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Turgot avait un génie entreprenant, et son amour pour le bien public le poussa à profiter de son passage au pouvoir pour réformer une foule d'abus. Bientôt il ne se contenta plus d'améliorations de détail, et il résolut de supprimer les corvées, d'afiranchir l'industrie, d'abolir les corporations, de donner la liberté au commerce des grains et à celui des vins. Les projets préparés en ce sens par le contrôleur général passionnèrent l'opinion et valurent à leur auteur les attaques des privilégiés. La question était dès lors posée entre la politique d'innovation et celle de résistance : c'était le cas pour Louis XYI de choisir celle à laquelle il se rallierait. La pensée ne lui en vint même pas. Personnellement il éprouvait de la sympathie pour Turgot, et l'énergie de ce ministre rassurait sa timidité; il était disposé à plier devant le caractère entier du contrôleur général. Mais assailli par les récriminations que soulevaient les édits de celui-ci, il les lui imputa à faute, et quand Maurepas lui eut démontré que Turgot troublait sans motifs l'État, il n'hésita pas à le renvoyer. Il ne l'avait pas en efiet nommé pour essayer de résoudre des problèmes sociaux, ni pour ébranler des institutions qui, bonnes ou mauvaises, existaient depuis des siècles. En ne^ se bornant pas à administrer avec la réserve d'un ministre médiocre, à remplir le Trésor et à éviter au gouvernement des difficultés, le contrôleur général avait trompé son attente.
Le pays au contraire fut profondément remué par les tentatives de Turgot. Par ses actes et surtout par son langage, celui-ci fit pénétrer dans les intelligences la conviction que la liberté valait mieux que la réglementation, que le peuple payait plus qu'il ne devait, qu'il était soumis à des impôts oppressifs, et que la suppres-
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sion des exemptions pécuniaires de la noblesse et du clergé était un acte d'équité. Quiconque lira les préambules de ses édits, en se reportant par la pensée au temps où ils ont été écrits et en réfléchissant à l'inégalité qui était alors la base même de l'organisation sociale, comprendra l'influence qu'ils ont exercée sur l'imagination des masses : ils ont déposé dans l'esprit des paysans et des bourgeois des germes d'égalité et de liberté qui ne pouvaient que grandir.
Sous son ministère une idée également se propagea, qui fut acceptée comme un article de foi, pour ainsi dire» et qui était de nature à mettre plus tard le gouvernement dans la situation la plus embarrassante. Depuis une vingtaine d'années, les économistes avaient dirigé maintes attaques contre la plupart des impôts ; ils avaient critiqué l'arbitraire de la taille, de la capitation et des vingtièmes, la lourdeur de la corvée, la diversité et l'exagération des droits sur les consommations, l'inhumanité de la gabelle, la gêne résultant pour le commerce des douanes intérieures, lis avaient demandé que ces taxes fussent, les unes abolies, les autres remplacées par un impôt qu'auraient acquitté* tous les propriétaires sans exception. Ils avaient soutenu que le fisc tirait de la nation le maximum de ce qu'il pouvait lui prendre» et que jamais roi de France, pour peu qu'il aimât ses sujets, ne se déciderait à augmenter des impositions dont Tassiette et la répartition étaient notoirement vicieuses. A force d'être répétée, cette doctrine, qui du reste flattait les contribuables dans leurs intérêts^ avait fini par se répandre bien au delà de la classe restreinte des lecteurs d'écrits économiques et de pamphlets financiers. Mais elle n'avait pas reçu de consécration officielle, lorsque, devenu ministre, Turgot
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la proclama très haut. Il déclara à Louis XYI que tout accroissement des charges publiques était impossible; qu'il ne fallait pas davantage emprunter, parce que le service des emprunts entraînerait un relèvement des contributions, et que l'économie était le seul moyen d'équili-
brer les recettes et les dépenses de l'Etat. Dès lors il n'y eut plus un Français qui ne demeurât persuadé que les impôts avaient atteint leur apogée, et que les revenus du roi montaient à un chiffre assez élevé pour que celui-ci pût facilement parer aux besoins généraux du royaume, pourvu qu'il se montrât ménager des deniers publics.
Le programme de Turgot : pas d'impôts nouveaux, pas d'emprunts, des économies, était certes d'une réalisation difficile; cependant la continuation de la paix aurait peut-être permis de s'y tenir. L'illustre ministre s'opposa en conséquence, quand le Conseil du souverain discuta la question de savoir si nous prendrions parti pour les colonies américaines révoltées contre l'Angleterre, à ce que la France se mêlât de cette querelle. Il ne lui avait pas échappé que si Louis XV s'était exposé au mécontentement de son peuple pendant les dix dernières années de son règne, en créant de nouvelles taxes et en ne reculant pas devant une banqueroute, c'est parce qu'il avait été réduit à cette extrémité par la nécessité de liquider les dépenses de la guerre de Sept ans. Une grande guerre survenant avant que la richesse publique se fût notablement développée et que la matière imposable fût plus étendue, semblait donc à Turgot devoir entraîner la monarchie dans des périls inextricables. Un avenir très prochain allait montrer qu'en effet celle-ci n'était pas financièrement en mesure de supporter des hostilités prolongées, et l'on n'a pas assez remarqué qu'elle