CHAPITRE V ET DERNIER
La doctrine des causes fitiales ne peut échapper, à ce qu'il semble, à un dernier problème. Si chacune des choses de l'univers, prises séparément, a été produite pour une autre, pourquoi, dans quel but, toutes prises ensemble, ont-elles été faites? L'unité de cause suppose l'unité de but. Si une seule cause a tout fait, elle doit avoir tout fait pour un seul but : et, comme la cause est absolue, le but doit être absolu. Enfin, comme il n'y a pas deux absolus, la cause et le but doivent être identiques; et, par conséquent, Dieu doit avoir fait le monde pour lui-même.
d'est ici que commencent les difficultés. Si Dieu a fait le monde pour lui-même, c'est évidemment pour en jouir, pour y trouver sa satisfioiction et son bonheur, ou encore pour s'en glorifier. Aussi la doctrine théologique commune est-elle que Dieu a fait le monde pour sa gloire. Mais, s'il en est ainsi,
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qael qaé soit le ptoât que Dlea relire da monde, gloire, joie désintéressée^ satîsfiictioD esthétique» pea importe; loa« jours est-il qae cette joie lui manquait avant qu'il créât le monde, qu'il l'a créé pour se la procurer : il était donc privé de quelque chose avant la création, il n'était donc pas parfut. Car le parfait, comme dit Bossuet, c c'est l'êlre à qui rien ne manque, i Supposer que Dieu a créé le monde pour lui-même, c'est donc mettre en lui le manque et la privation. « Cette doctrine, dit Spinoza, détruit la perfectioa de Dieu ; car, si Dieu agit pour une fin, il délire nécessairement quelque chose dont il est privé. Et, bien que les théolo* gieas et les métaphysiciens distinguent mire une fia poursuivie jMfr iHdig€H€ê et une fia pmr animilaUou, ils avouent cependant que Dieu a tout fait pour lui-même, el non poiu' k* choses qu'il allait eiéer, vu qu'il était impossible d'assigner avant la création d'autre fin à l'action de Dieu que Diealtti* même , et de cette £içon ik sont foroés de oonvenir que toiKi les objets que Dieu s*est proposés, en disposant certains moyens pour y atteindre, Dieu en a été quelque temps privé et a désiré les posséder. «
Une autre solution, qui n'est pas opposée à la précédsole €t qui lui est subordonnée, c^t que Dieu a créé le monde piur l'homme et Thomme lui-même pour rhonorer et le wrùr. Mais nous avons dit déjà combien est éircrile une telle doetiino» qui ne voit que l^homme dans Tuniven et ramène tout à lui. iiCtte doctrine anthropocentrique^ comme en peotl'appeler, parait
liée à la doetrine fféoemêriqiH^ eelle qui iaÀmi dQ la terr^ le centre du monde, et doit disparaître a^ee elle. Les plu» grauds philosophes du xvii'' siècle, Descartes et Leibniz, Tout expressément désavouée : « Car, dit Descartes, encore que ce soit une pensée pieuse et bonne en ce qui regarde les mœurs de croire
que Dieu a iSeiit toute chose pour nous, il nes^ touUfois attcumtnent vrais&mblable que toutes choses aient été faites pour nous en telle façon que Dieu n^ait eu aucune autre On en les créant;... car nous ne saurions douter qu'il n'y ait une infinité de choses qui sont maintenant dans le monde ou bien qui y ont été autrefois, et ont déjà entièrement cessé d'être sans qu^aueun homme les ait jamais vues ou connues, et sans qu'elles lui aient jamais servi à aucun usage. »
Si donc la fin de l'univers ne peut être ni Dieu ni l'homme (et à forifori les créatures inférieures à Thomme), il semble résulter de là qu'on ne peut concevoir aucun but à l'univers : ce qui parait infirmer toute la doctrine des causes finales.
Sans doute, il est toujours permis à un philosophe, comme le fait ici Descartes, de suspendre son jugement et de s'arrêter à l'ignorance : c'est là un droit naturel en philosophie. Nous n'admettons nullement que Von nous dise : Puisque, vous ignorez telle chose, il s'ensuit que vous n'en ^avez aucune. Ainsi, lors même qu'on ignorerait les causes premières, il ne s'ensuivrait pas qu'il n'y a pas de causes secondes ; et, quand même les fins dernières nous échapperaient, nous ne serions pas forcés pour cela de méconnaître l'existence des fins se-
eondes. Enlio, de mèine qae nous nous éleTons de la cause seconde à la cause première, sans savoir comment elle commoniqne avec elle, il en est de même da rapport des fins secondes aux fins dernières, liais enfin Targoment ad ignorantiam ne doit être employé qu'à la dernière extrémité.
Une antre hypothèse a été récemment proposée pour expliquer le ponrqnoi de la création. « Il semble, dit un éminent philosophe» qu^on ne saurait comprendre l'origine d'one existei^ inférieure à l'existence absolue, sinon comme le résultat d'une détermination volontaire, par laquelle cette haute existence a d'elle-même modéré, amorti, éteint, pour ainsi dire, quelque chose de sa toute-puissante activité. Dieu a toat fait de rien, de ce néant relatif qui est le possible; c'est que de ce néant il en a été d*abord l'auteur, comme il l'était de Tëtre. De ce qu'il a annulé en quelque sorte et anéanti de la plénitude infinie de son être {se ipsum exinanivit), il a tiré par une sorte de réveil et de résurrection tout ce qui existe K »
Celte doctrine, on le voit, au lieu d'expliquer la création par un manque, par un désir, par une imperfection du Gréateor, l'expliquerait au contraire par une surabondance, par un excès, par une sorte de plénitude, Dieu ayant annihilé une partie de lui-même pour en faire le monde. Une telle hypothèse ne parait pas beaucoup plus admissit)le que la doctrine inverse. On n'est pas moins infidèle à la notion d'être parfait,