‹ Les causes financières de la Révolution française (volume 2)Chapitre 33 sur 54 · II · texte numérisé non relu

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les rentes de 500 à 1,200 livres, les traitements de 1,200 à 3,000 livres et les intc^rêts des fonds d'avances et des cautionnements durent recevoir cinq huitièmes en argent et trois huitièmes en billets ; les rentes inférieures à 500 livres et les appointements inférieurs à 1,200 livres devaient seuls continuer à être acquittés en arpent. Enfin tous les remboursements en capitaux et primes résultant du tirage -des emprunts étaient retardés d'une année, et les assignations et billets des domaines devaient être renouvelés pour un an à leur échéance.

L'admission du papier dans les paiements de l'État allait forcément avoir sou contre-coup chez tous les banquiers, industriels et commerçants non moins ({ue chez les rentiers. Puisqu'il y avait crise, Brienne préféra qu'elle produisit de suite tous ses effets, plutôt que d'avoir à parer au bout de quelques jours à des conséquences qu'il serait dans l'impossibilité d'empêcher. Sans en être sollicité par les administrateurs de la Caisse d'escompte, il fit donc rendre un arrêt du Conseil en date du 18 août pour donner cours forcé aux billets de cette société. La Caisse avait continué de prospérer pendant les premiers mois de 1788; en février elle avait eu 113 millions de billets en circulation et 120 millions et demi en avril, garantis par 50 million? et 51 millions et demi de livres en or et argent. Mais à partir du mois de mai, elle avait dû faire face à de nombreux remboursements, et à la fin de juin elle ne possédait plus que pour 38 millions de monnaie métallique. Elle avait diminué alors ses escomptes, mais la diminution des espèces marcha encore plus vite. Dans ces conditions, elle était fondée à réclamer à l'État le remboursement, au moins partiel, de l'avance de 70 millions qu'elle lui avait consentie en vertu de l'arrêt du Conseil du 18 février 1787. Le principal ministre, averti que telle était son intention, s'empressa d'édicter que les billets de la Caisse d'escompte seraient « donnés et reçus pour comptant dans toutes les caisses générales et parti-

ciilières », et que défenses étaient faites « à tous porteurs de faire aucune poursuite pour le paiement en espèces des dits billets, de même qu'à tous notaires ou huissiers de faire aucun protêt ou d'autres poursuites pour raison de lettres de change ou billets, dont le paiement aurait été réellement ofi'ert en billets de la Caisse d'escompte ». L'arrêt du 18 août avait pour objet de mettre l'État à l'abri d'une demande de remboursement qu'il n'aurait pas pu accueillir, mais il est douteux qu'il fût nécessaire. En effet, la Caisse détenait, au moment où il fut pris, pour 19 millions de monnaie française et 15 millions en piastres. Elle était donc en mesure d'effectuer pendant quelque temps encore l'échange de ses billets contre espèces et d'attendre que la panique se calmcât. C'est du reste le parti que prirent ses administrateurs ; ils continuèrent, malgré l'arrêt du 18 août, de rembourser leurs billets, et à la fin du mois leur encaisse excédait d'un demi-million la proportion de 2o pour 100 qui, d'après l'arrêt du Conseil de février 1787, devait exister entre l'encaisse et le montant de la circulation '.

Déjà, dix-huit ans auparavant, lorsqu'avait eu lieu la banqueroute de l'abbé Terray, l'émotion publique avait été grande. Mais le sentiment qu'excita celle accomplie par Brienne fut l'indignation, indignation d'autant plus dangereuse pour le gouvernement, qu'avec les emprunts auxquels les ministres de Louis XVI avaient eu si souvent recours, le nombre des rentiers s'était énormément accru. « Au seul mot de papier, tout le monde se révolta, on se rappela le système de Law, ses malheurs, on trembla, et la haine publique s'exhala contre l'auteur d'un projet aussi funeste *. »

« L'arrêt du Conseil, raconte un écrit du temps ', qui

' Voir les Rapports des 6 octobre et 4 décembre 1789, adressés à l'Assemblée constituante par Duclos-Dufresnoy et le duc du Châtelet. 2 Marquis de Clermont-Gallerande, Mémoires, I, 43. ^ Corresp. secrète, II, 281.

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force les créanciers de TËtat à prendre en paiement ponr deux cinquièmes de papier, qu'ils ne pourront placer qu'en le prêtant bientôt au roi, a répandu un discrédit général. Il n'y a plus ni argent ni confiance. » Les auteurs contemporains disent tous que l'arrêt du 10 août répandit dans la capitale « l'efl'roi et la rumeur », f(u"il excita « l'alarme » de la population et « une violente commotion », au point que l'on craignit « une insurrection dans Paris ' «.La cour elle-même prit peur : le comte d'Artois, poussé par la duchesse de Polignac qui détestait Brienne, eut avec la reine une conversation dans laquelle il lui peignit la surexcitation des esprits et les excès, peut-être même les attentats, qui pouvaient en être la conséquence. Marie- Antoinette avait jusqu'alors soutenu l'archevêque, mais elle ne put s'empêcher d'avouer que son administration avait mal tourné, et elle admit qu'afin de lui permettre de rester au ministère, il convenait délai adjoindre pour la direction des finances l'homme dans lequel la France entière avait confiance, l'ancien ministre Necker. La difficulté n'était pas de faire adopter à Brienne cette combinaison, car elle lui était favorable ; aussi, dans une entrevue qu'il eut le 20 août avec la reine, s'empressa-t-il d'y adhérer. Mais il était fort douteux que Necker acceptât de devenir sinon le subordonné, du moins le collaborateur de Brienne.

Marie-Antoinette ne désespéra pourtant pas de parvenir à ce résultat, grâce au concours du comte de Mercy, grand admirateur des talents de l'auteur du Complerenda. Mercy

1 Besenval, Mémoires, 343; Wéber, .Wmoire*, 133; Mercy, Corresp., II, 189. — Mallet du Pan [Mém. et corresp., I. 152), inscrivait dans ses notes : «L'archevêque de Sens est accablé de malédictions. .. Les spectacles mêmes se ressentent de la crise. La Comédie-Italienne a fait 73 livres de recelte le 20, et les Français 88 livres le 22 ». — La Fayette écrivait : « On croit que les ministres veulent éviter les Etats généraux; cette opinion est absurde. Je suis bien persuadé qu'on ne lèvent pas, qu'on n'oserait même pas le proposer à un roi aussi honnête homme que le nôtre. Mais enfin on va le dire, on va rallumer le mécontentement et doubler la défiance». {Mém. et corresp., II, 233.)

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fit en effet tout son possible pour décider Necker à se prêter au désir de la reine, mais il se heurta, comme cela était aisé à prévoir, à une résolution inébranlable. « Necker me marqua, écrivit un peu plus tard à Joseph II l'ambassadeur d'Autriche, une répugnance invincible de rentrer dans le ministère sous la direction ou sous les auspices de Tarchevêque de Sens. Il observa que l'horreur que ce dernier s'était attirée de la nationjécraserait tousses coopérateurs; que lui, Necker, ne pouvant trouver de forces et de ressources que dans l'opinion, sûr de la perdre en s'associant au principal ministre, il ne pouvait se prêter à un pareil sacrifice, qui serait celui de sa réputation même, sans en tirer le moindre avantage pour la chose publique. » Avec beaucoup de raison, Necker ne se départit pas de cette manière de voir, et cédant aux conseils de Mercy, qui leur fit connaître que « sous peu de jours » le Trésor serait obligé de suspendre tout paiement, Louis XVI et Marie- Antoinette virent qu'ils n'avaient pas d'autre parti à prendre que d'exiger la démission de l'archevêque de Sens. Celui-ci la donna le 25 août et Necker fut nommé ministre des finances, avec le titre de secrétaire d'État. Il obtint en outre l'entrée au Conseil, qui lui avait été refusée lors de son premier ministère, refus qui fut, on s'en souvient, l'occasion de son départ en 1781.

L'immense réputation dont il jouissait était une force incontestable, et en consentant à rentrer aux affaires malgré le délabrement de la situation financière, il rendait à la royauté un réel service. Le roi et la reine ne se le dissimulaient pas. Cependant ils ne le rappelèrent que sous la pression des circonstances, ainsi qu'en témoignent les lettres échangées à ce moment entre Marie-Antoinette et Mercy, notamment celle-ci, en date du 25 août : « L'archevêque est parti. Je ne saurais vous dire combien la journée d'aujourd'hui m'affecte... Il n'y a plus à h siter; si demain M. Necker peut se mettre à la besogne, c'est le

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mieux. Elle est bien urgente. Je tremble, passez-moi cette faiblesse, de ce que c'est moi qui le fais revenir. Mon sort est de porter malheur; et si des machinations infernales le font encore manquer ou qu'il fasse reculer l'autorité du roi, on m'en détestera davantage. Je crains qu'on ne soit obligé à nommer un principal ministre. Il est bien essentiel que M. Necker y compte, et ne croie pas devoir le donner'. » La reine vit donc avec regret le retour de Necker. « Elle l'avait protégé pendant son premier ministère ; mais, quoi qu'il fît pour lui plaire dans le second, elle le considéra toujours comme nommé par l'opinion publique, et les princes, dans les gouvernements arbitraires, s'accoutument malheureusement à regarder l'opinion comme leur ennemie '. » Il n'est que trop vrai que celle-ci était, depuis un an surtout, fort hostile à Marie-Antoinette; on savait qu'elle couvrait de son appui Brienne, et l'impopularité du ministre avait rejailli sur la souveraine. « Il est inconcevable et on ne peut exprimer, lit-on dans une lettre de Mercy en date du 14 septembre 1788, jusqu'où se porte l'animadversion du public contre cette auguste princesse, en raison de la protection qu'elle accordait à l'archevêque. » La reine n'ignorait pas les préventions dont elle en était l'objet ^ et elle en était très affectée ; saciifier Brienne lui paraissait donc en quelque sorte donner raison à ceux qui l'avaient insultée elle-même. Voilà pourquoi elle aurait attaché tant de prix à le maintenir au ministère, et pourquoi elle en voulut à Necker de ne pas y avoir consenti.

Quant à Louis XVI, le caractère et l'ambition de son

* Pour toute cette négociation, consulter la Corresp. de Mercy avec Joseph 77,11, 189-211.

- M™e de Staël, Considérât, sur la Révol. franc., I, 159.

3 L'hostilité du public à l'égard de iMarie-Autoinette, depuis l'entrée de Brienne au ministère, avait eu pour symptômes l'accueil glacial qui lui avait été fait lors des revues auxquelles elle assistait, diverses estampes satyriques, le surnom de Madame Déficit qu'on lui avait donné, et des manifestations contre elle dans les théâtres. {Corresp. secrète, II. 139. 168, 180, 183, 186, 253.)

ancien directeur général des finances lui inspiraient une antipathie qu'il ne cachait pas, et c'est « avec regret, on peut même dire avec désespoir ' », qu'il se résigna à lui rendre le pouvoir. Il tenta même tout d'abord d'affaiblir officiellement sa situation par le choix d'un principal ministre, en remplacement de l'archevêque de Sens. Il offrit cette place au duc du Châtelet qui la refusa 2, mais il ne tarda pas à comprendre que dans un cabinet dont Necker faisait partie, celui-ci en était nécessairement l'homme le plus important. Il avait au surplus une si longue habitude de subir l'ascendant de ses ministres, que, l'eût-il voulu, il n'aurait pas su résister à Necker. La popularité dont celui-ci jouissait aurait d'ailleurs suffi pour paralyser ses velléités de résistance. « Il adopta donc tous ses plans, par la crainte scrupuleuse de commettre quelque faute dangereuse, en refusant son approbation aux idées du favori de la France et de l'Europe ^. »

Le renvoi de l'archevêque de Sens aurait pu être, pour Louis XVI et Marie-Antoinette, le signal d'un retour durable de la faveur publique. Quand on connut cet événement, les cris de vive le roi et vive la reine retentirent en effet à Versailles, à Paris, et dans les principales villes. Tous les mémoires du temps rapportent avec quelle joie fut accueillie la chute de Brienne. Mais Marie-Antoinette « crut de sa dignité de donner à l'archevêque , au moment de son départ, des preuves ostensibles de son estime,... disant qu'il fallait dédommager un ministre sacrifié par la brigue des cours et par l'esprit factieux de la nation ; qu'autrement on n'en trouverait plus qui voulussent se dévouer

* Sallier, Annales franraises^ 11)9. Cet auteur ajoute : « J'ai su d'une personne présente, qu'après avoir accordé le retour de ce ministre, il dit à sa famille réunie : On m'a fait rappeler Necker, je ne le voulais pas; mais on ne sera pas longtemps à s'en repentir. Je ferai tout ce qu'il me dira, et on verra ce qui en résultera».

- Mé)nolves de Brienne, dans les Mém. hist. e.L polit, du règne de Louis XVI, VI, 253.

' Montyon, Particularités sur les mi7iislres des finances.

pour les intérêts du souveraine » Cédant à ses conseils, Louis XVI résolut donc do combler de faveurs son ancien principal ministre. Celui-ci n'était pas homme à ne point profiter de semblables dispositions, et dans la dernière entrevue qu'il eut avec ses maîtres pour leur remettre sa démission, il abusa étrangement de leur aveugle bonté : il obtint pour lui-même la promesse d'un chapeau de cardinal, pour son neveu, l'abbé de Loménie, qui n'avait pas encore trente ans, le titre et les émoluments de coadjuteur de l'archevêché de Sens ainsi qu'une .des plus riches abbayes de France, pour sa nièce. M'"" de Canisy, le brevet de dame du palais, pour M. de Canisy le régiment de la Reine-Cavalerie ; enfin Marie-Antoinette lui fît présent de son portrait enrichi de diamants. « Les plus éclatants, les plus heureux services n'auraient pas pu être mieux récompensés 2. » Comme Brienne passait au contraire pour avoir achevé la ruine de l'État et « qu'il possédait en bénéfices ecclésiastiques 678,000 livres de rente 3 », la concession des grâces que nous venons d'énumérer fut considérée comme un défi au sentiment national, on cria au scandale et les attaques contre la prodigalité de la reine recommencèrent aussi passionnées qu'auparavant *.

* M^o Carnpan, Mémoires, 225.

2 Wéber, Mémoires, 154.

^Marnioutel, Mémoires, II, 256.

* Besenval, Mémoires, 344; Droz, Hisl. du j èrpie de Louis XVI, II, 86. — Malgré ses sentiments royalistes, Sallier avoue combien fut maladroite en cette circonstance la conduite du roi et de la reine : « On regarda comme un scandale public raccumulation des récompenses et des bienfaits qui furent prodigués à Brienne; on ne vit pas sans indignation que les plus riches abbayes fussent ajoutées aux revenus immenses qu'il avait déjà en bénéfices ecclésiastiques; que, le jour même de son renvoi, un courrier eût été expédié ;'i Rome pour lui obtenir le chapeau de cardinal, et que pendant quelque temps encore, résidant à une lieue de Versailles, il continuât à communiquer avec la cour et avec le ministère. » (Annales françaises, 200.)

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