‹ Les causes financières de la révolution françaiseChapitre 33 sur 68 · Ô0 LES CAUSES FINANCIÈRES · texte numérisé non relu

Ô0 LES CAUSES FINANCIÈRES

gle et sans frein une jeunesse turbulente et licencieuse, qui, contenue à peine par la police publique, par la discipline intérieure des communautés et par Tautorité domestique des maîtres sur leurs compagnons, était capable de se porter à toutes sortes d'excès, lorsqu'elle ne se verrait plus surveillée d'aussi près et qu'elle se croirait indépendante. » Puis, arguant do ce que l'État prenait à sa charge le remboursement des dettes des communautés, et oubliant volontairement qu'il s'attribuait en compensation tous les droits que les corporations avaient été autorisées à prélever sur les marchandises, il exprime la crainte que le Trésor public ne succombe sous tant de charges. <« Cet édit, et les autres qui tiennent au même système, augmentent encore et sans nécessité le montant de la dette dont les finances sont chargées, et cette niasse effrayante pourrait faire craindre à vos sujets que, contre la bonté de cœur de Votre Majesté et l'esprit de justice qui l'anime, il ne vint un temps où les engagements les plus sacrés cesseraient d'être respectés. » Eu terminant sa harangue, M. d'Aligre se montre pathétique, et n'hésite pas à évoquer les plus sombres pronostics. Il annonce à Louis XVI qu'il verra « se développer les pernicieux effets de tant d'innovations, également contraires il l'ordre public el à la constitution de l'État, » puis il ajoute : « Puissent les maux qup nous prévoyons. Sire, ne pas jeter de si profondes racinei-, ne pas miner tellement les anciens fondements de l'État, qu'il ne devienne en quelque sorte impossible d'en arrèUîr el d'en réparer les ravages î » A M, d'Aligre succéda l'avocat général Séguier. Ses premières paroles sont une affirmation de l'autocratie appartenant au roi. « Sire, la puissance royale ne connaît d'autres bornes que celles qu'il luiplaitde se donner k elle-même. » Mais ayant ainsi sacrifié à la doctrine de l'absolutisme, il se croit d'autant plus libre pour blâmer les dispositions des édits. En ce qui concerne celui sur la corvée, il démontre que la contribution destinée à la remplacer blesse les privi-

lèges des deux premiers ordres. Dans sa revendication du droit appartenant au clergé et à la noblesse de ne pas payer Timput, il est môme plus net encore que ne l'avait été le président du parlement, et il s'indigne de ce que la taxe projetée va confondre les ordres privilégiés avec le reste de la nation. « Que de réflexions, dit-il, n'aurions-nous pas à vous présenter et sur sa nature qui détruit toutes les franchises de la noblesse, aussi anciennes que la monarchie, et sur sa durée qui n'a point de limite, et sur l'arbitraire de sa fixation qui s'en fera toutes les années?... Celte contribution confondra la noblesse, qui est le plus ferme appui du trône, et le clergé, ministre sacré des autels, avec le reste du peuple, qui n'a droit de se plaindre de la corvée, que parce que chaque jour doit lui rapporter le fruit de son travail pour sa nourriture et celle de ses enfants. » Séguier reproche en outre à la taxe qui devait remplacer la corvée d'être injuste, en ce qu'elle n'atteindra que les possesseurs du sol. « Si Tentretien des chemins est indispensable, il est également vrai qu'ils sont d'une utilité générale à tous les sujets d<' Votre Majesté. Cette utilité reconnue, ne doivent-ils pas y contribuer également, les uns avec leur argent, les autres avec leur travail ? Pourquoi faut-il que le fardeau tout entier ne retombe que sur le propriétaire, comme s'il était le seul qui eût droit d'en profiter? »

Quant à l'édit sur les jurandes, il en développe les dangers, tout en reconnaissant qu'il s'est glissé des abus dans le régime des corporations, et que le nombre de celles-ci est trop grand; il signale les excès que produira la liberté industrielle; il montre la lutte ardente des intérêts individuels aux prisiîs les uns avec les autres, tandis que les communautés contribuent, suivant lui, à l'utilité générale, tout en travaillant ii leur utilité particulière ; il soutient que si les règlements de métiers sont gênants, <» ces entraves, ces prohibitions, font la gloire, la sûreté l'immensité du commerce de la France. » Il tâche en outre

de faire naître des scrupules dans Tesprit de Louis XVI, en lui représentant qu'on lui fait commettre, « sans le savoir, Tinjustice la plus criante. » Pour justifier cette affirmation, il allègue qu'en vendant un certain nombre de maîtrises, la royauté a aliéné à jamais la liberté du travail en France. « Donner à tous vos sujets indistinctement la faculté de tenir magasin et d'ouvrir boutique, c'est violer la propriéié des maîtres qui composent les communautés. La maîtrise en effet est une propriété réelle qu'ils ont achetée et dont ils jouissent sous la foi des règlements; ils vont la perdre, du moment qu'ils partageront le môme privilège avec tous ceux qui voudront entreprendre le même trafic, sans en avoir acquis le droit aux dépens d'une partie de leur patrimoine. » Enfin Séguier ne manque pas d'invoquer le respect dû à des ^ institutions séculaires, successivement sanctionnées par des rois tels qu'Henri IV et Louis XIV, sur la recommandation de ministres tels que Sully et Colbert. Après un pompeux éloge de Colbert, dont les ennemis de Turgot aimaient à opposer la sagesse à ce qu'ils appelaient la présomption du contrôleur général,'il conclut en ces termes: « Jamais prince n'a été plus chéri que Henri IV ; jamais la France n'a été plus florissante que sous Louis XIV; jamais le commerce n'a été plus étendu, plus profitable que sous l'administration de Colbert; c'est néanmoins l'ouvrage de Henri IV et de Louis XIV, de Sully et de Colbert, qu'on vous propose d'anéantir. Voilà, Sire, les réflexions que le zèle le plus pur dicte au ministère chargé de la conservation des lois de votre royaume. » Toute cette éloquence fut inutile, et par ordre du roi l'enregistrement des édits fut effectué*.

• Nous croyons intéressant de reproduire ici les principaux passages d'une lettre d'Horace Walpole, qui prouve avec quelle sympathie la réalisation des réformes tentées en France était suivie par Topinion publique européenne, et avec quelle sévérité l'attitude agressive du parlement fut jugée par les esprits libéraux : « Loin d'être partisan zélé de la liberté, je n'admire plus que le despotisme... C'est la relation du Ut

La politique de Turgol et de Malesherbes triomphait donc, mais ce fut pour peu de temps. Depuis le jour où l'on avait su que le parlement se déclarait contre les édits^ les attaques contre les ministres réformateurs avaient tellement redoublé qu'on ne tarda pas à avoir la conviction que leur chute serait prochaine. Les nobles et les prêtres voyaient avec une inquiétude mêlée de colère la prétention hautement affichée par le gouvernement de les assujettir aux mêmes impôts que le reste de la nation^ et de leur enlever leurs privilèges pécuniaires; les bourgeois qui possédaient des terres trouvaient que la taxe projetée en remplacement de la corvée serait bien onéreuse ; les commerçants craignaient le trouble qui devait résulter pour

de justice qui a opéré ce miracle. Quand on trouve deux ministres assez humains, assez vertueux, assez excellents pour ne s'occuper que dn bien-être et du soulagement du peuple, quand un roi prête roreille anx avis de deux hommes aussi précieux, et qu'un parlement s'oppose, pour les motifs les plus ignobles et les plus intéressés, au bien qu'on veut faire, ne dois-je pas changer d'opinion et admirer le pouvoir absolu? Oui, monsieur, je suis indigné de la conduite du parlement. Je suis scandalisé des discours de l'avocat général, qui défend les intérêts odieux de la noblesse et du clergé contre les cris e.t les plaintes des pauvres, et qui emploie sa criminelle éloquence à perviTlir la bonté d'un jeune prince par des vues personnelles, et à lui faire sacrifier la masse de ses sujets aux privilèges de quelques-uns... Il dit au roi que la taxe proposée sur les propriétaires des terres atteindra les pauvres comme les riches. Je voudrais bien savoir quelles sont les propriétés des pauvres. Les pauvres ont-ils des terres? Sontce les pauvres qui souffriront de la taxe? Sont-ce les malheureux laboureurs enlevés à leurs familles affamées pour aller travailler sur les routes?... Je pense que cette résistance du parlement à l'admirable réforme préparée par MM. Turgot et Malesherbes est plus scandaleuse que le plus féroce caprice du despotisme... Tout un peuple peut bien refuser le bonheur, mais ces magistrats prévaricateurs s'opposent au bonheur des antres, au bonheur de plusieurs millions d'hommes et de la postérité I N'ont-ils pas à moitié absous le chancelier Manpeoa de les avoir opprimés?... Pardonnez-moi, monsieur, de vous causer un aussi long dérangement ; mais je ne pouvais respirer^ tant j'étais blessé de voir une telle abjuration de principes dans la conduite d'un parlement dont le rétablissement m'a fait plaisir. » (Corresp, de Jf«« du Deffand, II, 533). — De son côté. Voltaire écrivait le 13 mars 1776 : « Je suis enchanté des édits sur les corvées et ^ur les maîtrises. On a eu bien raison de nommer le lit de justice, le lu de bienfaisance, » {Corresp. gén.j XII, 205.)

eux de la suppression des maîtrises et jurandes. Ajoutez à cela que la noblesse de cour, dont la malveillance à Tégard des deux ministres, mais surtout de Turgot, était encouragée par les propres frères du roi, leur imputait la diminution des faveurs et le règne de l'économie * ; que les familles de magistrature et les hommes du palais prenaient contre eux le parti du parlement ; que nombre d'officiers étaient atteints dans leur situation présente et dans leurs chances d'avancement par les réformes que le comte de Saint-Germain, ministre de la guerre et ami de Turgot, accomplissait dans son administration ; enfin qu'une coleri»^ très remuante multipliait les manœuvres dans l'espoir que le duc de Choiseul allait revenir bientôt aux affaires. Ainsi les causes de mécontentement abondaient, et les salons de Paris, qui jouaient au xvm* siècle un rôle si considérable, qui formaient l'opinion publique et qui, grâce à la liberté de la parole, avaient acquis une influence égale à celle que la liberté de la presse procure aujourd'hui aux journaux, les salons, disons-nous, se déclaraient en général hostiles aux inspirateurs des réformes.

Ceux-ci, il faut en convenir, n'avaient pas agi prudemment. Ils sentaient si vivement la nécessité de remédier

* La haute noblesse avait encore un autre motif d'en vouloir au contrôleur général : celui-ci, en effet, déployait dans le recouvrement des impôts une sévérité" à laquelle ses prédécesseurs ne l'avaient pas habituée. Il s'était fait rendre compte des sommes restant dues ?urla capitation de la cour, et il avait constaté qu'elles s'élevaient à 1,634,249 livres, pour la période 1760 à 1774. Il avait immédiatemenl proposé à Louis XVI d'opérer, pour l'acquittement de ces sommes, des retenue* sur les émoluments des princes du sang et autres personnages en retard sur leur capitation. On s'explique, dés lors, les motifs d'animosité de la cour contre Turfrot. {Silhouette et les derniers fermiers généraux, par P. Clément et Lemoine,' 209). — L'anecdote suivante que rapporte IJnrhaumont (IX, 91) est également assez caractérislique : « La reine ayant été à l'Opéra et y ayant été froidement accueilUe, le roi lui en demanda la raison : C'est qu'apparemment. Madame, .vous n'aviez pas as;;cz de plumes. — Je voudrais vous y voir, Sire, avec votre Saint-Germain et votre Turgot; je crois que vous y seriez rudement hué, répliqua la reine avec une aimable vivacité qui fit rire le monarque ».

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aux abus et de réaliser des améliorations, qu'ils en avaient entrepris et surtout annoncé de trop nombreuses à la fois ; ils n'avaient pas apprécié à leur juste valeur les défiances, les haines et les craintes que leurs projets susciteraient, et ils avaient eu le tort de ne pas comprendre que pour décider une société vieillie à changer son organisation, il importait de ne pas la brusquer, et au contraire d'y mettre le temps. Les esprits étaient par suite inquiets, agités ^ ; ils ne tardèrent pas à être las et à souhaiter le retour du doux assoupissement que le fonctionnement normal d'un pouvoir routinier procurait d'ordinaire à la France. Déjà, au mois de janvier 1776, Mercy avait constaté la force de Toppo-* siiion soulevée par les actes du ministère : « Quoique les changements qui s'opèrent dans ce pays-ci, écrivait-il à Marie-Thérèse, ne puissent être regardés que comme I ouvrage des ministres actuellement en place, cependant ces changements qui en produisent de fort considérables dans Tétat et la fortune d'un grand nombre de particuliers, exaltent leur humeur contre la cour en général, et il en résulte que les esprits aigris prennent une tournure de malignité et de critique dont on voit journellement les plus fâcheux effets * ». Vers la môme époque, la comtesse de La Marck, née de Noailles, une des correspondantes habituelles de Gustave III, roi de Suède, écrivait à ce prince :

1 Voltaire, anqael parvenait, dans sa solitude de Femey, Técho des incertittides de l*opinion publique, finit lui-môme par se montrer inquiet : « Vous vivez dans un singulier temps et parmi d'étonnants contrastes : la raison d*un côté, le fanatisme absurde de l'autre; des lauriers à droite, des bûchers a gauche ; un contrôleur général qui a pitié du peuple, et un parlement qui veut Técraser; une guerre civile dans tous les esprits, des cabales dans tous les tripots... Sauve qui pent! pour moi. Je ne suis pas encore assez loin! » [Corresp. gén,^ XII. 174.)

' A cette lettre de son ambassadeur, Marie-Thérèse r^ondit le 12 février: « Pourvu que ces changements soient utiles À TEtat, il ne faut pas s'en laisser détourner par les clameurs des mécontents. » Un avenir prochain devait montrer que Louis XVI n'avait pas Tesprit aussi solidement trempé que l'impératrice.

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« Nous sommes dans rattente de six ou sept édits de M. Turgot et d'une douzaine d*ordonnances de M. de Saint- Germain ; il faut espérer que le bon tempérament de la France supportera sans périr tant d opérations cruelles... Nos ministres sont des chirurgiens qui nous coupent bras et jambes. On est toujours dans Tattente de quelque ordonnance, et nous trouvons la crise un peu forte. » Deux jours après le lit de justice du 12 mars, l'ambassadeur de Gustave III, le comte de Creutz, lui mandait à son tour; « M. Turgot se trouve en butte à la ligue la plus formidable, composée de tous les grands du royaume, de tous les parlements, de toute la finance, de toutes les femmes de la cour et de tous les dévots. Il n'est pas étonnant que le prince de Conti s'oppose avec tant de violence à la suppression des jurandes, puisqu'il perd par là le bénéfice de la franchise du Temple et 50,000 livres de rente. Le parlement y perd le très gros bénfiéce des procès qui en résultaient; voilà les véritables motifs de leur résistance* ». Enfin même parmi les partisans des ministres, l'enregistrement forcé avait produit mauvais effet, et la plupart ne croyaient pas à la durée de réformes qui avaient besoin d'être imposées par l'autorité du monarque.

Les ennemis du contrôleur général commencèrent en conséquence, contre lui, une campagne acharnée. « Les ennemis de M. Turgot^ rapportent à la date du 10 avril les Mémoires secrets^ ne cessent de chercher à répandre de l'odieux ou du ridicule sur ses opérations, sur ses confidents et ses suppôts, même sur sa personne... Le clergé, la noblesse, la magistrature, se trouvent aujourd'hui d'accord pour détester le contrôleur général ' ». Des chansons qu'on nomma « prophéties Turgotjnes», firent allusion à un bouleversement social et à l'abdication du roi, réduit à se croire

* Corresp. de Marie-Thérèse et de Merci/ ^ introduction, ï, V.

* Bachaumont, Mém.^ IX, 80.

« un abus » *. Un pamphlet intitulé Le Songe de M. de Maurepas tourna en ridicule les idées de Turgot et fit de son administration, de son système de réformes une critique acerbe. L'auteur, procédant par allégorie, racontait qu'un nouveau roi venait de monter sur le trône de Perse, et que ne voulant pas conserver le grand Trésorier du règne précédent, lequel avait « prostitué de vrais talents a la corruption et à Tinfamie », il avait confié ses fonctions à un homme en qui il avait cru voir « le véritable type du réformateur de la Perse ». Puis il dépeignait le réformateur en ces termes : « Un homme gauche, épais, lourd, né avec plus de rudesse que de caractère, plus d'entêtement que de fermeté, plus d'impétuosité que de tact ; charlatan d'administration ainsi que de vertu, fait pour décrier l'une et dégoûter de l'autre; du reste, sauvage par amour-propre, liniide par orgueil, aussi étranger aux hommes qu'il n'avait jamais connus, qu'à la chose publique qu'il avait toujours mal devinée. Il s'appelait Togur... On le croyait profond, il n'était que creux ; mais ses manies, adaptées aux circonstances et au mouvement dominant des esprits, étaient faites pour séduire; il rêvait nuit et jour: philo-

1 Voici quelques couplets d'une de ces chansons, que rapporte Métra (CoiTespondance secrète^ 111, 43, 46) :

Oq verra tons les élato Eotr'eoi se confondre; Les pauvres sar leurs grabats Xe ploa se morfoodre :

Des bieos on fera des lots Oai rendront les gens égaux ; Le bel œof k pondre 1

Oh goé, Le bel wnf à pondre I

Pois devenas Tertoeos

Par philosophie,

Let Français auront des dieax

A lenr fantaisie.

Noos reverrons un oignon

A Jésus damer le pion.

Ahl quelle harmonie 1

Oh gné.

Ah I quelle harmonie !

Du même pas marcheront Noble^^se et roture.

Les Français retourneront An droit de nature :

Adieu parlements et lois, Les princes, les ducs, les rois.

La bonne aventure!

Oh gné I La bonne aventure!

A qui devons-nous le pins?

C'est à notre maître.

Qui se croyant un abus Ne vendra plus l'être.

Ah ! qu'il faut aimer le bien Pour de roi n'être pins rien !

J'enverrais tout paître

Oh gné, J'enverrais tout paître!

Sophie, liberté, produit net, c'étaient les délires à la mode, le cri de ralliement des prétendus penseurs... Il dit aux Persans : Vous avez depuis mille ans des lois, des privilèges, des propriétés, des usages ; chimères ou barbarie que tout cela. Soyez un peuple nouveau, que la raison du premier âge du oionde vous éclaire, que toutes les entraves soient brisées, que toutes les barrières disparaissent. » Cette satire, où les économistes étaient fort malmenés, obtint un grand succès. Une autre, qui avait pour titre Les Mannequins^ fut également très goûtée des adversaires du contrôleur général ; elle montrait Louis XVI conduit par M. de Maurepas, ce ministre par sa femme, celle-ci par Tabbé de Véry, et ce dernier, engoué de Turgot, le faisant parvenir au ministère, où il accumulait les fautes.

Puis un ouvrage consacré à Téloge de Tempereur Joseph II ayant paru en trois volumes, sous ce titre : Le Monarque accompli^ il fut dénoncé au parlement comme contenant des excitations à la guerre civile. Il dépeignait en effet sous les plus sombres couleurs la misère des peuples, les engageait à « exterminer leurs tyrans, à égorger les monstres qui dévorent leur subsistance, » et appelait de ses vœux « cette époque qui devient nécessaire dans certains gouvernements, époque terrible, sanglante, mais le signal de la liberté. » L'avocat général Séguier put à bon droit s'élever contre « cette doctrine meurtrière, » mais il ne se borna pas à poursuivre le premier écrit qui sous le règne de Louis XVI ait prêché Tinsurrection. Il en rattacha la publication à la politique libérale des ministres du roi, et il en fit remonter la responsabilité « à ces génies entreprenants qui ne consultent que leurs propres lumières, à ces novateurs dangereux qui, sans avoir étudié la marche de l'esprit humain, pensent qu'ils sont en état de le conduire ; à ces prédicants insensés et furieux qui osent se permettre de détruire les gouvernements, sous prétexte de les réformer. » Par arrêt du 3 mai 1776, le parlement con-

damna au feu Le Monarque accompli^ et dans le public on considéra cette condamnation comme atteignant Turgot autant que Tauteur,

Quelque temps auparavant, le parlement avait eu une autre occasion de protester contre les actes du contrôleur général, et il n'y avait point manqué. A peine en effet les édits supprimant les corvées et les jurandes avaient-ils été promulgués, que le bruit de la prochaine abolition des droits féodaux se répandit dans les provinces, bruit accrédité d'ailleurs par la protection dont on savait que Turgot et le roi avaient couvert Boncerf. La haine des paysans pour les droits féodaux était ardente, et depuis longtemps les laboureurs et autres habitants des campagnes aspiraient au moment où ils en seraient affranchis. Non seulement les corvées seigneuriales, les banalités, le droit exclusif de chasse, les droits de péage et de mesurage leur paraissaient un reste de servitude et revotaient à leurs yeux le caractère de taxes injustes prélevées par des gens riches sur les modiques ressources de la classe laborieuse; mais les redevances et rentes foncières dues par eux à raison des champs qu'ils cultivaient, avaient fini par leur sembler un prélèvement abusif sur le produit de leur travail. Ils avaient oublié qu'elles avaient été primitivement le prix de concessions de terres, ou la condition de leur aliénation par les seigneurs, et ils ne voyaient qu'une chose, c'est qu'elles diminuaient le profit qu'ils en pouvaient tirer. Gomme la petite propriété avait fait de grands progrés, le nombre des paysans qui avaient à se plaindre des droits seigneuriaux était devenu immense. « D'un autre côté, si le paysan français avait encore été administré par son seigneur, les droits féodaux lui eussent paru bien moins insupportables... Dans les temps féodaux, on considérait la noblesse à peu prés du même œil dont on considère aujourd'hui le gouvernement. On supportait les charges qu'elle imposait en vue des garanties qu'elle donnait. Les nobles avaient des privi-

lèges gênants et possédaient des droits onéreux ; mais ils assuraient Tordre public, distribuaient la justice, faisaient exécuter la loi, venaient au secours des faibles, menaient les affaires communes. A mesure que la noblesse cessa de faire ces choses, le poids de ses privilèges parut plus lourd, et leur existence même finit par ne plus se comprendre ^ » La royauté ayant depuis long^ues années assumé la charge de tous les services publics et réduit la noblesse à un rôle d'apparat, le peuple des campagnes -en était arrivé sous Louis XVI à supporter impatiemment les droits pécuniaires dont jouissait cette dernière. Aussi, au printemps de 1776, une certaine agitation se manifesta dans plusieurs provinces. Il y eut des endroits où les paysans se soulevèrent contre leurs seigneurs, et annoncèrent leur intention de ne plus payer à l'avenir les redevances féodales *. Un mouvement semblable devait éclater av(»c une force irrésistible dans toutes les provinces de France quelques années plus tard, dés que les États généraux furent assemblés. Ce soulèvement violent fut la conséquence de la faute commise par le gouvernement, qui refusa, on le sait, de marcher dans la voie indiquée par Boncerf et de décréter le rachat facultatif des droits féodaux. Quand certaines réformes sont mûres, il est dangereux d'ajourner indéfiniment leur réalisation, car il arrive un jour où elle s'opère sans les ménagements né-

* TocqueviUle, Lancien rétjime et ta révolution, 4o.

* A l'occasion de ces troubles, les eiineiiiis de Turgot rcpaudiroiit nue pièce de vers que rapporte Bauchaumont {Mémoires seaets, IX, 86 :

« Inonder l'état de brigands,

Maltiplier les mendiants,

Des malheurs augmenter la somme

El soulever les paysans,

Sont les résultats effrayants

Du système de ce grand homme

Dont les fous sont les partisans.

Riez, chantez, peuples de France,

Vous recouvrez la liberté.

Quant à Totre propriété.

Le prince en garde la finance^

Et de ce fortuné bienfait.

Zéro sera le produit net. »

cessaires, et où elle dépasse même le but. Les propriétaires du sol devaient l'apprendre à leurs dépens pendant la Révolution. Toutefois les manifestations hostiles aux droits féodaux n'eurent, sous le ministère de Turgot, que peu d'importance. Elles n'en parurent pas moins au parlement présenter une gravité spéciale, et le 30 mars il rendit un arrêt ordonnant « à tous les sujets du roi, censitaires, vassaux et justiciables des seigneurs particuliers, de continuer comme par le passé à s'acquitter, soit envers le roi, soit envers lesdîts seigneurs, des droits et des devoirs dont ils étaient tenus à leur égard, selon les ordonnances du royaume. » L'arrêt contenait en outre d'expresses défenses « d'exciter, soit par des propos, soit par des écrits indiscrets, à aucune innovation auxdits droits et usages, sous peine contre les contrevenants d'être poursuivis extraordinairement, comme rebelles aux lois, et perturbateurs du repos public. » Cette dernière partie de l'arrêt, personne ne s'y trompa, avait pour but de frapper indirectement Turgot et ses amis. Aussi le contrôleur général demandat-il au roi de casser la décision du parlement; mais Louis XVI s'v refusa.

Le roi avait été en effet fortement impressionné par la séance du 12 mars, et depuis le lit de justice sa confiance en Turgot était ébranlée. Indécis et inexpérimenté comme il l'était, il se demandait avec angoisse si les mesures que son contrôleur général l'avait déterminé à prendre étaient réellement conformesà l'intérêt public, puisqu'elles soulevaient tant d'opposition. En entendant les membres de son parlement protester pendant cinq heures contre ces

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mesures, en voyant ses frères et les princes du sang les combattre, il redoutait qu'elles ne fussent pas avantageuses à son peuple. Dans le ministère même, le roi ne constatait pas un accord capable de le rassurer ; le garde des sceaux, M. de Miromesnil, avait dans plusieurs occasions traité de téméraires les innovations introduites dans la législation, et depuis qu'il remarquait l'agitation des esprits à la cour et à la ville, le rusé Maurepas, trouvant Turgot compromettant, s'était décidé k lui retirer son appui. En vain celuici lui reprochait de manquer de caractère et de se laisser « dominer par les idées de ceux qui le voyaient » ; Maurepas ne faisait rien pour le sortir d'embarras et relever son crédit. Se sentant menacé, et craignant de ne pas pouvoir achever la réalisation de son plan pour la restauration des finances, le contrôleur général n'en devint que plus impérieux, afin de s'imposer en quelque sorte à ses collègues et au roi. Mais par cette conduite il acheva de s'aliéner la reine et prépara ainsi sa chute.

Les relations entre Marie-Antoinette et Turgot n'avaient jamais été cordiales, et il avait fallu l'amitié que portaient au ministre l'abbé de Vermond, lecteur de la reine, et le comte de Mercy, ambassadeur d'Autriche, pour faire oublier à Marie-Antoinette les préventions que lui inspiraient contre Turgot les personnes dont elle faisait son entourage, et qui appartenaient au parti du duc de Choiseul. Dépourvue d'idées sérieuses et entraînée par l'amour du plaisir, l'épouse de l'économe Louis XVI aimait la dépense, et surtout elle aurait désiré pouvoir librement répandre autour d'elle les grâces et les faveurs. De là naquirent des froissements entre elle et le contrôleur général. Le refus qu'il lui opposa, au mois d'août 1775, d'accorder au chevalier de Montmorency la surintendance des courriers, postes et relais, place aussi lucrative qu'inutile, dont, sur les conseils de Turgot, le roi prononça la suppression, fut l'origine du mécontentement de la reine. Elle ne pardonna pas

non plus au ministre des finances de n'avoir consenti qu'avec peine à ce que la princesse de Lamballe fût nommée surintendanle de sa Maison *. Une circonstance étrangère à l'administration des finances acheva d'exciter l'animosité de Marie- Antoinette contre Turgot : il se joignit à M. de Vergennes, ministre des Affaires étrangères, pour demander au roi, qui le leur accorda, le rappel du comte de Guines, ambassadeur à Londres et protégé de la reine. Guines revint en France au mois de février 1776, et à partir de ce moment Marie-Antoinette résolut de venger l'échec qui lui avait été infligé. Lors donc que le crédit du contrôleur général fut de tous côtés battu en brèche, elle se joignit à ses adversaires et parvint aisément à indisposer contre lui le roi *.

Toutes ces intrigues ne tardèrent pas à décourager Malesherbes ^. Cet homme excellent était dépourvu d'ambition et la lutte le lassait. Il ne pouvait pas du reste s'empêcher d'adresser quelques reproches à son collègue et ami. « Vous êtes trop pressé, lui disait-il ; pourquoi vouloir faire tant de choses à la fois? Vous vous imaginez avoir l'amour du bien public; point du tout, vous en avez la rage; car il faut être vraiment enragé pour vouloir forcer la main à tout le monde. — A ces critiques amicales, Turgot répondait tristement: Vous m'accusez d'être trop pressé, et vous savez que dans ma famille on meurt de la goutte à cinquante ans*.» Malesherbes, dégoûté du pouvoir, n'en donna

iMercy estime que la surintendance de la maison de la reine coulait annuellement à TÉtat plus de 100,000 écus {Con'espondance, II, 408).

'Dans une lettre du 13 avril 1776, écrite près d'un mois avant la chute de Turgot, le comte de Mercy parle de « la crise »» ouverte dans le minist»*re. {Correspondance, II, 439).

^ « 11 est bien triste que M. de Malesherbes songe à se retirer, lorsqu'il peut faire du bien. Il me semble qu'en se joignant à M. Turgot pour défendre cette France qui a tant besoin d'être refondue, ils auraient fait tous deux des miracles, m (Voltaire, lettre du 26 avril 1776. Correspondance générale, XII, 230).

* De Lavergne, Économistes français du [xvnr siècle, 270. Turgot

pas moins sa démission, et Louis XVI lui dit ces paroles qui prouvent combien lui-même se sentait perplexe, au milieu des conseils opposés qui rassaillaient:€ Que vous êtes heureux! Que ne puis-je aussi quitter ma place! » Il fallut par suite s'occuper de choisir un nouveau ministn^ de la Maison du roi, et Turgot insista pour qu'on s'adressât à Tabbé de Véry, qui partageait ses doctrines et qui aurait soutenu sa politique. Mais Maurepas s*y opposa formellement. Il avait assez des économistes et des ministres à grands projets. La reine désirait d'ailleurs la nomination de M.Âmelot, homme effacé et sans valeur. Sa nullité n'était pas faite pour déplaire à Maurepas, car elle lui était un sûr garant que le nouveau ministre serait docile à sa direction et ne se poserait pas en réformateur. Il appuya en conséquence auprès de Louis XVI la candidature d'Amelot, tout en le jugeant en ces termes :<c On ne dira pas que j*ai pris celui-là pour son esprit*! » Turgot comprit qu'il lui importait d'empêcher à tout prix cette nomination, s'il voulait conserver de l'influence sur la marche des affaires, et il écrivit au roi plusieurs lettres à ce sujet. Le ton en est dur et hautain; le ministre tient à son maître un langage arrogant, parfois blessant; il n'hésite pas à lui faire sentir sa propre supériorité. Ayant fait l'expérience de la facilité avec laquelle Louis XVI cédait à une volonté plus énergique que la sienne, il espérait sans doute, en lui parlant ainsi, l'intimider et le soumettre à ses vues.

« Votre Majesté, lit-on dans une lettre du 30 avril *, m'a dit qu'elle avait encore besoin de réflexion et qu'elle manquait d'expérience. Vous manquez d'expérience. Sire. Je sais qu'à vingt-deux ans et dans votre position, vous n'avez pas la ressource que l'habitude de vivre avec des égaux

n'avait que 54 ans lorsqu'il mourut, le 28 mars 1781, cinq ans apK^s sd disgrâce.

i Bésenval, Mémoires^ 175.

* Turgot, par Léon Say, p. 170 et suiv.

donne aux particuliers pour juger les hommes ; mais aurezvous plus d'expérience dans huit jours, dans un mois? Et faut-il attendre pour vous déterminer que cette expérience tardive soit arrivée?... N'oubliez jamais, Sire, que c'est la faiblesse qui amis la tête de Charles P' sur un billot; c est )a faiblesse qui a rendu Charles IX cruel ; c'est elle qui a formé la ligue sous Henri III, qui a fait de Louis XIII, qui fait aujourd'hui du roi de Portugal, des esclaves couronnés; c'est elle qui a fait tous les malheurs du dernier règne. — On vous croit faible, Sire, et il est des occasions où j'ai craint que votre caractère n'eût ce défaut; je vous ai pourtant vu, dans d'autres circonstances plus délicates, montrer un vrai courage. — Vous l'avez dit. Sire, l'expérience vous manque; vous avez besoin d'un guide. Il faut à ce guide lumière et force. M. de Maurepas a la première de ces qualités, et il ne peut avoir la seconde, s'il n'a lui-même un appui. Il ne le sent pas, il le craint même ; je le vois par le choix qu'il a en vue... Il ne sent pas qu'après m'avoir isolé, après avoir dégoûté Votre Majesté de moi, et m'avoir forcé à vous quitter, tout l'orage dirigé maintenant contre moi viendra fondre sur lui, et qu'il finira par succomber en entraînant dans sa chute votre autorité, ou peut-être après l'avoir perdue. — Voilà, Sire, où vous en êtes: un ministère faible et peu uni, tous les esprits en fermentation, les parlements ligués avec toutes les cabales, enhardis par une faiblesse notoire, des revenus au-dessous de la dépense, la plus grande résistance à une économie indispensable, nul ensemble, nulle fixité dans les plans, nul secret dans les résolutions de vos conseils. Et c'est dans ces circonstances qu'on propose à Votre Majesté un homme sans talent, qui n'a d'autre mérite que la docilité, à qui? non pas à celui de vos ministres qui montre quelque force dans le ministère, mais à M. le garde des sceaux, qui par ses insinuations augmente ^encore les dispositions à la faiblesse. »

Il fallait en vérité que Louis XVI fût un monarque bien

débonnaire pour supporter une semblable leçon, et pour ne pas se priver immédiatement des services de celui qui osait la lui donner. Mais il prenait avec tant de peine une résolution, que pendant quelques jours encore il laissa en place son contôleur général. Toutefois « dans une monarchie absolue comme celle de Louis XVI, tout aussi bien que dans un gouvernement parlementaire, les crises ministérielles se produisent toujours sur des questions de confiance. Turgot avait perdu la confiance du roi, aucun arrangement ministériel ne pouvait la lui rendre. 11 ne s'agissait plus de faire entrer dans la combinaison tel ou tel personnage, pour s'appuyer sur lui dans la lutte contre les privilégiés. Le parti du roi était pris, et c'était tout; de même qu'un ministre parlementaire ne peut rien faire pour se maintenir, quand la majorité des chambres a pris son parti de lui retirer sa confiance, Turgot n'avait de même rien a faire, parce que le roi ne voulait plus de lui. Il aurait été mieux inspiré, s'il avait envoyé sa démisionen même temps que Malesherbes *. »

Deux faits qui se produisirent bientôt durent lui faire comprendre que sa disgrâce était prochaine : le 10 mai, Amelot fut nommé ministre, et Louis XVI écrivit au comte de Guines une lettre qu'il l'autorisait à montrer et dans laquelle, « pour le récompenser de son zèle », il lui accordait « les honneurs du Louvre, avec la permission de porter le titre de duc. » C'est à la demande de la reine, qui employa pour y décider le roi autant de finesse que de persévérance, que ces deux mesures furent prises. Mais Marie-Antoinette aurait voulu davantage : elle désirait « que le sieur Turgot fût chassé, et de plus envoyé à la Bastille le même jour que le comte de Guines serait déclaré duc. Il a fallu les représentations les plus fortes et les plus instantes pour arrêter les effets de sa colère ^ ». Los faveurs accordées à Amelot

» Turgot, par Léon Say, p. 164.

« Lettre de Mercy à Marie-Thérèse, Correspondance, II, 446.

et à l'ancien ambassadeur de France h Londres ne déterminèrent pourtant pas Turgot à abandonner le contrôle général. Il avait prié Louis XVI de l'avertir lui-môme quand il devrait se retirer^ et il demeurait au ministère comme un soldat à son poste. Le 12 mai il reçut enfin de la part du roi Tordre de résigner ses fonctions, et il fut remplacé par M. de Clugny, intendant de Bordeaux.

Ainsi tomba du pouvoir rhomme qui, soutenu par un souverain capable de le comprendre, aurait peut-être, en effectuant les réformes devenues nécessaires, épargné à la France la révolution et sauvé la royauté. Mais dans les conditions où il entreprit l'accomplissement de ces réformes, avec un roi qui ne voyait pas que le sort de la monarchie en dépendait, avec des privilégiés qui en grande majorité les repoussaient, avec des parlements qui ameutaient contre elles l'opinion, enfin et surtout avec une bourgeoisie et la masse du peuple dépourvues d'organes légaux et hors d'état de manifester efficacement leurs aspirations, Fœuvre qu'il tenta était vouée à l'insuccès.

La France du dix-huitième siècle ne pouvait pas être transformée sans qu'elle intervint elle-même, et le grand tort de Turgot, bien plus grave que celui d'avoir en vingt mois de ministère abordé tant de problèmes à la fois, c'est de n'avoir pas cherché des auxiliaires dans les classes dont il entendait faire le bonheur ; c'est de n'avoir pas recouru à une organisation politique qui aurait assuré à ses projets des défenseurs aussi nombreux que convaincus. S'il avait commencé par créer dans les provinces les assemblées auxquelles du reste il avait songé, et dont nous avons ci-dessus

exposé le plan*, Tappui qu'il aurait trouvé près d'elles aurait contrebalancé les résistances des parlements et delà cour. On doit regretter môme qu'avec son ardeur réformatrice, la lucidité de son esprit et son énergie qui lui auraient permis d'être leur guide et leur inspirateur, il n'ait pas fait appel aux Ëtats généraux. « S'il eût seulement dépensé la moitié des efforts qu'il prodigua pour pousser vainement Louis XVI vers l'usage hardi du pouvoir absolu, à obtenir de ce malheureux roi la convocation des États généraux quinze ans plus tôt (comme le demandait Malesherbes dès 1775), dans un temps où l'esprit révolutionnaire n'avait pas encore débordé le besoin des améliorations et des réformes légales, n'est-il pas permis de croire qu'il eût trouvé dans le concours de la majorité des Etats la force nécessaire pour vaincre la résistance égoïste des privilégiés et des monopoleurs déchaînés contre lui, et en même temps le frein contre les tendances parfois chimériques de son esprit^? >> 11 ne faut pas croire qu'il soit oiseux, quand on étudie l'histoire, de se demander ce qui aurait pu arriver si tel événement qui ne s'est point passé avait eu lieu. Les hommes en efTet qui ont la lourde charge de conduire les peuples, sont tenus de prévoir les conséquences de leurs actes, et d'apprécier les chances favorables ou défavorables que leur offrent les circonstances. Ce qu'ils n'ont pas fait permet donc de les juger presque aussi bien que ce qu'ils ont fait. Or, s'il est faux de prétendre que dès l'avènement de Louis XVI la France voulût s'emparer de la direction de ses propres affaires, il est certain d'autre part qu'elle était digne d'être associée au gouvernement et que son concours eût assuré le succès de la plupart des réformes qui ont été tentées par Turgot et par Necker. Ces réformes devaient fatalement atteindre dans leurs intérêts et dans leurs préjugés une grande partie des membres de la noblesse et du

♦ Voir p. 151 etsuiv.

2 De Louiénie, Les Mirabeau^ II, 419.

clergé : donc il était prudent qu'un ministre réformateur commençât par s'assurer Tappui de partisans nombreux, actifs et influents. Le roi n'était-il pas d'ailleurs irrésolu, timide et versatile? Dès lors, ne fallait-il pas que le vœu public lui donnât confiance, et au besoin lui forçât la main? Turgot aurait dû en conséquence appeler la nation à se prononcer elle-même sur les grandes choses que commandait, k son sens, le bien public. Sans doute il aurait rencontré des adversaires parmi les représentants des ordres privilégiés, mais il aurait été soutenu par la bourgeoisie et par le peuple. Or^ « la classe réellement prépondérante n'était ni la noblesse, ni le clergé, mais la partie la plus riche et la plus éclairée du tiers-état, celle qui comprenait les hommes de loi, les écrivains, les savants, les bourgeois propriétaires, les officiers municipaux des villes, les magistrats des tribunaux secondaires, les commerçants enrichis, etc. Les événements de 1789 n'ont pas créé sa puissance, ils n'ont fait que la proclamer... A l'exemple de l'Angleterre où la véritable influence réside dans cette classe intermédiaire qu'on appelle la gentry^ les communes de France renfermaient une foule d'hommes capables d'exercer le pouvoir politique et tout prêts à s'en saisira » A l'époque où Turgot était ministre, la passion de la liberté n'était pas, il est vrai, répandue comme elle l'a été plus tard. Mais le calme des esprits était précisément très favorable à Taccomplissement des réformes administratives et financières. L'égalité de tous les citoyens devant la loi et devant l'impôt répondait déjà aux convictions, non seulement des hommes du tiers-état, mais de beaucoup de nobles et de prêtres; en tout cas, ce principe était tellement juste et correspondait si complètement aux transformations qui s'étaient opérées dans la société française depuis les temps féodaux, que les attaques dirigées contre lui eussent

' De Lavergne, Les assemblées provinciales sous Louis XVI; préf. XIL

contribué à son prochain triomphe. Du moment qu'il aurait été admis, une foule d'améliorations eussent, comme des conséquences nécessaires, été introduites dans Tordre civil et dans le régime fiscal, et peut-être la France aurait-elle pacifiquement et plus tôt obtenu « les conquêtes de 89 », tout en enlevant de spécieux prétextes k la Révolution. Aussi a-t-on pu dire : « Si Louis XVI avait convoqué les États généraux dès 1775, la plupart des difficultés de son règne auraient disparu : la majesté de la nation assemblée aurait fait taire les prétentions turbulentes des parlements, et les Ëtats généraux auraient partagé avec la couronne la responsabilité du pouvoir. A cette époque , si tout était ébranlé, rien n'était encore abattu. La nation aurait accueilli avec reconnaissance, des mains des trois ordres, ces mêmes réformes qui n'ont pu la satisfaire, venant du roi seul. Quinze ans après, les concessions successives avaient tout S4pé, au lieu de tout fortifier, et les États de 1789, n'ayant plus rien à demander de légitime qui ne fût accordé d'avance, se sont jetés dans les chimères * ». Malheureusement, si convaincu que fût Turgot de la nécessité de changer presque toutes les institutions de la monarchie, il crut que l'initiative du roi et ses bonnes intentions suffiraient à cette tâche. 11 commit ainsi une erreur d'appréciation qui a valu à la France de terribles épreuves, et sa gloire se trouve diminuée par la préférence qu'il donna à l'absolutisme sur la liberté, pour opérer la rénovation de l'État.

Quel efl'et produisit sur les contemporains la chute de Turgot? Les parlementaires, la noblesse et le clergé y applaudirent; mais ils ne furent pas les seuls à s'en réjouir, et beaucoup de commerçants des villes, de propriétaires des campagnes, virent disparaître avec satisfaction un ministre dont l'activité et la hardiesse troublaient leur

* De Lavergne, op.-cH., préf. IV.

quiétude. Au contraire, les esprits éclairés comprirent que c'en était fait des belles espérances dont on se flattait depuis ravénement-de Louis XVI, et que bientôt on aurait à regretter la résolution que le roi venait de prendre. « Oh! mon Dieu, quelle funeste nouvelle j'apprends I écrivit Voltaire quand il sut le renvoi du contrôleur général ; la France aurait été trop heureuse. Que deviendrons-nous ? Nous ne nous consolerons jamais d'avoir vu naître et périr Tâge d'or que M. Turgotnous préparait... Je ne vois plus que la mort devant moi, depuis que M. Turgot est hors de place. Je ne conçois pas comment on a pu le renvoyer. Ce coup de foudre m'est tombé sur la cervelle et sur le cœur * ». De Naples, Tabbé Galiani écrivit le 18 mai à M™* d'Épinay : « Pour vos réformes, je les applaudis toutes, d'autant plus qu'aucune ne retombe sur moi. Tive-Live disait pourtant de son siècle, (qui ressemblait si fort au nôtre) : Ad hœc tempora venlum esl^ quibus nec vilia nostra nec remédia pati possumus : on est dans un siècle où les remèdes nuisent autant que les vices * ». De son côté, le marquis de Mirabeau, en annonçant à son frère le renvoi de Turgot, lui signalait « la joie de la cour exprimée par ces mots de M. d'Artois : Enfin, nous aurons donc de l'argent I » et il ajoutait : «Celle non moins vive et immodeste de l'hôtel des fermes et du parlement n'a pas gagné le peuple, qui baisse la tète et secoue roreille' ». L'appréciation du comte de Mercy est la plus importante à connaître, car, si elle est sévère, son impartialité ne peut pas être soupçonnée: « Dans l'affaire du coiQte de Guines, le roi se trouve dans une contradiction manifeste avec lui-même. Par des lettres écrites de sa main au comte de Vergennes et au comte de Guines, lettres entièrement opposées l'une à l'autre, il se compromet, il compromet tous ses ministres au su du public,

* Correspondance générale, Xll, 241, 249. ' Correspondance de Vabbé Galiani, II, 442. ' De homénie,Les Mirabeau, II, 408.

qui n'ignore aucune de ces circonstances, et qui n'ignore pas non plus que tout cela s'opère par la volonté de la reine, et par une sorte de violence exercée de sa part sur le roi. Le contrôleur général jouissant d'une grande réputation d'honnêteté et étant aimé du peuple, il sera fâcheux que sa retraite soit en partie Touvrage de la reine. De tels effets de son crédit pourront lui attirer un jour de justes reproches de la part du roi son époux et même de toute la nation*».

On remarquera ce que disent Mercy et Mirabeau : que le peuple avait mis sa confiance en Turgot et qu'il fut mécontent de sa disgrâce*. Ce sentiment persista, et les idées qu'il représentait au pouvoir se répandirent d'autant plus qu'elles parurent à la nation injustement persécutées. Par un progrès insensible mais constant, le principe de l'égalité devant l'impôt pénétra partout, et dans quelques années personne ne devait plus contester qu'il fût équitable d'alléger les charges incombant à la partie la plus pauvre de la population, ni qu'il fût juste d'appeler dans chaque province les habitants à délibérer sur leurs propres affaires. Le système de Turgot ne périt donc pas avec lui ; il répondait si bien aux besoins de l'époque qu'il gagna des adhérents

* Lettre du 16 mai 1776, Correspondance, II, 446. > A Toccasion du renvoi de Turgot et de Malesherbes, un inconna fit le rondeau suivant, qui obtint un vif succès :

Deux gens dtf bien habilaient k Versailles.

Deax à la cour! C'était grande trouvaille.

Aossi chacoD était émerveillé.

Mais tODt fripon craint d'être snrvei lié.

Des parlements la vénale canaille,

Des flnanciers la vile valetaille.

Ont si bienfait qoe l'on a renvoyé

Deux gens de bien.

Sots et fripons, çk, faites bien ripaille. La conr sera votre champ de bataille; Poar vons ex prés tout y sera trié.

Blioistres, ducs, tout est appareillé, Et grâce à vous il n'est plus k Versailles

teaz gens de bien.

[Correspondance secrète, 111, 74).

dans les châteaux comme dans les villages, et lorsque la France fut consultée à la veille de la réunion des États généraux, les premiers vœux qu'elle émit tendirent à Tapplication des réformes proposées et projetées par Turgot.

Mais le passage de ce ministre aux affaires a eu un autre résultat, bien digne d'être noté. Les classes non privilégiées avaient cru que le gouvernement allait les affranchir. Confiantes dans les promesses que leur avait faites Louis XVI^ séduites par le langage inaccoutumé que faisaient tenir au roi les ministres dont il s'était entouré, elles avaient espéré que les abus qu'on leur signalait allaient disparaître et que les vieilles institutions sous lesquelles elles vivaient seraient bienlôt rajeunies. Elles furent témoins des efforts très sincères que tentèrent à cette fin le roi et ses ministres, puis elles durent constater l'échec complet de leur politique réparatrice. Dés lors elles doutèrent non pas de la bonne volonté, mais de l'aptitude du pouvoir royal à opérer les changements qu'elles désiraient.

Les événements qui s'accomplirent pendant les années qui suivirent le ministère de Turgot, aussi bien sous l'administration de Necker que sous celle de ses successeurs, démontrèrent à la nation qu'en dépit de quelques améliorations secondaires, toutes choses marchaient comme devant, et qu'en définitive l'ancienne organisation, fonctionnant mal, mais résistant aux critiques et défendue par les ordres auxquels elle profitait, continuait de subsister. Dans ces circonstances, la bourgeoisie et le peuple acquirent peu a peu la conviction qu'un jour viendrait où il leur faudrait aider la royauté à reprendre l'œuvre entreprise au début du règne. Par un travail lent des esprits, par une longue méditation des causes qui avaient amené l'insuccès des tentatives libérales de Turgot et de Malesherbes, les écrivains, les bourgeois, les habitants des campagnes en vinrent à penser que la royauté était en quelque sorte prisonnière des classes privilégiées, qui seules l'empêchaient de faire

le bien rêvé par elle. Aussi attendirent-ils avec patience que l'occasion se présentât, et quand elle vint, quand les embarras financiers forcèrent le gouvernement à faire appel aux États généraux, le mouvement populaire se prononça avec une force irrésistible en faveur des réformes. Nul alors n'attaqua la royauté ; de toutes parts on adressa des remerciements à Louis XVI comme « au restaurateur des libertés françaises, » et les sentiments de loyauté à son égard étaient unanimes. Mais on n'avait plus confiance en lui et on ne comptait que sur l'Assemblée nationale pour régénérer le pays. A la veille de la Révolution, les Français pensaient donc que l'autorité du trône devait être subordonnée à celle des représentants de la nation. C'est ainsi qu'en renonçant à la réalisation des généreux projets dont il avait, en montant sur le trône, proclamé la nécessité, Louis XVI habitua ses sujets non seulement à croire à l'impuissance de la royauté, mais à souhaiter une organisation politique dans laquelle le pouvoir royal ne serait plus le premier pouvoir de TÉtat.

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