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CHAPITRE XVI

I. L'anuée 1789 commence an milien d'nne inquiétnde générale.— Emprunt de 2o millions fait le 15 janvier à la Caisse d'escompte, et avance de 10 millions qu'au mois d'avril elle consent au Trésor. — Protestations du parlement. — Mauvaise récolte ; paniqne répandue par les arrêts du 1 septembre prohibant l'exportation des grains, et du 23 novembre interdisant de vendre des grains en dehors des marchés, ainsi que par la publicité donnée aux achats de blé faits par Necker à l'étranger. —Désordres populaires dans les campagnes ; émeutes en Provence. — Les troubles augmentent à la suite d'un arrêt du 22 avril 1789 autorisant la recherche des grains. — Production agricole et salaires. — Malgré la hausse dans les prix survenue sous Louis XVI, la population est misérable ; situation des métayers, journaliers et autres habitants de la campagne. — Plaintes des assemblées provinciales. — Rigueur de l'hiver de 1789; irritation du peuple. — IL Délibérations prises au mois de janvier 1789 par la noblesse de Bourgogne et par les États du Languedoc en faveur de la suppression des privilèges pécuniaires.— Opposition de la noblesse de Franche-Comté. — Troubles que cause eu Bretagne l'opposition de la noblesse. — La noblesse de Provence se prononce contre les réformes.

Malgré Timmense succès obtenu par son rapport au roi en date du :27 décembre, et quoiqu'il fût parvenu au faite de la popularité, ce n'est pas sans appréhension que Necker vit s'ouvrir Tannée 1789. « Le dernier rapport de M. Necker,

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écrivait le 0 jaiivior à Joseph H le conito de Mercy, doni on connaît l'intime liaison avec le contrùlenr général, ne montre pas toute son anxiété, mais elle n'en est pas moins réelle ni moins fondée. On ne peut prévoir en efïet jus(|u'oii s'étendra la réticence des deux premiers ordres, du clerg-é et de la noblesse ; il est possible que leur opposition rende infructueuse la tenue des États généraux '.■ » Éclairés comme nous le sommes par la suite des événements, nous pouvons nous étonner que Necker vît le danger dans l'attitude des ordres privilégiés, au lieu de le voir dans celle du tiers état. Il résulte néanmoins de son propre témoignage ^ qu'instruit du mécontentement d'une partie de la noblesse et du haut clergé, il s'attendait de leur part à une résistance énergique aux réformes, et que grisé par les flatteries, par les démonstrations de dévouement dont raccablaienlles écrivains et les organes du tiers état, il se croyait assuré de diriger à son gré les délibérations des députés de cet ordre. Mais s'il comptait sur l'appui de la bourgeoisie et du peuple, sur leur fidélité à suivre ses conseils, il ne se dissimulait pas d'autre part que de regrettables divisions s'accentuaient chaque jour entre les différentes classes, et que d'ardentes inimitiés menaçaient l'ordre public. Une inquiétude générale se faisait en effet sentir dans le pays, et l'écho des craintes éprouvées un pou partout arrivait jusqu'au ministre. « La fermentation régne d'un bout du royaume à l'autre, lisons-nous dans un récit du temps ; les écrits nombreux que le gouvernement a tolérés échauffent les têtes, et les gens honnêtes sont très alarmés sur les événements de l'année 1789... Les esprits s'aigrissent journellement ; l'opinion ajoute sans cesse aux maux réels, et l'opiniâtreté des divers partis devient do plus on plus inquiétante ^ »

' Corresp. avec Joseph //, II, 218.

- Hlst. de la Révolution française, par Nccker, I. 140 et suiv.

3 Corresp. secrète, II, 315, 317.

Au point de vue financier, la situation n'était pas plus brillante. En dépit de l'habileté avec laquelle Nocker hâtait larenlrt'e des fonds, renouvelait les assignations, négociait des avances et retardait certains paiements, l'argent était toujours à la veille de lui manquer. Sa seule ambition était de gagner l'époque de la réunion des États généraux, et il combina ses opérations de trésorerie de manière à pouvoir couvrir jusque-là les dépenses. Mais il reconnut qu'un emprunt était indispensable, et comme il n'aurait voulu à aucun prix recourir à un emprunt public, afin de ne pas s'exposer aux critiques des malveillants et à la censure du parlement , il eut encore une fois recours à la Caisse d'escompte. Les deux prêts, de lo millions chacun, qu'elle lui avait faits au mois de septembre et au mois d'octobre 1788, avaient absorbé une grande partie de son capital ; un troisième prêt parut donc de nature à jeter le trouble dans ses escomptes et à ébranler son crédit. Or, le ministre tenait essentiellement à ne pas porter atteinte à sa solvabilité, car il se doutait bien qu'elle aurait un jour à rendre de nouveaux services à l'État. D'ailleurs, avec son encaisse de 31,284,000 livres au 31 décembre 1788 et sa circulation de 102 millions de billets, cet établissement était trop utile au commerce pour que le gouvernement s'exposât à le compromettre. Par suite de ces considérations, Necker négocia avec les administrateurs de la Caisse, l'u vue d'obtenir de ses actionnaires individuellement un prêt de 25 millions. D'autre part, il prit l'engagement de renouveler l'arrêt du 18 août 1788, par leciuel Brienne avait donné cours forcé aux billets do la Caisse d'escompte ; et, comme il était dans l'impossibilité de payer à celle-ci 2 millions d'intérêts qu'il lui devait sur l'avance de 70 millions par elle consentie au mois de février 1787, il la décida à accepter pour 2 millions d'assignations. Ces divers arrangements furent soumis le 15 janvier 1789 à l'approbation des actionnaires, et ils furent votés en assemblée

générale. Kn prêtant do cette façon détournée 27 millions au Trésor, la Caisse d'escompte vint très efficacement au secours de TEtat. Un pou plus lard, au mois d'avril, elle s'entendit encore avec Nocker, qui lui déclara ne pas pouvoir lui verser les intérêts des 30 millions qu'il lui avait empruntés à la fln de l'année précédente, et elle lui remit 10 millions on billets, contre pareille somme en rescriptions ^ On voit, par les détails qui précèdent, combien était grande la détresse du Trésor pendant les derniers mois qui ont précédé la tenue des États généraux. On voit également que, jusqu'au bout, Necker a usé du même procédé : de même qu'il avait emprunté durant tout le cours de son premier ministère, c'est à l'emprunt qu'il demanda en 1788 et en 1789 les ressources qui lui manquaient. Il trouva auprès de la Caisse d'escompte un concours empressé, et il n'est pas douteux que la confiance qu'il savait inspirer aux prêteurs ne le servit beaucoup. Par patriotisme, les administrateurs et actionnaires de cette Société étaient du reste disposés à lui venir en aide. Mais il faut aussi reconnaître qu'ils n'étaient guère libres de lui opposer un refus : depuis le jour où, cédant aux instances de Calonne, ils avaient avancé à l'État 70 millions, ils s'étaient inconsciemment placés sous la dépendance du ministre des finances, car, pour ne pas perdre tout ou partie de leur créance, il fallait qu'ils le tirassent d'embarras et, qu'au moyen d'une nouvelle émission de billets, ils lui épargnassent une suspension de paiements qui aurait été le signal de la banqueroute de l'État. La Caisse d'escompte devait bientôt apprendre à ses dépens qu'une banque marche à sa ruine en perdant sa liberté d'action.

C'était une habitude pour le parlement de ne pas laisser passer un emprunt sans protestations. Les adversaires de

1 Rapport du duc du Châtelel, en date du 4 décembre 1189.

DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE o51

Necker jugèrent en conséquence que celui fait aux actionnaires de la Caisse d'escompte leur fournissait une occasion merveilleuse d'attaquer le ministre des finances. Une dénonciation fut dirigée contre lui, et il fut vivement pris à partie dans la séance du 30 janvier. Quatre des orateurs parlementaires qui, en 1787 et 1788, s'étaient le plus signalés par leur ardeur d'opposition libérale, les conseillers d'Eprémesnil, Sabathier, Fréteau et Le Coigneux, votèrent pour que le ministre fût décrété d'accusation ; mais la majorité de la cour fut d'un avis contraire, et les ennemis de Necker, découragés, n'entreprirent plus rien contre lui dans le sein du parlement.

Il était fort hevireux pour le contrôleur général qu'il eût pu se procurer 25 millions en s'adressant aux actionnaires de la Caisse d'escompte, car aux dépenses ordinaires, aux- (pielles il avait à satisfaire, était venue s'en joindre une qui prenait, un peu par suite des circonstances et beaucoup par sa faute, une importance de plus en plus considérable. En effet, la récolte de 1788 avait été médiocre dans l'ensemble de la France, et, dans la région de Paris ainsi que dans plusieurs provinces du Midi, des orages avaient détruit une partie des moissons. Or, Necker était partisan de l'intervention du gouvernement dans le commerce des céréales. Il avait vanté les mérites de ce système dans le livre qu'il avait publié en 1775 sur la Législation et le commerce des grains ^ ", il y avait soutenu la tbèse que c'était un devoir pour le roi et pour ses ministres de veiller à la subsistance du peuple, d'interdire l'exportation du blé et de la farine en cas do cherté, de réglementer l'approvisionnement des marchés à l'intérieur et de conclure à l'extérieur des achats de céréales.

Quand il fut nommé ministre à la fin d'août 1788, il s'empressa donc de prendre des informations sur le produit pré-

• Voir notre volume: J.es Ministrres de Tiir;/ot et de Nec/cer. 240.

552 LES CAISES FINANCIÈRES

sumé de lari'colte. Les informations qu'il reçut furent-elles exactes? Ce n'est i)as probable, car un bon juge, Artbur Young, raconte qu'il profita de ses voyages à travers toute la France pendant rautomne de 1788 et en 1789, pour s'instruire des causes de la disette, et il constate que « partout l'on m'a assuré qu'elle était d'autant plus extraordinaire que la récolte, sans être bonne, ne s'écartait pas beaucoup. de la moyenne ' ». En tout cas, les renseignements dont se contenta Necker furent incomplets et donnés avec précipitation, car, dès le 7 septembre 1788, un arrêt du Conseil prohiba l'exportation des grains. En montrant les craintes ((u'éprouvait le gouvernement au sujet des subsistances, cette mesure eut pour conséquence, comme cela était naturel, de faire hausser le prix du blé, d'inquiéter les populations et de jeter le trouble dans le commerce des céréales. Elle constituait donc une grave imprudence, et c'est en vain que pour la justifier Necker a écrit - : « Mon système sur l'exportation des grains est infiniment simple ; il se borne à n'en avoir aucun immuable, mais à défendre ou permettre cette exportation selon le temps et selon les circonstances ». Ce système était au contraire détestable, car lorsqu'une nation voit ceux qui la gouvernent manifester la peur que les vivres ne viennent à lui manquer, comment ne serait-elle pas prise de panique ? Comment les grains ne se cacheraient-ils pas et n'atteindraient-ils pas des prix de famine? Si cela est vrai aujourd'hui, combien était-ce plus vrai encore au siècle dernier, et dans un royaume où la crainte de la disette était fréquente, où par suite des erreurs séculaires de l'administration, celle-ci aggravait le mal en prétendant y porter remède ! Avec la diniculté des communications qui existait il y a cent ans, avec la lenteur des transports, chaque pays ne pouvait guère compter que sur lui-même ; en outre, il n'y avait

* Young, Voy. en France, II, 33G.

^ De l'administration de M. Necker, par lui-même, 367.

pas, comme de nos jours, de grands pays exportateurs. Un déficit dans la récolte entraînait donc forcément un notable renchérissement. Si à cette cause s'ajoutait la crainte de la disette, le renchérissement devenait énorme. Aussi le judicieux auteur que nous citions tout à l'heure conseillait-il avec raison aux g'ouvernements " de ne jamais déclarer publiquement leurs appréhensions sur la récolte par des proclamations contre l'exportation, des défenses, des règlements pour la vente, des arrêts ou des lois contre les accapareurs. Toutes ces mesures, ajoutait-il, ont le môme résultat, elles confirment la crainte de la disette ; quand le peuple voit le gouvernement s'alarmer, ses propres frayeurs augmentent ; il se soulève contre les accapareurs ou spéculateurs, comme on devrait les appeler, et alors chacun de ses actes a pour effet immanquable de grandir le mal. Les cours s'élèvent encore, comme cela doit arriver inévitablement, quand il surgit d'aussi furieuses oppositions au commerce intérieur des grains et qu'il devient dangereux de s'en mêler. Par ces fureurs insensées de la basse classe, l'abondance d'une province ne peut suppléer aux besoins d'une autre, sans un excédent de prix énorme, qui assure, outre le prix du transport, la garde des grains déposés dans les magasins. Pour éveiller ces alarmes, le gouvernement n'a qu'à parler à lancer un décret témoignant de l'inquiétude ; le peuple s'inquiète à son tour et crée la famine qu'il redoute \ »

Ce qui se passa après l'arrêt du Conseil portant intei'diction d'exporter les grains, confirme ces sages remarques : les prix montèrent, et le blé ne se présenta plus sur les marchés. Il n'y avait qu'à laisser le commerce libre : il aurait bien su acheter des grains là où ils étaient le moins cher, et les amener là où ils faisaient le plus défaut. Au surplus, comme lavait dit Turgot dans le préambule de

*■ Young, Voy. en France, II, 335.

redit (lu l."{ scpiclubre 1774, « IVxpérience prouve que le ^ouvorneinent ne peut empêcher que le blé ne soit cher, (juand les récoltes sont mauvaises ». Mais Necker craignit <(ue sa popularité ne souffrît de la cherté du pain, et par un arrêt du Conseil en date du !:2I} novembre 1788, il défendit de vendre des grains et farines ailleurs que sur les marchés. Cet arrêt, motivé par la prétendue nécessité « d'empêcher les achats et accaparements entrepris uniquement en vue de profiter de la hausse », rendit très difficiles les opérations des négociants, et en même temps il signala aux colères populaires aussi bien les propriétaires et cultivateurs qui gardaient leurs récoltes dans leurs greniers, que les marchands qui tentaient de remplir leurs magasins. On les accusa d'être des accapareurs, et cette accusation si légèrement lancée alors contre tous ceux (jui se livraient à la vente et à l'achat du blé et de la farine, devint pour ceux-ci un redoutable épouvantail. Necker aurait pourtant dû se garder de flatter la manie du peuple de voir partout des accapareurs, attendu qu'il a avoué lui-môme qu'elle rendait périlleux le commerce des céréales. Quand la récolte n'a pas été bonne et que la cherté survient, a-t-il écrit dans le livre qu'il publia en 1791 sur sa propre administration, « les négociants les plus hardis refusent de prendre part au commerce des grains, et ils ont de justes molifs pour se conduire ainsi ; car le peuple aveugle, ignorant, pressé par le besoin, regarde comme ses ennemis tous .ceux qui vendent à de hauts prix une denrée de première nécessité, il leur prodigue les noms les plus avilisants; il leur dicte des lois avec violence et les rend souvent les victimes de son erreur ou de sa misère ». Aussi les marchés, après l'arrêt du 23 novembre, ne furent-ils pas mieux approvisionnés qu'auparavant.

Par le même arrêt, Necker avait accordé des primes à l'importation du blé; mais bientôt cela ne lui parut pas suffisant, et afin de soulager les souffrances causées aux habi-

tants des villes et des campag'nes par la cherté du pain, il prit la résolution de se livrer, pour le compte de l'État, à des acquisitions de grains à Tétranger : résolution grave, dont il avait lui-même apprécié les dangers en ces termes : « L'effet do l'intervention du gouvernement, lorsqu'on l'aperçoit, est communément d'éloigner tous les autres marchands, parce que, pour gagner, ils craignent d'opérer avec le Trésor public, qui peut et qui veut [terdre... Les opérations du gouvernement peuvent quelquefois excéder ses moyens, et par un second inconvénient, dans le temps qu'il perd, il est soupçonné de gagner, et le peuple attribue à des vues intéressées les secours qu'il reçoit de sa bienfaisance ' ». Si encore les achats faits au nom de l'État avaient été négociés en secret ! Mais le ministre des finances tenait à passer pour le sauveur de la France. Il publia donc à grand bruit que le roi se rendait acheteur de tout le blé qui se trouverait disponible dans les ports des États-Unis, de la Hollande, de la Baltique et do la Méditerranée. Aussitôt les prix s'élevèrent dans tous ces ports, et à l'intérieur l'inquiétude redoubla. Dans l'espoir de la calmer, Necker fît insérer dans les gazettes tous les arrivages de navires chargés de grains, et, en vertu d'un arrêt du Conseil en date du 9 janvier 1789, il alloua de nouvelles primes à l'importation des blés et farines. En môme temps il redoubla d'activité dans ses achats, entretint à ce sujet une immense correspondance, et forma des magasins dans différentes villes. Mais tous ces soins n'aboutirent qu'à égarer les populations.

Voyant que la cherté et la rareté se maintenaient malgré les importations et malgré les diverses mesures prises par le gouvernement, les Français imputèrent la famine dont ils souffraient aux manœuvres des accapareurs. De là une sourde irritation contre ceux qui profitaient de la misère

1 Léf/islati<m et commerce des r/rains.

or36 LES CAUSES FINANCIKHES

pulili([ii(' pour s'enrichir, et bientôt la pensée ([ue le peuple n'avait pas de ménagements à garder envers ces hommes néfastes, qu'il lui appartenait do les contraindre, même par la violence, à lui livrer à bas prix les vivres dont il avait un ]n-essant besoin. Cette disposition des esprits ne jjonvait qu"amenf»r des désordres. C'est en effet ce qui eut lieu, et la faiblesse dont fit preuve le gouvernement leur permit" de l)rendre sur certains j)oints une réelle gravité.

Dès le 8 janvier 1789, une émeute éclata à Nantes, la population envahit les boulangeries, un des échevins faillit être massacré, et, pour apaiser le tumulte, la municipalité (lut diminuer le prix du pain d'un sou par livre. Au mois de mars, le mécontentement populaire éclata sur une foule do points : des troubles, occasionnés par la cherté des subsistances, se produisirent à Reims, à Pont-Saint-Maxence, à Tours, à Vendôme, à la Ferté-Bernard et aux Sablesd'Olonne. Mais c'est en Provence que l'esprit de révolte se manifesta avec le plus de force. Dans cette province, un droit municipal, dit droit de piquet, était perçu sur la farine à l'entrée des villes. Il était fort impopulaire, et, à la fin de mars, un soulèvement général eut pour objet d'en faire cesser la perception. La sédition débuta par Marseille \ puis elle s'étendit rapidement à Aix, Toulon, Hyôres, La Seyne, Pertuis, Manosque, Brignoles, Saint-

' Ce qui se passa à Marseille se reproduisit à peu près partout où des désordi'es éclatèrent. La populace, tjrossie de troupes de paysans venus des villages voisins, futpendant trois jours maîtresse de la ville. Elle obligea la municipalité à abolir les droits sur les consommations, et à taxer le pain à 3 sous, 2 sous 8 deniers et 2 sous 2 deniers la livre, suivant la qualité. A ce prix elle en acheta de grandes quantités chez les boulangers, et la ville eut à payer plus de 100,000 livres à ceux-ci, pour leur tenir compte de la différence entre le taux de la taxe et le prix de revient réel de leurs fournitures. La municipalité dut contracter un emprunt de 600,000 livres, et comme le principal élément de ses recettes avait disparu, elle avertit le ministre, quelques semaines après, que si elle n'était pas autorisée à lever de nouvelles contributions, il ne lui resterait plus qu'à suspendre ses paiements. {Archives nationales, H, 1315; lettres du maire et des échevins de Marseille, des 27 mars et 12 mai llS!).)

Maximin, etc. Dans toutes ces villes, les agents du fisc furent poursuivis et maltraités par la foule, qui dans sa fureur s'en prit aussi aux maires, aux échcvins, aux riches bourgeois, aux principaux négociants, tua quelques-uns d'entre eux, pilla et brûla des maisons, rançonna un certain nombre de propriétaires, et vida les magasins de blé. L'évèque de Sisteron, alors en tournée pastorale, fut blessé et faillit être lapidé ; Tévéque de Riez, assailli dans son palais par ime bande de forcenés, n'évita d'y être brûlé vif que moyennant une rançon de 50,000 livres. Les députés des communes de Provence s'empressèrent d'écrire à Necker, le 26 mars : « On fera l'impossible pour faire regarder le soulèvement du jour d'hier comme le signal d'une anarchie générale et le fruit du projet concerté par le tiers état d'anéantir toute distinction dans les ordres... Nous le dirons et nous ne cesserons de le dire : c'est uniquement la cherté des grains, le prix excessif des subsistances, le mécontentement sur l'administration du moment et l'imprudence du chef de cette administration, qui faillirent hier rendre la ville d'Aix le théâtre d'une foule de crimes ^ ». Au contraire, l'intendant, M. de La Tour, et le gouverneur de la Provence, M. de Caraman, sans nier l'influence de la crise des subsistances, attribuèrent la simultanéité des émeutes à des excitations malsaines répandues tout exprès dans la population. M. de La Tour écrivait, le 28 mars : « L'insurrection du peuple contre le clergé et la noblesse est aussi vive que générale. Il ne dissimule ni ses plaintes, ni ses menaces. On lui a persuadé qu'il va être déchargé de tout impôt, et que les deux premiers ordres supporteront seuls les charges de l'État ^ ». Dans une lettre postérieure il s'exprime ainsi : « Partout le peuple attaque indistinctement l'ecclésiastique, le noble et le bourgeois. Le paysan annonce sans cesse que la destruction et le pillage

1 Arch. nat.. H, 1453.

2 Arch. nat., H, 1274.

(luil fuit sont conformes à la volonté du roi ». De même, d'apivs un rapport de M. de Caraman, en date du 12 avril, « le peuple est égaré dans cotte malheureuse province par des conseils et des imprimés tendant tous aux jjrincipes qut> voici : ([ue le meilleur des rois veut que tout soit égal, qu'il n'y ait plus ni évéques, ni seigneurs, ni dîmes, ni droits seigneuriaux; que chacun soit libre possesseur.de son bien, qu'il n'y ait plus de titres ni de distinctions, plus de droits de chasse et de pèche. Le peuple, imbu de ces maximes dangereuses, conduit par des gens qui paraissaient le diriger, excité par la cherté des denrées, fut attroupé partout le même jour ».

Quoi (lu'il en soit des causes de l'insurrection provençale, elle prit au dépourvu les représentants du pouvoir central aussi bien que les officiers municipaux, et ils ne virent do moyen de salut que dans une extrême douceur. Le maire et les échevins de Marseille, par exemple, après avoir raconté dans une lettre du 25 mars les violences exercées contre eux, et la nécessité où ils s'étaient trouvés d'abaisser le prix du pain et celui de la viande, ajoutent : c Les paroles affectueuses que nous avons adressées au peuple, la promesse que nous lui avons faite de nous occuper tout de suite de ses réclamations, tout cela a arrêté ses entreprises ». Quant aux troupes, elle reçurent l'ordre de ne pas faire usage de leurs armes, et si elles tirèrent à Aix sur les émeutiers, elles le firent malgré leurs ofticiers, alors qu'une douzaine de soldats étaient déjà tués ou blessés. Le comte de Caraman exposa sa vie pour calmer les mutins, et il justifie sa conduite en ces termes dans un rapport du 27 mars : « On vous dira que j'ai montré trop de popularité. Cette popularité, qui est dans mon caractère, était le seul moyen de pouvoir arriver à mon but avec des forces insuffisantes ». Le lendemain il écrit de nouveau: « Concentré dans les villes, sans cavalerie et ne pouvant exposer de petits détachements à la fureur du peuple, qui ne connaît

plus le respect dû aux troupes du roi, je ne puis protéger les campagnes, et je tâche de suppléer aux forces par la persuation* ». Dés le début des troubles, Tintendant avait constaté aussi que « l'autorité n'avait pas assez de moyens en Provence pour contenir et prévenir les effets de la fermentation des esprits ». Si cette explication est vraie, cela prouve que l'ancienne monarchie avait eu le tort de ne prévoir aucune organisation pour réprimer des séditions toujours possibles, surtout dans un moment où les passions étaient exaltées par l'approche d'un grand événement politique. Mais les fonctionnaires royaux, quand même ils auraient eu un plus grand nombre de régiments à leur disposition, s'en seraient-ils servis? Leurs sympathies étaient en effet acquises à la cause populaire, et peu s'en faut (|u'ils ne trouvassent que les Provençaux avaient eu raison de se révolter. M. de Caraman écrivit en effet, peu de temps après la cessation des troubles, que les paysans se laissaient facilement désarmer, que la suppression des droits d'entrée sur la farine avait comblé leurs vœux, et il ajoutait: « 11 est fâcheux que cette réforme ait été le fruit de la crainte, mais le bien n'est pas moins réel. On s'aperçoit encore d'un peu plus d'attention de la noblesse et des gens aisés pour les pauvres paysans ; on s'est accoutumé à leur parler avec plus do douceur lorsqu'ils étaient ameutés, et celte habitude restera^ ».

Si les désordres dont le récit précède avaient motivé une répression quelconque, elle en aurait peut-être empêché beaucoup d'autres, en répandant dans la France entière une intimidation salutaire. Mais le ministère ne s'émut aucunement de ces faits: il se dispensa d'enjoindre aux intendants et gouverneurs de i)rovinces de veiller rigoureusement au maintien de l'ordre, il n'ordonna pas de poursuites contre les coupables, et les auteurs des pires

• Arr/,. nnl.. H, 14:i:3.

-' Arch. nul., Il, 1274; lettre du 22 avril 17S9.

r)()0 LES CAUSES FINANCÎKHES

iitlt'iilats contre les jiorsoinios ou les iiropriétés (Icuieurèrent impunis. Les conséquences de cette pusillanimité ne se tirent pas attendre: d'une part les hommes violents et mal intentionnés considérèrent qu'ils pouvaient impunément troubler la paix publique; d'autre part les dépositaires do l'autorité, impressionnés par l'exemple qui leur venait de haut, n'osèrent plus agir et craignirent de se compromettre inutilement s'ils faisaient acte d'énergie. Aussi chaque jour du mois d'avril fut-il pour ainsi dire marqué par quelque émeute *. Il y en eut à Cette, à Agde, à Castelnaudary, à Bagnols, au Puy, à Pézenas : dans toutes ces villes, les magasins de grains furent pillés et les officiers municipaux contraints de taxer le pain au-dessous du cours. A Nevers, des bandes de pillards procédèrent pendant trois jours à la recherche du blé emmagasiné chez les particuliers et dans les couvents; elles fixèrent elles-mêmes le prix auquel les marchands devraient le livrer et en emportèrent une grande quantité sans payer. A Montlhéry, presque aux portes de Paris, une troupe de paysans envahit le marché ; d'après un rapport de police, « la maréchaussée, ayant voulu apaiser ce désordre, a été assaillie à coups de pierres et de bâtons, et forcée de rester spectatrice de la violence du peuple, qui a pillé tout ce qui s'est trouvé de blé sur le carreau de la halle ». A Rochefort, le renvoi de oOO ouvriers de l'arsenal auxquels il était dû six mois de salaires, servit de prétexte à une violente sédition; les boucheries, les boulangeries, furent mises à sac, sans que les officiers de la marine, qui du reste avaient ordre de ne pas faire tirer sur le peuple, pussent les préserver, et le directeur de l'arsenal, après avoir harangué la foule, lui fit délivrer du pain afin d'apaiser le tumulte. Dans la vallée de la Loire, il n'y eut pas un marché qui ne donnât lieu à des rixes, et, le ^1 avril, le baron de Besenval, qui comman-

' Les reuseigneiuenls qui suivent sont tirés des Ai-ch. nal., H, 1453, d455.

dait les provinces du centre, écrivait à Necker: « Chaque lettre que je reçois de la Touraine et de l'Orléanais est le détail de trois ou quatre émeutes à grand'peine contenues par les troupes et la maréchaussée. Les deux révoltes d'Âmboise ont été d'une violence alarmante... Ce qui redouble le mal, c'est le défaut de police et l'inaction de tous les gens préposés au soin de la maintenir. Tous les procès-verbaux de la maréchaussée constatant les séditions occasionnées par la cherté du blé, imputent une grande partie du trouble à l'absence des magistrats h.

Dans ces circonstances critiques, le devoir des ministres semblait tout tracé : c'était de prendre enfm des mesures efficaces pour la protection du commerce des céréales et pour le rétablissement de la sûreté publique. Mais, par suite d'une véritable aberration, au lieu de rassurer les détenteurs de grains qui n'osaient plus, et pour cause, porter leurs marchandises sur les marchés, Necker aima mieux flatter les préventions du peuple. Il feignit de croire que la disette avait pour cause le recel des grains par les cultivateurs et les commerçants, et remit en vigueur des mesures de police qu'avait supprimées Turgot. Il lit donc rendre le 2^ avril un arrêt du Conseil autorisant les autorités administratives à prescrire aux fermiers et aux propriétaires exploitant leurs propres terres d'apporter sur les marchés des quantités déterminées de denrées, à ordonner la visite des greniers et à faire enlever, au besoin par la force, les approvisionnements qu'elles estimeraient nécessaires aux besoins de la consommation. De tout temps de semblables dispositions avaient donné lieu à des abus, amené des gaspillages et répandu l'inquiétude. Les propriétaires et fermiers trouvaient d'ailleurs le moyen de soustraire aux recherches une partie de leurs grains, et pour se venger des vexations qu'on leur faisait subir, pour se couvrir des pertes qu'on leur infligeait, ils vendaient d'autant plus cher leur blé, leur orge et leur seigle. L'arrêt II. 36

(lu ^-2 avril était donc injustiliable, mais il réiail surtout dans rélal d'afColoincnt au(iut'l on était parvenu. Les parlements s'empresseront d"int(>rdire, en vertu de ses dispositions, toute exportation de céréales en dehors des limites de leurs ressorts respectifs, et les maires des moindres villes, sous prétexte d'assurer la subsistance des habitants, prirent, chacun en ce qui concernait son territoire, des arrêtés contre la sortie des grains. Les différentes provinces du royaume, et dans l'intérieur d'une même province les diflérents cantons, ne purent donc plus se venir mutuellement en aide, la circulation des subsistances devint d'autant plus difficile que beaucoup de municipalités se crurent en droit d'arrêter les convois de vivres, les prix subirent un renchérissement général, et l'alimentation des o-randes villes se trouva compromise. La ville de Lyon, par exemple, tirait de la Bourgogne le blé nécessaire à sa consommation; d'après un mémoire adressé en 178o par l'intendant Amelot à Galonné S cette province produisait chaque année plus de grains qu'elle n'en consommait, et elle en expédiait par la Saône d'importants chargements dans le Lyonnais, le Dauphiné, le Languedoc et la Provence. Cependant, an printemps de 1789, Amelot craignit que les exportations de céréales n'exposassent ses administrés à en manquer. « Nous sommes à la veille d'avoir des émeutes dans toutes les villes, écrivait-il à Necker le 8 avril; les officiers municipaux n'y sont plus maîtres, le peuple n'y respecte rien... En Bourgogne, où l'autorité n'a pas le moyen d'être soutenue, on serait exposé aux dangers les plus grands, si on ne prenait pas tous les moyens de calmer les esprits ». Necker l'invita néanmoins à tolérer des expéditions de blé à Lyon ; mais il lui répondit le 28 avril que le parlement de Dijon les avait prohibées, et que le premier président lui avait dit « que ce serait compromettre la

< Arch. nat.. H, 200.

sûreté des habitants de la Bourgogne, que de permettre la moindre sortie des grains ; que le parlement, dans une circonstance comme celle-ci, suivrait l'exécution de son arrêt avec la plus grande sévérité; qu'il serait certainement très fâcheux qu'il y eût une révolte dans la ville de Lyon, mais qu'il ne voyait pas la nécessité d'en occasionner mille en Bourgogne, et de mettre en feu une province aussi étendue ; que d'ailleurs ce serait compromettre les diverses autorités dans la province, et détruire la confiance du peuple déjà persuadé qu'on ne le soutient pas assez ». Amelot ajoute qu'il partage cet avis, qu'il ne pense pas qu'avant longtemps aucun convoi de grains puisse quitter la Bourgogne, où le pain se vend plus cher qu'à Lyon, et où « le peuple des campagnes murmure dès qu'il voit un fermier vendre son blé au dehors ^ ».

L'égoïsme local et l'esprit d'indépendance des fonctionnaires trouvèrent leur compte, on le voit, à l'arrêt du Conseil du 22 avril. Mais en augmentant la panique, en occasionnant l'élévation des prix de vente, il eut un autre résultat : celui de multiplier les émeutes. A Caen, le peuple pilla pendant deux jours, les 23 et 24 avril, les magasins de blé, et le duc de Beuvron, gouverneur, ne rétablit l'ordre qu'avec peine, car, ainsi qu'il l'écrivit à Necker, il voulut, '< afin de se conformer aux intentions de Sa Majesté, ne pas massacrer les sujets du roi ». Le 23 avril, le marché de Rambouillet fat troublé par un violent tumulte, et on força les marchands à livrer, pour 2i livres, le setier de blé qui en valait 36. Le 26 avril, des magasins appartenant à l'État furent mis au pillage à Orléans, la maréchaussée tira sur les émeutiers et en tua huit ou dix, mais les autorités municipales n'en furent pas moins obligées de diminuer de sept sous le prix du pain de 9 livres. « Une diminution aussi énorme, mandèrent au ministre le maire et ses échevins,

1 Arch. nul., II, 1455.

oOi LES CAUSES FINANCIÈRES

ne Icud (iu";i dégoûter les hiboureurs et propriétaires d'amener des grains aux marchés, et d'ailleurs le i)rix des grains étant supérieur à celui du pain, les boulangers cesseraient bientôt de cuire. » A Bray-sur-Seine, le 1" mai, les cultivateurs qui apportèrent du blé sur le marché s'en virent dépouillés ; et on leur paya 8 livres le boisseau qui s'était vendu 4 livres 10 sous au marché précédent. Nous ne voulons pas poursuivre cette triste énumération. Qu'il suflise de savoir qu'entre le 2:2 avril et le 5 mai, jour de l'ouverture des États généraux, il y eut encore des pillages de grains et des taxations arbitraires à Amiens, à Sens, à Tournus dans la Bourgogne, à Bort dans le Limousin, et à Limoux dans le Languedoc'. Aussi, quand les députés de la France se réunirent à Versailles, l'alarme était générale au sujet des subsistances.

La politique suivie par Necker dans la question des grains ne saurait donc être jugée trop sévèrement. Loin de mériter les éloges qu'il s'est décernés à lui-même, en prétendant qu'il avait eu <( le bonheur de prévoir à l'avance le cours des événements ^ », il doit être blâmé d'avoir, par ses mesures intempestives, affamé le royaume. Comme l'a écrit Arthur Young : « La disette a été son ouvrage; s'il n'avait pas été ministre, si le gouvernement n'avait fait aucune démarche, on n'aurait entendu parler de rien de tel en France. Par ses manœuvres, une année ordinaire se changea en disette, et la disette en famine ' ». D'un autre côté, la cherté du pain causa dans le peuple un mécontentement qui le prédisposa à la violence, et la mollesse avec laquelle les troubles furent réprimés lui inspirèrent le mépris de l'autorité. En outre, les impôts rentrent mal quand les populations sont malheureuses, quand l'ordre public n'est pas maintenu ; un retard consi-

1 Arch. 7iaf., II, 1433, 145o,

- De l'Administration de M. Necker.

3 Voyages en France, II, 338.

DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE o6o

dérable se fit donc sentir dans le paiement des contributions, pendant les premiers mois de 1789, retard d'autant plus fâcheux que le Trésor était plus obéré. Enfin, les achats de blé faits à l'étranger pour le compte du gouvernement français coûtèrent des sommes énormes; ainsi que nous l'exposerons plus tard, leur montant dépassa 70 millions de livres, et cette surcharge acheva d'épuiser les finances royales.

Pour comprendre à quelles désastreuses conséquences aboutirent les faux calculs de Necker, il faut nous reporter à plus d'un siècle en arrière et faire abstraction des admirables progrès accomplis depuis lors, car l'état économique de la France moderne ne ressemble en rien à ce qu'il était avant la Révolution '. Une population d'environ 40 millions d'habitants vit maintenant dans l'abondance, sur un sol qui alors nourrissait avec [)eine 25 à 26 millions d'hommes. D'après les estimations d'Arthur Young, il y avait dans le royaume 28 millions et demi d'hectares de terres labourables, sur lesquels 6 millions et demi restaient annuellement en jachère. La jachère n'était bannie que de la Flandre, d'une partie de l'Artois, de l'Alsace, de la Limagne et de la vallée de la Garonne. D'immenses étendues en bruyères, en landes et en marais couvraient la Bretagne, l'Anjou, la Basse-rsormandie, le Poitou, le Berry, la Marche, la Guyenne, la Gascogne. Les terres, même de bonne qualité, étaient mal cultivées et leur rendement s'en ressentait. En outre, la majorité des terres arables était consacrée à la culture du seigle, de l'avoine et autres grains inférieurs. On ne semait en blé chaque année que 4 millions d'hectares au plus, dont la production ne dépassait pas 30 millions d'hectolitres de froment. Quant à la production du seigle, elle variait entre 40 et 50 millions d'hectolitres. Aussi le prix du blé était-il relativement élevé ; pendant

' La valeur annuelle de la pi'oduction agricole, à la veille de la Révolution, est estimée à deux milliards et demi de francs. Aujourd'hui cette valeur n'est pas moindre de 12 à 14 milliards.

.-)()() LES CAUSES FINANCTÈRES

ti).it lo règne de Louis XVI, il oscilla autour de 22 livres par setier pesant 240 livres. En 178B, la récolte ayant été bonne, il s'abaissa à 20 livres, mais on 1788 il atteii;nit 24 livres. Ces prix ne sont d'ailleurs ({ue des moyennes, et d(.' i^rands écarts existaient souvent dans la valeur du blé, non seulement dune province à l'autn}, mais même d'un canton à un autre d'une même province.

La livre de pain blanc valait deux sous et demi à trois sous, c'est-à-dire moitié de ce qu'elle valait en Angleterre. Mais dans ce pays le pain ne contenait que du froment, tandis que chez nous il renfermait généralement une certaine quantité d'autres farines. Les paysans et les ouvriers ne mangeaient du reste guère de pain blanc; ils se nourrissaient de pain bis, de pain de seigle, ou même de pain d'orge et davoine. Ces pains de qualité inférieure se vendaient de un sou et demi à deux sous et demi la livre. La viande de bœuf, de mouton, de veau, valait de cinq à sept sous la livre, celle de porc huit ou neuf sous. Mais le peuple n'en consommait pas, car il n'était pas assez riche pour en acheter, les salaires étant très bas. Dans les campagnes, la journée d'homme se payait de quinze à vingt sous, dans les villes et dans les manufactures de vingt à trente sous ; les maçons, charpentiers et autres ouvriers ayant une certaine habileté technique gagnaient seuls de trente à quarante sous par jour. En moyenne le prix de la main-d'œuvre était inférieure à une livre *. C'était peu assurément, et néanmoins ce prix avait augmenté d'un quart comparativement à ce qu'il était vingt-cinq ans auparavant. A la vérité les conditions de la vie avaient renchéri dans une notable proportion pendant le règne de Louis XYI ; Arthur Young en fournit de nombreux exemples, et il ajoute : « Il y a peu de chose, dans Téconomie politique de la France, qui fasse aussi bon effet que cette hausse générale des prix ^ ». Il ne

' Voir pour plus amples détails Les Prix en 1790, par Léon Biollay. -' Voyages en France, II, 272.

faut pas oublier en effet que les quinze années qui ont précédé la Révolution ont constitué pour la France une période prospère. Le progrés constant du produit des droits sur les consommations, progrès que nous avons eu soin de relever, en est une preuve incontestable. Des recherches récemment faites par un agronome distingué ont mis de même ce fait en lumière. L'écrivain dont nous parlons, M. D. Zolla, a constaté dans une savante étude sur les variations des prix et du revenu des terres, que de 1770 à 1789 l'augmentation de la valeur locative des domaines ruraux n'a pas été moindre de 35 pour 100 dans le Beauvoisis, de 40 pour 100 dans les environs de Paris et en Normandie, de 50 pour 100 dans l'Anjou, de 60 pour 100 dans le Maine, de 66 pour 100 dans la Bresse. Or, si les terres avaient plus de valeur, c'est parce que les productions de l'agriculture en avaient elles-mêmes davantage.

Malgré l'amélioration dont ces chiffres témoignent, la situation des classes ouvrières était restée très précaire. Dans les villes, où le commerce et l'industrie étaient concentrés, où la présence des personnes riches entretenait une foule de petits métiers, et où les salaires étaient relativement avantageux, les gens du peuple parvenaient à vivre, et si le nombre des malheureux était énorme, ceux-ci trouvaient du moins des secours dans les aumônes que distribuait la charité publique et privée. Mais dans les campagnes, et celles-ci contenaientles trois quarts de la population, le travail agricole était seul h. la portée des ouvriers, il était très mal rémunéré et les secours faisaient entièrement défaut. Les campagnards se divisaient en deux catégories : à la première appartenaient les fermiers, les métayers et les paysans cultivant eux-mêmes leurs champs ; à la seconde, les simples journaliers. Ces derniers n'ayant pour vivre et pour soutenir leurs familles qu'un salaire dont le taux ne leur permettait pas de réaliser des économies, on devine à quelles souffrances ils étaient en proie quand la

récolte avait été mauvaise, (|uand des inondations ou un grand froid survenaient. Les paysans propriétaires n'étaient en général guère plus heureux, car sans instruction, sans capitaux, sans chemins, ils ne faisaient produire à la terre que de maigres récoltes, en tiraient difficilement parti, étaient surchargés d'impôts, se sentaient découragés par l'augmentation de la taille dès que leurs « facultés » semblaient s'être améliorées ', et c'est véritablement pour eux qu'a été inventée l'expression de vivre de privations. Le sort des fermiers, lesquels sont, comme l'a très bien dit Turgot, des entrepreneurs de culture, ne pouvait pas être comparé au leur; il était très supérieur, car d'une part ils cultivaient mieux, disposant de plus de bétail et d'un matériel agricole plus complet; d'autre part ils n'affermaient un domaine qu'après s'être rendu compte du produit net qu'ils en pourraient tirer, déduction faite des impôts et des frais de culture. Mais rafîermage des terres était peu répandu; il n'était pratiqué qu'en Flandre, en Picardie, en Normandie, dans l'Ile-de-France et dans l'Orléanais. Partout ailleurs les propriétaires fonciers étaient obligés de recourir au métayage, et si ce mode d'exploitation des terres compte aujourd'hui de nombreux partisans, s'il donne dans certains cas d'excellents résultats et s'il mérite d'être encouragé comme une des formes de l'association du capital et du travail, il faut avouer que sous l'ancien régime il était aussi mauvai- pour le propriétaire que pour le paysan. Des raisons de différents ordres en fournissent l'explication.

Les paysans étant tous pauvres et ignorants, aussi dépourvus de connaissances agricoles que d'initiative, le propriétaire s'estimait heureux quand il trouvait parmi eux un métayer qui lui parût devoir faire avec honnêteté le partage

1 « On travaille, mais c'est pour satisfaire aux premiers besoins... La crainte <le payer un écu Je plus fait négliger au commun des hommes un profit qui serait quadruple. » (Délibération de l'ass. prov. du Berry).

des fruits. En sus des bestiaux, instruments, semences, il était souvent obligé de lui avancer de quoi se nourrir jusqu'à la prochaine récolte. Suivant la remarque de Turgot, <( ce métayer, accoutumé à la vie la plus misérable, et qui n'a ni l'espérance ni même le désir de se procurer un état meilleur, cultive mal, néglige d'employer les terres à des productions commerçables, il s'occupe par préférence à faire venir celles dont la culture est moins pénible. Il est même assez peu inquiet sur sa subsistance ; il sait que si la récolte manque, son maître sera obligé de le nourrir pour ne pas voir abandonner son domaine. Le maître est sans cesse en avance avec lui. Lorsque l'avance est grossie jusqu'à un certain point, le métayer, hors d'état d'y satisfaire, abandonne le domaine... Le métayer est toujours réduit à ce qu'il faut, précisément pour ne pas mourir de faim K » Comme, d'après l'usage, le paiement de la taille et de la capitation était à sa charge, ces taxes lui enlevaient le plus clair de ses modestes bénéfices, ainsi que toute émulation. De son cûté, le propriétaire ne tirant de son bien qu'un revenu modique et mal assuré, ne faisait à son métayer que les avances les plus indispensables, et ne lui fournissait pas un cheptel suffisant pour qu'il pût entretenir par des fumures abondantes la fécondité du sol. Au surplus, parmi les propriétaires, beaucoup étaient peu aisés, d'autres résidaient au loin, et tous auraient craint, en employant leurs capitaux à des améliorations agricoles, que ces améliorations, au lieu de tourner à leur profit, fussent simplement une occasion de supplément d'impositions. Jusqu'à la Révolution, la condition des métayers resta donc des plus fâcheuses, et le voyageur anglais qui a décrit si bien l'état de la France à cette époque parle d'eux en ces termes : « Ces pauvres gens, dans la plus grande partie de la France, se sont confondus avec les paysans, et pour ce ([ui

* Œtivres (le 'j'inr/al, I, 54.'5, .'j49.

regarde la richesse ils ne sont guère au-dessus des journaliers ' «.

Ainsi la presqui^ totalité des habitants des campagnes vivait au jour le jour, et 1(!S indices de leur pauvreté n'étaient que trop apparents. Le même auteur dont nous venons de citer l'appréciation fut vivement frappé de voir en Champagne, dans le Berry, en Bretagne, dans le Quercy et dans bien d'autres provinces, les femmes et les enfants sans bas ni sabots et couverts de guenilles, les hommes sales et mal vêtus, des mendiants errer par troupes, des cabanes à l'aspect sordide, sans vitres aux fenêtres, et parfois sans autre ouverture que la porte. Il déclare à plusieurs reprises que la population agricole est misérable et qu'elle gagne à peine sa subsistance. Comparant le prix des vivres et de la main-d'œuvre en Angleterre et en France, il trouve que l'ouvrier anglais est payé 76 pour 100 de plus que l'ouvrier français et peut se nourrir pres(iue à aussi bon compte ; il en tire cette conclusion : « Le travail des champs étant en France de 76 pour 100 inférieur à ce qu'il est en Angleterre, on en peut inférer que ceux qui en vivent, et ce sont les plus nombreux, seront de 76 pour 100 moins à leur aise ([ue chez nous ; de 76 pour 100 plus mal nourris, plus mal vêtus, plus mal traités en santé et en maladie ». Un jour il goûte le pain d'une famille de métayers et découvre qu'il est un mélange d'orge et d'avoine; il plaint ceux qui en sont réduits aie manger et il ajoute : « du reste le peuple ne connaît pas le pain de froment ». Ailleurs il écrit : « Bien des Français ne mangent que peu de seigle et point du tout de froment; dans une partie de la Normandie et de la Bretagne on consomme surtout du sarrazin; dans le Limousin, la Marche et une partie du Languedoc des châtaignes, et dans le Midi du maïs ». Une autre fois il fait cette réflexion : « Un voyageur, môme sans faire autant ([ue moi

1 Young, Voy. en France, II, 108.

altontion à ces objets, verra k chaque pas dos signes non équivo(iues de détresse. Qui s'en étonnerait, sachant le prix de la main-d'œuvre, celui des [subsistances, et la misère qu'entraîne pour les classes inférieures la plus petite hausse dans les grains, misère qui s'accroît des alarmes qu'excite la crainte d'une disette * ? »

Au surplus, avec l'insuflisance des voies de communication qui existaient alors en France, la pauvreté des populations rurales n'était-elle pas en quelque sorte fatale? Sans doute il y avait les routes royales, et leur largeur, leur bon entretien excitaient l'admiration des étrangers. Mais les routes secondaires et les chemins vicinaux faisaient défaut, ou se trouvaient dans un état d'abandon qui ne permettait pas les longs transports. L'abondance de la récolte dans une province ne pouvait donc pas compenser le déficit survenu dans une autre. Ici les grains étaient à vil prix, et ailleurs ils se vendaient à des prix excessifs. Tantôt sur un point de la France, tantôt sur un autre, on craignait perpétuellement la famine. Aussi les paysans étaient-ils toujours exposés à manquer du nécessaire. Quand au mois de décembre 1787, les assemblées provinciales se réunirent, elles signalèrent le sort misérable des paysans. Nous croyons môme que pour faire preuve de sollicitude envers des concitoyens malheureux, et par l'effet de cette « sensibilité » qui poussait les hommes du dix-huitième siècle à exprimer leurs sentiments en termes emphatiques, elles apportèrent une certaine exagération dans la peinture des privations endurées par les campagnards ^. Toutefois il n'est pas douteux que la vie de ceux-ci était fort dure, fort incertaine, et qu'une longue sécheresse, des pluies prolongées, un hiver rigoureux, en diminuant le rendement de la récolte ou ensuspen-

1 Yoiing, II, 201, 26.0, 299, 324.

2 L'assemblée provinciale du Soissonnais, entre autres, s'exprima ainsi : « excessive en elle-même, la misère tics campagnes l'est encore par les désordres cjuelle entraine. Il ne faut point chercher ailleurs la source effrayante de la mendicité et de tous ses vices. »

o7"2 LES CAUSES FINANCIÈRES

daut le travail, étaient pour eux roccasion de cruelles épreuves.

Le délicitsurvenu eu 1788 dans la production de Tagriculture française aurait en conséquence suffi pour exposer un grand nombre d'entre eux à souffrir de la faim, quand même Necker n'aurait pas agi au rebours de leurs intérêts véritables. Un fléau rare dans notre pays vint en outre rendre leur situation plus pénible encore. Dès le milieu de novembre, des froids excessifs éclatèrent et ils sévirent sur toute la France; les eaux de la Seine, de la Loire, de la Saône, du Rhône, de la Garonne furent prises parla glace pendant plusieurs semaines ; les bassins de plusieurs ports de la Manche gelèrent, et le port de Marseille lui-même fut couvert de glace. Dans la nuit du 30 décembre, le thermomètre Réaumur marcpia à Paris 18° 1/2 au-dessous de zéro, et l'adoucissement de la température ne se fit sentir qu'une quinzaine de jours plus tard. Bref, l'hiver de 1789 fut le plus terrible qu'on eût vu en France depuis 1709; les travaux dans les villes et aux champs furent arrêtés, l'emploi de la batellerie pour le transport des grains et farines fut suspendu, et la classe ouvrière, affamée, tremblant de froid, se vit privée de tout moyen d'existence. Labienfaisance des riches s'exerça largement en faveur des indigents : à Paris surtout elle en soulagea un grand nombre, l'archevêque, M. de Juigné, s'endetta de 400,000 livres afin de pouvoir augmenter ses aumônes, les curés organisèrent des quêtes, les théâtres donnèrent des représentations au profit des pauvres, et le Journal de Paris, en publiant les noms des personnes qui faisaient des dons, soit en nature soit en argent, tira parti de leur vanité'. Mais dans les villes où la richesse était moindre que dans la capitale, dans les petites villes et dans

1 Le Mercure de France, peut-i'lre par rivalité contre le Journal de Paris, blâma cette publicité, et son rédacteur en chef, Mallet du Pan, écrivit : « Le style exagérateur du siècle a gâté même les vertus... On a habitué le public à célébrer des actes estimables comme des actions héroïques; la moindre aumône est érigée en bienfait».

les villages, quelle fut rimportance des secours? Nulle assurément par rapport aux besoins. On peut donc affirmer que durant les derniers mois où elle exerça seule le pouvoir suprême, la royauté française laissa des milliers de ses sujets mourir d'épuisement et de faim. Quoi d'étonnant par suite à ce que les couches profondes de la nation se sentissent atteintes de mécontentement et de colère! Comment ne se seraient-elles pas crues fondées à se dire, comme l'a écrit le duc de Liancourt dans son rapport du lo juillet 1790 sur la mendicité : « La misère des peuples est un tort des gouvernements ? » Leur irritation fut poussée si loin, qu'elles ne surent aucun gré au ministre de ses efforts et de ses sacrifices pour leur venir en aide. Les foules sont faciles à égarer, surtout quand elles souffrent. Elles accueillirent donc les calomnies que des gens malintentionnés mirent en circulation. On raconta que Necker était l'allié des accapareurs, que d'accord avec eux il se livrait à des trafics immoraux sur les grains, et qu'il produisait à son gré la hausse ou la baisse dans les différentes provinces. Si absurdes qu'ils fussent, ces faux bruits firent sourdement leur chemin, et il ne devait pas s'écouler longtemps avant que Necker fût publiquement accusé d'avoir spéculé sur la disette.

Les soucis causés au gouvernement de Louis XVI par la crise des subsistances avaient certes leur gravité ; mais combien plus grande était celle des résolutions qu'il avait à prendre au point de vue politique! Tout d'abord, devait-il chercher son appui dans le tiers état, ou bien dans les ordres privilégiés? Il semble que la question aurait dû être nettement posée dans le Conseil du roi, mais elle ne le fut pas, et Necker pensa comme ses collègues que le parti le plus

prudent consistait à ne pas s'engager à fond en faveur du tiers état, et par suite à ne pas s'aliéner la noblesse et le clergé.

Il s'en fallait de beaucoup que la majorité des privilégiés fût hostile aux réformes. La rédaction des cahiers des deux premiers ordres ne devait pas tarder à le démontrer. Mais en attendant que les électeurs fussent convoqués pour arrêter les vœux à soumettre aux États généraux, divers incidents se produisirent, qui permirent d'apprécier les véritables sentiments des privilégiés. Ainsi la noblesse de Bourgogne, réunie à Dijon, dans les premiers jours de janvier 1789, afin de délibérer sur les réclamations produites par le tiers état et relatives à des changements à introduire dans la composition des États de la province, adopta une délibération par laquelle elle consentit non seulement à ce que le tiers fût représenté dans ces États par des mandataires librement élus, mais encore à supporter elle-même tous les impôts dans la proportion de ses propriétés. Elle va jusqu'à dire, « pour désabuser le peuple que l'on voudrait tromper », que depuis longtemps elle est prête à renoncer à ses exemptions pécuniaires, et elle souscrit « l'engagement do partager avec le tiers toutes les impositions présentes et à venir ».

En ouvrant le 15 janvier à Montpellier la session des États du Languedoc, l'archevêque de Narbonne, qui en est le président, prononce un éloquent discours dont le passage suivant mérite d'être reproduit : « Malheur à ceux qui n'envisageraient qu'avec une froide indifférence les dispositions généreuses et désintéressées dont est animé notre auguste monarque! Il veut restituer à l'universalité de ses sujets l'avantage précieux de n'être assujettis qu'aux impôts qu'ils auront consentis... Il les exhorte à rendre moins pesant, par une répartition équitable et proportionnellement égale, le fardeau des contributions nécessaires. Il veut désormais n'adopter pour mesure de l'impôt que

celle du besoin qui l'aura rendu indispensable.... 11 n'existe point de privilège antérieur à celui de la chose publi([ue. L'État conserve une hypothèque indestructible sur toutes les valeurs qu'il protège, et rien n'a jamais pu être ni donné ni acquis au préjudice de ce principe fondamental de toute société qui a des intérêts communs à poursuivre, et par conséquent des charges communes à remplir ». L'archevêque fait ensuite appel à la concorde de toutes les classes de citoyens afin d'assurer le succès des États g-énéraux, et il ajoute : « C'est cette harmonie de volontés qui décidera si une assemblée tant désirée, au lieu d'être la plus puissante des ressources, ne deviendra pas elle-même le plus grand des malheurs* ». Non moins bien disposés que leur président en faveur des réformes, les gentilshommes et ecclésiastiques des États du Languedoc s'empressent de faire l'abandon de leurs privilèges pécuniaires, et ils adressent au roi la lettre suivante : « Sire, tous les membres des deux ordres du clergé et de la noblesse prennent la liberté de déposer dans le sein paternel de Votre Majesté le vœu qu'ils viennent de former de contribuer aux impositions de la province, tant royales que locales, sans aucune difl'érence dans la quotité de l'imposition proportionnelle des autres biens ruraux... Ils ont eu la satisfaction, lorsqu'ils ont annoncé leur résolution à l'assemblée des États, d'être témoins de l'empressement de tous ceux des membres du tiers état qui possédaient des biens nobles à y consentir, et à partager le zèle et le patriotisme dont ils venaient de donner l'exemple ». Presque à la même date, le 21 janvier, la noblesse du Roussillon, « considérant que ses membres sont hommes et citoyens avant d'être nobles », vote par acclamation « de supporter dans une parfaite égalité les impôts et contributions générales de la province, sans aucune exemption pécuniaire, ne prétendant se réserver

1 Archives nationaies, II, 150

que les droits sacrés de la propriété et les distinctions nécessaires dans une monarchie ».

Toutefois, dans trois provinces, les ordres privilégiés eurent une attitude bien diflerente. En Franche-Comté, les États avaient été réunis à la fin de novembre 1788, et, conformément aux anciennes formes, ils s'étaient divisés en trois chambres distinctes. Ils avaient étudié un plan de réorganisation des États de la province, et pendant que les deux premiers ordres réclamaient le maintien de « l'ancienne constitution franc-comtoise », le troisième avait demandé l'institution d'une chambre unique dans laquelle le tiers état aurait compté la moitié des voix. En même temps une grande agitation s'était propagée dans toute la Franche-Comté, et l'intendant, M. Caumartin de Saint-Ange, avait, le 5 décembre, écrit à Necker : « Si la décision du roi est favorable au tiers état, grande rumeur, protestation de la noblesse et du clergé. Si elle est favorable aux deux premiers ordres, insurrection générale dans la province, 600,000 hommes en armes et toutes les horreurs de la Jacquerie... On vous a laissé ignorer que dans toutes les classes du tiers état la fermentation est au comble, qu'une étincelle suffit pour allumer l'incendie, que le peuple n'est retenu que par l'espoir de la protection du gouvernement. . . Depuis cinq mois les esprits se sont éclairés, les intérêts respectifs ont été discutés, les ligues se sont formées et leur opposition ne peut être terminée sans effusion de sang que par l'intervention supérieure des États généraux^ ». Ces graves nouvelles avaient décidé le gouvernement à suspendre les États de la Franche-Comté, et un message royal avait déclaré leur session close. Mais les chambres du clergé et de la noblesse ne s'étaient pas encore séparées, quand le texte du Résultat du Conseil parvint k leur connaissance. Elles se réunirent le 6 janvier et elles protestèrent contre le dou-

» Arch. nat., H, 723.

blement du tiers. Leur délibération ne réunit pas cependant l'unanimité ; vingt-deux gentilshommes et neuf ecclésiastiques avaient, dans la dernière session des États, soutenu la cause du peuple, et ces trente et un opposants adoptèrent à leur tour une protestation dans laquelle ils se déclaraient prêts à obéir aux ordres du roi ; puis ils déposèrent leur protestation chez un notaire, en invitant leurs concitoyens il la revêtir de leurs signatures. Le parlement de Besançon ayant déclaré ce fait illégal, ils se plaignirent à Versailles de son intervention, et un arrêt du Conseil, qui porte la date du 21 janvier, non content de casser Farrêté du parlement, loua « les motifs d'amour, d'obéissance et de zèle » qui avaient dicté la protestation de la minorité des États ; en outre, atln de donner aux membres qui l'avaient souscrite « une preuve authentique de la satisfaction de Sa Majesté », il ordonna qu'elle serait imprimée et affichée en même temps que l'arrêt, partout où besoin serait. Le g'ouvernement montrait donc ouvertement de quel coté étaient ses sympathies, et, dans les termes où il était rédigé, l'arrêt du 21 janvier devait encourag-er les espérances du tiers. On vit alors se produire pour la dernière .fois un spectacle qui dans les années précédentes avait été fréquent: on vit un parlement diriger une violente attaque contre la politique des ministres du roi. Les magistrats de Besançon, comme pour braver l'opinion publique, ne craignirent pas de combattre l'égalité en matière d'impôts, en se fondant sur ce que l'immunité des fiefs ou terres nobles était dans la province un droit réel, et l'esprit novateur, par le motif « qu'il ne s'arrête point dans sa •course, qu'un jour il frappe d'un côté, que le lendemain il renverse de l'autre, et que toutes innovations sont dangereuses ». Ils ajoutèrent: « La cour ne peut approuver des prétentions qui tendent à confondre tous les ordres de -citoyens, et à dépouiller les uns sous prétexte de soulager Jes autres ; l'inégalité dans la distribution des biens est dans H. 37

r>7S LES (CAUSES FINANCIÈIŒS

les décrets de la Providence et dans la nature de l'ordre social ». Relativement aux États généraux, ils demandèrent qu'ils fassent convoqués d'après les formes suivies en 1614, que chaque ordre etit un nombre égal de députés et qu'il fût interdit aux trois ordres de délibérer en commun et par tète. C'est le 27 janvier qu'ils rendirent cet arrêté, lequel insiste en outre pour que les États de la province soient rétablis conformément à l'ancienne constitution « de la nation franc-comtoise » ; et aussitôt un mouvement général de protestation éclata dans tout le ressort du parlement. Les communautés de campagne aussi bien que les ofticiers municipaux des villes réprouvèrent hautement les doctrines de cette cour, le bas clergé tint des réunions où il les déclara antipatriotiques, l'excitation finit par gagner les classes populaires, des désordres eurent lieu le 30 mars et les jours suivants dans les rues de Besançon, et les troupes durent intervenir pour protéger contre la colère de la foule les membres du parlement.

A l'autre extrémité de la France, en Bretagne, le désaccord entre le tiers état et la noblesse éclata avec bien plus de violence. Depuis plusieurs mois une série de délibérations identiques avait été prise par les villes et même par beaucoup de villages de la province, afii. de se plaindre de la composition des États de Bretagne, États dans lesquels tous- les nobles avaient le droit de vote, tandis que le tiers n'y comptait que 42 représentants, qui n'étaient même pas élus par lui et qui siégeaient dans l'assemblée à raison des offices municipaux dont ils s'étaient rendus acquéreurs. La noblesse au contraire se montrait très hostile à tout changement de nature à compromettre sa suprématie. Il résulta de cette divergence de vues, quand les États s'ouvrirent le 29 décembre 1788, qu'ils ne purent utilement délibérer, et un arrêt du Conseil du 3 janvier 1789, motivé par « l'esprit de dissension qui règne dans la province », suspendit leurs séances jusqu'au 3 février. Les députés du

tiers s'empressèrent de s'y conformer, car ils aimaient mieux que les États ne se tinssent pas que de s'y trouver en infime minorité ; l'arrêt du Conseil fut donc accueilli en Bretagne comme une victoire pour le parti populaire. Mais l'ordre do la noblesse envoya immédiatement une députation à Versailles afin d'en obtenir le retrait, et en attendant il résolut de rester en permanence jusqu'au jour où rouvriraient les États. En outre il prit le 8 janvier un arrêté dans lequel il reprocha à l'arrêt du Conseil « de cacher, sous un prétexte spécieux, le projet de disperser les gentilshommes bretons au moment où ils ont le plus pressant besoin d'être réunis, pour réclamer contre l'atteinte qui vient d'être portée aux droits dont la noblesse de France en général et la noblesse de Bretagne en particulier doivent jouir aux États généraux». L'ordre alla plus loin: il fit prêter à ses membres le serment de ne jamais siéger dans aucune autre assemblée que celle des États constitués suivant les formes anciennes, et déclara « déshonoré, traître à la patrie », quiconque consentirait à être membre d'une telle assemblée. Ainsi les gentilshommes bretons non seulement se refusaient au relèvement politique du tiers dans leur province, mais encore repoussaient le doublement du troisième ordre au sein des États généraux. Cela aurait suffi pour augmenter l'agitation qui existait déjà en Bretagne, car dans aucune autre partie de la France le système seigneurial n'était resté aussi intact et par suite n'excitait autant d'impopularité. Mais en prenant parti pour la noblesse, en condamnant des écrits favorables aux réformes, en défendant aux habitants des paroisses de se réunir et d'émettre des vœux contre l'état des choses existant, le parlement de Rennes vint exalter encore davantage le mécontentement du tiers état. Un placard i)ortant le titre « d'Arrêt du Conseil d'État du Peuple » et annulant les décisions des magistrats, fut affiché sur les murs de Rennes ; dans toutes les paroisses des délibérations furent

adoptées pour revondiquer les droits de riioinme et du citoyen et flétrir les prétentions de la noblesse, et le 20 janvier les étudiants en droit de Rennes et autres <( jeunes citoyens de Bretagne » portèrent à la municipalité un arrêté qui, parodiant celui de la noblesse en date du 8 janvier, déclarait iulYunes et traitres à la patrie les membres du tiers état qui abandonneraient la cause populaire.

Obéissant à des ordres supérieurs, le -comte de Thiard, commandant de la province, affectait une complète neutralité. Le gouvernement central crut même devoir donner au tiers état un encouragement; à cet effet Necker fit rendre un arrêt du Conseil, dont le préambule constatait combien les trois ordres étaient inégalement représentés dans les États de Bretagne, et dont le dispositif permit « aux communautés qui ont droit de sufl"rage auxdits États, de se cboisir librement un nombre double de celai de leurs députés à l'assemblée ordinaire ». L'irritation que cet arrêt causa à la noblesse fut extrême, et dans l'espoir d"amener des divisions parmi ses adversaires, de séparer, suivant l'expression bretonne, le gros tiers du haut tiers, elle soudoya des gens de la basse classe qui firent, le 26 janvier, une manifestation en sa faveur et maltraitèrent quelques étudiants. Les désordres de cette première journée furent peu graves, mais le lendemain ils recommencèrent, la jeune noblesse et les jeunes gens des écoles en vinrent aux mains, un combat sanglant s'engagea, et si le comte de Thiard n'avait pas gardé avec de l'artillerie la salle des États, les gentilshommes qui y étaient réunis auraient couru risque d'être massacrés. La tranquillité publique ne se rétablit qu'au bout de plusieurs jours. « La terreur règne dans tous les esprits, écrivait, le 1" février, le comte de Thiard. Il y a des gens qui désirent la guerre civile avec tant d'ardeur, qu'ils emploient les plus odieux moyens pour l'allumer ; chaque moment me donne la crainte de la voir recommen-

cer K ') Il parvint toutefois ù décider d'abord les deux premiers ordres, puis le tiers état à consentir à la levée des impôts pour 1789, et les États de Bretagne furent définitivement clos. Mais les troubles qui avaient eu lieu à Rennes les 26 et 27 janvier eurent dans tout l'ouest de la France un retentissement extraordinaire. Mille à quinze cents jeunes gens partirent en armes de Nantes, de Saint-Malo, de Saint-Servan et d'autres villes de la Bretagne, afin de porter secours aux étudiants et aux bourgeois de Rennes; malgré la défense du comte de Thiard ils entrèrent dans cette ville le 30 janvier, et y furent acclamés par la population. A Caen, à Poitiers, la jeunesse rédigea des adresses en l'honneur des défenseurs des droits du tiers état. « Les jeunes citoyens de la ville d'Angers » votèrent un arrêté pour flétrir <( Taristocratie que quelques nobles voudraient établir, et les prétentions révoltantes que quelques membres de l'État oseraient élever contre les pouvoirs incontestables et la légitime autorité du corps entier de la nation ». Il n'est pas jusqu'aux « mères, so?urs , épouses et amantes des jeunes citoyens de la ville d'Angers », qui ne tinssent une assemblée, dans laquelle elles déclarèrent partager leurs généreux sentiments. Sous l'influence de ces excitations, la guerre civile menaçait de renaitre. « Le tiers des villes, lisons-nous dans une lettre de l'intendant datée du 8 février, fait des efforts pour attirer à lui les paysans en les flattant qu'ils ne paieront plus de droits seigneuriaux... Les deux partis semblent se disputer à qui soulèvera les paysans. » De son côté, le comte de Thiard mandait le 13 février : « la noblesse voudrait me voir employer une grande sévérité contre les insurrections du tiers. Si je hasardais quelques actes d'autorité sur cette multitude, la noblesse qui me presse de les exercer serait bientôt dans le cas de s'en repentir; c'est pour elle que je veille. Elle devrait con-

' Arch. jiat., H, 419.

naître aussi bien que moi la disposition des esprits, et calculer que dans une efFervescence semblal)le à celle qui agite la province, il y aurait beaucoup de danger à la révolte ' ».

Cédant à ses conseils, le parlement de Rennes finit par admettre « qu'un acte de sévérité serait du plus grand danger », et renonça aux poursuites qu'il voulait entamer contre les émeutiers des 26 et 27 janvier. Quant aux ministres, ils avaient d'abord été très mécontents de la conduite de la noblesse bretonne ^ mais ils ne tardèrent pas à trouver qu'il convenait de calmer ses inquiétudes ; et apprenant que l'on colportait partout un violent pamphlet intitulé : Détail de ce qui s'est passé à Rennes le .26 janvier^ ils en ordonnèrent la suppression par un arrêt du Conseil en date du 14 février. Cet arrêt fait l'éloge de la noblesse, « qui, par ses services, a dans tous les temps donné des preuves de son attachement inviolable au roi et à la nation » ; mais il ne parvint ni à rétablir l'harmonie en Bretagne entre les différentes classes de citoyens, ni à vaincre l'obstination des deux premiers ordres, car ceux-ci, réunis à Saint-Brieuc au mois d'avril, refusèrent, comme on le sait, de nommer des députés aux États généraux, sous prétexte qu'ils n"au-

1 Arch. Jiai.,H, 417.

'^ « Eflrayé des troubles qui s'étaient renouvelés en Bretagne et des scènes sanglantes qui se passaient à Rennes,... j'en parlai au comte de Montmorin, ministre des Ati'aires étrangères. Il était mon ami et mon parent; je lui représentai avec franchise et avec liberté la nécessité de faire cesser promptement ce désordre, par l'interposition de l'autorité royale et de la force militaire. Je lui lis apercevoir les conséquences qui pouvaient résulter de ne pas étouffer, dés ce moment, ces semences de guerre civile et d'anarchie. Il me répondit, à mon grand étonnement: Le roi est trop mécontent de la noblesse et du parlement de Bretagne pour les protéger contre la bourgeoisie, justement irritée de leur insolence et de leurs vexations ; qu'ils s'arrangent entre eux, mais le gouvernement ne s'en mêlera pas... M. de Montmorin n'était que l'organe de M. Necker, dont il avait accepté le système politique, non seulement par la facilité extrême de son caractère, mais par un enthousiasme que cet homme avait su inspirer à beaucoup de ses partisans les plus distingués. » (Marq. de Bouille, Mém., 135.)

raient pu être légalement élus que dans les États particuliers de la province.

L'opposition des privilégiés aux revendications du tiers amena de même au bout de quelques jours une scission dans les États de Provence. A Aix le sang- ne coula pas dans les rues comme à Rennes, mais l'homme qui devait être le grand orateur de la Révolution, commença à appliquer son éloquence à la destruction de Tancien régime.

Après une interruption plus que séculaire, les États de Provence avaient été rétablis à la fin de 1787, et dés leur première session leur composition avait excité les réclamations des députés du troisième ordre. Ceux-ci n'étaient qu'au nombre de 56, tandis que 128 propriétaires de fiefs représentaient la noblesse et que le clergé comptait une nombreuse représentation d'évêques, d'abbés commendataires, de supérieurs de chapitres et de commandeurs de Malte. Un célèbre avocat, Pascalis, avait présenté un projet de réorganisation des États qui donnait 60 députés au tiers, 30 à la noblesse et 16 au clergé ; il avait demandé en outre que les deux premiers ordres renonçassent à leurs exemptions pécuniaires, mais la majorité avait repoussé l'une et l'autre proposition, et malgré une foule de délibérations prises par les communautés dans le courant de 1788, le gouvernement ne modifia pas l'ancienne composition des États. Aussi, quand on apprit qu'ils étaient convoqués pour le 25 janvier 1789, ce fut une déconvenue générale, et une assemblée « de tous les citoyens » de la ville d'Aix, sur l'invitation du conseil municipal, déclara le 29 décembre que les États dans la forme actuelle ne représentaient pas « la nation provençale ». Un arrêt du Conseil eut beau casser celte déclaration comme émanant d'une réunion illégalement tenue : les députés des communautés ne s'engagèrent pas moins par avance à protester contre tout ce que pourraient décider les États. D'un autre côté les représentants des deux premiers ordres prirent la résolution de se montrer intrai-

tables dans la défense de leurs droits. Les États s'ouvrirent donc au milieu de passions ardentes', et les trois premières séances se passèrent en récriminations, le tiers insistant en vain pour que la noblesse et le clergé acceptassent à la fois l'égalité de représentation et l'égalité de contribution. Pendant ces séances, Mirabeau, membre de l'ordre de la noblesse, n'avait pris que rarement la parole et toujours dans le sens de la conciliation. Le 30 janvier il crut le moment venu de se prononcer nettement entre les prétentions rivales, et s'adressant aux gentilshommes, aux ecclésiastiques, il les exhorta à donner satisfaction aux vœux du tiers. « Mettez à l'écart, leur dit-il, la tyrannie des règlements, le despotisme des usages et l'esclavage des préjugés. » Puis, après avoir soutenu que tout citoyen a le droit d'être représenté dans les assemblées de la nation, il indiqua que « le droit social » exigeait que chaque ordre comptât un nombre de députés en rapport avec son importance, que l'égalité entre le nombre des représentants des communes et ceux des deux premiers ordres était « la dernière conquête de la raison sur les préjugés », et il prononça ces paroles : « Je ne dirai pas que la nation devrait l'emporter sur les ordres qui ne sont pas la nation. Je léguerai ce principe à la postérité. Je ne veux être, du moins dans les assemblées politiques, ni plus juste ni plus sage que mon siècle. Mais je demande s'il est juste, môme dans le siècle oi^i nous sommes, que les deux ordres qui ne sont pas la nation l'emportent sur la nation ». Le discours de Mirabeau se terminait par la démonstration que des États où ni la noblesse, ni le

1 «J'arrive, écrivit, Mirabeau à sa sœur, M-^o du Saillant, dans des circonstances vraiment difficiles et fâcheuses. Le tiers me poursuit de marques de confiance et d'enthousiasme très imprudentes pour sa cause même, car il met le comble à la rage des nobles qui ont toutes les convulsions de ïurnus expirant. Je n'ai jamais vu un corps de noblesse plus ignorant, plus cupide, plus insolent. Ces gens-là me feraient devenir tribun du peuple malgré moi, si je ne me tenais pas à quatre. « (Lettre du 20 janvier 1789.)

clergé, ni le tiers n'étaient représentés dans leur entier, avaient une composition tellement vicieuse, qu'il ne pouvait leur appartenir de députer aux États généraux et que leurs membres devaient se mettre d'accord pour céder la place à une assemblée générale des trois ordres. Cette motion fut accueillie par les murmures des privilégiés et par les applaudissements des députés du tiers, et le discours de Mirabeau, immédiatement imprimé, obtint dans le public un éclatant succès. Les deux premiers ordres n'essayèrent pas de réfuter le puissant orateur qui venait de se révéler, et le lendemain ils se contentèrent d'adopter une protestation contre sa motion, en même temps qu'une réserve formelle en faveur du maintien de leurs exemptions pécuniaires. La fermentation cependant commençait à gagner le peuple; par crainte des désordres qui menaçaient de se produire, les commissaires du roi suspendirent en conséquence les États. iMais Mirabeau ne garda pas pour cela le silence. Le 3 février il publia une Réponse aux proi.estailons des prélats et des possédant-fief^ qui contient une véhémente attaque contre les aristocrates, « qui dans tous les pays, dans tous les âges, ont implacablement poursuivi les amis du peuple » ; puis l'ordre de la noblesse l'ayant pour se venger exclu de son sein, il lança le 11 février un appel à la nation provençale^ dans lequel il se fit gloire, « individu d'une classe qui prétend avoir des exemptions pécuniaires, d'avoir soutenu que ces exemptions expirantes n'avaient jamais été qu'une inique absurdité, et témoin du sulfrage universel qui demande une assemblée générale des trois ordres, d'avoir dit que 600,000 voix qui demandent une chose évidemment juste doivent l'emporter sur 428 voix qui la refusent » .

Pas plus en Provence qu'en Bretagne ou en Franche- Comté les adversaires des réformes n'eurent donc à s'applaudir de l'opposition faite par les privilégiés dans les États provinciaux, aux vœux relatifs à l'égalité de contri-

hutiuii et an douMcniciit des députés du tiers dans les États généraux. En faisant apparaître riioslilité d'un certain nombre de nobles et d'ecclésiastiques aux idées qui avaient lïénéralement cours, cette opi)osition ne servit qu'à répandre des défiances dans la masse de la nation. D'un autre côté, les protestations qu'elle souleva purent être regardées par le gouvernement comme un encouragement à persév-érer dans sa politique. Il savait d'ailleurs que même dans les provinces dont les États particuliers avaient résisté à ses vues, la majorité des membres du clergé et de la noblesse leur était favorable, et il ne se trompait pas, car les cahiers des deux premiers ordres furent aussi libéraux en Provence et en Franche-Comté que dans les autres provinces. Il n'y eut donc dans la France entière que la Bretagne où les privilégiés aimèrent mieux ne pas être représentés aux États généraux, que de nommer leurs députés suivant d'autres formes que celles anciennement suivies.

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