‹ Les causes financières de la révolution françaiseChapitre 21 sur 68 · XXVI INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XXVI INTRODUCTION

C*est ce qui eut lieu, car la publication du Compte rendu en 1781 produisit une sensation extraordinaire. II était adressé au roi, mais personne ne s'y trompa : il était en réalité adressé à la nation. Il constitua pour elle une révélation, ce qui explique son succès ; mais en outre il fut interprété comme la reconnaissance du droit des contribuables de connaître le montant de leurs impositions, l'usage qui en était fait, et l'état prospère ou embarrassé du Trésor. Puisque Necker n'avait pas vu d'inconvénients à renseigner, en pleine guerre, le peuple français sur la situation des finances, on en conclut que le gouvernement n'avait plus de motifs pour ne pas fournir chaque année les mêmes renseignements. Il ne le fît pas, maison le lui reprocha et on prétendit que s'il gardait le silence, c'est parce qu'il avait des fautes et des dilapidations à cacher. Chacun fut bientôt convaincu que l'administration financière, à condition d'être menée avec honnête et sagesse, a tout profit à faire la lumière sur ses moindres opérations, et que la publicité sulfit pour empêcher une foule de dépenses inutiles ou de faveurs abusives. On estima qu'à raison de son importance, cette administration ne pouvait pas continuer à dépendre des mérites ou des erreurs d'un seul homme. En conséquence, lorsque les bailliages furent appelés à rédiger en 1789 leurs cahiers de vœux et de doléances, presque tous demandèrent que les députés de la nation fussent chargés non seulement de contrôler la direction des finances, mais d'y participer par des autorisations législatives, et que les comptes de recettes et de dépenses fussent régulièrement publiés tous les ans.

Les lecteurs du Compte rendu y puisèrent aussi une autre impression : c'est que les ressources du Trésor

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étaient à la hauteur des charges de TÉtat, et que les revenus du roi suffisaient largement pour couvrir les dépenses. Cette impression, Necker avait tenu essentiellement à la donner, pour deux motifs: d*abord, afin de jeter de l'éclat sur sa gestion ministérielle, car tout le monde savait que peu d'années auparavant le Trésor était aux abois, et la comparaison entre lui et ses prédécesseurs tournait tout à son avantage; ensuite, afin d'inspirer aux Français et aux étrangers pleine confiance dans la solvabilité de l'Etat^ car ayant déjà beaucoup emprunté, étant à la veille d'emprunter de nouveau et sachant que d'autres emprunts très considérables devraient être négociés pour continuer la guerre, puis pour en liquider les frais, il croyait de bonne politique de consolider le crédit public par l'affirmation d'un parfait équilibre budgétaire.

Sous prétexte qu'une période d'hostilités est une période anormale, il s'était gardé d'indiquer dans le Compte rendu ce que le roi avait encaissé et dépensé au coui^ des dernières années ; il avait dressé un compte idéal de recettes et de dépenses, qui ne correspondait aux faits d'aucun exercice déterminé, et il était arrivé à constater un excédent de recettes de 10 millions. On le crut sur parole. Comment aurait-on pu d'ailleurs soupçonner la véracité du ministre qui le premier dévoilait à la nation le secret de ses finances? En outre, l'absence de tous documents budgétaires antérieurs empêcha ses adversaires eux-mêmes de fournir la preuve qu'il se trompait et trompait le pays. On resta donc persuadé, plus encore qu'on ne l'était auparavant, que les revenus de l'Etat n'exigeaient pas d'augmentation d'impôts, et qu'ils étaient suffisants pour faire face aux

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intérêts des emprunts que nécessitait la prolongation de la guerre.

Or , le tableau financier tracé par Necker était d'une absolue fausseté. Loin de surpasser les dépenses ordinaires, les recettes de même nature ne les égalaient pas, et un déficit énorme existait par rapport aux dépenses extraordinaires. Mais ni le public, ni les parlements n*en étaient informés, et cette ignorance amena une opposition si formidable contre Taccroissement des impôts, que, pendant les années suivantes, le gouvernement osa à peine y recourir, se contenta d'emprunter et finit par être acculé à une impasse. Il avoua alors le déficit et réclama des impositions nouvelles. Cet aveu, cette demande, réveillèrent la France d'un long rêve et excitèrent son indignation. Elle refusa tout nouveau sacrifice et exigea de prendre elle-même la direction de ses afiaires. La publication du Compte rendu est donc un des événements qui ont le plus contribué à la Révolution, et elle a exercé une mauvaise influence sur les esprits, en les remplissant d'illusions et de préjugés.

Pour un homme politique, il est souvent dangereux d'obtenir un trop éclatant succès : Necker ne tarda pas à en faire l'expérience. Ses ennemis se réunirent en eôet contre lui. Ils étaient guidés par Maurepas, jaloux de la prépondérance qu'aspirait à prendre le contrôleur général des finances. Le vieux ministre ne pardonnait pas à celui-ci de vouloir sortir de son rôle et de devenir réformateur, au lieu de s'occuper simplement de faire entrer de l'argent dans les cofi'res du roi. Il excita Louis XYI à le chasser du ministère. Mais le roi avait confiance en Necker, et d'abord il le soutint. Appui fragile, auquel Necker eut le tort de se fier. Bientôt Louis XYI abandonna

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son directeur des finances comme il avait abandonné Targot. L'un et l'autre avaient pratiqué une politique vers laquelle le portaient ses préférences personnelles : il ne les sacrifia pas moins à l'animosité du vieillard dont il suivait aveuglément les avis. Il se conduisit en écolier soumis qui obéit aux ordres de son maître sans en discuter le bien fondé, et non en roi qui a pour devoir de ne changer qu'à bon escient de ligne de conduite. Il commit ainsi une faute qui pesa sur la fin de son règne. L'éloignément de Turgot lui avait déjà fait du tort dans l'opinion en révélant sa versatilité; toutefois cette mesure ^avait compté des partisans, car Turgot avait froissé et inquiété de nombreux intérêts. Mais le public s'indigna de la disgrâce de Necker, dont toutes les opérations avaient réussi et qui venait de remporter un succès sans précédent. Il manifesta ses sentiments de la manière la moins équivoque, blâmant très haut la faiblesse du roi, et se montrant sévère pour les successeurs du ministre tombé. Ce n'est pas de la sorte qu'étaient accueillies les décisions de Tautorité royale, à l'époque où le peuple respectait à la fois les actes et la personne du souverain.

Tels sont les faits qui sont exposés dans le présent volume. Il signale en outre deux opinions, ou plutôt deux convictions, qui, au cours des années dont nous avons i^tracé l'histoire, se sont de plus en plus affirmées dans l'esprit public. La première, c'est que les gouvernements sont faits pour les peuples et ont des devoirs envers eux ; c'est que s'il appartient au roi de régner, de diriger la politique extérieure et de nommer aux emplois, la France n'a cependant point abdiqué entre ses mains et qu'elle a le droit de s'occuper de ses propres intérêts, le droit de n'être imposée que dans la limite des nécessités financières

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