LE PROBLÈME DE LWDUGTION
La vraie difficulté de Finduction n'est donc pas, encore une fois, l'application à l'avenir : car cela résulte de la nature même des choses ; elle est dans la preuve d'une coïncidence constante entre deux phénomènes : or, c'est à la démonstration de cette coïncidence que la méthode expérimentale est employée : elle dégage toutes les circonstances accessoires pour ne plus conserver que le fait et sa condition déterminante. Une fois cette coïncidence découverte, il n'est plus même nécessaire de répéter l'expérience bien souvent ; et les esprits concluent tout de suite à une relation déterminée entre les deux faits.
Nous venons d'expliquer le principe de l'induction. Il faut quelque chose de plus pour la finalité ; mais c'est toujours le même mode de raisonnement; et si l'on se refuse à admettre l'un, il n'y a pas de raison d'admettre l'autre.
En effet, la même raison qui nous fait supposer que toute coïncidence de phénomènes a sa raison, doit aussi nous faire supposer que tout accord d'un tout complexe avec un phénomène futur plus ou moins éloigné doit avoir aussi sa raison ; et si cette raison n'était pas donnée dans le phénomène futur lui-même, il s'ensuivrait nécessairement que l'accord du tout complexe avec cette conséquence si bien préparée serait une rencontre fortuite. C'est là l'objection, que ne pourra jamais écarter le mécanisme absolu. Il est obligé de faire une part considérable ^u fortuit, en d'autres termes, au hasard Mais par la même raison, je pourrai dire également que le hasard est la cause première de toute coïncidence, que tout est fortuit, accidentel et contingent, c'est-à-dire qu'il n'y a pas de science. En effet, s'il ne vous répugne pas de dire quel'harmonie extraordinaire, et la finalité accablante qui se manifeste dans les sexes, ne sont qu^un résultat de causes mécaniques concomitantes, je ne vois pas pourquoi je ne dirais pas que la constante corrélation de la chaleur et de la dilatation, des nuages et de la foudre, des vibrations et du son, ne sont que de pures rencontres, des coïncidences accidentelles de certaines causes mécaniques agissant séparément chacune dans leur sphère sans aucun accord, ni action réciproque, et parfaitement étrangères l'une à l'autre. Peu importe^ dira-t-on
qu'au point de vue des choses en soi, ces causes et ces effets soient réellement liés pourvu qu'ils nous le paraissent; peu importe que ce soient des causes divergentes et étrangères qui se trouvent par hasard agir ensemble^ ou de véritables connexions ; il nous suffit quo ces connexions apparaissent dans Texperience, pour les affiN mer; et nous n'allons pas au delà. Nous répondrons avec le même droit : peu importe qu'au point de vue des choses en soi, on puisse supposer qu'une concomitanoe inintelligible de causes mécaniques peut produire l'accord des moyens et des buts ; il suffit que cet accord me soit donné dans l'expérience, pour que je sois autorisé à raisonner comme (S'il résultait d'une véritable concordance intrinsèque, et d'une appropriation objective.
On dit que la fmalité est une conception toute subjective qui ne peut pas se justifier par l'expérience. On donne à entendre par là évidemment que le principe d'induction sur lequel reposent toutcf? les sciences positives serait au contraire vérifiable par rexpérience. Mais c'est là un malentendu, et la différence que l'on voudrait établir entre le principe de finalité et le principe inductif est tout à fait apparente. En d'autres termes, je ne peux pas plus vérifier la causalité mécanique que la fmalité.
En quoi consiste en effet la vérification expérimentale? Elle con* siste dans la reproduction artificielle et volontaire d'une certaine coïncidence de phénomènes qui m*a été préalablement fournie par l'observation. Que fait donc l'expérience? Elle ne fait autre chose que multiplier les coïncidences. Mais si je n'avais point déjà dans l'esprit cette préconception, que toute coïncidence constante a sa raison d'être dans la nature des choses, chaque fait nouveau ne m'apprendrait rien de plus, et je pourrais toujours supposer que c'est le hasard qui fait que tel accord apparent de phénomènes a lien. Ce postulat est donc indispensable à la science: c'est la science elle-mênio; et cependant il est invérifiable. Il n'est donc pas supérieur en cela au principe de finalité. Pour arriver à une véritable et absolue vériûcation de l'induction, il faudrait d'une part épuiser la série infinie des phénomènes, et de l'autre connaître l'essence des choses en soi. Mais l'un et l'autre nous sont impossibles; et cependant aucun