‹ Les causes financières de la Révolution française (volume 2)Chapitre 3 sur 54 · INTRODUCTION V · texte numérisé non relu

INTRODUCTION V

Cette fois Louis XVI ne se mêla plus do choisir l'homme auquel il convenait de remettre le contrôle général : il se laissa guider par Vergennes et par les principaux personnages de la cour. Leur candidat était Galonné : il fit donc de lui son ministre des finances.

Galonné arrivait aux affaires avec la réputation d'un dissipateur, mais d'un administrateur plein de dextérité, fertile en ressources et hardi dans ses conceptions. Gette réputation était méritée. Ses adversaires objectaient, il est vrai, que son absence de scrupules, sa légèreté d'esprit et son extrême confiance en lui-même l'exposaient à mener presque inconsciemment la royauté aux abîmes, et leurs craintes furent justifiés par ses actes. 11 parvint en effet au ministère avec un plan parfaitement arrêté dans sa tête. 11 avait noté que Necker s'était couvert de gloire en procurant au Trésor uniquement par l'emprunt les ressources dont il avait besoin : donc il suivrait le même procédé. Joly de Fleury n'avait-il pas d'ailleurs soulevé une vive opposition par l'accroissement de certaines taxes? Donc il aurait soin de ne pas aggraver les contributions. Enfin, si Joly de Fleury et d'Ormesson étaient tombés du pouvoir, c'est parce qu'ils s'étaient fait à la cour beaucoup d'ennemis : donc il se créerait dans l'entourage du souverain un parti puissant, en multipliant les faveurs et en ne refusant rien aux solliciteurs. Il était, au surplus, persuadé que la France était assez riche pour supporter de grandes dépenses, et qu'un gouvernement a d'autant plus de crédit qu'il évite de paraître gêné.

Son administration fut bien celle qu'on pouvait attendre d'un ministre animé de pareilles idées. Trois ans de suite il émet un gros emprunt, et dans l'intervalle il place dans le public, en aussi grande quantité que consentent à en absorber les capitalistes, des rentes qui dépassent le montant légal d'emprunts antérieurs. Il crée

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de nouvelles places de finances, des charges et des offices plus ou moins inutiles, qu'il vend à beaux deniers comptants. Il porte les anticipations, c'est-à-diro les engagements du Trésor sur des revenus non encore échus, à un chiffre qu'elles n'avaient jamais atteint. En même temps il entreprend de grands travaux publics, met à la dispo-sition de ses collègues tout l'argent qu'ils réclament, et répand les grâces autour de lui avec une facilité qui étonne ceux mêmes qui en profitent. Il liquide peu à peu les dettes de la dernière guerre, annonce dans les préambules de ses édits fiscaux que la libération de l'Etat marche à grands pas, affirme de la façon la plus solennelle que la situation du Trésor n'a été à aucune époque aussi brillante, et institue une caisse d'amortissement qui, suivant lui, doit éteindre prochainement la dette publique. Favorisée par les émissions de rentes et par la création d'un certain nombre de sociétés financières ou industrielles, la spéculation donne lieu à un jeu désordonné, que le contrôleur général favorise ou poursuit, suivant les circonstances. A la suite du rétablissement de la paix, la richesse publique fait d'ailleurs des progrès qui amènent une notable plus-value dans le rendement des impositions. Bref, pendant trois ans la France vit dans Tillusion de la prospérité. Le roi n'est pas assez perspicace pour reconnaitre qu'un système consistant à dépenser plus que jamais a pu difficilement changer le déficit en un excédent de recettes, et ses sujets, dépourvus de tout moyen de contrôle, croient de bonne foi ral)ondance revenue dans le Trésor royal.

Il était au contraire singulièrement obéré, et ne se remplissait momentanément que grâce aux fonds qu'y versaient les prêteurs. Mais les parlements veillaient, et dès 1784 ils protestèrent contre des emprunts qui devaient un jour entraîner, qu'on le voulîitou non, une augmentation des impôts. L'année suivante ils renouvelèrent

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leurs remontrances avec tant d'énergie, que Galonné fut obligé de s'avouer qu'il ne pourrait plus emprunter, sans entendre les cours souveraines lui dénier le droit de le faire et le mettre en demeure de réunir les Etats généraux. D'un autre côté, à force de faire des avances à l'Etat, les banquiers commençaient à concevoir de la défiance; les acheteurs de titres de rente devenaient plus rares, et pour en trouver il fallait leur allouer des intérêts de plus en plus élevés ; enfin les partisans de Necker, dont le nombre avait grossi à la suite de la publication d'un ouvrage de cet ancien ministre sur t Administration des finances de la France, ouvrage dont le succès avait été plus considérable encore que celui du Compte-rendu, fomentaient dans le public une sourde opposition contre le contrôleur général et lui reprochaient ses gaspillages. Dans ces conditions. Galonné eut le sentiment très net que les expédients qui avaient jusqu'alors suffi devaient être abandonnés, et s'inspirant des désirs de la nation, de la poussée des esprits vers le progrès, l'égalité et la liberté, il eut comme une vision de l'avenir. Au mois d'août 1786, dans un entretien avec Louis XVI, il lui révéla l'existence d'un important déficit, l'impossibilité d'emprunter davantage, l'injustice d'accabler de nouvelles taxes la classe des contribuables qui déjà ne payaient que trop eu égard à la pauvreté de la plupart d'entre eux, l'immensité des ressources que trouverait au contraire le fisc dans l'imposition des privilégiés, les facilités que leur imposition procurerait au gouvernement pour alléger quelques-uns des droits les plus onéreux au peuple, la nécessité d'habituer les Français à se mêler de la gestion de leurs intérêts collectifs et en conséquence d'instituer partout des assemblées locales et provinciales, enfin l'urgence de convoquer une assemblée des Notables du royaume, qui serait saisie de toutes ces mesures, qui se hâterait de les examiner et dont l'approbation permet-

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trait au gouvernement de se passer au besoin de celle des parlements.

Louis XVI était ainsi ramené par la force des choses à une politique de réformes. Ce revirement ne lui déplut pas. Il ne se demanda pas si Galonné était entoure d'assez de considération pour décider les représentants des " deux premiers ordres à renoncer à leurs privilèges pécuniaires, renonciation à laquelle le clergé s'était refusé tout récemment encore, et si, après avoir tant de fois déclaré que les finances étaient en excellent état, il jouirait d'une autorité suffisante sur les Notables pour les déterminer à combler, d'accord avec lui, un déficit qu'il avait beaucoup accru par son administration dépensière. L'entrain de son contrôleur général le domina, il partagea ses espérances et lui permit de communiquer ses projets k Vergennes et à Miroménil qui s'y rallièrent, le premier parce qu'il v vit un moyen de diminuer le pouvoir des parlements, le second parce qu'il espéra que Galonné échouerait devant l'opposition des Notables et serait, par suite, forcé de quitter le ministère. Mais Vergennes et Miroménil n'étaient pas pressés de voir se réunir une assemJjlée délibérante. Aussi, malgré l'ihsistance de Galonné, qui ne cachait plus au roi et à ses deux collègues que si on ne lui créait pas immédiatement des ressources, il ne saurait comment couvrir les dépenses des premiers mois de 1787, ils furent d'avis d'attendre et Louis XVI attendit. Enfin, dans les derniers jours de décembre, le contrôleur général obtint que les lettres de convocation fussent envoyées et que le jour de la réunion de l'assemblée fût fixé au 29 janvier 1787.

Gette nouvelle éclata en France comme un coup de foudre, et elle y excita une appréhension générale. L'opinion se répandit immédiatement que si Galonné faisait appel a des ]Sotables. c'est parce qu'il y était contraint par la pénurie du Trésor et qu'il comptait les trouver

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