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X LES CAUSES FINANCIÈRES

Timpératrice et la Franôe ne surent que plus tard à quel point Louis XVI manquait des qualités d'un souverain réformateur.

Timide*, dépourvu d'énergie et de persévérance; incapable de prendre seul une résolution et de s'y tenir; plein d'une défiance de lui-môme qu'avait augmentée l'éducation très incomplète qu*il avait reçue sous la direction de son gouverneur, le duc de la Vauguyon; en outre, tenu entièrement à l'écart des affaires par son aïeul qui ne l'aimait pas et qui lui en voulait de son attitude réservée à l'égard de la Du Barry; enfin, d'une intelligence lente et étroite, passive en quelque sorte, qui ne leur permit jamais de voir les choses de haut, de comprendre les dangers de sa situation^ de prévoir les conséquences de ses actes et de se tracer une ligne de conduite qui l'aurait fait le chef, soit de ceux qui demandaient des réformes, soit de ceux qui les repoussaient, Louis XVI était le monarque le moins apte à se tirer des difficultés au milieu desquelles il était destiné à régner*. Sans doute il possédait les vertus de l'homme privé et il eût, dans une époque calme, fait le bonheur de ses sujets; mais pour accomplir les changements dans l'État qui allaient devenir nécessaires, pour aider la société

1 « M. le Dauphin, avec un sens juste et de bonnes qualités dans le caractère, n'aura probablement jamais ni la force ni la volonté de régner par lui-même. — 11 faut que pour la sûreté de son bonheur, (M™* l'archiduchesse Marie- Antoinette) commence d s'emparer de l'autorité que M. le Dauphin n'exercera jamais que d'une façon pr»'?caire » Mercy à Marie-Thérèse, lettres des 14 août 1773 et 8 mai 1774. — Corresp., II, 31 et 137).

* L'empereur Joseph II dans une lettre du 9 juin 1777 à son frtre Léopold porte sur le roi de France le jugement suivant : « Cet homme est un peu faible, mais point Imbécile; il a des notions, il a du jugement, mais c'est une apathie de corps comme d esprit. Il fait des conversations raisonnables et il n'a aucun goût de s instruire, ni curiosité ; enfin le fiât lux n'est pas encore venu, la matière est encore en globe. » L'indulgent Mercy, pour rassurer Marie-Thérèse, lui écrit le 15 juin de la même année : « Je crois que l'empereur a jugé le roi un peu trop sévèrement du côté de ses qualités morales et de son aptitude. Il m'a paru que l'Empereur le tient pour plus borné qu'il ne l'est en effet. » (Corresjo., III, 74, 78).

française à remplacer des institutions surannées par des institutions libres et les privilèges par Tégalité, pour présider, en un mot, à la liquidation de Tancien régime, c'est un homme de génie qu'il aurait fallu sur le trône de France. Comme Ta dit Rivarol : « un roi honnête homme et qui n'est que cela, est un pauvre homme de roi*. »

Ambitieuse et active, la reine eût pu régner sous son nom. Louis XVI prit vite l'habitude de la consulter et il était heureux de suivre ses avis. Mais Marie-Antoinette est frivole, elle déteste l'application et les affaires, elle n'a de goût que pour les réceptions, la toilette, les chasses, les spectacles, et les malheurs de ses dernières années peuvent seuls triompher de sa naturelle légèreté. Beaucoup plus intelligente que son mari, elle ne tarde pas à s'apercevoir <ie sa nullité, elle le trouve lourd d'esprit et de manières, elle constate qu'il est apathique et sans initiative, que sa bonté n'est que faiblesse, et elle ne peut s'empêcher de sentir qu'elle lui est supérieure*. Ainsi le roi ne trouvera pas en elle l'aide et l'appui dont il aurait besoin.

Lorsqu'il eut à choisir le ministre qu'il chargerait de guider son inexpérience, Louis XVI donna une première preuve de son indécision. Il avait déjà rédigé une lettre par laquelle il appelait Machault au ministère, quand il la déchira et en écrivit une autre à Maurepas, sur les observations d'une de ses tantes qui appartenait au parti religieux et qui, à ce titre, ne pardonnait pas à Machault l'énergie qu'il avait déployée jadis, aûn^de soumettre à l'impôt les

1 Pensées inédites^ 113.

2 Dans une lettre que Marie-Antoinette adressa le 13 juillet 1775 au «cm te de Rosenberg, elle parle du Roi, en rappelant a le pauvre homme. • — « Quel style, quelle façon de penser! Cela ne confirme que trop mes inquiétudes », écrit Marie-Thérèse à Mercy à propos de cette lettre. Les expressions employées par Marie-Antoinette n'en dénotent pas moins son sentiment intime à Tégard de Louis XVI. £d écrivant le 30 juillet 1774 à Tlmpératrice, la Reine avait déjà dit du Roi : « Je crains qu'il ne soit trop doux et ti*op facile. » (Corresp. de Marie-Thérèse et de Mercy 11, 206, 360.

revenus de Téglise. Travailleur infatigable et dotié de rares aptitudes administratives, cet ancien contrôleur général était animé de Tamour du bien public et sa connaissance des affaires, sa fermeté, la haute estime qu'inspirait son caractère, auraient fait de lui, pour un prince bien intentionné, un tuteur précieux. Au contraire, le vieux comte de Maurepas n'était qu'un homme d'esprit et un parfait représentant de cette aristocratie égoïste et frivole qui sous le règne précédent avait entouré le trône. Il était aussi incapable de diriger vers le bien la volonté chancelante du roi, qu'habile à se maintenir au pouvoir au milieu des intrigues d'une cour. Entre Machault et Maurepas, Louis XVI n'aurait pas dû hésiter, carie premier était seul digne de sa confiance. Mais il suffit d'un conseil inconsidéré pour lui faire préférer le second, et il le nomma ministre d'Ëtat. Une imprudence que Maurepas avait commise vingt-cinq ans auparavant le servit du reste en cette circonstance. Ce fin courtisan s'était laissé aller à composer contre la marquise de Pompadour une chanson qui, par une indiscrétion, parvint à la connaissance de Louis XV, et qui lui avait valu d'être exilé dans ses terres. Louis XVI n'ignorait pas la cause de sa disgrâce, et il s'applaudit de prendre pour conseiller la victime d'une favorite.

Le public interpréta l'arrivée de Maurepas au ministère comme le signe de la chute prochaine de Terray et Maupeou , ces deux créatures de M"» Du Barry. Cependant le roi hésita pendant quelque temps avant de les renvoyer. Il n'avait pour eux aucune estime, mais il ne savait par qui les remplacer. Peut-être les aurait-il conservés en place, s'il n'avait pas eu en quelque sorte la main forcée. Leurs ennemis se mirent à les attaquer de toutes les façons, on annonça que le roi ne voulait plus avoir de rapports avec eux, et en effet, le 25 juillet 1774, il leur signifia leur congé ; c'était encourager l'opinion publique à se montrer exigeante et à dicter au roi ses résolutions. Le

renvoi de Terray et de Maupeou fut d^ailleurs accueilli avec enthousiasme, et on éprouva dans toute la France, mais spécialement à Paris, comme un sentiment de délivrance. Il se produisit même de tumultueuses manifestations. La populace brûla des mannequins représentant le chancelier, et elle pendit en effigie le contrôleur général. Il fallut charger la foule, et la maréchaussée dut protéger les voitures de Terray et de Maupeou, lorsqu'ils quittèrent la capitale. Les manifestants criaient : Vive le roi I et dans sa correspondance avec sa mère, Marie-Antoinette mentionne gaiement « les extravagances de joie » faites par le peuple'. Mais cette première apparition de la multitude sur la scène politique, n'était pas d'un heureux présage. Le fait est que le peuple sembla avoir imposé le renvoi de ministres exécrés, tandis qu'en prenant plus tôt cette décision, le roi aurait donné à croire que s'il changeait le personnel choisi par son prédécesseur, c'est qu'il était résolu à gouverner autrement que lui.

Aux yeux de la postérité, Louis XVI a pourtant un mé-

* U est permis de trouver que ces ■ extravagances de joie » dépassèrent la mesure et que le gouvernement fit preuve en cette circonstance d*une regrettable faiblesse. ■ Dès le lendemain du départ du couple qn*il détestait, le peuple de Paris s'assembla dans différents quartiers de la capitale , sur la place Sainte-Geneviève, à la Grève, dans la rue Galande, au Palais, et il hurla, pendit, roua les effigies du chancelier et du contrôleur général ; mais c'est surtout sur la place Sainte-Geneviève que Témeute fut la plus forte ; plus de 12,000 personnes y étaient assemblées, elles y rouèrent le premier, et pendirent le dernier... Il y eut en même temps un tumulte affreux au palais : la cour, inquiète et alarmée, députa vers le Roi plusieurs de ses membres pour l'instruire de sa situation. Les gardes françaises ont été sous les armes pendant sept jours et sept nuits, pour empêcher de plus grands désordres. » Le calme fut long à se rétablir, car dans les premiers jours d'octobre, six semaines après le renvoi des ministres, • le quartier Saint -Antoine a célébré un service des morts et un requiem pour le chancelier et Tabbé Terray. Près de 10,000 personnes ont conduit dans un tombereau les effigies de ces ex-ministres. Ils étaient décorés de leurs cordons bleus et de leurs plaques. Un bourreau de paille les tenait l'un et Tautre liés par la même corde. En cet état on les conduisit vers la place pour les y rouer. Les gens sages croient qu'on pourra se repentir par la suite de n'avoir pas mis de bornes à cette licence du peuple. » {Corresp, secrète , I, 74, 75, 87).

rite : il a nommé Turgot d'abord au ministère de la marine, puis bientôt après un contrôle général des finances. Cette nomination ne prouve-t-elle pas qu'il était partisan d'introduire dans TËtat de sages réformes, puisque Turgot était ennemi des abus et aspirait à en diminuer le nombre? Hélas, non, et le souci de la vérité historique veut qu'on rétablisse les faits tels qu'ils se sont passés.

Le comte et la comtesse de Haurepas avaient pour intime ami un ancien condisciple de Turgot, l'abbé de Véry, comme lui économiste et son admirateur. Ils avaient également grande confiance dans le jugement de la duchesse d'Enville, qui était une fervente adepte de l'école des économistes et passionnée pour les idées de Turgot. Véry et la duchesse recommandèrent chaudement celui-ci à Maurepas, et sur la présentation de son ministre d'Ëtat, le roi lui attribua le portefeuille de la marine, administration à laquelle il était du reste totalement étranger. Lorsqu'un mois plus tard il passa au contrôle général, aucun entretien n'avait encore eu lieu au sujet des finances entre le roi et lui, ou du moins ils n'avaient ensemble arrêté aucun programme. Turgot en allant remercier Louis XVI, lui demanda l'autorisation de mettre par écrit ses vues générales et de lui apporter son plan le lendemain. Le roi y consentit, et en effet le lendemain Turgot lui donna lecture du programme que lui paraissait exiger le rétablissement des finances et qu'il avait rédigé « en sortant du cabinet de sa Majesté. » En somme, Turgot a été nommé contrôleur général parce qu'il avait une grande réputation d'honnêteté ^ Le vertueux

1 «( Le Roi a renvoyé M. de Boynes, ministre de la marine ; son successeur a la réputation d*un très honnête homme. » (Marie -Antoinette à Marie-ThérèsCf 30 juillet 1774.) « J'ai déjà dit à ma chère maman que M. Turgot était un très honnête homme ; cela est bien essentiel pour les finances. » (Marie- Antoinette à Marie-Thérèse, 7 septembre 1774). De son côté Mercy écrivait au baron Neny le 30 juillet : « On lui connaît (à .Turgot) un grand fond de probité et d'honnêteté », ut .le 28 septembre : « Le nouveau contrôleur général, qui passe pour un homme vertueux, ferme et éclairé, a déjà employé des moyens d'économie

Louis XVI tenait à remplacer le corrompu Terray par un financier d'une scrupuleuse probité, mais il ne recherchait pas en lui d'autres qualités : il agissait en grand seigneur qui ayant été volé par un intendant, en choisit un autre dont la loyauté lui soit un sûr garant qu'il ne sera plus trompé et que ses revenus rentreront à l'avenir exactement. Aussi lorsque les réformes de Turgot susciteront dans quelques mois des réclamations, Louis XVI sacrifiera d'autant plus volontiers son ministre, qu'il se dira ne pas l'avoir nommé en vue de supprimer des privilèges et d'affranchir l'industrie de ses entraves séculaires.

Le public n'en accueillit pas moins avec une faveur marquée l'entrée de Turgot au ministère. Celui-ci s'était acquis la réputation d'un habile administrateur pendant les treize années qu'il avait occupé l'intendance de Limoges. En outre, Voltaire et les encyclopédistes vantaient ses talents et sa vertu *, et l'on savait qu'il avait formé de grands projets. On espéra donc qu'il saurait corriger les abus et atténuer les charges supportées par les contribuables. Toutefois il y eut des gens perspicaces qui dès le principe n'augurèrent rien de bon du résultat de ses efforts. Ils connaissaient le caractère entier de Turgot, et la hardiesse de ses conceptions, son amour du bien public, son dédain pour la routine et les préjugés, les effrayaient précisément sur la durée de son pouvoir et sur le succès de sa politique. L'ancien

dont cependant les effets ne peuvent pas être aussi prompts qu'il serait à désirer. » [Corresp., 11, 207, 229, 241).

^ Voici en quels termes ravènement de Turgot au pouvoir fut apprécié par Voltaire : « Je suis fâché que M. Turgot n'ait que le département de nos vaisseaux et de nos colonies. Je ne le crois pas plus marin que moi; mais il m'a paru un excellent homme sur terre, plein d'une raison très éclairée, aimant la justice comme les autres aiment leurs intérêts, et aimant la vérité presque autant que la justice. » ~ « Je suis comme tout le monde, j'attends beaucoup de M. Turgot. Jamais homme nest venu au ministère mieux annoncé par la voix publique. 11 est certain qull a fait beaucoup de bien dans son intendance. » (Lettres du 12 août et du 23 septembre 1774. Corresp. gén,^ XI, 358, 384).

intendant de Limoges s'était peint en quelque sorte dans réloge qu'il avait consacré à son maître et ami, M. de Gournay. Il avait cherché à le défendre du reproche d'être •un homme à système, « ce nom devenu une espèce d'arme dans la bouche de toutes les personnes prévenues ou intéressées à maintenir quelques abus, et contre tous ceux qui •proposent de? changements dans quelque ordre que ce soit;» mais en même temps il avait déclaré «qu'un homme qui n'aurait aucun système ou aucun enchaînement dans ses idées ne pourrait être qu'un imbécile ou un fou », et fait un mérite à Gournay d'avoir été opposé à des principes •qui avaient pour résultat « do favoriser toujours la partie riche et oisive de la société au préjudice de la partie pauvre et laborieuse ». Donc il était lui-même homme à système et il tenterait de profondes réformes. Quant à l'esprit dans lequel il essaierait de les accomplir, le passage suivant du même ouvrage permettait de l'apprécier : « M. de Gournay savait combien toutes les améliorations ont besoin d'être préparées, combien les secousses trop subites sont dangereuses ; mais il pensait que la modération devait être dans l'action, non dans la spéculation. Il ne voulait pas qu'on abattit tout le vieil édifice avant d'avoir jeté les fondements du nouveau ; mais il voulait qu'avant de mettre la main à l'œuvre on eût un plan fait dans toute son étendue, afin de n'agir à l'aveugle, ni en détruisant, ni en conservant, ni en reconstruisant ». Donc Turgot aspirait à fonder les bases d'un nouvel édifice, en d'autres termes à transformer les institutions de la vieille société française. Cette entreprise n'était-elle pas au-dessus de ses forces et de celles d'un jeune roi qui venait à peine de monter sur le trône? Les hommes avisés le pensèrent, et l'œuvre qu'allait entreprendre le nouveau contrôleur général leur parut vouée à un échec certain. Ainsi l'un d'eux, le spirituel abbé Galiani, ^écrivait de Naples à M"' d'Epinay le 17 septembre 1774: a Enfin M. Turgot est contrôleur général I II restera trop

peu de temps en place pour exécuter ses systèmes. Il punira quelques coquins ; il pestera, se fâchera, voudra faire le bien, rencontrera des épines, des difficultés, des coquins partout. Son crédit diminuera, on le détestera, on dira qu'il n'est pas bon à la besogne, Tenthousiasme se refroidira, il se retirera, ou on le renverra ; et on reviendra une bonne fois de Terreur d'avoir voulu donner une place telle que la sienne, dans une monarchie telle que la vôtre, à un homme très vertueux et très philosophe *. »

On ne se montra pas en général aussi pessimiste : la confiance était une vertu de l'époque. Comment n'aurait-on pas d'ailleurs pris la meilleure opinion de la capacité et des libérales intentions de Turgot, en songeant aux services qu'il avait rendus à une province qui, avant son administration, était une des plus pauvres du royaume et où, grâce à lui, la misère était en train de disparaître ? Ses écrits fournissaient en outre de sûres indications sur les réformes qui lui paraissaient indispensables, et d'une façon générale, les opinions bien connues des économistes, opinions qui étaient en grande partie celles du nouveau ministre, permettaient d'apprécier dans quelle voie il s'efforcerait sans nul doute d'entraîner le roi. Turgot était en effet un des chefs de ce que nous appellerions de nos jours le parti des réformateurs. Au dix-huitième siècle, ce parti se composait des philosophes qui agitaient avec la témérité que l'on sait les questions religieuses et sociales, et des économistes qui se consacraient avec autant d'ardeur que d'inexpérience à Tétude des relations que les citoyens doivent, pour leur bonheur commun, avoir entre eux et avec l'État. L'avènement de Turgot au ministère fut par suite considéré comme un triomphe pour l'économie politique. Nous devons en conséquence exposer l'influence que les économistes avaient sa acquérir sur l'opinion publique, ainsi que les idées qu'ils avaient partout répandues.

' Correspondance de Vahhé Galiani^ publiée par L. Pérèy, II, 345 --

C'est vers le milieu du dix-huitième siècle que les hommes éclairés avaient commencé à étudier les règles par lesquelles doivent être régis les rapports commerciaux, industriels et financiers des membres d'un môme État. V Esprit des Lois avait été publié en 1748, et en sollicitant Tattention des contemporains sur les multiples problèmes de l'organisation des sociétés, il avait poussé une foule d'écrivains à s'en occuper à leur tour *. « C'est alors que se forma une école d'hommes supérieurs, dont les écrits répandirent une foule de vérités utiles ; et ceux-ci formant à leur tour une multitude de disciples, il s'établit un tribunal éclairé, qui devint le juge des ministres et des rois : c'est celui de l'opinion publique *. » A partir de la publication du célèbre ouvrage de Montesquieu, « on vit Paris inondé d'un déluge d'écrits sur l'agriculture, sur le commerce, sur les manufactures, sur l'administration, sur les impôts, sur la population ^. »

Parmi ces ouvrages, les deux premiers qu'il convient de signaler sont le Mémoire sur les Etats provinciaux et L'Ami des Hommes du marquis de Mirabeau. Tous deux, mais le

i « L'époque de Tébranlement général qui a déterminé les espriU à s'appliquer à l'étude de l'économie politique remonte jusqu'à M. de Montesquieu. Ce furent les éclairs de son génie... qui montrèrent à notre nation encore si frivole que 1 étude de l'intérêt des hommes réunis en société pouvait être préférable aux recherches d'une métaphysique abstraite, et même plus agréable que la lecture do petits romans. » (Extrait d'un article de Dupont de Nemours dans les Éphëmérides du citoyen, 1769, !•' volume).

3 Précis historique de la Révolution française, par Kabaut-Saint- Ëtienne, 20.

> De Lomênie, les Mirabeau^ II, 154,

second surtout, curent un immense succès. Ils parurent en 1750 et 1756. Dans le premier, le marquis de Mirabeau décrit l'administration des provinces qui, comme le Languedoc, la Bretagne, la Provence, avaient conservé des assemblées locales ; il montre qu'elles sont plus prospères, ont de meilleures routes et sont moins accablées d'impôts que celles qui sont soumises à la toute-puissance des intendants * et qu'on appelle pays d'élections. Il insiste beaucoup sur le soulagement que l'existence des états procure aux taillables, car dans les pays d'états, la taillô est réelle, c'est-à-dire établie d*après la valeur des terres estimée , une fois pour toutes , par des coinmissions désignées par l'assemblée, tandis que dans les pays d'élections la taille est personnelle, c'est-à-dire fixée arbitrairement chaque année d après les facultés présumées du taillable, par des agents placés sous la dépendance de l'intendant. Comme les trois quarts de la France étaient sotimis au régime des pays d'élections, le livre du marquis de Mirabeau ne put qu'exciter leurs regrets de ne point posséder d'états particuliers.- Toutefois, ils durent attendre jusqu'à la veille de la Révolution pour que le gouvernement se décidât à leur accorder des assemblées provinciales.

Quant à UAmi des Sommes^ c'est un livre diffus et mal écrit, mais il soutient des thèses qui avaient alors le mérite de la nouveauté. L'auteur y fait un magnifique éloge de l'agriculture, qu'il présente comme l'industrie nourricière de la nation. Il déplore la misérable condition faite aux paysans, l'inégalité et la mauvaise répartition des taxes

I Montesquieu avait aussi signalé (Esptnt des lois, livre 13) que les pays d'États sont mieux administrés que les autres. « Dans de certaines monarchies en Europe, dit-il, on voit des provinces qui, par la nature de leur gouvernement politique, sont dans un meilleur état que les autres. On s'imagine toujours qu'elles ne paient pas assez, parce que, par un effet de la bonté de leur gouvernement, elles pourraient payer davantage. »

qu'ils supportent, la dépopulation des campagnes au profit des villes, le mauvais état des chemins et Timproductivité des grands domaines. Il demande la liberté entière du commerce, critique les financiers, les intendants et les progrès du luxe, indique les dangers des emprunts multipliés, se plaint de la violation du secret des lettres, et engage la noblesse à rester « fière, brave et pauvre. » On voit combien d'aperçus et de controverses soulevait LAmi des Hommes^ et on comprend qu'il ait mis en éveil les esprits, dans <c une grande nation accablée de maux et de vieillesse, avide de rajeunissement et de nouveautés * ».

Deux ans après son apparition, en 1738, le docteur Quesnay dressa son fameux Tableau économique, et sans dire avec le marquis de Mirabeau qu'il ait été « la plus grande découverte qui fait la gloire du dix-huitième siècle », il est certain que par l'admiration qu'il excita et par les doctrines qu'il répandit, il a exercé une très grande influence sur la solution de nombreuses et graves questions concernant le commerce, l'agriculture et le système des impositions. Il importe donc d'en dégager nettement, succinctement les données principales , et pour cela il faut se servir d'un autre ouvrage de Quesnay, qui est comme le développement et le commentaire du Tableau économique qui fut imprimé en 1760 et qui a pour titre : Maximes génà^ales du gouvernement économique d'un Royaume agricole,

La doctrine de Quesnay a pour point de départ ce principe que, dans les sociétés humaines. Tunique industrie réellement essentielle, la seule qui soit productive, c'est l'agriculture. Seule, elle engendre « des richesses sans cesse renaissantes », elle anime le commerce, fournit aux métiers

* Mirabeau^ par M. Rousse. « Aujourd'hui encore, dit cet auteur, dans les lourdes digressions de ce monologue confus, nous retrouvons presque toutes les idées qui nous tourmentent, presque toutes les passions qui nous agitent, presque tous les dangers qui nous menacent. » (24).

divers et aux professions industrielles leurs matières premières , alimente la population , et moyennant les avances qui lui sont faites, ou, comme nous dirions aujourdliui, moyennant les capitaux engagés dans l'exploitation agricole, elle enrichit non seulement ceux, qui possèdent et exploitent les terres , mais encore TÉtat qui profite de la prospérité générale. Ceci posé, et étant admis que Tagriculture est seule apte à créer des valeurs nouvelles, Quesnay divise la nation en trois classes : la classe productive^ qui se compose des cultivateurs ; la classe propriétaire, qui comprend les possesseurs de domaines ruraux, les décimateurs, parce qu'ils ont droit à une partie des récoltes, et le roi, parce qu'il touche les impôts, lesquels sont un prélèvement sur le produit des terres ; enfin, la classe stérile \ formée des autres habitants du royaume : commerçants, industriels, ouvriers, commis, rentiers et toutes personnes vivant de Texercice d'une profession libérale. Les intérêts de ces trois classes sont du reste confondus, car la classe productive a besoin des deux autres pour leur vendre ses denrées; la classe propriétaire doit,

* Les mots de classe stérile appliqués à tous ceux qui n^étaient pas soit employés à la culture, soit propriétaires, parurent en général faux et injustes. Turgot se fait Técho des plaintes qu*il entendait et il propose de remplacer stérile par stipendiée, dans une lettre qu'il écrit le 20 février 1766 à son ami Dupont de Nemours : « Vous êtes les prolecteurs de Tindustrie et du commerce, et vous avez la maladresse d>n paraître les ennemis. Cette pauvre classe stipendiée à laquelle il vous a plu de donner le nom de stérile, parce qu'elle ne produit point de revenus... ; cette classe et les honnêtes gens qui la composent, voyant qu'on leur dispute l'honneur d'être des citoyens utiles, s'indignent de cet abaissement injurieux et se tueront à prouver qu'ils sont très productifs... Voilà ce que c'est que de ne pas s'expliquer et de choisir mal ses termes. » [Dupont de Nemours et VEcole physiocratique^ par Schelle, 75). — Turgot avait raison de critiquer l'expression de classe stérile, mais celle de classe stipendiée ne valait guère mieux. C'est celle dont il s*est servi dans son Essai sur la formation et la distribution des richesses, dont nous aurons à parler tout à l'heure; m&is du moins il a le mérite de reconnaître que ceux qui se livrent à un travail de confection et de transformation sur des matières produites par l'agriculture forment une classe laborieuse, aussi digne d'intérêt que les propriétaires fonciers et leurs ouvriers. ;

6â LES CAUSES FINANCIÈRES

de son côté, faire des avances au sol, salarier les cultivateurs et acheter les objets fabriqués par la classe dite stérile ; enfin celle-ci demande aux autres sa nourriture et ses matières premières et se fait payer par elles ses marchandises. La prospérité de l'agriculture favorise donc la nation tout entière, et il y a une étroite solidarité entre toutes les classes de la population.

. Les autres maximes de Quesnay peuvent se résumer ainsi : la terre étant la source unique des richesses et Tagriculture donnant seule un produit net en sus du coût de production, l'impôt doit porter sur le produit net des biensfonds* ; il doit au contraire épargner les objets de consommation et le revenu provenant des rentes ou des salaires, parce que les taxes sur les denrées et sur les capitaux gagnés ou épargnés renchériraient les frais de la production agricole et nuiraient indirectement aux cultivateurs* Il doit être en outre modéré, être en rapport avec la richesse publique et ne pas croître plus vite que les revenus du pays. L'exportation des denrées doit être permise, car cette mesure, par les bénéfices qu'elle procure, est un puissant encouragement pour l'agriculture ; Î3 commerce doit être entièrement libre, car il ne peut prospérer que sous un régime de libre concurrence ; chacun doit pouvoir cultiver sur ses terres telles productions que son intérêt et la nature du terrain lui suggèrent, et la multiplication du bétail doit être favorisée ; il faut veiller à la bonne réparation des chemins, canaux et rivières, « car plus on épargne sur les frais du commerce, plus on accroît le revenu du territoire. » Enfin, qu'il ne soit jamais porté atteinte à la propriété des biens-fonds, et des richesses mobilières, « car la sûreté de la propriété est le fondement essentiel de l'ordre

* « Que rimpôt soit établi immédiatement sur le produit net des biensfonds, et non sur le salaire des hommes, ni sur les denrées, ou il multiplierait les fraib de perception, préjudicierait au commerce, et détruirait annuellement une parUedes richesses de la nation. » (Tab. écojiomique, Maxime 5.)

économique de la société ; » qu'on ait soin de ménager les habitants les plus pauvres, afin que la consommation des denrées ne se ressente pas de leur misère ; que TÉtat évite les emprunts qui le chargent de dettes, et que la perception des impôts soit organisée de manière à ne pas enrichir les receveurs et fermiers qui en sont chargés.

Quand on songe à Tétat économique dans lequel se trouvait la France à Tépoque où parurent le Tableau économique et les Maximes du gouvernement; quand on se rappelle qu'alors les campagnes étaient laissées à Tabandon par le pouvoir central, qui ne s'occupait d'elles que pour y lever de lourdes contributions ; que les impôts, perçus avec des formes vexatoires et sous les désignations les plus variées, frappaient surtout le peuple et épargnaient à peu près complètement les nobles, les ecclésiastiques et les riches bourgeois ; que Timpôt paraissait excessif, moins à cause de son taux qu'à raison de son inégalité et de son arbitraire, et que cependant il augmentait constamment; que le commerce et l'industrie étaient entravés par les maîtrises et les jurandes, les douanes intérieures, les prohibitions et par des règlements aussi gênants que minutieux ; que l'agriculture n'avait ni le droit de transporter ses produits d'une province dans une autre, ni celui de les exporter à l'extérieur du royaume; que les emprunts étaient continuels, les rentes (nal payées et la crainte d'une banqueroute permanente ; quand on compare à ce tableau lorganisation infiniment supérieure que, d'après Quesnay, il s*agissait d'établir, en vérité, on ne s'étonne plus de Tenthousiasme dont des hommes de cœur, des écrivains de talent s'éprirent pour les théories du docteur. Quesnay a été non seulement un novateur, il a de plus été chef d'école. Ses disciples ont été nombreux et ardents. L'un deux, Dupont de Nemours, a donné à la doctrine du maître le tiom de « physiocratie, » ce qui veut dire « science du gouvernement suivant les lois de la nature. » Les physiocrates

eurent bientôt leurs organes périodiques, et ils se montrèrent pleins de zèle pour répandre la doctrine économique.

Aucun n'en a été détourné par des scrupules que leur auraient inspirés les maximes politiques enseignées par Quesnay. Aujourd'hui ces maximes nous choquent, et Tocqueville, dans VAncien régime et la Révolution^ les a jugées sévèrement. Elles consistaient à dire que Tautorité souveraine doit être unique, supérieure aux individus et aux intérêts particuliers, et qu'elle ne doit pas être gênée par des contre-forces, c'est-à-dire par des institutions qui permettent, comme en Angleterre, de résister aux volontés du chef de l'Ëtat et de ses ministres. C'est la pure doctrine de l'absolutisme royal, doctrine conforme à l'opinion de nos anciens jurisconsultes, et que les Jacobins de la fin du siècle s'approprièrent, avec cette seule modification que, pour eux, le souverain tout-puissant devait être le peuple. Mais à la décharge de Quesnay et de son école, il y a une excuse à invoquer. S'ils se déclaraient aussi nettement autoritaires, c'est parce que, prévoyant les luttes qu'il y aurait à soutenir afin de substituer le nouvel ordre de choses par eux rêvé à celui qui existait et dont ils déploraient l'injustice et l'inégalité, ils ne voyaient en France que la puissance royale qui fût assez forte pour opérer les changements qu'ils indiquaient ^ D'un autre côté, ils ont été les premiers, chose qui n'a pas été assez remarquée, à imposer des devoirs rigoureux au gouvernement. Ils voulaient qu'il instruisit la nation des règles « de l'ordre naturel le plus avantageux aux hommes réunis en société, » et qu'il fit des lois conformes « à la science générale du gouvernement. » Ces derniers préceptes corrigent, dans une certaine mesure, l'adhésion de Quesnay et des économistes

* Ainsi que Ta écrit Dupont de Nemours , les phyiiocrates se sont prononcés pour le pouvoir d'un seul, parce quUls estimaient « qu'il serait plus aisé de persuader un prince qu\me nation. •

au pouvoir absolu. Sans doute ils n ont pas entrevu le système des libertés politiques modernes, ils ont condamné h tort les gouvernements mixtes que Montesquieu avait justement vantés, et ils se sont trompés en croyant que la royauté française mettrait son honneur, et emploierait son autorité sans contrepoids, à réaliser les réformes qu'ils demandaient, quitte à briser pour cela les résistances locales ot celles des particuliers que léserait la suppression des abus. Mais n'est-ce pas la royauté qui a manqué à son devoir et méconnu son propre intérêt, en ne suivant pasleurs conseils, et en n'usant pas de son pouvoir pour réformer l'ancien régime? Remarquez en effet que pour satisfaire les économistes, elle avait à accomplir une grande tâche. L'un d'eux. Le Trosne *, trace en ces termes la description de la société régénérée d'après leurs principes, et il suffit de la parcourir pour constater l'importance des changements qu'ils attendaient de l'initiative royale : « La liberté et la propriété règlent tous les rapports des citoyens entre eux et avec le souverain. L'autorité ne se fait sentir que pour empêcher et réprimer toute entreprise sur les droits d'autrui. L'impôt unique et facile dans sa perception forme le patrimoine public, et rend le souverain co-partagéant régulier d'une portion déterminée du produit net de la culture. Chaque province, sous ses ordres, fait la répartition et la levée ; elle est chargée de sa propre dépense et éclaire sa comptabilité. Les contrats par lesquels s'établit la communication réciproque de tous les services et de tous les biens, sont parfaitement libres. Les productions Jouissent de toute leur valeur naturelle. La concurrence met le prix à tous les travaux. La justice distributive est gouvernée par des lois simples et déduites des lois primitives... L'impressioQ de l'autorité est si insensible, que tout parait marcher de soi-même... Quelle facilité l'autorité ne trouvera-t-elle pas, lorsqu'elle intéressera la nation entière

* Le Trosne, De l'ordre social, 329, 340. •

66 LES CAUSES HNANCIÈRES

à la chose publique; qu'elle appellera les propriétaires à radministration de leur province; qu'elle leur confiera la répartition et la perception de l'impôt; et qu'en même temps elle favorisera Tinstruction, pour amener les sujets à recevoir avec reconnaissance, et même accélérer par leur» vœux le bien qu'elle leur prépare ! »

Donc si les économistes laissaient intacte la toute-puissance entre les mains du roi, ils entendaient du moins que celui-ci associerait les Français à la gestion financière, et opérerait au profit des provinces une certaine décentralisation. En outre, ceux d'entre eux qui se sont montrés le plus favorables à l'unité du pouvoir, comme Lemercier de La Rivière, prévoyant les écarts dans lesquels pouvait tomber le roi, prenaient soin de distinguer entre le despotisme légal et le despotisme arbitraire, et s'ils admettaient le premier, ils condamnaient le second. Dans son ouvrage sur UCh'dre naturel et essentiel des sociétés politiques^ La Rivière soutient que le roi n'avait pas le droit de faire des lois qui ne seraient pas « des conséquences naturelles de Tordre essentiel de la société », c'est-à-dire qui ne respecteraient pas la propriété, la sûreté et la liberté des citoyens. Le mot même de despotisme légal ne plaisait pas à tous les physiocrates. Ainsi l'avocat Linguet ayant soutenu avec l'esprit paradoxal qui distinguait ses élucubrations, que le pouvoir despotique peut seul rendre une nation heureuse, l'abbé Morellet contesta cette thèse, au nom des économistes^ dans une brochure qu'il intitula Théorie du paradoxe^ et il y défendit la cause des libertés publiques. Linguet lui répliqua par la Théorie du libelle^ et il s'y livra à de vives attaques contre « l'ordre des Frères de la doctrine écono, mique ». Dans une Réponse sérieuse à M. Linguet^ l'abbé prit la défense de ces « Frères » ainsi que de leurs doctrines, et il établit qu'ils n'avaient « pour principe que l'amour du bien public. » Enfin, si Turgot, s'adressant à Louis XVI dans son Mémoire sur les municipalités > lui disait : « Votre

Majesté peut se regarder comme un législateur absolu », il avait soin d'ajouter : « tant qu'elle ne s'écartera pas de la justice », et par cette restriction il limitait de la façon la plus grave l'autorité royale, car on pouvait en conclure que si le roi faisait des lois injustes, la nation n'était pas tenue d'y obéir. En définitive, tout en attribuant la plénitude du pouvoir à la royauté, les économistes la faisaient, en quelque sorte, prisonnière de leurs doctrines et lui donnaient mandat de les mettre à exécution. Dans le cas où le gouvernement ne se conformerait pas à leurs enseignements et perdrait de vue l'utilité générale, ils se réservaient le droit de blâmer ses actes et de s'adresser à l'opinion publique. Ils ne manquèrent pas d'user de ce droit, et leurs écrits sont de ceux qui ont le plus contribué à saper les bases de l'ancienne organisation sociale. Ils ont fait une opposition constante aux agissements financiers des ministres de Louis XV, et c'est les accuser faussement que de prétendre qu'ils ont tenu école de despotisme.

£n revanche il est un point de leur doctrine économique qui a constitué une lourde erreur, qui les a entraînés dans une série de déductions fausses et qui leur vaut des reproches mérités. Nous voulons parler de la fameuse théorie du produit net. Appuyée d'arguments ardus et difficiles à suivre, professée d'ailleurs avec autant de conviction que si elle eût été un dogme, elle fut acceptée de confiance par les contemporains, peut-être à raison de son obscurité même, et considérée par eux comme une découverte extraordinaire, comme « une vérité sublime ». Bien peu nombreux furent ceux qui en aperçurent les fâcheuses conséquences, et elle ne tarda pas à répandre dans le public les notions les plus erronées. Plus tard elle égara les législateurs de l'Assemblée Constituante, et contribua aux embarras financiers qui les poussèrent à recourir au déplorable expédient des assignats. L'erreur qu*ils commirent et dans laquelle ils se complurent, jette encore aujourd'hui le discrédit sur la

68 LES CAUSES nNAuNCIÈRES

doctrine des économistes français du dix-huitième siècle.

« Que le souverain et la nation ne perdent jamais de vue que la terre est Tunique source des richesses », avait écrit Quesnay, et il avait conclu de cet axiome que la terre donne seule un produit net, c'est-k-dire un excédent de valeur, déduction faite des frais. Ses disciples s'attachèrent à la démonstration de cette affirmation, dont ils faisaient la base de leur système. Ils ne comprirent pas que le travail humain et les capitaux appliqués tant à l'industrie qu'au commerce sont, eux aussi, productifs de richesses. Comme d'un autre côté, ils estimaient avec leur maître Quesnay que l'impôt doit frapper seulement le revenu, ou en d'autres termes l'excédent de production, ils se déclarèrent partisans d'un impôt unique, pesant exclusivement sur le produit net du sol. Puisque les propriétaires fonciers détenaient, à leur sens, tout le revenu disponible du pays, c'était à eux seuls à fournir les contributions nécessaires a la marche du gouvernement et à la sécurité de l'État ; donc toutes les impositions indirectes devaient disparaître : plus de taxes sur l'industrie et le commerce.

En attaquant les contributions indirectes et en patronnant la seule imposition sur les terres, Quesnay et son école se mettaient en contradiction avec les enseignements de Montesquieu*. Ce grand penseur, après avoir constaté que les impôts peuvent porter sur les personnes, sur les terres et sur les marchandises, compare entre eux ces trois modes d'imposition et déclare que « l'impôt par tête est plus naturel à la servitude; l'impôt sur les marchandises plus naturel à la liberté, parce qu'il se rapporte d'une manière moins directe à la personne. » Quant à la taxe sur la terre, il explique combien il est difficile, à raison des différences de fertilité de chaque champ et du défaut d'impartialité des répartiteurs, de fixer exactement la part d'impôt à mettre

^ Esprit des loiSy liv. XIII, chap. 7 et luiv.

à la charge des propriétaires, d'où il résulte entre ceux-ci des inégalités d'imposition et des injustices d'autant plus intolérables que rimpùt est plus élevé. Puis il fait ressortir en ces termes les mérites des contributions indirectes : « Les droits sur les marchandises sont ceux que les peuples sentent le moins, parce qu'on ne leur fait pas une demande formelle. Ils peuvent être si sagement ménagés, que le peuple ignorera presque qu'il les paie. Pour cela il est d'une grande conséquence que ce soit celui qui vend la marchandise qui paie le droit. Il sait bien qu'il ne paie pas pour lui, et l'acheteur, qui dans le fond paie, le confond avec le prix. » Il faut au surplus que le taux des droits ne soit pas exorbitant, « pour que le prix de la chose et le droit puissent se confondre dans la tête de celui qui paie, » et que la perception soit assurée sans recherches inquisitoriales dans les maisons, car elles font trop sentir à chaque habitant l'obligation où il est d'acquitter des droits. L'opinion de Montesquieu est la sagesse même. Un Etat ne saurait se passer de contributions indirectes, et les contribuables trouver raient le poids des impôts insupportable, ils seraient arrêtés dans le développement de leur activité agricole, commerciale et industrielle, s'il leur fallait payer sous forme de taxes directes, la totalité des impositions qu'exige le fonctionnement des services publics. L'expérience nous a instruits à ce sujet. Avec leurs besoins si étendus et si coûteux^ les sociétés modernes ont besoin d'élargir le plus possible la base de l'impôt, afin qu'il atteigne tous les revenus, tous les proûts et qu'il produise beaucoup au Trésor, sans écra^ ser aucune classe de contribuables et sans énerver aucune branche de l'activité nationale. Kn admettant que la nécessité des impôts indirects fût moins sensible au siècle dernier, elle existait pourtant. C'est ce que ne virent pas les physiocrates. Frappés de l'arbitraire des procédés qui servaient à la perception des droits sur les denrées, de leur imperfection, de l'énorme déperdition qu'ils entraînaient sur

le montant des droits perçus, si bien qu'il n'entrait dans le Trésor royal que 50 0/0 environ des sommes réellement prélevées sur les contribuables ; révoltés de l'inégalité des taxes suivant les provinces, les villes et la qualité des personnes ; de la rigueur des peines qu'il fallait appliquer pour prévenir et réprimer la fraude ; de la démoralisation qu'entretenait la contrebande du sel et des autres marchandises ; enfin effrayés de la gône pour l'agriculture et l'industrie qui résultait de la variété infinie des droits frappant la production, le transport et la consommation des vins, des huiles, d(s fers, des cuirs, des papiers, etc., ils estimèrent que la suppression de toutes les impositions indirectes serait un immense soulagement pour les contribuables, surtout pour les plus pauvres*.

Le désir d'améliorer le sort de ces derniers était pour les physiocrates un motif déterminant : il explique, et dans une certaine mesure, il excuse l'erreur qu'ils ont commise. En tout cas, il les a décidés à se faire les promoteurs d'une réforme, qui a été une des plus considérables qu'on ait réalisées en 1789 : nous voulons parler de l'égalité devant l'impôt. En effet, si dans leur système, le Trésor ne devait être alimenté que par l'impôt unique établi sur le produit net de la terre, cet impôt, d'autre part, devait atteindre tous les propriétaires fonciers, quels qu'ils fussent. Ils demandaient que cet impôt fût le même pour tous les habitants du royaume, qu'il frappât également les revenus des domaines ruraux, qu'il n'admit ni exemption, ni privilège, et

* Une autre considération encore agit sur Tesprit des physiocrates. « L'impôt direct a le double avantage et de n'être jamais avancé que par celui qui peut le payer, et d'être mis sous une forme si simple que la masse totale de l'impôt, ses diminutions, ses augmentations successives, enfin la partie à laquelle chacun est imposé, sont nécessairement connues de chaque citoyen, qui ne peut plus être trompé ni sur les intérêts publics, ni sur les siens propres. » ( Condorcet, Vie de Turgot, 138)» Cela revient à dire que dans la pensée des économistes, la royauté aurait eu moins de facilités pour augmenter Timpôt unique qu elle n'en avait pour surcharger les impôts indirects.

qu'il fût payé, sans aucune distinction entre eux, par les nobles, les ecclésiastiques et les roturiers. Se rendaient-ils un compte exact de la révolution sociale que devait fatalement amener l'application de leur théorie, dans un pays dont l'organisation reposait sur l'inégalité et les privilèges? Il est permis d'en douter. Toutefois ils sentaient très bien et ils ne le dissimulaient pas, que du jour où la nation serait divisée, d'après leurs idées, en deux classes : l'une comprenant tous les propriétaires de terres, l'autre tous les non-propriétaires, la première payant la totalité de Timpùt, la seconde ne payant rien, ce jour-là un immense changement aurait eu lieu, et que la société serait régie par des lois très différentes de celles en vigueur. Ils appelaient en somme de leurs vœux l'avènement d'un état de choses nouveau, qu'ils nommaient l'état économique, et qui a été réalisé en partie par la Révolution lorsqu'elle a aboli les privilèges pécuniaires.

La simplicité d'un impôt unique au lieu de la multitude des taxes existantes, et l'égalité devant cet impôt substituée k un régime qui épargnait les plus riches propriétaires, telles furent les deux propositions émises par l'école physiocratique qui assurèrent à cette école la popularité, et qui séduisirent vite nombre d'esprits. La seconde fit encore plus que la première de rapides progrès. Que l'impôt dût ou non être unique et qu'il dût ou non frapper exclusivement les produits de la terre, on se souvint comme d'une vérité désormais incontestable que tous les citoyens, quelle que fût leur qualité, devaient également participer aux charges publiques, et que les privilèges pécuniaires dont jouissaient les deux premiers ordres devaient disparaître comme abusifs et injustes. C'est un grand honneur pour les économistes que d'avoir sapé les antiques inégalités qui divisaient la société française. Ils ont accompli, au point de vue financier, un travail analogue a celui qu'accomplissaient en même temps les philosophes, au point de vue social et politique.

Mais comment expliquer que Quesnay et les physiocrates, si favorables en théorie à Tagriculture, aient soutenu qu'il fallait mettre TimpOt à la charge exclusive des cultivateurs ? Comment expliquer d'autre part qu'une partie notable des propriétaires fonciers, aient adhéré aune réforme qui, au premier abord, paraissait aussi contraire à leurs intérêts ? Cela tient k ce que les économistes étaient persuadés, et avaient réussi à persuader aux intéressés, que les propriétaires ne supporteraient pas en définitive l'impôt, et qu'ils se le feraient rembourser par les acheteurs des produits agricoles. Ils avaient les premiers découvert et analysé les mystères de l'incidence de l'impôt. Ils avaient reconnu « que les contribuables ne sont dans bien des cas que des intermédiaires, dont la fonction est de payer les impôts pour ceux qui doivent les acquitter en dernière analyse, faisant ainsi de leurs deniers, aux véritables débiteurs de l'État, des avances recouvrables dans un délai plus ou moins long, avec plus ou moins de difficultés * » . L'effet de l'impôt unique sur le revenu net de la terre aurait été, au dire des physiocrates, de donner le droit aux cultivateurs d'exiger de leurs denrées un prix plus élevé, et de mettre les consommateurs à môme de les acheter plus cher, puisque ceux-ci auraient été déchargés du paiement des autres impositions. Somme toute, les conditions de la vie n'auraient pas, à leur sens, été renchéries; au contraire, car les bénéfices des traitants, bénéfices fournis par les contribuables, eussent été épargnés, les privilégiés auraient cessé d'être exemptés, et le renchérissement des produits agricoles eût trouvé une large compensation dans la suppression des taxes indirectes. Il n'est personne aujourd'hui qui ne sente tout ce qu'il y avait d'illusoire et d'incomplètement observé dans cette rassurante perspective. C'est bien à la légère que les physiocrates supposaient d'une solution

• 1 Turgot^ par Léon Say, 46.

facile le problème de proportionner le relèvement des prix des denrées, à Taugmentation de Timpôt sur la terre et à la disparition des droits indirects. Ils avaient en outre oublié la situation des petits propriétaires ruraux qui vivent. des récoltes de leurs champs, et qui dés lors, ayant très peu à vendre, eussent supporté sans compensation Taccroisseinent de l'imposition foncière. Ils se trompaient également en pensant que TÉtat, par Tabandon des taxes indirectes, ferait bénéficier les consommateurs de la totalité des sommes qu'il ne percevrait plus, car Texpérience a prouvé que toute réduction des droits sur les denrées profite principalement aux intermédiaires, qui ne diminuent pas le prix de la marchandise autant que le permettrait le sacrilice consenti par le Trésor. Mais quoiqu'il en soit de ces critiques et d'une foule d'autres que de nos jours il est aisé d'adresser à la théorie de l'impôt unique sur le revenu net des terres, il est certain qu'à la fin du règne de Louis XV et sous Louis XVI on ne pensait pas d'ordinaire à les diriger contre la doctrine des économistes. On était au contraire séduit par ce qu'elle offrait de neuf, de généreux, de simple, et on applaudissait à la justesse de ses critiques contre les défauts de l'organisation fiscale, industrielle et commercialc qui existait alors.

Le marquis de Mirabeau fut un des premiers à faire adhésion aux principes économiques de Quesnay. En 1760, il publia une Théorie de V impôts dont le succès fut tel qu'elle eut dix-huit éditions eh quelques années. Il y expose qu'afin que les productions de l'agriculture et de l'industrie atteignent toute leur valeur, le commerce intérieur doit être complètement libre, et qu'il ne faut pas songer à exonérer la nation de toute contribution, car les impôts sont un tribut auquel s'astreignent les citoyens en vue d'assurer la sécurité et la marche de l'État; mais le souverain n'a pas le droit d'imposer ses sujets sans leur concours et leur coîisentement. Le recouvrement des impositions et leur

74 LES CAUSES nXANCIÈRES

répartition doivent être confiés aux états provinciaux. Il n'importe pas moins que le roi ne se dessaisisse pas, au profit de compagnies de finances ou de traitants, du droit de les percevoir, et à bref délai les fermes générales^ les receveurs généraux ne doivent plus exister. Comme les impôts actuels sont du reste onéreux pour le peuple et peu productifs pour le roi, qui en retire à peine la moitié de ce qu'ils coûtent aux contribuables, ils doivent tous disparaître, et être remplacés par une contribution qui portera sur le produit net des terres. Cette contribution, qu'on pourra fixer au tiers de ce revenu net, soit à 75 millions par an, aura besoin d'être complétée par une taxe personnelle, rapportant 150 millions et « établie proportionnellement aux logements ou loyers d'babitation. » Il faut qu'aucune province, ni ville, ni personne ne puisse faire valoir des privilèges ou des immunités pour s'exempter de cette contribution, « qui doit être générale. » L'idée d'un impôt sur le revenu estimé d'après les facultés que permet de présumer l'importance du loyer d'babitation, remonte donc au marquis de Mirabeau, et trente ans plus tard l'Assemblée Constituante se l'est appropriée.

Dans son livre, le marquis ne craignait pas d'employer un langage fait pour soulever contre lui de violentes colères, mais en même temps pour intéresser vivement Topinion. Il parlait dans les termes les plus amers des exactions des fermiers généraux, de la misère qu'ils entretenaient en France par la rapacité de leurs agents, de la rigueur des poursuites qu'ils exerçaient contre de pauvres gens dont le seul tort était de ne pouvoir payer ; il dénonçait « le régime impur de la fiscalité », et demandait à « purger notre langue de Todieux mot de financier. » S'adressant au roi et lui rappelant « les obligations de sa charge », il osait lui dire qu'il était « le premier employé » de l'État, qu'il avait pour fonctions « de se dévouer à Tintérét public » et qu'il ne pouvait s'en détourner sans lui faire

« an tort et un vol manifestes ». Voilà comment les économistes, tout en admettant ce qu'ils nommaient le despotisme légal, traitaient la royauté et lui traçaient ses devoirs. Les financiers obtinrent que le marquis de Mirabeau fût enfermé à Yincennes. Louis XV se montra moins vindicatif, et à la sollicitation de Quesnay il Ten fit sortir au bout de quelques jours.

Comme toute secte nouvelle, les économistes rencontrèrent des contradicteurs. Mably et Forbonnais furent leurs principaux adversaires. Voltaire lui-môme se déclara contre eux, et démêlant avec son habituelle pénétration la fausseté de leur maxime favorite, il lança contre eux cette étourdissante raillerie : L'homme aux quarante écus. Il y démontre combien il serait injuste de prendre au pauvre « seigneur terrier, » qui a à peine de quoi vivre, le tiers ou la moitié du revenu de son champ, et de ne rien demander à l'opulent parvenu qui jouit de 400,000 livres de rentes, mais qui n'a pas un pouce de terre et dont toute la fortune est en « contrats, en billets sur la place. » Voltaire néanmoins approuvait les économistes de dévoiler au public les vices de l'organisation fiscale. Il faisait donc dire à son homme aux quarante écus : « le maudit impôt que cet impôt unique et inique qui m'a réduit à demander l'aumône I Mais trois ou quatre cents impôts dont les noms mômes me sont impossibles à retenir et à prononcer, sont-ils plus justes et plus honnêtes ? »

Les physiocrates ne s'émurent pas des attaques dirigées contre eux. Soit dans des ouvrages de longue haleine, tels que VOrdre naturel et essentiel des sociétés politiques^ par Lemercier de la Rivière, et La Physiocratie^ ou constitution mlurelle du gouvernement le plus avantageux au genre humain, par Dupont de Nemours, soit dans de nombreuses brochures, soit dans deux recuils périodiques, La Gazette du Commerce et Les Ephémérides du Citoyen^ ils continuèrent de défendre les maximes qui leur étaient chères:

égalité devant Timpût, liberté du commerce des grains, liberté de l'industrie, suppression de la corvée, abolition des privilèges commerciaux, soulagements à apporter aux habitants des campagnes, afin de favoriser Taccroissement de la population, respect de la propriété et de la liberté individuelle, etc. Mais ils ne surent pas se garder d'affirmations tranchantes , et d'une argumentation souvent lourde et obscure quoiqu'elle fit continuellement appel à « l'évidence, » même quand il s'agissait d'allégations très contestables. Le ton de leurs écrits parut trop doctoral, et on leur reprocha d'être ennuyeux ^

Aux yeux de la société légère du dix-huitième siècle, à une époque où la littérature, comme la conversation, devait avant tout être brillante, où les institutions qui auraient pu mûrir les esprits faisaient absolument défaut, où l'expérience des affaires et les graves préoccupations de la politique n'existaient pas, l'ennui était un grave défaut, et en s'en rendant coupables, les physiocrates ont

* - Il s'est élevt' depuis quelque temps dans le sein de cette capitale, une secte d'abord aussi humble que la poussière d'où elle est formée, aussi pauvre que sa doctrine, aussi obscure que son style, mais bientôt impérieuse et arrogante : elle a pris le titre de philosophes économistes.. Je sais ce que Ton dit : ces sectaires sont d'honnêtes gens, le zèle du bien public les possède et les embrase. Suffit-il d'avoir du zèle sans lumières pour se mêler de g(»uverner les États et de diriger ceux qui y président? » Dans une autre lettre, le même auteur, très hostile, il est vrai, aux économistes, dit en parlant de leurs écrits : « Quels* secours, quelles lumières, quel avantage peut- on espérer de cette foule de brochures sur les finances, dont tous les calculs prouvent la plus grande ignorance et des charges et des ressources de TÉtal? 11 n'en est guère cependant qui ne trouvent des lecteurs et des sufi'rages, parce qu'il n'en est point qui ne propose un moyen très facile de soulager les peuples et d'enrichir le roi. A quoi tout cela sert-il, si ce n'est à ennuyer les gens de bon sens et à donner aux autres de Tinquiétude, de la méfiance et du mécontentement?... Il est fort fâcheux d'être excédés comme nous le sommes de toutes les platitudes ennuyeuses qu'on imprime tous les jours sur les ^natièrcs de l'administration. » (Grimm, Correspondance littéraire, janvier 1770 et 1775> De son côté l'anglais Hume, bien qu'ami de Turgolet de l'abbé Morellet, économistes tous deux, écrivait à celui-ci le 15 mai 1769, à propos des disciples do Quesnay : « c^st en vérité la poignée d'hommes la plus chimérique et la plus arrogante qui existe depuis que la Sorbonne n'est plus rien. »

assurément nui à Texpansion de leurs doctrines. Néanmoins dans la classe bourgeoise et aristocratique, tous les partisans des idées nouvelles, tous ceux qui, comme on disait alors, se piquaient de philosophie, continuèrent de s'intéresser aux recherches économiques*.

Les physiocrates déployèrent d'ailleurs beaucoup de fermeté dans la défense de leurs théories, bonnes ou mauvaises. Ainsi ils s'attachèrent à justifier celle de Timpût unique, en expliquant que son montant ne devait pas être réglé à une somme fixe et tous les ans la même, car les récoltes varient et s'il y en a d'abondantes, il y en a d'insuftisantes. La fixité de l'impôt désintéresserait en outre le gouvernement des progrés ou des souffrances de l'agriculture. Ils demandèrent donc que la taxe territoriale fût de tant pour cent du produit net du sol, ce qui rendrait son rendement variable et ferait de l'État l'associé en quelque sorte des cultivateurs : en cette qualité, son intérêt lui commanderait de protéger l'agriculture et de faire jouir les populations des bienfaits d'une sage administration, afin d'augmenter ses recettes. Relativement aux contributions indirectes, ils soutinrent jusqu'au bout qu'il fallait les supprimer, car, disaient-ils, il est inexact que le consommateur puisse se passer d'acheter les denrées soumises aux droits, et ces droits faussent les calculs des agriculteurs, en renchérissant artificiellement les prix des objets taxés. En outre, la perception des impositions indirectes exige des visites, des déclarations, des vérifications : d'où l'entretien d'une armée de commis, contrôleurs, inspecteurs; les ci-

* • On a reproché aux économistes un langage mystique, peu convenable aux oracles simples et clairs de la vérité. On a cru qu'ils ne s'entendaient pas eux-mêmes, puisqu'ils ne savaient pas se faire entendre. Mais nous devons à leur vertueuse opiniâtreté d'avoir amené les Français à réfléchir sur la science du gouvernement. C'est a leur constance à nous occuper longtemps des mêmes objets que nous devons la publication de ces idées, si simples qu'elles sont devenues vulgaires, que la Uberté de Tindustrie en fait seule la prospérité, etc. (Rabaut- Saint-É tienne, Précis historique de la Révolution^ 22},

toyens sont exposés à une foule de formalités vexaioires, et le Trésor souffre de la fraude. Dans son célèbre Essai sur la formation et la distribution des richesses^ Turgot lui-même se montra hostile à tout impôt autre que celui prélevé sur le produit net de la terre ; il ne comprit pas que le revenu des capitaux et les bénéfices des professions commerciales et industrielles sont légitimement imposables. Il prétendit que les manufacturiers, commerçants et rentiers fourniraient indirectement leur part pour les besoins de TËtat, puisqu'ils auraient à rembourser aux propriétaires fonciers, sous forme d'augmentation du prix de toutes les choses nécessaires à la vie et des matières premières utilisées par rindustrie, tout ce que ceux-ci auraient payé à TËtat pour le compte de leurs concitoyens.

Que de difficultés n'avons-nous donc pas à vaincre avant d'arriver à la possession de la vérité I Voilà tout un groupe d'hommes distingués, parmi lesquels est même un homme éminent, Turgot; pendant de longues années ils se livrent à Tétude attentive des phénomènes sociaux, ils montrent la nécessité et répandent le goût des réformes ; mais si tous signalent avec force les vices du système d'impôts existant de leur temps, aucun ne parvient à découvrir la base rationnelle d'un nouvel ensemble d'impositions, à la fois égales pour tous les contribuables et capables de procurer à l'État les ressources immenses dont il a besoin.

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