XII INTRODUCTION
ménageaient en somme les intérêts du tiers état, car le timbre n'est supporté que par les citoyens aisés, et les biens du clergé et do la noblesse auraient été atteints par la subvention territoriale, à l'égal des biens possédés par les bourgeois ou les paysans. Mais leur simple présentation heurtait deux préjugés enracinés dans l'esprit publicpar les écrits des économistes, par ceux de Necker et par maintes déclarations gouvernementales : l'un, que la France ne pouyait pas acquitter plus d'impôts qu'elle ne le faisait ; l'autre, que les revenus du roi atteignaient un chiffre assez élevé pour couvrir toutes les dépenses légitimes de l'État. Il en résulta que les projets relatifs à la subvention territoriale et au timbre excitèrent l'indignation des contribuables. Le parlement en profita fort habilement, il réclama des économies, allégua qu'elles éteindraient le déficit, proclama qu'il appartiendrait aux seuls États généraux de créer de nouvelles impositions, et refusa d'enregistrer les édits. En se faisant ainsi l'interprète du sentiment général, il acquit une popularité menaçante pour le ministère, et elle ne fit que grandir quand on vit ce dernier user de la formalité dun lit de justice et exiler à Troyes les membres du parlement/ La Chambre des comptes, la Gourdes aides, se joignirent alors au parlement pour réclamer les États généraux, dea désordres éclatèrent dans Paris, et Brienne, qui venait d'être nommé principal ministre, ne vit d"autre expédient pour calmer l'agitation que de rappeler le parlement et de retirer ses deux édits fiscaux.
Puisqu'il lui fallait renoncer à trouver des ressources dans l'augmentation des impôts, il résolut d'emprunter, et il présenta au parlement un projet d'édit qui autorisait une série d'emprunts pour 1787 et les années suivantes. Mais les protestations auxquelles ce projet donna lieu dans la séance du 19 novembre eurent pour conséquence l'exil du duc dOrléans et larrestationde deux conseillers.
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Aussitôt les parlements de province adoptèrent de violentes remontrances contre le despotisme ministériel, les pairs du royaume eux-mêmes dénoncèrent l'abus d'autorité commis au nom du roi, la crainte de la banqueroute se répandit, et de nombreux écrits parurent, les uns pour démontrer les vices des contributions existantes, les autres pour établir que le remède aux embarras du Trésor était la suppression des privilèges pécuniaires des deux premiers ordres. La publication d'un compte financier faite par Brienne au mois de mars 1788, compte qui accusait un déficit supérieur à celui avoué par Galonné, porta d'ailleurs un nouveau coup au crédit de l'État, et la réunion des Etats généraux apparut de plus en plus comme une nécessité.
Telle n'était pourtant pas la solution qu'envisageait Brienne. D'accord avec le garde des sceaux Lamoignon, il se crut assez fort pour procédera une réorganisation du pouvoir judiciaire, qui aurait considérablement réduit le rôle des parlements, et qui aurait par suite débarrassé le gouvernement de la censure malveillante et souvent peu éclairée des cours souveraines. Dans un temps calme, la réforme de la magistrature eût répondu aux vœux de l'opinion publique; mais dans les circonstances où elle fut opérée, elle passa pour une entreprise despotique, on n'y vit qu'une tentative pour réduire au silence les seuls corps auxquels il appartînt en France de blâmer la mauvaise administration des ministres et de s'opposer à l'accroissement des impôts. Aussi le lit de justice tenu le 8 mai 1788 pour Tenregistrement des édits concernant la restriction des pouvoirs des parlements et la création de la cour plénière excita-t-il dans la capitale et dans les provinces une explosion de mécontentement, et un cri général s'éleva en laveur de la convocation des Etats généraux. Des troubles eurent lieu à Paris, à Rennes, à Grenoble, à Pau; les tribunaux s'insurgèrent contre les
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nouveaux èdits, et une assemblée du cleryê, Loul, en se prononçant pour le maintien des immunités ecclésiastiques, demanda que la nation lut invitée à nommer des députés, afin qu'ils avisassent aux mesures que comportait la situation du royaume.
La politique de résistance ne réussissant pas, Brienne " espéra que la promesse des États généraux lui ramènerait des partisans. Il fit donc rendre un arrêt du Conseil, en date du 8 août, qui annonça qu'ils se réuniraient au mois de mai suivant. Mais la difficulté était de gagner cette époque, car l'argent manquait et les paiements les plus urgents restaient en souffrance. Le 16 août, un arrêt du Conseil disposa qu'à l'avenir le Trésor les ferait pour partie en papier, et, deux jours plus tard, un autre arrêt attribua cours forcé aux billets de la Caisse d'escompte. C'était un commencement de banqueroute, et l'effet en fut tel qu'au bout de peu de jours le roi et la reine, malgré leur amitié pour Brienne, reconnurent impossible son maintien au ministère. Le roi n'aurait pas voulu rappeler Necker, mais cédant à la pression de l'opinion publique qui voyait en lui un sauveur, il prit le parti de le nommer ministre des finances.
Jamais nomination n'excita autant d'enthousiasme, et les premiers actes de Necker furent combinés de manière à donner pleine satisfaction aux sentiments populaires : l'arrêt du 1(J août fut abrogé; un prêt fait par la Caisse d'escompte permit de reprendre les paiements en espèces; une déclaration royale du 23 septembre annonça que les États généraux se tiendraient au mois de janvier 1789; les parlements furent rétablis dans leurs fonctions et Lamoignon fut disgracié.
Mais comment seraient composés les États généraux et suivant quelles formes délibéreraiont-ils? Suivrait-on les formes observées en 1614, époque à laquelle ils s'étaient réunis pour la dernière fois? Autrement dit,
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seraient-ils divisés en trois chambres, une pour chaque ordre, et chacune des chambres disposerait-elle d'une voix? On ])ien au contraire les députés du clergé^ de la noblesse et du tiers délibéreraient-ils ensemble? Ces questions passionnaient tous les Français, et chaque jour elles étaient traitées dans des brochures, car un arrêt du Conseil du 5 juillet précédent ayant invité les écrivains à se livrer à des recherches au sujet de la composition et du mode de délibération des États généraux, ils usaient largement de cette invitation. D'un côté l'on invoquait la tradition, la constitution de la monarchie, et la nécessité de tenir la balance égale entre les trois ordres dont se composait la nation. Dans l'autre camp, on soutenait que les privilégiés ne formaient qu'une infime minorité, qu'il était donc injuste de leur assurer la majorité dans les Etats généraux, que ceux-ci d'ailleurs étaient convoqués pour supprimer les aljus et les privilèges, que dès lors il fallait que dans la prochaine assemblée les trois ordres délibérassent en commun, et que le tiers état comptât au moins autant de représentants que la noblesse et le clergé réunis. Entre ces deux systèmes, lequel choisir? A vrai dire, il n'y avait pas lieu d'hésiter : du moment qu'il allait réunir les Etats généraux et qu'il comptait effectuer des réformes, le gouvernement avait tout intérêt à marcher d'accord avec le tiers et à chercher son point d'appui dans le troisième ordre, aussi dévoué au roi que les deux premiers, et infiniment plus nombreux, plus actif, plus influent. Necker cependant n'osa pas se prononcer nettement pour ou contre le tiers. Par manque d'élévation dans l'esprit, par crainte de mécontenter la noblesse et le clergé, par désir aussi de se ménager une situation d'arbitre entre les privilégiés et les non-privilégiés, il ne trancha pas le différend qui existait entre eux. Aussi le voit-on, au risque de retarder de trois mois l'ouverture des Etats généraux, convoquer de nouveau les Notables,
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afin d'avoir leui' avis sur les difficultés que soulève la tenue de cette assemblée; observer devant eux une absolue neutralité; négliger les multiples avertissements qui lui signalent l'emportement avec lequel les habitants des campagnes et des villes réclament le vote par tète; dicter au roi un arrêt du Conseil qui accorde simplement au tiers un nombre de députés égal à celui des deux premiers ordres; enfin ne pas même régler le point de savoir comment et par qui s'opérera la vérification des pouvoirs des députés, de sorte que le conflit entre les ordres est sur d'éclater dès le lendemain du jour où s'ouvriront les États généraux.
Il est du reste rempli de confiance dans leurs résultats. Il s'imagine le peuple français vertueux, animé de l'esprit de concorde et de sacrifice. Il ne doute pas que les représentants du clergé et de la noblesse abandonneront leurs privilèges pécuniaires, que les représentants du tiers état respecteront la supériorité sociale des nobles et des ecclésiastiques. En vain des émeutes éclatent, d'abord en Bretagne, puis en Provence et en Franche- Comté, ensuite dans la moitié des provinces et à Paris même : il ne perd pas pour cela son optimisme, recommande aux intendants, aux gouverneurs, de se montrer doux, patients, et d'éviter toute sévérité dans la répression. Il énerve ainsi l'administration, encourage la tendance à l'insubordination, et laisse l'inquiétude se répandre parmi les citoyens tranquilles, qui se persuadent que le pouvoir royal est impuissant à les protéger. On a le sentiment de traverser une sorte d'interrègne, une période après laquelle l'autorité se déplacera. Necker agit comme s'il le croyait lui-même. Il n'essaie pas de diminuer le déficit; il n'apporte aucune modification ni aux recettes ni aux dépenses normales ; il profite, comme il l'a déjà fait si souvent, de la confiance qu'il inspire personnellement, pour emprunter aux banquiers, aux notaires, à la