qu'une philosophie nouvelle nous a eq-
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seigné la divinité de la nature, maintenant que tont est plein de dieux, icavm icM^ Olaw, la grande poésie des choses nous a été révélée. La voix de Focéan, les mugissements des vents, les profondeurs abruptes produites par le soulèvement des montagnes, l'éclat des glaciers, tout nous parle d'une force toujours agissante, toujours vivante qui ne s'est pas retirée dans sa soli* tude après avoir agi une seule fois on ne sait pourquoi, mais qui au contraire est toujours là en communication avec nous, qui anime cette nature que l'on appelle morte, mais qui ne Test point, puisqu'elle nous parle avec des accents si pathétiques, et nous pénètre de si enivrantes séductions. Voilà Dieu; et Goethe ne pensait pas le diminuer, lorsqu'à Texemple des vieux Indiens, il le voyait partout dans les rochers, dans les forêts, dans les lacs, dans ce ciel sublime, dans ce tout enfia dont il est r&me éternelle, la source inépuisable. Le déiste au contraire n'en n'admire que la froide et pâle image , la misérable copie de ses éternelles perfections , œuvre insipide qu'il a créée sans savoir pourquoi, s'ennuyant sans doute de son immobile éternité.
Toute cette argumentation suppose que dans l'hypothèse d'une cause supra-mondaine et intelligente, la nature ne serait plus qu'une machine, et que le créateur ne pourrait être qu'un ouvrier : ce qui serait comparer l'activité divine avec la plus basse des occupations humaines, c'est-à-dire avec les métiers manuels. Ce sont là des conséquences bien exagérées tirées d'une métaphore. La comparaison de l'univers avec
une horloge est une des plus commodes qui se présente à l'esprit; et il n'y a plus de philosophie possible, si toute image est interdite, sous peine d'être prise à la lettre. La mécanique qui existe dans l'univers, et qu'il est permis de considérer par abstraction toute seule, autorise une telle comparaison; mais elle n'en exclut pas d'autres. De ce que l'auteur des choses a eu égard à Futilité des créatures, il ne s'en suit pas qu'il n'ait pas eu aussi en vue la beauté. Le mécanisme n'exclut pas la métaphysique, a dit Leibniz. L'architecte qui bâtit un temple comme le Parthénon, a pu faire une œuvre sublime, tout en s'occupant de la solidité de son œuvre. Immanente ou transcendante, intentionnelle ou aveugle, la cause de la nature a été obligée d'employer des moyens matériels pour exprimer sa pensée, et la juste combinaison de ces moyens pour faire une œuvre stable et solide s'impose tout aussi bien au Dieu panthéiste qu'au Dieu créateur; et réciproquement l'emploi de ces moyens matériels, savamment combinés , n'interdit pas plus le beau ou le sublime au Dieu créateur qu'au Dieu panthéiste. Que si les partisans d'une cause transcendante et intentionnelle se sont particulièrement attachés aux exemples tirés de la mécanique, ce n'est donc pas qu'ils soient engagés plus que les autres à soutenir que tout est mécanisme dans la nature; mais c'est qu'il y a là un de ces faits privilégiés où se manifeste d'une manière frappante le caractère propre d'une cause intentionnelle; et la philosophie, aussi bien que les sciences, est autorisée à invoquer les faits les plus décisifs, lors môme qu'ils pa-»