CHAPITRE II
I. Danger de la tâche incombant à Louis XVI. — De grandes espérances saluent son avènement. — Déclarations imprudentes du rot concernant les finances et édit du 30 mai 1774. — Satisfaction générale causée par l'abandon de Timpôt connu sous le nom de don de joyeux avènement. — Faiblesse et incapacité de Louis XVI. — Frivolité de Marie-Antoinette. — Renvoi de Teiray et de Maupeou. — Conditions dans lesquelles Turgot est nommé contrôleur général. — On s'attend i ce qu*il entreprenne de grandes réformes, et les hommes prévoyants craignent qu'il ne puisse les mener à bien. ~ Comment s'était formé un parti de réformateurs. — II. L'Esprit des lois suscite de nombreuses études économiques. — Le Mémoire sur Us États provinciaux et VAmi des hommes, du marquis de Mirabeau. — Le Tableau économique et les Maximes générales de gouvermentf du docteur Quesnay. -^ Influence de Técole physiocratique ; idées des physiocrates sur les droits et les devoirs du gouvernement. — Erreur et conséquences de leur théorie du produit net. — Opinion de Montesquieu en faveur des droits indirects. — Les physiocrates réclament Timpdt unique sur la terre, mais en même temps la suppression des exemptions et privilèges. — Comment les propriétaires des terres te seraient, suivant eux, remboursés du paiement de llmpôt. — La Théorie de l'impôt, du marquis de Mirabeau. — ; V Homme aux quarante écus, de Voltaire. — Écrits et journaux physiocratiques.
Loaîs XVI héritait da pouvoir dans des circonstances graves, et les fautes de son prédécesseur allaient multiplier
pour lui les difficultés que tout souverain rencontre. La politique est en en*et soumise à une loi fatale, mais équitable, qui veut que les crimes et les erreurs se paient tût ou tard. Ce n'est pas toujours leurs auteurs qui en sont les victimes, mais toujours le régime au nom duquel ils ont été commis en supporte les conséquences, en subit le châtiment. Un prochain avenir devait montrer que c'était une lourde tâche d'avoir à succéder à Louis XV.
Au début de son règne, son petit-fils put néanmoins se faire illusion. Un réel enthousiasme accueillit son avènement, et dans la bourgeoisie, dans les classes populaires, dans cette partie de la noblesse qu'avait froissée le dévergondage de l'ancienne cour, on célébra ses vertus, ses bonnes intentions, et on se montra disposé à tout attendre de lui. Il était jeune, n'aj^ant pas même vingt ans; on le savait honnête dans ses mœurs, charitable pour les malheureux, ennemi du faste et des folles dépenses, ayant le goût du travail et nullement porté à la dissipation ni à Tintrigue. La reine était belle et gracieuse. Le couple royal se vit donc l'objet de la faveur générale, et avec la légèreté aimable, l'optimisme irréfléchi qui caractérisaient les hommes de cette époque, on se promit d'assister à de promptes et heureuses réformes. Une mesure qui fut suggérée à Louis XVI ne tarda pas à accroître ces favorables dispositions. Cette mesure était l'abandon des droits connus sous les noms de don de joyeux avènement et <ie ceinture de la reine *. Leur produit était d'une vingtaine de millions
* On appelait don de joyeux avènement une taxe dont le taux était plus ou moins élevé suivant les offices et qui, à chaque changement de régne, était exigée de tous ceux possédant une place acquise moyennant finance, ou exerçant un art, un métier privilégié, ou parvenus à la noblesse pour avoir exercé certaines charges. Elle constituait, en quelque sorte, le prix de la confirmation de ces privilèges. — Quant au droit de ceinture de la reine (c'est-à-dire de la bourse de la reine, en souvenir du temps où les dames suspendaient leur bourse à leur ceinture), il consistait dans la perception d'une légère taxe sur le vin et d'autres denrées.
de livres, et un édit, enregistré au parlement le 30 mai 1774, annonça à la France que le roi y renonçait.
L'édit est précédé d'un préambule, comme c'était dès lors la coutume pour les actes importants émanant de l'initiative royale. Le souverain seul faisait les lois, mais l'opinion publique était déjà assez puissante pour qu'il dut s'adresser à elle, et lui exposer en quelque sorte les motifs qui dictaient ses résolutions. Le préambule de l'édit est rédigé en termes élevés et reflète les intentions les plus généreuses. Louis XVI, après avoir imploré les bénédictions de Dieu et affirmé son désir de rendre ses peuples heureux, y fait les déclarations suivantes : « Connaissant que cette félicité dépend principalement d'une sage administration des finances, parce que c'est elle qui détermine un dos rapports les plus essentiels entre le souverain et ses sujets, c'est vers cette administration que se tourneront nos premiers soins et notre première étude. » La situation du trésor royal permet l'exact paiement des arrérages des rentes ; celles-ci sont « une dette de l'État » et « une propriété » digne de toute la protection du roi. « Nous devons nous occuper de soulager nos peuples du poids des impositions, mais nous ne pouvons y parvenir que par l'ordre et réconomie. » Certaines dépenses ne peuvent être réduites : il s'agit de celles qui intéressent la sûreté de l'État. Mais « il est des dépenses qui tiennent à notre personne et au faste de notre cour; sur celles-là nous pourrons suivre plus promptement les mouvements de notre cœur, et nous nous occupons déjà des moyens de les réduire à des bornes convenables. De tels sacrifices ne nous coûteront rien, dès qu'ils pourront tourner au soulagement de nos sujets; leur bonheur fera notre gloire, et le bien que nous pourrons leur faire sera la plus douce récompense de nos soins et de nos travaux. »
Ainsi les premières paroles que Louis XYI adressa à son peuple, lorsqu'il prit possession de la couronne, furent
pour rentretenir de Tétat des finances publiques et promettre des économies. Il proclama que les impôts étaient lourds, qu'il était juste de les rendre moins onéreux, et désignant, pour ainsi dire, la royauté comme la principale cause du poids des contributions, il annonçait que les dépenses de la cour allaient être restreintes, de telle sorte que les sujets du roi de France fussent à Tavenir soulagés et heureux. Langage imprudent! qui ne pouvait produire que des désillusions et des colères. En elTet sous l'ancienne monarchie, de même que cela se produit de nos jours, les frais des services publics allaient sans cesse en augmentant; d'où la conséquence que les diminutions dMmpôts étaient à peu près impossibles et en tout cas n'avaient jamais été réalisées. D'un autre côté, les recettes normales, en dépit des récents efforts de l'abbé Terray, étaient loin d'égaler les dépenses ordinaires. Enfin, tant que les impositions resteraient aussi mal établies et aussi inégalement réparties qu'elles l'étaient alors, une réforme même considérable dans la dépense des maisons du roi, de la reine et des princes n'était pas de nature à améliorer d'une façon appréciable la position des contribuables. Ceux-ci cependant ne s'en prendraient-ils pas dorénavant au roi, puisqu'il n'hésitait pas à opposer lui-même le faste de sa cour à leur misère?
Dès le début du règne, on a donc suscité dans l'esprit du peuple des aspirations vers des réformes financières, d'autant plus dangereuses pour la royauté que le besoin en était plus généralement senti et qu'elle était, par suite de l'organisation séculaire de la société, plus incapable de les réaliser. Mais les contemporains ne virent pas de si loin les choses. Ils se réjouirent d'être exonérés d'un impôt onéreux, ils interprétèrent les déclarations faites par le roi dans le préambule de son édit comme la condamnation des exactions et de la banqueroute devant lesquelles n'avait pas reculé Louis XV, ils se persuadèrent que le Trésor royal
ne ipsoiquait pas d'argent, puisqu'on renonçait à une rentrée de plus de 20 millions de livres, et pendant quelques temps ils furent tout à la joie et à Tespérance.
Instruite des transports de fidélité et de dévouement qu'excitait la conduite du roi et de la reine ^ Tinîpératrice Marie-Thérèse écrivit le 16 juillet 1774 à sa fille Marie- Antoinette : « Tout est en extase, tout est fou de vous autres. On se promet le plus grand bonheur, et vous faites revivre une nation qui était aux abois, et que son attachement seul pour ses princes soutenait : il faut dire cela à sa louange. Mais elle est vive et plus qu'elle n'en a besoin, et espère tout du roi, et plus grande sera la difficulté à la contenter. A cela il n'y a.qu'un seul moyen, de fixer des principes et de ne plus s'en départir. » Le 30 mai, elle avait déjà écrit: « Que le roi soit lui-même son premier ministre... Il y a des abus énormes ; mais ceux-ci augmentent pour le moment les ressources ', en les abolissant et s'attirant parlà la bénédiction de ses peuples. La perspective est grande et belle ; il ne s'agit que de ne rien précipiter et faire un bon choix des ministres et môme des alentours. Il y a en France autant de ressources en sujets qu'en effets. » Ces conseils sont bien dignes de la femme illustre qui les donnait. Malheureusement Louis XVI était absolument incapable d'être son propre ministre, d'avoir des idées à lui, d'adopter un plan et ensuite de s'y tenir. Marie-Thérèse avait raison de dire qu'il existait en France d'immenses abus, que le pays s'attendait à ce que le nouveau roi en entreprit la réforme, et qu'en cherchant autour de lui, celui-ci trouverait des ministres dignes d'être associés à cette noble entreprise. Mais
I ■ L'enthousiasme au sujet du nouveau règne continue à se manifester, soit par la satire du règne précédent, soit par des acclamations sur Tactuel. C'est ainsi qu'à Saint-Denis, au pied du cercueil de LouU XV on a trouvé Pinscription : Hic jacet, Deo graliaSy et à la statue de Henri lY sur le Pont-Neuf ce mot : Resurrexit, » (Bachaumont, Mémoires, XXVII, 243>.
> Par ces mots: « les ressources », l'impératrice entendait les chances pour le roi de se rendre populaire.