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CHAPITRE V

I. Premier acte d'hostilité du parlement contre la politique de Turgot.

— Entrée de Malesherbes au ministère. On ne croit pas que lui et Turgot restent longtemps au pouvoir. — Quelles qualités manquaient à ces ministres. — Causes de Thostilité du clergé et du parlement conire eux. — Le parlement condamne une brochure de Voltaire en faveur des projets de Turgot. — II. Importance des déclarations réformatrices contenues dans le préambule des édits soumis au parlement le 7 février m6. — Abus de la corvée. Corvée par tâche tarifée et par tâche coutiguë. Corvée bourgeoise. Provinces exemples.

— Imprudence du langage tenu par le roi dans le préambule de l'édit sur la corvée; impression quil produit sur Tesprit des paysans. — A l'occasion de l'édit sur la corvée, discussion au sujet des privilèges pécuniaires de la noblesse entre Turgot, Miromesnil et Malesherbes.— Importance attachée par Turgot à la liberté du commerce et de l'industrie. — Motifs donnés à l'appui de la suppression des maîtrises et jurandes. — Abus inhérents au système des corporalions. - Considérations fiscales qui avaient motivé les privilèges accordés aux corporations. — Raisons données par Turgot à l'appui de la liberté industrielle. Résultats qu'il s'en promet.

Turgot, nous Tavons dit, s'était montré peu favorable au rétablissement des parlements, car il s'attendait à leur opposition. Elle ne tarda pas, en effet, à se manifester, et dès que des troubles éclatèrent au mois de mai 1775, le parlement de Paris adopta un arrêté suppliant le roi « de vouloir

bien faire prendre les mesures que lui inspireront sa prudence et son amour pour ses sujets, pour faire baisser le prix des grains et du pain à un taux proportionné aux besoins du peuple, et pour ôter ainsi aux gens malintentionnés le prétexte et Toccasion dont ils abusent pour émouvoir les esprits. » Cet arrêté ne pouvait être interprété que comme un blâme de la politique ministérielle relative à la liberté du commerce des céréales. En sollicitant le roi de réduire le prix du pain, il rejetait en outre sur le gouvernement lu responsabilité de la cherté, et donnait à entendre que si celle-ci continuait, c'est parce que les ministres ne voulaient pas y mettre un terme. Le contrôleur général trouva aussi dangereuse qu'illégale l'attitude du parlement, et il résolut de suite de ne pas laisser cette cour y persévérer. Elle fut, en conséquence, mandée le 5 mai à Versailles, et dans un lit de justice, le roi lui donna connaissance de Tarrôt du Conseil qui attribuait à la justice prévôtale la connaissance des crimes et délits commis par les factieux ; puis il lui défendit « de faire aucunes remontrances qui puissent s'opposer à l'exécution de ses volontés. » Le parlement n'était pas préparé à une intervention si prompte et si énergique de la part du pouvoir, et il se soumit, après avoir protesté de sa confiance dans « les vues » du roi et de « son zèle » pour le peuple'.

Cette première tentative des parlementaires pour se mêler des matières administratives fut donc facilement déjouée. Mais Turgot sentit le besoin de fortifier sa situation dans le cabinet, et il détermina Louis XVI à appeler au ministère son ami, le sage Malesherbes. Ce premier président de la Cour des aides, jouissait de la réputation méritée d'un magistrat intègre, courageux et ami des réformes. Comme il avait souvent, au nom de la compagnie dont il était le chef, critiqué la façon dont les impositions étaient établies, qu'il

i Bachaumont, Mémoires secrets, XXX, 218, S29, 230.

leur avait reproché de ménager les riches et d'accabler les malheureux, que, de plus, il était un partisan déclaré de la tolérance religieuse et de Tabolition des lettres de cachet, c'était à qui vanterait ses mérites et sa « sensibilité. » Une circonstance contribua en outre à donner de Timportance à son entrée dans le ministère. On savait, en effet, qu'il avait tout récemment, le 6 mai 1775, inspiré à la Cour des aides des remontrances « pleines de vérités frappantes et dures à entendre à Voreille des rois, mais nécessaires à leur dire, » et développant « les vices de l'administration des finances d'une manière tellement sensible, que la cour n'y a point trouvé de réponse *. » La nomination de Malesherbes en qualité de ministre fut donc considérée comme la preuve de l'approbation donnée par le roi aux critiques de la Cour des aides, et comme un appui précieux pour le contrôleur général. Elle affirmait aux yeux de tous l'autorité que -celui-ci avait su prendre dans les conseils du souverain. Le public applaudit franchement à une nomination qui était un gage de promptes réformes. « La joie que l'élévation de M. de Malesherbes au ministère a causée est universelle ; cependant elle n'est qu'apparente chez les courtisans, les financiers et les gens à affaires, qui n'y voient qu'un sur- <5roit de crédit pour M. Turgot*. »

Mais ces deux réformateurs resteraient-ils assez longtemps au pouvoir, pour réaliser ce qu'on attendait d'eux ? D'abord, quelque fût leur mérite, ils avaient dans le caractère, dans leur manière d'être, dans leur façon de comprendre leurs relations avec les autres hommes, certains défauts qui leur enlevaient bien des chances de succès et qui donnaient prise sur eux à leurs adversaires.

* Bachaumont, Mémoires secrets, VIL i21. L'annaUste ajoute : « Le choix que le roi a fait de M. de Malesherbes, auteur de ces remontrances et président de la cour qui les a adressées à S. M. pour rapprocher de de sa personne et Tadmettre dans son Conseil, fait honneur à la 4roiture de son cœur, et confirme son aversion pour la flatterie. »

' Correspondance secrète, II, 69.

Ainsi, Malesherbes ne se sentait pas fait pour Taction, et il détestait la lutte. Redoutant les responsabilités du pouvoir, il n'avait accepté le ministère que par amitié pour le contrôleur général, et comme Tambition n'était pas pour lui un stimulant, qu'il ressentait vivement l'injustice des attaques, et que ses goûts le portaient à préférer les calmes travaux de la Cour des aides aux agitations de la politique, il ne devait pas tarder à manquer de l'énergie qui convient à un ministre, surtout lorsqu'il prétend déclarer la guerre aux abus.

Quant à Turgot, « il ne savait point composer avec les faiblesses des hommes, et encore moins avec le vice : incapable d'art et de ménagement, il allait droit à son but et n'avait point assez d'égards pour l'amour-propre. M. Turgot agissait comme un chirurgien qui opère sur les cadavres et ne songeait pas qu il opérait sur des êtres sensibles : il ne voyait que les choses et ne s'occupait pas assez des personnes. Cette apparente dureté avait pour principe la pureté de son âme, qui lui peignait les hommes comme animés d'un égal désir du bien, ou comme des fripons qui ne méritaient aucun ménagement. Lorsque son édit sur les corvées fut signé du roi, on l'engagea à diner avec le premier président du parlement et quelques-uns des principaux membres de ce corps, dans l'idée de le mettre à portée de les disposer favorablement par des prévenances qui, de la part d'un homme en place, avaient alors tant de poids. M. Turgot dit quelques paroles d'un air froid et sentencieux. Un de ses amis voulant à plusieurs reprises l'engager à faire des avances et des politesses plus marquées^ lui dit : C'est le moyen de faire passer votre édit. Si le parlement veut le bien, répondit M . Turgot, il enregistrera l'édit; et il continua à garder ses manières froides et réservées*. » Cette rigidité inflexible, cet abord glacial, ce dédain pour les

t Sénac de Meilhan, Du gouvernement, des mceurs eldee conditions avant ta révolution, 196.

concessions qu'exigent les circonstances, ce mépris des opinions contraires, cette insouciance à désarmer les préventions et à éclairer les mauvais vouloirs, étaient pour un homme d'État 4es causes d'insuccès d'autant plus graves, que les réformes exigent pour être menées à bien autant d'adresse que de fermeté. En outre, « l'esprit de M. Turgot était dans une activité continuelle, mais lorsqu'il se mettait au travail, lorsqu'il était question d'écrire et d'agir, il était lent et musard. Lent, parce qu'il voulait donner à tout un degré de perfection tel qu'il le concevait, naturellement diflicile jusqu'à la minutie, et parce qu'il ne pouvait s'aider de personne, n'étant jamais content de ce qu'il n'avait pas fait lui-môme ; il musait aussi beaucoup, perdant le temps à arranger son bureau, à tailler ses plumes, non pas qu'il ne pensât profondément en se laissant aller à ces niaiseries, mais à penser seulement, son travail n'avançait pas '. » En un mot, Turgot était avant tout un penseur ; il avait le sentiment que l'ancienne organisation sociale devait faire place à une nouvelle qui aurait pour base l'égalité, mais les qualités pratiques qui eussent été nécessaires pour réaliser cet immense changement, pour amener les privilégiés à s'y prêter, pour diriger les aspirations du tiers état et ne pas effaroucher la timidité du roi, ces qualités qui font les grands politiques, il ne les possédait pas.

D'un autre côté, à raison des innovations que Turgot et Malesherbes étaient résolus à tenter et de celles encore plus nombreuses que l'imagination des nouvellistes leur prétait, leurs amis eux-mêmes ne pouvaient s'empêcher de craindre qu'ils ne succombassent bientôt devant les résistances acharnées que leurs actes ne manqueraient pas de soulever. Ainsi, le marquis de Mirabeau mandait à son frère le bailli : a Moi qui vois clairement la ligue de tous les fripons de cour, de ville et de province, je pense que

i Morellet, Mémoires^ 1, 15.

Turgot n'ira pas loin, mais qu'il se retirera couvert de gloire» ». De même, l'ambassadeur d'Autriche écrivait le 16 août 1775 : « M. de Malesherbes réussit bien dans sa place; il la remplit avec une simplicité à laquelle on n'est guère accoutumé ici. Il annonce une justice qui déconcerte les gens de la cour, et une humanité qui enchante les gens du commun. L'unité de ses vues avec celles de M. Turgot va produire une grande réforme dans les abus, si tant est que l'on laisse faire à ces deux ministres, ce qui est bien douteux. Je prévois qu'il ne sera pas facile de retenir longtemps M. de Malesherbes dans sa place ; M. Turgot tiendra plus longtemps dans la sienne, si la cherté du blé diminue et si on ne croise pas ses opérations. Ces deux hommes sont réellement des personnages rares par leur vertu et leur désintéressement '. »

Le public pensait aussi que de basses intrigues et la coalition des intérêts lésés par les actes de Turgot et de Malesherbes ne parviendiraient que trop tôt à renverser ces ministres. Dès le mois d'octobre 1775, Horace Walpole écrivait à un de ses correspondants d'Angleterre : « Messieurs Turgot et de Malesherbes certainement branlent au manche ' ». En transmettant cette nouvelle, il n'était que l'écho des salons de Paris, et ce qui faisait paraître très incertaine la situation du contrôleur général et de son collègue, c'est que le clergé et le parlement ne cachaient pas leur hostilité à l'égard de l'un et de l'autre. En effet, le <:lergé, obéissant à des passions qui avaient le tort d'être contraires à la plus précieuse des libertés, celle de la conscience, et de choquer les idées de tolérance alors universellement répandues, en voulait au contrôleur général de ce qu'il avait conseillé au roi, inutilement d'ailleurs, de ne pas prononcer dans la cérémonie du sacre

* De Loménic, Les Mirabeau, IK404.

* Mercy, Correspondance, II, 358.

' Cotres i ondance complète de la marquise du De/fand, II, 507.

Ifi2 LES CAUSES FINANCIÈHE8

la formule par laquelle il s'engageait à exterminer les hérétiques ^ Aussi rassemblée générale du clergé s'étant tenue à Paris au mois de septembre 1775, elle adopta un mémoire qu'une députation d'évéques alla présenter au roi, et dans lequel elle s'élevait contre le libre exercice du culte protestant et contre la validité du mariage entre protestants, réformes que, d'après le bruit public, Turgot et Malesherbes étaient sur le point de soumettre k la sanction royale ^. Quant au parlement, il avait été froissé de ce que l'édit qui le rétablissait lui avait imposé une discipline destinée à Tempécher de se mêler, autant que par le passé, des affaires politiques et à prévenir les cessations de service ainsi que les démissions collectives, moyens dont il

1 Le libéralisme reliffieux de Turgot ét<iit fort connu. A lYige de 2G et de 27 ans, il avait écrit des lettres et composé une brochure sur le <lroit naturel qui appartient à tout homme de pratiquer la religion qu'il croit vraie. Au mois de juin nij, il adressa à Louis XVI un éloquent mémoire sur la tolérance. Il y rappelle que les sectateurs des nombreuses religions répandues sur la surface de la terre « croient également que la religion qu'ils professent est la seule qui soit l'ouvrage do la divinité, et qui lui soit agréable; » que chaque religion se dit seule en possession de la vérité, et qu'elle croit ses préceptes seuls capables de conduire au salut éternel ; il en conclut que « s'il y a une religion vraie, si une éternité de supplices doit être le partage de celui qui aura rejeté la véritable religion, aucune puissance sur la terre n'a le droit d'ordonner à un homme de suivre une autre religion que celle qu'il croit vraie en son âme et conscience. » Il ajoute : « les souverains n'ont pas le droit d'ordonner à leurs sujets de suivre la religion qu'eux souverains ont adoptée. Dieu, en jugeant les hommes, leur demandera s'ils ont cru la vraie religion. 11 ne leur demandera pas s'ils ont cru et pratiqué la religion de leur souverain; et comment le leur demanderaitil, si tous les souverains ne sont pas de la vraie religion?... La mission <les rois est de faire le bonheur de leurs peuples sur la terre... Les princes, dans quelque religion que ce soit, ne sont pas faits pour approfondir la théologie. » 11 faut bien reconnaître que, si vraies quelles fussent, ces doctrines tendaient à saper le système alors'en vigueur d'une religion d'état.

' « La fermentation occasionnée dans le public ausujet des protestants depuis quelque temps, a fait naître une brochure nouvelle intitulée : dialogue entre un évéque et un curé sur les mariages des protestants. Quoique cet ouvrage soit extrêmement sage et modéré, nos seigneurs de l'assemblée ne veulent pas qu'on le répande sous leurs yeux, et il se vend sous le manteau, comme si c'était un mauvais livre, ce qui le rend doublement intéressant. » (Bachaumont, VIII, 207).

avait maintes fois usé jadis pour presser sur le gouvernement et pour manifester son mécontentement. Il avait contracté d'ailleurs, pendant les quatre années qui s'étaient écoulées depuis sa suppression, l'habitude d'une opposition frivole et de parti pris, qui lui avait valu l'applaudissement facile des salons, et qui le portait à blâmer tout ce que faisaient le roi et les ministres. Comme, d'un autre cùlé, ses membres étaient affranchis d'impôt et jouissaient de nombreux privilèges en vertu de la législation en vigueur, le souci de leurs intérêts personnels les empêchait de reconnaître les défauts de cette législation et ils considéraient comme des hommes dangereux, comme des novateurs téméraires, des ministres qui osaient viser à la suppression des privilèges. Enfin, Turgot n'ayant consenti que de mauvaise grâce h la réintégration du parlement, les magistrats de cette cour étaient désireux de se venger de son attitude envers eux, en combattant ses projets et ses amis.

Ou a vu plus haut qu'à l'occasion des émeutes motivées par le renchérissement du pain, ils avaient déjà cherché à lui causer de l'embarras. Un nouveau prétexte s'offrit bientôt à eux de montrer leur malveillance pour le contrôleur {[j'énèral, et ils le saisirent avec empressement. Ce fut la publication d'une brochure de Voltaire intitulée Diatribe à l'auteur des Ephémérides^ qui la leur fournit. Dans cette brochure. Voltaire qui avait antérieurement combattu à diverses reprises les doctrines des physiocrates et qui les avait raillés si spirituellement dans L Homme aux quarante *^cus, se ralliait au contraire à plusieurs de leurs idées, il se prononçait en faveur de la liberté du commerce des grains et se déclarait grand admirateur de Turgot*. L'adhé-

1 Au sujet de l'interdiction de vendre et d'acheter du blé en dehors (les marchés, l'auteur de la Diatribe s'exprimait ainsi. « Quoi! J'aurai rassembla des colons pour cultiver avec moi la terre, et je ne pourrai acheter librement du blé pour les nourrir eux et ma famille? Et je ne pourrai en vendre à mon voisin quand j'en aurai du superflu? Non. —

sion ainsi donnée par le patriarche de Ferney aux actes du ministre des finances fut très remarquée, et la Diatribe fut lue avidement. « Les économistes doivent se féliciter, constataient à la date du 6 juillet 1775 les Mémoires secrets^ d'avoir acquis un apôtre qui contribuera mieux qu'eux tous à la propagation de la science, par cet art enchanteur d'attacher sur toutes les matières et de se faire lire des gens les plus frivoles. La brochure en question est savante, historique, agréable, et toujours aiguisée d'une pointe de sarcasme qui réveille, pique et soutient la curiosité*. » Mais Voltaire ne s'était pas contenté dans cet écrit de louer la politique de Turgot ; il avait, suivant sa coutume, pris à partie l'église, et renouvelé ses anciennes attaques contre les évoques et les curés. Or l'assemblée générale du clergé se réunit peu de temps après l'apparition de la Diatribe; elle la dénonça au ministère, et comme il importait de ne pas la mécontenter au moment où elle était appelée à voter un don gratuit de 16 millions, le lieutenant de police reçut Tordre d*empècher la vente du pamphlet de Voltaire. Cette première satisfaction donnée aux adversaires du parti des

£t! dites-moi, je vous prie; j*ai des pommes de terre et des châtaignes avec lesquelles on fait du pain excellent pour ceux qui ont un bon eslomac; ne puis-]e pas en vendre à mon voisin? — Oui. — Pourquoi, s'il vous platt, cette énorme différence entre mes châtaignes et mon blé? — Je n'en sais rien. C'est peut-être parce que les charançons mangent le blé et ne mangent pas les chàtai^mes. — Voilà une très mauvaise raison. — Eh bien, si vous en voulez une meilleure, c'est parce que le blé est d'une nécessité première, et que les châtaignes ne sont que d'une seconde nécessiU'. — Cette raison est encore plus mauvaise. Plus une denrée est nécessaire, plus le commerce en doit être facile. Si on vendait le feu et l'eau, il devrait être permis de les importer et de les exporter d'un bout de la France à Tautre. » — Quant àTédit qui accordait la liberté du commerce des «crains, Voltaire l'appréciait de la façon suivante : « Il y a soixante ans que je lis de'* éilits; ils nous dépouillaient presque tous delà liberté naturelle en style inintelligible; et en voici un qui nous rend notre liberté, et j'en entends tous les mots sans peine I Voilà la première fois chez nous qu'un roi a raisonné avec son peuple; rhumauité tenait la plume et le roi a signé. Cela donne envie de vivre. Je ne m'en souciais guère auparavant. Mais surtout que le roi et son ministre vivent! »

^ fiachaumont , Mémoires^ Vlll, 108.

réformes ne fit que les rendre plus exigeants. Us feignirent de confondre les idées de Voltaire avec celles de Turgot et invitèrent le parlement à en faire justice, bien sûrs que la condamnation prononcée contre la brochure réjaillirait sur le ministre à l'éloge duquel elle étail consacrée. Le parlement se prêta à cette manœuvre : un fougueux magistrat, le conseiller d'Eprémesnil, dénonça la Diatribe^ comme contenant des maximes de nature k ébranler les fondements de TÉtat, et dans son réquisitoire, Tavocat général Séguier fit appel à l'union de la magistrature et du clergé, afin, « par un heureux accord, d'écarter les atteintes que des mains impies voudraient porter au trône et à Tau tel. » Conformément à ses conclusions, un arrêt du 19 août 1775, ordonna la suppression de l'écrit incriminé. Personne ne se trompa sur la portée véritable de Tarrêt; il fut considéré comme ayant pour objet moins de punir les témérités de l'auteur que d'atteindre indirectement le contrôleur général, et comme constituant une première attaque qui en annonçait bien d'autres. « C'était plus que cela; c'était l'aveu d'une alliance entre Tépiscopat et la magistrature j usqu'alors ennemis. Contractée en apparence pour garantir le trône et l'autel, cette alliance était dirigée en réalité contre l'esprit novateur qui partait du ministère, et qui menaçait dans leur influence et dans leurs privilèges le clergé et le parlement lui-même*. »

La résistance qui se préparait ainsi contre la politique libérale de son gouvernement, aurait pu effrayer Louis XVI en lui révélant les difficultés de la tâche d'un roi réformateur, s'il avait véritablement eu l'intention de poursuivre jusqu'au bout cette politique.

^ Rocquain, L'esprit révolutionnaire avant la révolution^ 340.

Les privilégiés avaient du reste lieu d'être inquiets, et ils le virent bien lorsque le 9 février 1776 le parlement reçut communication des six fameux édits rédigés par Turgot et portant suppression des corvées, des jurandes et maîtrises, des offices sur les quais, ports, halles et marchés de Paris, de la caisse de Poissy, etc. Les dispositions de ces édits étaient graves par elles-mêmes, mais les exposés de motifs qui les accompagnaient contenaient des déclarations propres à troubler encore davantage tous ceux que satisfaisait Tordre social. La conclusion très nette qui ressortait des préambules que, sur la proposition de son contrôleur général, Louis XVI s'était appropriés en les revêtant de sa signature et en les adressant à ses sujets, c'est que les relations des difTérentes classes entre elles devaient être régies par de nouveaux principes, que la liberté devait remplacer la réglementation, que l'égalité des charges fiscales devait succéder aux exemptions pécuniaires, bref que les institutions avaient besoin d'être remaniées. Aussi s'explique-l-on que, suivant le témoignage d'un auteur du temps, les préambules des édits aient paru à la masse du peuple « pleins de confiance, de bonté, de popularité et d'une sorte d'enthousiasme ». Mais en France il n'y avait pas que le peuple, il y avait des privilégiés, et pour la grande généralité de ceux-ci, leurs dispositions à l'égard des réformes projetées ne pouvaient pas être les mêmes. Outre qu'il en coûte toujours de subir le sort commun, une foule de nobles, d'ecclésiastiques, de magistrats, de détenteurs de charges conférant la noblesse ou des exemptions, devinaient d'instinct cette vérité mise depuis en lumière par Tocqueville dans les termes suivants : « Le moment le plus

dangereux pour un mauvais gouvernement est d'ordinaire celui où il commence h se réformer. Il n'y a qu'un grand génie qui puisse sauver un prince qui entreprend de soulager ses sujets après une oppression longue. Le mal qu'on soufTrait patiemment comme inévitable, semble insupportable dès qu'on conçoit l'idée de s'y soustraire. Tout ce qu'on ûte alors des abus semble mieux découvrir ce qui en reste, et rend le sentiment plus cuisant * ». Parmi ceux mômes qui admettaient la nécessité d'apporter des modilications au vieil édifîce dans lequel s'abritait la société française, beaucoup sans nul doute pensaient également qu'en essayant de le réparer, on pouvait être entraîné à aller plus loin qu'on ne l'aurait voulu.

Aujourd'hui encore, quand on lit les préambules des édits abolissant la corvée et les jurandes, on s'explique l'émotion qu'ils ont soulevée à leur apparition, alors qu'une inégalité complète de charges et de droits présidait aux rapports entre citoyens du même pays.

Après avoir rappelé que le réseau des grandes routes avait été notablement développé sous le règne de Louis XV et que le commerce ainsi que l'agriculture en retiraient de grands profits, le préambule qui précède l'édit supprimant la corvée continue ainsi : « Nous avons vu avec peine, qu'à l'exception d'un très petit nombre de provinces, les ouvrages de ce genre ont été, pour la plus grande partie, exécutés au moyen de corvées exigées de nos sujets et même de la portion la plus pauvre, sans qu'il leur ait été payé aucun salaire pour le temps qu'ils y ont employé... Prendre le temps du laboureur, même en le payant, serait l'équivalent d'un impôt. Prendre son temps sans le payer est un double impôt ; et cet impôt est hors de toute proportion, lorsqu'il tombe sur le simple journalier, qui n'a pour subsister que le travail de ses bras ». Donc, dès le

* Tocqueville, L'ancien régime^ 259.

début, le roi constate que les paysans construisent et entretiennent les routes dont d'autres se servent, qu'on ne leur paye pas leur travail et qu'il faut mettre un terme à cette injustice.

Le système de la corvée donne-t-il du moins de bons résultats ? Pour apprécier ce que la dissertation jointe à Tédit déclare à ce sujet, il faut se rappeler comment on pratiquait cette prestation en nature, si différente de celle qui existe de nos jours. La corvée royale se présentait sous deux formes : celle de tâche tarifée, consistant à faire exécuter par les corvoyeurs, au moment qu'ils choisissaient, des réparations sur une longueur de chemin déterminée ; celle de la tâche contiguë, consistant à charger tous les habitants d'une paroisse d'un certain lot d'entretien, aux époques que l'administration leur indiquait. Dans le premier cas, les travaux étaient mal faits, parce qu'ils avaient lieu sans ensemble et en dehors de toute surveillance ; dans le second cas, ils étaient mieux exécutés, la paroisse en étant responsable, mais ils entraînaient pour les corvoyeurs des déplacements qui duraient en moyenne douze jours, qui abîmaient leurs attelages et qui les gênaient dans l'exploitation de leurs champs. La population rurale n'avait même pas, en compensation de ces sacrifices, l'avantage de pouvoir se servir de chemins en bon état. En effet la corvée n'avait pour but que d'assurer la construction économique etTentretien des routes royales ; mais les chemins d'une utilité moins générale restaient à l'abandon. Les chemins vicinaux et les rues des villages présentaient des conditions de viabilité déplorables, et le plus souvent ils étaient à peu près impraticables. Aussi dans certaines "généralités, les intendants autorisaient et parfois contraignaient les paysans et cultivateurs à ajouter trois ou quatre journées à celles qu'ils devaient au roi, et à les consacrer à la réparation des chemins et rues des villages : ces journées supplémentaires s*appelaient la corvée bourgeoise.

Les vices de ce régime, qui constituait pour les habitants des campagnes un impôt des plus onéreux, étaient si généralement sentis que plusieurs intendants, M. de Fontette dans la généralité de Caen, et Turgot dans celle de Limoges, avaient cherché à substituer à la corvée une contribution en argent, ils avaient autorisé les paroisses à mettre en adjudication les travaux de chemins qui leur incombaient, et à les payer au moyen d'une taxe spéciale. Dans la généralité de Caen, cette taxe consista en sous additionnels, ajoutés au principal de la taille. Dans le Limousin, Turgot parvint à étendre à tous les propriétaires, privilégiés ou non, la taxe représentative de la corvée, et il accordait des diminutions de taille aux paroisses qui se signalaient par leur empressement à recourir à cette taxe. En outre, afln d'avoir moins à demander aux villages et d'accroître les ressources dont il avait besoin pour ouvrir des voies de communication dans une province qui était au nombre des plus arriérées, il avait imposé les villes, ce qui était une équitable innovation, car jusqu'alors elles avaient été exemptes de la corvée, et cependant elles ne profitaient pas moins que les campagnes du bon entretien des routes.

Mais en dépit de ces améliorations partielles, partout où elle était en usage', la corvée était odieuse à ceux qui y étaient astreints, et elle était pour eux une cause de misère eu même temps qu'elle constituait, aux yeux des ingénieurs, un mode de travail très défectueux. Le préambule de l'édit en fournit les raisons suivantes : « les corvoyeurs obligés de faire souvent trois lieues ou davantage pour se rendre sur l'atelier, autant pour retourner chez eux, perdent, sans fruit pour l'ouvrage, une grande partie du temps exigé d'eux. Les appels multipliés, l'embarras de tracer l'ouvrage, de le distribuer, de le faire exécuter à une multitude d'hommes

* Certaines généralités, telles que celles de Paris, de Lille, de Montpellier, d*Aix, ne connaissaient pas le régime de la corvée. Les routes y étaient entretenues au moyen de sous additionnels à la taille.

rassemblés au hasard, la plupart sans intolligence comme sans volonté, consomme encore une partie du temps qui reste. Ainsi l'ouvrage qui se fait coûte au peuple et à l'Etat, en journées d'hommes et de voitures, deux fois et souvent trois fois plus qu'il ne coûterait s'il s'exécutait à prix d'argent. Ce peu d'ouvrage, exécuté si chèrement est toujours mal fait ».

La condamnation de la corvée étant ainsi prononcée, comment la remplacer? Car de toutes façons il faut pourvoira l'entretien des routes. Le préambule expose qu'à l'avenir, elles devront être construites à prix d'argent *, et il insiste à l'appui de cette réforme sur « l'injustice inséparable de

* On a bien souvent reproché à Tiir^jot d'avoir d'une îac.on absolue reipplacé la corvée par une contribution, et de n'avoir pas permis aux contribuables d'acquitter en journées de travail la part d'impôt mise à leur charge pour la confection et l'entretien des routes. On fait remarquer que le législateur moderne a su mieux ménager l'inlérèt des habitants des campagnes, et qu'il les a avec raison autorisés ;i appliquer soit une taxe en argent, soit des prestations eu nature, à la réparation des chemins vicinaux. A notre sens, ce reproche n'est pas fondé. Quel but en eflFct voulait-on atteindre en 1776? On se proposait d'affranchir les riverains des grandes roules d'une servitude qui pesait sur eux seuls et qui, à raison de la proximité de leurs héritages, les forçait à entretenir les voies de communication d'intérêt général. Pour les décharger de cette servitude, on appelait tous les propriétaires du royaume â participer aux dépenses de réparation de ces voies, et on les assujettissait, en quelque lieu que fussent situés leurs biens, au paiement d'une contribution dont le produit devait être affecté aux frais de la grande voirie. Comme il ne pouvait être question de permettre aux propriétaires éloignés des routes royales de fournir du travail, il parut juste de ne pas donner davantage cette permission il ceux qui seraient plus rapprochés des routes, afin de ne pas créer au profit de ceux-ci une sorte de privilège. Sans doute certains d'entre eux auraient pu avoir avantage à mettre pendant quelques jours leurs personnes et leurs attelages à la disposition de l'administration des ponts et chaussées ; mais précisément pour ce motif on se refusa â leur conférer une faculté qu'en fait les autres propriétaires n'auraient pas pu exercer. — Au contraire quand il s'agit des chemins vicinaux, tous les propriétaires d'une même commune se trouvent dans une position égale, quant au choix à faire entre le paiement d'une taxe ou l'exécution de prestations en nature. Quiconque préfère garder son arj^ent et travailler aux chemins a la possibilité de le faire. En ce qui concerne la vicinalité, il était donc naturel d'accorder aux habitants le droit d'opter entre deux procédés de libération. La différence des situa-* lions explique dès lors la différence des législations.

Tusagedes corvées. » Avec une imprudence de langage que l'honnêteté du but poursuivi ne justifie pas, il s'exprime ainsi : « Tout le poids de cette charge retombe et ne peut retomber que sur la partie la plus pauvre de nos sujets, sur ceux qui n'ont de propriété que leurs bras et leur industrie, sur les cultivateurs et sur les fermiers. Les propriétaires, presque tous privilégiés, en sont exempts ou n'y contribuent que très peu. Cependant c'est aux propriétaires que les chemins publics sont utiles, par la valeur que des communications multipliées donnent aux productions de leurs terres..., C'est donc la classe des propriétaires de terres qui recueille le fruit de la confection des chemins ; c'est elle qui devrait seule en faire l'avance. Comment pourrait-il être juste d'y faire contribuer ceux qui n'ont rien à eux? De les forcer à donner leur temps et leur travail sans salaire, de leur enlever la seule ressource qu'ils aient contre la misère et la faim, pour les faire travailler au profit de citoyens plus riches qu'eux?... On s'est effrayé de la dépense qu'entrainerait la confection des chemins à prix d'argent. On n'a pas cru que le trésor de 1 État, épuisé par les guerres et par les profusions de plusieurs règnes et chargé d'une masse énorme de dettes, pût fournir à cette dépense. On a craint de l'imposer sur les peuples, toujours trop chargés, et on a préféré de leur demander un travail gratuit, imaginant qu'il valait mieux exiger des habitants de la campagne, pendant quelques jours, des bras qu'ils avaient, que de l'argent qu'ils n'avaient pas. Ceux qui faisaient ce raisonnement oubliaient qu'il ne faut demander à ceux qui n'ont que des bras, ni l'argent qu'ils n'ont pas, ni les bras qui sont leur unique moyen pour nourrir eux et leur famille... La facilité avec laquelle les chemins ont, été faits à prix d'argent dans quelques pays d'états, et le soulagement qu'ont éprouvé les peuples dans quelques-unes des généralités des pays d'élections, lorsque leurs administrateurs particuliers y ont substitué aux corvées une contribution en argent, ont assez fait

voir combien celle conlribulion élail préférable aux inconvénienls qui suivent Tusage des corvées. »

Voilà donc les corvéables avertis par le roi lui-môme de la monstrueuse injustice commise à leur égard. Ils supportent seuls la charge de la corvée, et comme ils n'ont pour vivre que le produit de leur travail, Téquité voudrait au contraire qu'on ne leur demandât en aucune façon de concourir à Tentretipu et à la construction des routes! Les propriétaires sont les seuls qui profitent des voies de communication, et dans presque toutes les provinces ils ne participent pas à la dépense qu'elles entraînent ! Mais cela va cesser, et dorénavant les chemins publics seront entretenus aux frais de ceux dont ils augmentent les revenus. Quelle faute de parler ainsi au peuple, et de lui faire sentir en termes aussi peu mesurés Toxploitation dont il a été victime! Que de colères, que de rancunes on s'exposait à soulever en lui * ! Et était-il sage de désigner, en quelque sorte, à la vengeance des paysans les propriétaires vivant au milieu d'(îux, et contribuant à leur bien-ôtre par les salaires qu'ils répandaient dans les campagnes ? Turgot à la vérité était résolu à faire disparaître promptement le régime qu'il trouvait condamnable, et à ne s'arrêter devant aucun obstacle pour amener la suppression de la corvée. Mais pouvait-il être sûr de l'énergie et de la persévérance de Louis XVI? C'est à croire qu'en stigmatisant, comme il le faisait dans l'exposé dos motifs de l'édit, une des impositions les plus mauvaises de son temps, il se soit secrètement

* « Comme le peuple n'avait pas p«^ru un seul instant, depuis 140 ans, sur la scène des affaires publiques, on avait absolument cessé de croire qu'il pût jamais s'y montrer; de sorte que lorsqu'on commença à s'intéresser à son sort, on se mit à parler devant lui de luimême comme s'il n'avais pas été là.. Les gens qui avaient le plus à redouter sa colère s'entretenaient à haute voix en sa présence des injustices cruelles dont il avait toujours é*é victime ; ils employaient leur rhétorique à peindre ses misères et son travail mal récompensé : ils le remplissaient de fureur en s'efforç-int ainsi de le soulager. » (Tocquevillc, L'Ancien régime et la révolution^ 265.

proposé de rendre impossible tout pas en arrière de la part d un roi qu'il savait faible. Si tel a été son but, il a mal raisonné, car il ne Ta pas atteint, et il a répandu dans la masse de la population des principes dangereux en matière d'impositions. L'esprit des paysans est lent, et il met du temps à comprendre ; mais une fois qu'une idée simple, surtout quand elle flatte leurs passions, a pénétré dans leur intelligence, elle leur apparaît avec les caractères d'une vérité incontestable, elle les domine et les mène jusqu'au bout de ses conséquences. Aussi le gouvernement eut beau rétablir la corvée presqu'aussitôt après l'avoir abolie : les corvéables n'oublièrent pas les déclarations du préambule ; et peu à peu ils se persuadèrent que n'ayant que leurs bras, ils avaient le droit de ne pas contribuer aux charges publiques ; que les impôts ne devaient frapper que les propriétaires; et que si l'État se trouvait ruiné par suite des désordres et des prodigalités de plusieurs règnes, ils avaient, quant à eux, pâti pendant des siècles et qu'ils n'étaient plus tenus de supporter des impositions. Quand, aux approches de 1789, la royauté aux abois consultera le pays, elle s'apercevra que dans toutes les campagnes c'est ainsi qu'on raisonne, et les députés aux Ëtats généraux seront en grande majorité élus sous l'empire de ces idées.

Le projet d'édit relatif à la suppression de la corvée avait pourtant été l'objet d'une longue étude préparatoire, au cours de laquelle on aurait dû atténuer le ton du préambule. Comme le projet remplaçait la corvée par un impôt qu'auraient à payer tous les propriétaires fonciers, qu'ils fussent nobles ou roturiers, Turgot s'attendait à ce qu'il soulevât l'opposition des deux premiers ordres, désireux de ne pas laisser porter atteinte à leurs privilèges pécuniaires, et celle non moins vive du parlement*. Ce corps qui ne perdait

* Des réclamations s'étaient produites dès qu'on avait su que le contrôleur général se proposait d'abolir la corvée, et à la date du 5 octobre 1773, elles sont relatées en ces termes dans les Mémoires secrets : « Un

aucune occasion.de manifi^ster son hostilité à Tégard du contrôleur général, venait précisément par un arrêt du 30 janvier 1776 de condamner au feu, sur la dénonciation de d'Epremesnil, une brochure que Condorcet avait rédigée sous le titre de : Bénissons le Ministre^ et qu'il avait consacrée à l'éloge de l'abolition des corvées. En outre, il n'y avait pas dans le conseil unanimité au sujet des mérites de la mesure que Turgot proposait à l'approbation du roi. Le garde des sceaux, Hue de Miroinénil, était d'avis qu'il fallait réformer la corvée, mais non l'abolir. Dans ces circonstances, le contrôleur général avait pensé qu'il devait mettre Louis XVI à môme de se prononcer en connaissance de cause, et il avait engagé par écrit avec Miroménil une intéressante discussion, l'un attaquant le projet, l'autre le défendant. La correspondance entre ces deux ministres avait été placée sous les yeux de Louis XVI, et ce prince put de la sorte reconnaitre que la théorie qui avait inspiré le rédacteur de l'édit, allait bien au delà de la suppression de la corvée. Ainsi Miroménil ayant écrit : « Je ne puis me refuser à dire qu'en France le privilège de la noblesse doit être respecté et qu'il est, je crois, de l'intérêt du roi de le maintenir », Turgot lui répliqua : « M. le garde des sceaux semble ici adopter le principe que, par la constitution de l'État, la noblesse doit être exemptée de toute imposition. Il semble même croire que c'est un préjugé universel dangereux à choquer. Si ce préjugé est universel, il faut que je

projet de M. Turjiçot concernant la suppression des corvées commence il s'éventer, ci ne contribuera pas peu à ffrossir l'orage qui se forme sur sa t»*'te. Il veut y suppléer par un impôt établi sur toutes les terres quelconques, sans aucune exception, comme parUcipant plus essentiellement au bénéfice des grands chemins. Par conséquent beaucoup de gens et du plus hautparage, que ce projet inquiète cherchent à le contredire. L'église surtout devant y être comprise pour sa quote-part s'en scandalise fort, fait le diable et crie à Timpiété. La magistrature fort chatouilleuse sur ses intérêts et ses privilèges, n'est pas plus contente et se ligue déjà pour s'opposer à l'enregistrement. Ou craint que tant d'ennemis ne fassent cuLbuler le ministre patriote. » (Bachaumont, XXXII, 316.)

me sois étrangement trompé sur la façon de penser de tout ce que j'ai vu d'hommes instruits dans tout le cours de ma vie; car je ne me rappelle aucune société où cette idée eût été regardée autrement que comme une prétention surannée et abandonnée par tous les gens éclairés, môme dans Tordre de la noblesse... Au moyen de la facilité qu'on a d'acquérir la noblesse à prix d'argent, il n'est aucun homme riche qui sur-le-champ ne devienne noble, en sorte que le corps des nobles comprend tout le corps des riches, et que la cause des privilégiés n'est plus la cause des familles distinguées contre les roturiers, mais la cause des riches contre les pauvres... Quelle administration que celle qui ferait porter toutes les charges publiques aux pauvres pour en exempter les riches! »

Un autre ministre consulté par Louis XVI et que le savant auteur de La Chute de l'ancien régime estime être Malesherbes, se prononça par les mêmes motifs en faveur de l'assujettissement de la noblesse à l'impôt* : « Tout noble k la vérité n'est pas riche, dit-il dans un mémoire au roi, mais tout riche est noble, et ceux qui ne sont pas assez riches pour acquérir une noblesse transmissible à leurs descendants, acquièrent au moins des privilèges personnels à eux, pour en jouir pendant leur vie. Ainsi rinipùl qui, aux yeux de la raison et de la justice, doit être payé en proportion de la richesse, est un impôt dont au contraire on s'exonère à force de richesse. Cette vérité si évidente a été sentie par tous les administrateurs. Elle l'aurait été par la nation tout entière si la nation avait été admise à connaître et îi discuter ses propres intérêts. » Le ministre développe ensuite cette considération : que tant que les classes privilégiées ne seront pas soumises à l'impùl, le rendement des contributions sera précaire; et il termine en ces termes : « Je conclus de tout ceci, non seu-

* Aimé Chérest, La Chute de l'ancien régime, I, 41 et suiv.

lement que robjeclion du parlement en faveur des privilèges de la noblesse n'est pas fondée, mais qu'il serait du plus grand danger que le roi laissât ce système prendre quelque faveur, parce qu'il tend à détruire tout ce qui s'est fait de grand depuis un siècle, et tout ce qui peut être fait de bon dans la matière des impositions. Enfin, sans être plus ami du despotisme que je ne l'ai jamais été, je dirai au parlement, jo dirais tout haut s'il le fallait, en présence de la nation entière, que cette affaire est de celles où le roi doit se déterminer par sa volonté absolue ; et en voici la raison. La question étant bien entendue, ceci est un procès entre les riches et les pauvres. Or, de qui le parlement est-il composé? De gens riches par comparaison avec le peuple, et tous nobles, puisque leurs charges donnent la noblesse. De qui la cour, dont le cri est si puissant, est-elle composée? Des grands de l'État, dont le plus grand nombre a des terres qui paieront l'imposition, et ne payaient pas la corvée. De qui le public de Paris est-il composé? De beaucoup de nobles ou de riches jouissant des privilèges de la noblesse, et qui sont ceux qui parlent le plus haut, et d'un peuple qui supporte d'autres impositions, mais qui ne paie ni la taille, ni la corvée. Par conséquent, ni les remontrances du parlement, ni l'applaudissement du public de Paris, ni môme les réclamations de la cour ne doivent faire aucun préjugé dans cette cause. Le roi, père commun et juge commun, doit les entendre, mais ce n'est, dans cette matière, que comme un juge entend l'avocat d'une seule partie, et il doit juger. » Éclairé par cette discussion, Louis XVI s'était rangé du côté de Turgot et avait permis que le projet concernant l'abolition de la corvée fût soumis au parlement.

En ce qui concerne la liberté du commerce et de l'industrie, l'accord se fit plus facilement entre les membres du cabinet, et les collègues du contrôleur général n'essayèrent pas de détourner le roi d'adhérer aux propositions de

celui-ci ; peut-être parce qu'ils prévoyaient Téchec auquel était vouée vraisemblablement la réforme i. Dans la pensée de Turgot, la suppression des corporations était au contraire une mesure d'une extrême importance. La liberté du commerce était en effet la base même de tout son système économique. « Si le gouvernement, avait-il écrit en 1759 dans son Éloge de Gournay, limite le nombre des vendeurs par des privilèges exclusifs ou autrement, il est certain que le consommateur sera lésé, et que le vendeur, assuré du débit, le forcera d'acheter chèrement de mauvaises marchandises... La liberté générale d'acheter et de vendre est le seul moyen d'assurer, d'un côté, au vendeur, un prix capable d'encourager la production; de l'autre, au consommateur, la meilleure marchandise au plus bas prix. Ce n'est pas que, dans des cas particuliers, il ne puisse y avoir un marchand fripon et un consommateur dupe; mais le consommateur trompé s'instruira et cessera de s'adresser au marchand fripon; celui-ci sera décrédité et puni par là de sa fraude; et cela n'arrivera jamais fréquemment, parce qu'en général les hommes seront toujours éclairés sur un intérêt évident et prochain. — Vouloir que le gouvernement soit obligé d'empêcher qu'une pareille frauden'arrivejamais, c'est vouloir l'obliger de fournir des bourrelets à tous les enfants qui pourraient tomber. Prétendre réussir à prévenir par des règlements toutes les malversations possibles en ce ^enre, c'est sacrifier à une perfection chimérique tous les progrès de l'industrie; c'est resserrer l'imagination des artistes dans les limites étroites de ce qui se fait; c'est leur interdire toutes les tentatives nouvelles... C'est oublier que

* A la date du 28 juin 1775, les Mémoires secrets notaient en effet : « le nouveau projet de M. Turgol concernant la liberté des arts et métiers et du commerce, ne peut qu'éprouver beaucoup de discussion avant de se réaliser. Les négociants les plus distingués de Paris, connus sous le nom des six corps de marchands, ont donné un mémoire à ce ministre, pour lui faire connaître l'injustice particulière de son opération à leur égard et les inconvénients généraux de son pian. • (Bachaumont, VIII, 94.)

rexécution de ces renflements est toujours confiée à des hommes qui peuvent avoir d'autant plus d'intérêt à frauder ou à concourir à la fraude, que celle qu'ils commettraient serait couverte en quelque sorte par le sceau de Tautorité publique et par la confiance qu'elle inspire au consommateur. C'est oublier aussi que ces règlements, ces inspecteurs, ces bureaux de marque et de visite entraînent toujours dos frais; que ces frais sont toujours prélevés sur la marchandise, et par conséquent surchargent le consommateur national, éloignent le consommateur étranger. » Depuis qu'il avait écrit ces lignes, Turgot s'était de plus en plus convaincu qu'il importait d'affranchir de toute gène l'industrie et le commerce. Comme administrateur il avait constaté les multiples inconvénients résultant de l'existence des jurandes et maîtrises, et il estimait que les Français avaient le plus grand intérêt à ce qu'elles disparussent. Leur suppression devait, suivant lui, donner un remarquable essor à la richesse générale du pays, en môme temps qu'améliorer grandement la situation des classes populaires. Seule elle pourrait permettre à chaque citoyen de choisir sa profession et d'y réussir, h condition d'avoir de l'initiative et de l'intelligence. Aussi le préambule de l'édit de suppression débute-t-il en rappelant la protection que le roi doit « à cette classe d'hommes qui, n'ayant de propriété que leur travail et leur industrie, ont d'autant plus le besoin et le droit d'employer, dans toute leur étendue, les seules ressources qu'ils aient pour subsister. » Toutefois ce n'était pas seulement dans l'intérêt des artisans, des travailleurs manuels, que l'abolition des maîtrises et des jurandes était poursuivie; elle l'était aussi dans celui de tout homme qui, possédant quelques capitaux, des connaissances techniques ou une aptitude professionnelle^ se croirait apte à gagner de l'argent dans l'exercice d'un commerce ou d'une industrie ^ La

* CondiUac avait, l'année précédente, publié un volume sur la nécessité de donner au commerce une liberté absolue. Cet ouvrage, intitulé

liberté du travail répondait aux aspirations de la grande masse des Français, et les arguments donnés par ïurgot, à Tappui du projet d'édit par lui soumis au roi étaient de nature k convaincre tous ceux qui ne faisaient pas partie des communautés privilégiées.

Gomment en effet les choses se passaient-elles? Des documents incontestables prouvent que le régime des corporations plongeait l'industrie dans rengourdissement dû k Tabsenco de concurrence, et faisait peser sur les individus une véritable oppression'. Sous Tinfluence d'idées religieuses et politiques certaines personnes sont portées aujourd'hui à regretter ce régime, et à lui attribuer des vertus qu'il était loin de posséder. Dans leur désir d'améliorer les relations actuelles entre le capital et le travail, elles supposent que les maîtrises ne décourageaient aucune initiative et se montraient essentiellement paternelles. C'est là un tableau de* fantaisie, et voici celui, beaucoup plus véridique, qui est tracé dans le préambule de l'édit : « Dans presque toutes les villes de notre royaume, l'exercice des différents arts et métiers est concentré dans les mains d'un petit nombre de maîtres réunis en communauté, qui peuvent seuls, à Texclusion de tous les autres citoyens, fabriquer ou vendre les objets du commerce particulier dont ils ont le privilège exclusif; en sorte que ceux de nos sujets qui, par goût ou par nécessité, se destinent à l'exercice des arts et métiers.

Le Commerce et le Gouvernement considérés relativement Vun à Vautre^ reproduisait avec beaucoup de clarté la plupart des enseignements des économistes sur la valeur, les prix, les salaires, la monnaie, le commerce, les monopoles et les impôts, ce qui faisait dire à Grimm qu'il pouvait « être regardé comme le caléclilsme de la science » et qu'il avait « le grand mérite d'expliquer avec une netteté, avec une précision merveilleuse ce que tout le monde sait » [Corresp. litt., XI, 54). Précisément à cause de cette lucidité, ce fut un ouvrage de vulgarisation et il obtint un vif succès. Les raisonnements de Condillac en faveur de l'affranchissement de Tindustrie et du commerce, avaient préparé les esprits à la réforme qu'entreprenait Turgot.

* Voir à ce sujet Uhistoire des classes ouvrières en Fiance^ par M. Levasteur.

ne peuvent y parvenir qu'en acquérant la mattrise, à laquelle ils ne sont reçus qu'après des épreuves aussi longues et aussi pénibles que superflues, et après avoir satisfait à des droits ou à des exactions multipliées, par lesquelles une partie des fonds dont ils auraient eu besoin pour monter leur commerce ou leur atelier, ou même pour subsister, se trouve consumée en pure perte. Ceux dont la fortune ne peut satisfaire à ces dépenses sont réduits à n'avoir qu'une subsistance précaire sous l'empire des maîtres, à languir dans l'indigence ou à porter hors de leur patrie une industrie qu'ils auraient pu rendre utile k TÉtat. Les citoyens de toutes les classes sont privés du droit de choisir les ouvriers qu'ils voudraient employer, et des avantages que leur donnerait la concurrence pour le bas prix et la perfection du travail... Les communautés une fois formées, rédi- • gèrent des statuts, et sous difl'érenls prétextes de bien public les firent autoriser par la police. La base de ces statuts est d'abord d'exclure du droit d'exercer le métier quiconque n'est pas membre de la communauté ; leur esprit général est de restreindre, le plus qu'il est possible, le nombre des maîtres, et de rendre l'acquisition de la maîtrise d'une difficulté presque insurmontable pour tout autre que pour les enfants des maîtres actuels. . . Les communautés s'occupèrent surtout d'écarter de leur territoire les marchandises et les ouvrages des forains: elles s'appuyèrent sur le prétendu avantage de bannir du commerce des marchandises qu'elles supposaient être mal fabriquées. Ce prétexte les conduisit à demander pour elles-mêmes des règlements d'un nouveau genre, tendant àprescrire la qualité des matières premières, leur emploi et leur fabrication ; ces règlements dont l'exécution fut confiée aux officiers des communautés, donnèrent à ceux-ci une autorité qui devint un moyen non seulement d'écarter encore plus sûrement les forains, mais encore d'assujettir les maîtres mêmes de la communauté à l'empire des chefs... Parmi les dispositions déraisonnables et

diversifiées à rinfini des statuts, il en est qui excluent entièrement tous autres que les fils des maîtres ou ceux qui épousent des veuves de maîtres. D'autres rejettent tous ceux qu'ils appellent étrangers, c'est-à-dire ceux qui sont nés dans une autre ville. Dans un grand nombre de communautés, il suffit d'être marié pour être exclu de Tapprentissage, et par conséquent do la maîtrise. L'esprit de monopole qui a présidé à la confection des statuts a été poussé jusqu'à exclure les femmes des métiers les plus convenables à leur sexe, tels que la broderie, qu'elles ne peuvent exercer pour leur propre compte ».

Tels étaient les abus du système des corporations, abus que les adversaires mômes de Turgot n'ont pas essayé de nier. Comme le disait le préambule, le système était caractérisé par l'esprit de monopole, et il faut une singulière dose d'illusion, une complète méconnaissance des passions humaines, pour se figurer que si jamais on rétablissait les corporations, les idées les plus exclusives n'y domineraient pas immédiatement. Étant donnés les penchants de notre nature, toute association d'hommes à laquelle sera conféré un privilège s'appliquera à en tirer tout le parti possible, et pour cela n'hésitera pas à éteindre les concurrences et à porter atteinte à la liberté d'autrui. L'expérience des siècles passés montre ce que seraient dans l'avenir les corporations : comme autrefois elles exploiteraient les consommateurs, ne s'ouvriraient à de nouveaux membres que par faveur, par népotisme ou par suite d'affinités politiques, et au lieu d'exercer sur les ouvriers un patronage fait d'encouragement et de bienveillance, elles s'ingénieraient à les empêcher de devenir patrons à leur tour. Les abus que l'on constatedans le fonctionnment des syndicats ouvriers, l'absolutisme qu'ils font peser suri i masse des travailleurs, leur tendance à écarter la concurrence de tous ceux qui ne sont pas membres du syndicat, leurs efforts pour niveler les prix de la main-d'œuvre au profit des hommes les moins

habiles et les moins actifs, ne sont-ils pas aussi un enseignement? La formation des syndicats est pourtant libre, les ouvriers ne sont pas forcés d'y entrer, et ces associations ne sont pas investies de privilèges. Si, en présence des corporations reconstituées elles devenaient les organes légaux des classes ouvrières, se figure-t-on le régime d'oppression pour les individus, de lutte acharnée entre le capital et le travail, de spoliation à Tégard des consommateurs qui résulterait d'une semblable organisation?

Etait-ce du reste l'avantage du commerce et de rindustrie ou le désir de rendre meilleurs les rapports entre maîtres et artisans, qui avaient amené sous l'ancienne monarchie le développement des jurandes? En aucune façon. Le préambule de redit indique le vrai motif en ces termes : « Le gouvernement s'accoutuma à se faire une ressource de finance des taxes imposées sur les communautés, et de la multiplication de leurs privilèges... La finance a cherché de plus en plus à étendre les ressources qu'elle trouvait dans Texistence de ces corps. Indépendamment des taxes, des établissements de communautés et de maîtrises nouvelles, on a créé dans les communautés des offices sous différentes dénominations, et on les a obligées de racheter ces offices, au moyen d'emprunts qu'elles ont été autorisées à contracter, et dont elles ont payé les intérêts avec le produit des gages ou des droits quileur ont été aliénés. » Lacréationde maîtrises étaiten effet un expédient financier dont le gouvernement avait souvent usé, et en 1776, on ne pouvait pas avoir oublié que cinq ans auparavant, le contrôleur général Terray y avait eu recours. Puis, ayant ainsi révélé la raison purement fiscale pour laquelle la royauté avait encouragé la formation des corporations, le préambule continuait ainsi : « c'est sans doute l'appât de ces moyens de finance qui a prolongé l'illusion sur le préjudice immense que l'existence des communautés cause à l'industrie, et sur l'atteinte qu'elle porte au droit naturel. Cette illusion a été portée chez quelques personnes

DE LA RÉVOLUTION FRANCjAISE 183

jusqu'au point d'avancer que le droit de travailler était un droit royal, que le prince pouvait vendre et que les sujets devaient acheter. Nous nous hâtons de rejeter une pareille maxime. Dieu en donnant à l'homme des besoins, en lui rendant nécessaire la ressource du travail, a fait du droit de travailler la propriété de tout homme, et cette propriété est la première, la plus sacrée et la plus imprescriptible de toutes. Nous regardons comme un des premiers devoirs de notre justice, et comme un des actes les plusdignesde notre bienfaisance, d'affranchir nos sujets de toutes les atteintes portées à ce droit inaliénable de l'humanité. » Il était impossible de proclamer avec plus d'éloquence le droit absolu qui appartient à tout homme non seulement de se livrer au travail, mais encore de choisir la profession vers laquelle le portent ses goûts, et de pratiquer le métier où il croit que ses aptitudes trouveront le mieux leur emploi. Aussi est-il facile de comprendre quelle joie, quelles espérances les déclarations du préambule répandirent dans le peuple et dans la petite bougeoisio ; ces classes étaient opprimées par les règlements des corporations, elles souffraient de la gêne qu'ils apportaient à leur esprit d'entreprise, elles les considéraient comme destinés à enrichir une minorité de maîtres, en empêchant ceux qui ne l'étaient pas de parvenir à la maîtrise, et elles se promirent de la liberté du travail les plus beaux résultats ^

Mais qu'allait penser de l'affranchissement du commerce la foule des consommateurs? Accoutumée depuis des siècles à une organisation industrielle où rien n'était abandonné à la libre initiative, n'était-elle pas tentée de se croire dans une certaine mesure protégée par elle contre la mauvaise qualité des marchandises? De leur côté les commerçants et

* m C'est à la li|3erté du travail inaugurée par Turgot que la France djx XIX* siècle, après le triomphe définitif des idées du grand ministre, a dû rétonnante explosion de force industrielle à laquelle notre génération a pu assister. » {Turgot^ par Léon Say, 149).

les artisans eux-mêmes n'avaient-ils pas à craindre les effets de la concurrence? Le contrôleur général s'efforçait dans le préambule de Tédit portant abolition des jurandes, de dissiper ces appréhensions. Aux consommateurs, il démontrait que « la police des jurandes, quant à ce qui concerne la perfection des ouvrages, est illusoire, » et il ajoutait : « ceux qui emploient dans un commerce leurs capitaux ont le plus grand intérêt à ne confier leurs matières qu'à de bons ouvriers, et Ton ne doit pas craindre qu'ils en prennent au hasard de mauvais, qui gâteraient la marchandise et rebuteraient les acheteurs. On doit présumer aussi que les entrepreneurs ne mettront pas leur fortune dans un commerce qu'ils ne connaîtraient point assez pour être en état de choisir les bons ouvriers et de surveiller leur travail. Nous ne craindrons donc point que la suppression [des apprentissages, des compagnonnages et des chefs-d'œuvre expose le public à être mal servi. » Aux ouvriers et aux marchands, il exposait que : « dans les lieux où le commerce est le plus libre, le nombre des marchands et des ouvriers de tout genre est toujours limité et nécessairement proportionné aux besoins, c'est-à-dire, à la consommation. Il ne passera pas cette proportion dans les lieux où la liberté sera rendue. » Enfin il leur soumit cette considération : « les maîtres qui composent aujourd'hui les communautés, en perdant le privilège exclusif qu'ils ont comme vendeurs, gagneront comme acheteurs à la suppression du privilège exclusif de toutes les autres communautés. Les artisans y gagneront l'avantage de ne plus dépendre, dans la fabrication de leurs ouvrages, des maîtres de plusieurs autres communautés, dont chacune réclamait le privilège de fournir quelque pièce indispensable. Les marchands y gagneront de pouvoir vendre tous les assortiments accessoires à leur principal commerce. Les uns et les autres y gagneront surtout de n'être plus dans la dépendance des chefs et officiers de leurs communautés, et de n'avoir plus à leur payer des

droits de visite fréquents, d'être affranchis d'une foule de contributions pour des dépenses inutiles ou nuisibles. »

Tel est le magnifique plaidoyer de Turgot en faveur de raffranchissement du travail. La thèse qu'il soutenait n'allait triompher que momentanément : on sait que le rétablissement des corporations a été un des premiers actes qu'ait accomplis son successeur. Mais les principes de liberté qu'il avait répandus devaient survivre à son œuvre, et lors du grand mouvement d'idées qui précéda 1789 ils avaient, on peut le dire, conquis la France. Turgot ne se dissimulait pas d'ailleurs qu'en proposant au roi de supprimer les communautés, il l'appelait à opérer dans l'état social du pays une véritable révolution. Il savait également que les privilégiés du commerce et de l'industrie feraient a Paris et dans toutes les villes du royaume, une ardente opposition à son projet. Mais les attaques, môme les plus passionnées, ne l'effrayaient pas, lorsqu'il croyait, en les bravant, servir l'intérêt général ; et avec la perspicacité du génie, il discernait clairement les immenses progrés qui résulteraient de la liberté industrielle. Il avait la profonde conviction qu'elle enrichirait la France, et avec une nation riche, où les affaires se multiplient, où le commerce est florissant, les finances publiques sont, elles aussi, pros- . pères, les impots sont productifs et le déficit n'est plus à craindre, pourvu que le gouvernement ait la sagesse de ne pas se lancer dans des dépenses désordonnées. Aussi Turgot ne tenait-il pas moins à la promulgation de l'édit sur les jurandes qu'à celle de l'édit sur les corvées.

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