‹ Les causes financières de la Révolution française (volume 2)Chapitre 14 sur 54 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

I. Débuts de l'agiotage avec les emprunts de Necker. — L'opinion publique est défavorable aux opérations de Bourse. — Arrêt du Conseil de janvier 1783 annulant les marchés a terme. — Brochure de Mirabeau sur la Caisse d'escompte. — Nouveau règlement sur la Caisse d'escompte. — Brochure de Mirabeau contre la banque de Saint-Charles et arrêt supprimant cette brochure. — Mirabeau attaque la Compagnie des eaux de Paris. — Arrêts d'août 1783 proscrivant toute vente d'effets royaux qui ne serait pas faite au comptant et ordonnant des poursuites contre les vendeurs de bons de places de finances. — La baisse des fonds publics décide Calonne à enlever, par un arrêt d'octobre 1785, toute sanction aux dispositions antérieures contre l'agiotage. — IL Importance attachée, au siècle dernier, à une abondante circulation métallique. — La France possédait, en 1783, plus de 2 milliards de métaux précieux. — Le rapport légal entre l'or et l'argent favorisait la sortie de l'or. — Motifs que fait valoir Calonne pour modifier ce rapport; déclaration du 30 octobre 1783 prescrivant une refonte de la monnaie dor. — Celte opération est bonne en elle-même, mais mal conçue. — Crise monétaire ; remontrances de la Cour des monnaies et du parlement; l'opinion se répand que Galonné a altéré la monnaie d'or.

De nos jours, lorsque les affaires marchent, lorsque l'industrie et Tagricullure sont florissantes, il est rare que la spéculation n'en profite pas pour se donner carrière, et que les transactions de Bourse ne prennent pas immédiatement

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un vigoureux essor. Dans les pays riches, possédant de vastes capitaux et doués de l'esprit d'entreprise, la spéculation, grâce au développement de la richesse niohilière, est devenue une puissance, et s'il est vrai qu'elle se montre souvent aveugle, qu'elle cède à des engouements comme à des paniques, qu'elle est loin d'être toujours scrupuleuse et qu'elle fait une foule de victimes, en revanche elle soutieilt les cours, aide au classement des valeurs, facilite à l'épargne les placements avantageux, et constitue pour les gouvernements, pour les entreprises privées, un élément essentiel de leur crédit. Avec ses avantages et ses défauts, elle est acceptée comme une nécessité des sociétés modernes, et comme une des manifestations de la liberté. Mais à ses débuts, elle souleva une opposition presque générale, et attaquée par les moralistes et les philosophes, non moins que par les ignorants et les envieux, elle était flétrie du nom d'agiotage.

Or, la spéculation à la Bourse ne date pas de loin, du moins dans notre pays. « Jusqu'à l'époque du système de Law, l'esprit d'agiotage avait été presque inconnu en France. La richesse nationale résidait dans les grandes propriétés territoriales, ou dans les appointements des places et des emplois qu'on remplissait; et le commerce, <-'n grand ou en détail, faisait l'occupation des classes inférieures de la nation... Malgré les colonies immenses que la France possédait, soit aux Antilles, soit dans les Grandes-Indes, et le commerce considérable qu'elle faisait dans toutes les parties du monde; malgré les relations qui s'étaient établies entre la France et toutes les nations de l'Europe, et qui nécessitaient, à Paris et dans toutes les grandes villes du royaume, de nombreuses maisons de banque, on pouvait remarquer, comme nouvelle preuve du peu de goût de la nation pour l'agiotage, que presque tous les chefs de ces maisons étaient étrangers, et que cotte profession, ((uoique inliniment lucrative, et quoiqu'elle fût la source de fortunes

considérables, ne jouissait d'aucune considération dans la société, avant le milieu du dix-huitième siècle ^ ».

Mais les choses changèrent sous le règne de Louis XVI. Grâce à leur fortune et au penchant de la plupart d'entre eux pour les idées nouvelles, les banquiers virent leur considération s'accroître. D'un autre côté, les fréquents appels faits au crédit par Necker eurent pour résultat de pousser une foule de capitalistes, gros et petits, à se lancer dans les opérations de Bourse. La spéculation leur permit de se livrer à la passion du jeu ; en enrichissant les plus habiles, elle attira à la Bourse une clientèle de plus en plus nombreuse, et la négociation des emprunts qui furent plus tard émis par Joly de Fleury, d'Ormesson et Galonné lui imprima une nouvelle activité. Encouragés par les progrès de la richesse publique, progrès très sensibles après le rétablissement de la paix, et alimentée par l'apport des capitaux en quête d'une rémunération, elle se porta de préférence sur les actions des quelques sociétés particulières qui seules existaient alors et dont la création était d'ailleurs toute récente : la Caisse d'escompte, la Compagnie des eaux de Paris, la Compagnie des Indes et la Banque de Saint- Charles.

Le gouvernement ne lui fut pas d'abord hostile, car il reconnut qu'en surexcitant le marché financier elle était favorable au crédit public ; mais les procédés peu loyaux dont elle usa souvent, les profits rapides qu'elle permit de faire à certains habitués do la Bourse ^, les pertes qu'elle causa à des spéculateurs moins habiles, les brusques fluc-

1 Prince de Montbarev, Mém., III, 120, 121.

2 La Bourse se tenait à cette époque rue Vivienne, dans un terrain qui dépend aujourd'hui de la Bibliottiéque nationale, et qui était séparé de la rue par un portique à arcades. Les agents de change y recevaient et exécutaient les ordres d'achat et de vente au milieu d'un tapage infernal qui, on le voit, est de tradition. Aussitôt que la Bourse était fermée, les joueurs se répandaient dans les cafés du voisinage, surtout dans ceux du Palais-Royal, et y continuaient entre eux leurs opérations. {Paris en 77.S&,par A. Babeau, 467, 473.)

luations qu'elle amena dans le cours des valeurs sans que rien de sérieux justiliàt la hausse ou la baisse, Tattrait qu'elle exerçait sur une foule d'individus qui préféraient ses chances aléatoires aux gains plus modestes d"uu travail utile, enfin la nouveauté de combinaisons qui ont fini par passer dans les mœurs, mais qui dans le principe n'étaient pas comprises et auxquelles on attribuait un caractère frauduleux, telles que les ventes à terme et à prime, toutes ces circonstances excitèrent bientôt l'indignation publique contre les opérations de Bourse. On prétendit qu'elles constituaient un jeu immoral, et on accusa ceux qui s'y livraient de corrompre la nation par l'agiotage. Que signifiait exactement ce mot ? On ne se préoccupa point de le définir \ et il n'en eut que plus de succès. On sut vaguement qu'il désignait des manœuvres ténébreuses au moyen desquelles de pauvres gens étaient ruinés, et dans le peuple, dans la petite bourgeoisie, dans les campagnes encore plus que dans les villes, à force d'en entendre parler on crut que l'agiotage était un vice nouveau qui avait gangrené toute la classe riche et oisive. On s'en prit au gouvernement de l'avoir laissé s'étendre, et, afin de dégager sa responsabilité, celui-ci adopta une série de mesures qui dénotèrent plus de bonne volonté que d'expérience.

En premier lieu, il crut devoir intervenir dans la fixation du dividende de la Caisse d'escompte ^ Depuis sa réorganisation, par l'arrêt du Conseil du 23 novembre 1783, cette société s'était brillamment relevée du discrédit sous lequel l'imprudence de d'Ormesson avait failli la faire sombrer; elle avait accru le chiffre de ses escomptes et réalisé de gros

< « L'on donnerait de l'agiotage une idée assez juste et surtout très modérée, en disant qu'il est l'étude et l'emploi des manœuvres les moins délicates pour produire des variations inattendues dan? le prix des effets publics et tourner à son proiit les dépouilles de ceux qu'on a séduits ou trompés. » — Cette définition a été donnée par Mirabeau eu 1787, dans son célèbre pamphlet : Dénonciation de VngioUuje.

2 Au sujet de celte intervention, voir Bachaumont, Mém., XXVIIl, 37, 43, 48, o3, 72.

DE LA KFJVOLUTION FRANÇAISE Ifil

bénéfices. La spéculation s'était, dés lors, attachée à ses titres ; on fit courir le bruit que le dividende semestriel passerait de 130 livres à 180 ou 200 livres, et le cours des actions monta jusqu'à 8,000 livres. Parmi les administrateurs de la Caisse, la plupart applaudissaient à ce résultat, et ils étaient disposés à augmenter le plus possible le dividende. D'autres, au contraire, craignaient que la hausse ne pût pas durer, et que le jour où la baisse viendrait, il ne se produisit un efîondrement des cours, qui compromettrait l'existence même de la société. Le banquier Panchaud partageait cette manière de voir ; il composa plusieurs brochures pour établir que les bénéfices réellement acquis ne permettaient pas de distribuer plus de 130 livres par semestre aux actions, pour un capital de 3,000 livres, et comme l'assemblée générale des actionnaires était hésitante et se montrait divisée, il usa de l'influence qu'il avait sur l'esprit de Galonné pour le déterminer à poser, dans un arrêt du Conseil, des règles qui empêchassent la fixation d'un dividende trop élevé. Un arrêt, du 16 janvier 1785, disposa en conséquence que, pour le calcul des dividendes, il convenait de déduire, comme non encore réalisés, les profits provenant de l'escompte des efTets dont l'échéance était postérieure à la clôture du semestre ; en outre, il ordonna do dresser un nouveau règlement sur le fonctionnement de la Caisse, règlement qu'un arrêt du Conseil aurait à homologuer. L'intervention de Galonné avait eu le tort de se produire dans un moment où la lutte était ardente entre ceux qui poursuivaient et ceux qui combattaient la hausse dos titres de la Caisse d'escompte ; aussi fut-elle interprétée comme un acte de complaisance pour des intérêts particuliers, car, en amenant la réduction du dividende, elle lit gagner beaucoup d'argent aux gens qui, comme Panchaud, jouaient à la baisse. Toutefois, la règle posée dans l'arrêt du 16 janvier était sage, ot la publication de Tarrèt peut se jusliiior ù ce point de vue.

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