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CHAPITRE VII

I. Clugny n'avait pas les qualités d'un bon contrdieur général, et sa nomination est mal accueillie. — Réaction contre les économistes et contre leurs doctrines. — La grande majorité des deux premiers ordres est décidée & défendre le maintien de ses privilèges. — Rétablissement des jurandes et de la corvée. — Fondation de la loterie royale. — Enthousiasme en faveur des colonies américaines révoltées; le gouvernement se prépare & la guerre contre TAngleterre. — Mauvaise gestion de Clugny; sa mort. — 11. Les attributions du contrôle général sont scindées, et réparties entre Tabonreau et Necker. — Motifs qui ont déterminé la nomination de Necker. — Débuts de Necker comme banquier. — Sa confiance en lui-même; son ambition. » Dans son Éloge de Colbert, il se met en opposition avec les idées des physiocrates. — Son livre contre la liberté du commerce des grains. — Il sait persuader Maurepas de son mérite, et sa nomination est accueillie par le public avec faveur. — Gomment il entend diriger Tadministration des finances.

— Il refnse tout traitement et donne les preuves d'un grand désintéressement. — Les contemporains estiment très haut ses talents.

— Soins qu*il prend de sa réputation.

Louis XYI fit un détestable choix en remplaçant Turgot par M. de Clugny. Celui-ci avait été intendant de la marine pendant le ministère du duc de Choiseul; peut-être connaissait-il Tadministration dont il avait été l'un des chefs, mais il était absolument étranger à la matière des finances. L'état

du Tçésor était pourtant tel, que sa direction ne pouvait pas être impunément confiée au premier venu. Le roi avait été informé par Turgot que les recettes étaient inférieures aux dépenses ; en outre, le gouvernement songeaità se préparer à une guerre contre TAngleterre. Il eût donc été prudent de chercher un financier pour occuper le contrôle général. Mais le roi crut sans doute, que du moment que le candidat qu*on lui présentait pour ce poste n'était pas un partisan des réformes, cela suffisait, et il nomma Clugny comme il aurait accueilli tout autre protégé de Maurepas. Le public, au contraire, se montra plus exigeant ; il se demanda sMl était sage de nommer contrôleur général, un homme qui passait pour ignorer les questions financières, et il fut disposé à se montrer d'autant plus sévère pour M. de Clugny qu'on le savait dépensier, peu scrupuleux et très adonné au plaisir. Livrer à un pareil successeur la place de Turgot, c'était le moyen sûr de faire regretter celui-ci. Aussi lorsqu'on apprit qu'en quittant le ministère, il avait refusé la pension qu'obtetenaient toujours les anciens ministres, ceux mêmes qui l'avaient attaqué se mirent à louer son austère vertu, et ce fut avec une défiance non dissimulée qu'on attendit à l'œuvre le nouveau contrôleur général.

On raconte que Maurepas ayant dit un jour à Clugny : c( faites du beau et du bon », celui-ci répliqua : « Ma foi, je crois que le plus habile ne saurait comment s'y prendre; mais puisqu'il faut faire parler de soi, je ne puis que culbuter d'un côté ce que M. Turgot a culbuté d'un autres » Telle fut en effet sa politique. Afin de montrer que le système de son prédécesseur était complètement condamné et que le gouvernement entendait y renoncer, il commença par sévir contre les confidents de lit pensée de Turgot. Dupont de, Nemours fut exilé dans sa propriété du Gratinais ; Tabbé Baudeau reçut Tordre de se re*

>* Cdrrefpi «wsiiéto, m, 200.

tirer en Auvergne, et le recueil qu'il publiait, les Nouvelles Ephémérides du Citoyen^ cessa de paraître ; de même, Tabbé Roubaud, principal rédacteur de la Gazette de Vagriculture et du commerce^ feuille qui soutenait comme les Ephémérides les doctrines économiques, dut s'éloigner de Paris et cesser sa publication*.

Ces mesures furent le signal d'une réaction momentanée contre les idées des économistes : il ne fut plus de bon [ton de se dire de leurs adeptes; on leur fit un grief de l'échec des réformes qu'avait tentées le précédent contrôleur général ; on leur reprocha d'avoir répandu dans le pays des aspirations irréalisables : a Vous avez excité, écrivit le bailli de Mirabeau à son frère le marquis, une rébellion générale de la canaille, qui argumente toute d'après l'égalité naturelle, et messieurs les avocats, procureurs et gratte-papier répètent vos arguments en les accommodant à leur guise. De quel droit, disent-ils, un homme qoin a que les mêmes organes qu'un autre est-il seigneur, et l'autre vassal? Quand même ils auraient raison dans le fond, ce que je nie, détruire cette subordination, c'est comme détruire la religion et tous les autres usages anciens, ce qui est même chose que bouleverser tout. Tu sais que je ne suis pas plus méchant qu'un autre, mais compte que les hommes ont toujours fait, font et feront toujours plus pour ceux qu'ils craignent que pour ceux qu'ils aiment. » Le marquis de Mirabeau n'eut pas de peine à réfuter cette attaque : « Donnerais-tu aussi dans le cri du vulgaire contre les économistes? Nous n'avons pas en un seul endroit prêché l'égalité ; nous avons au contraire démontré l'essence naturelle des distinctions et la nécessité sociale des

^ A propos de ces deux écrivains, « on plaisant disait : Qnand j*entcDds nommer œs économistesi il me semble que j'entends appeler une meute de chiens de chasse : Baudeau, Roubaud, Turgot, Mirabeau ! — Ccst avec des plaisanteries de cette force qn*on a fait beau^ coup de mal aux idées économiques. » (De Lavergne, Les Êconomiêies français du xvni^ siècle^ 182.)

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prérogatives, qu'il ne faut pas confondre avec les privilèges. Ce sont les philosophistes qui ont voulu tout confondre, et qui y tendent de droit et de fait, et par doctrine et par cabale*. » Ces lettres prouvent deux choses : tout d'abord, les progrès qu'avaient déjà faits dans les classes bourgeoises et populaires les sentiments égalitaires qui devaient triompher en 1789; ensuite la crainte qu'éprouvaient dès lors beaucoup de privilégiés, de perdre une situation légale qui les mettait au-dessus de leurs concitoyens. Sans doute, il ne manquait pas de nobles et d'ecclésiastiques disposés à renoncer aux exemptions pécuniaires, prêts à payer Timpot comme les roturiers, et désireux de voir attribuer à ceux-ci les mêmes droits qu à eux-mêmes. Mais les membres de la noblesse et du haut clergé chez lesquels dominaient ces dispositions libérales ne formaient qu'une petite minorité. « En dépit de quelques dissidences, l'immense majorité de la noblesse et du haut clergé demeure fidèle aux traditions. Dans la perte de leurs privilèges, nobles et prélats voient une atteinte grave à leur fortune, et le dernier coup porté à leur prépondérance. Ce double sacrifice, ils refusent d'y consentir volontairement, et ne reconnaissent à personne le droit de le leur imposer malgré eux ^. »[Se rappelant les inquiétudes que leur avait causées les projets de Malesherbes et de Turgot, et trouvant de puissants alliés à la cour et dans les parlements, il vont à l'avenir presser sur le gouvernement afin qu'il respecte l'ordre de choses établi.

Le nouveau contrôleur général voulut sans doute leur donner une première satisfaction^ lorsqu'il se décida àdéfaire l'œuvre de Turgot. Il rétablit les maîtrises et les jurandes, toutefois avec certains adoucissements ; ainsi les droits de maîtrise furent diminués de moitié, et plusieurs professions demeurèrent libres. Il fit du reste du rétablisement des ju-

^ De Lomcnie, Les Mirabeau, II, 412.

* Chêrest, La Chute de f ancien régime, I, 9.

randes une mesure fiscale et n'aliéna de nouvelles maîtrises que moyennant finance. Il rétablit également la corvée ; pour flatter la magistrature, il inséra môme dans le préambule de la déclaration du il août 1776, qui abrogeait Tédit de suppression, une pbrase portant que le roi avait cru « devoir donner une attention particulière aux représentations de ses cours sur les inconvénients qui pourraient résulter des dispositions de Tédit. » Louis XVI ne vit aucun inconvénient à s'infliger ainsi à lui-même un démenti à cinq mois d'intervalle, mais les contemporains trouvèrent qu'il aurait mieux valu ne pas accuser aussi nettement la versatilité du gouvernement. « On sent, dit un écrit du temps, toute la faiblesse et môme le ridicule de ce motif, après que, nonobstant les remontrances les plus vives, on a tenu un lit de justice pour donner force de loi à ce môme édit, et à d'autres qu'on a aussi pris le parti d'anéantir... Notre gouvernement n'a de système pris pour aucune de ses parties, pas même en politique... Celui de M. Turgot, dont l'intention était sage et bien vue, mais dont l'exécution a été mal et trop précipitamment opérée, a été renversé, sans que la nation y trouve aucun avantage*. »

Non seulement la nation ne gagnait rien à l'abandon des réformes commencées par Turgot, mais elle eut à regretter la seule création de son successeur. M. de Clugny fonda en eflet la Loterie royale, et si les combinaisons ingénieuses qu'il adopta eurent le mérite d'en assurer le succès, elles ne purent, par contre, procurer des ressources au Trésor qu'en enlevant chaque année à une foule de pauvres gens le plus clair de leurs épargnes, quand ce n'était pas la totalité de leur petit avoir*. Il motiva la création de la Loterie,

« Corresp. secrète, III, 267, 268.

s La loterie royale comptait Tiugt-quatre tirages par an. Ils se faisaient pabliquement le !«' et le 16 de chaqae mois. A chaque tirage on extrayait cinq numéros de la roue, qui en contenait quatre-vingtdix. Les joueurs plaçaient leurs mises sur un, deux, trois, quatre ou cinq numéros à leur choix; c'était ce qu'on appelait jouer l'extrait,

â30 LES CAUSES FINANCIÈRES

dans le préambule de Tarrét du Conseil qui l'organisa, en rappelant que le goût du jeu et des gains aléatoires portait une foule de Français à tenter la fortune dans les loteries étrangères, et en ajoutant que la sortie de l'argent expédié hors des frontières appauvrissait le royaume. L'argument n'était que spécieux. Ne valait-il pas mieux, en effet, dans l'intérêt du pays, laisser deux ou trois millions de livres s'en aller tous les ans à l'étranger, que de mettre en France même les combinaisons du jeu à la portée de tout le monde, que d'encourager la passion des petits et des humbles pour les brusques profits auxquels le travail n'a pas de part, et que de détourner le peuple d'un emploi plus sûr de l'argent par lui économisé? L'institution de la Loterie royale universalisa le goût du jeu par suite des facilités qu'elle procura aux joueurs, et bientôt le Trésor retirade la Loterie un bénéfice annuel d'une douzaine de millions. A vrai dire, le supplément de ressources qu'elle devait donner à l'Ëtat était le seul but que le contrôleur général se proposait d'atteindre, et pour désirer de nouvelles sources de revenus, il avait, cela est son excuse, un puissant motif : c'est que de graves événements se préparaient, qui ne tarderaient sans doute pas à entraîner la France dans de grandes dépenses. En effet, les colonies anglaises de l'Amérique du Nord s'étaient depuis quelque temps soulevées contre la métropole, et aussitôt l'opinion publique s'était chez nous prononcée avec enthousiasme en faveur des Américains. Les Français brûlaient du désir de faire expier a TAngleterre ses succès de la guerre de Sept ans, et ils furent unanimes à penser que l'insurrection des colonies américaines leur

Fambe, le terne, le quaterne et le quinc. Les joueurs gagnaient pins oumoins, suivant qu'il leur sortait un ou plusieurs numéros. Pour un extrait, c'est-à-dire lorsque Tunique numéro clioisi sortait, on touchait quinze fois sa mise; pour un quine, on aurait pu gagner un million de fois l'enjeu. Le prix le plus bas du billet était de douze sous; sur un extrait on pouvait engager jusqu'à 10,000 livres; mais sur un quine, il était défendu de parier plus de trois livres.

fournissait, pour abaisser la puissance anglaise, une occasion qu'ils ne devaient pas laisser échapper. Déjà, lorsque Turgot était ministre, le gouvernement avait eu à délibérer sur Tattitude à adopter : fallait-il que la France prit ouvertement parti pour les Américains, ou bien valait-il mieux ne pas se compromettre officiellement, et venir par des moyens indirects en aide aux insurgents^ comme on disait alors ? Turgot ne craignit pas de combattre, en cette circonstance, le sentiment public. Dans un mémoire qu'il adressa au roi, au mois d'avril 1776, quelques jours seulement avant sa disgrâce, il lui conseilla de ne pas intervenir, et à Tappui de cette opinion, il insistait sur ce que a malgré les économies et les améliorations déjà faites depuis le commencement du règne », il existait en temps de paix un écart de 20 millions entre la recette et la dépense ; il ajoutait que « s'il fallait absolument soutenir une guerre, on trouverait des ressources », mais qu'une lutte avec l'Angleterre ne pouvant manquer d'entraîner d'immenses dépenses, on devait « l'éviter comme le plus grand des malheurs, puisqu'elle rendrait impossible, pour bien longtemps et peut-être pour toujours, une réforme absolument nécessaire à la prospérité de l'Ëtat et au soulagement des peuples ». Il établit qu'au surplus, sans que nous prissions part à la querelle entre l'Angleterre et ses colonies américaines, l'indépendance de celles-ci était assurée : « Certainement, dit-il , le ministère anglais ne subjuguera pas les colonies sans des efforts violents et continus, qui ne peuvent manquer d'épuiser ses forces et ses ressources, de grossir la dette nationale, peut-être de forcer la banqueroute... Les Anglo-Américains, enthousiastes de la liberté, pourront être accablés par la force, mais leur volonté ne sera pas domptée ». Turgot était donc persuadé que de toutes façons la Grande-Bretagne sortirait épuisée de la guerre avec les Américains, et il en concluait que la France avait intérêt à ne secourir ceux-ci que secrè-

tement, par des envois d'argent et de munitions. Le roi et Maurepas partageaient la même opinion \ et il leur paraissait dangereux de renouveler les hostilités avec une nation disposant de vastes capitaux et de flottes nombreuses. Ils estimèrent néanmoins qu'il était sage de se tenir prêts à tout événement et, à cet effet, d'accroître nos forces maritimes.

Au mois de juin 1776, ordre fut en conséquence donné aux arsenaux de Brest et de Rochefort de procéder à l'armement de vingt vaisseaux de ligne, et sous la pression de l'opinion publique, que vint exalter bientôt (4 juillet 1776) la proclamation d'indépendance des États-Unis, le ministère, où les idées belliqueuses étaient d'ailleurs représentées par les ministres de la guerre, de la marine et des affaires étrangères, sclprépara avec activité à soutenir une grande guerre maritime. Le roi, conseillé par le comte de Vergennes, eut la sagesse de ne rien précipiter, et avant de rompre avec l'Angleterre, il sut prolonger pendant deux années la durée de ses armements et attendre que les Américains eussent donné la preuve que, loin de se laisser abattre par leurs premiers échecs, ils étaient de force à infliger à leur tour des défaites à leurs adversaires. Cette

^ « La neatraUté paraissait un devoir & Louis XVI, parce qu^aucune agression anglaise ne justifiait à ses yeux une démarche hostile contre la couronne britannique... Sa conscience lui faisait regarder comme une perfidie la violation des traités et de Tétat de paix, sans autre motif que celui d'abaisser une puissance rivale. » (Comte de Ségar, Mémoires^ I, 102.) — Parlant des réceptions enthousiastes qu'à leur arrivée en France reçurent Franklin et les autres députés américains, le même auteur raconte « qu'il serait difficile d'exprimer avec quel empressement, avec quelle faveur, furent accueillis, au sein d'une vieille monarchie, ces envoyés d'un peuple en insurrection contre son monarque. {Op. ciL, 69). — Les aspirations révolutionnaires qui se cachaient sous cet engouement pour les Américains n'échappèrent pas à la sagacité de Joseph II, et un jour qu'on lui vantait les succès des insurgés, il répondit froidement : « Mon métier est d'être royaliste. » Louis XVI au contraire ne soupçonna jamais que les Français, après avoir combattu en Amérique en faveur de la liberté, voudraient la posséder à leur tour.

conduite prudente fut très habile, car au début nous n'étions pas en mesure de lutter avec les flottes britanniques. Notre marine était restée à Tétat d'abandon depuis la guerre de Sept ans, son matériel se trouvait dans le plus déplorable état, les approvisionnements lui manquaient, et le nombre de ses bâtiments était insuffisant. Il fallait donc consacrer des sommes importantes à sa réorganisation. En même temps, le gouvernement se détermina à accorder des subsides aux colonies révoltées, et il s'entendit avec plusieurs de nos nationaux, avec Beaumarchais entre autres, pour faire parvenir secrètement des secours aux insurgents d'Amérique. Il autorisa ces intermédiaires, agissant d'ailleurs à leurs risques et périls, à se pourvoir dans les arsenaux de l'État de poudre, de canons et de fusils, moyennant un prix convenu, que les Américains devaient rembourser, mais qu'ils cherchèrent par tous les moyens à ne point payer ; il leur permit de faire fabriquer des uniformes et des effets de campement, d'engager des officiers, d'armer des vaisseaux, et plusieurs cargaisons parvinrent en Amérique, malgré les croisières anglaises*. Dans ces circonstances, la tache du contrôleur général devenait considérable, et Clugny avait raison de se préoccuper de créer des ressources à l'Etat. Malheureusement l'intérêt public était loin d'être son seul, ni même son principal souci. « Il renouvela les affaires de finances, pour en tirer des pots-de-vin secrets et établit des croupes au profit de ses maîtresses et de ses créatures. Le contrôle général était réellement devenu un mauvais lieu, et le rassemblement des fripons et des catins de Paris... Trois semaines après sa nomination, Clugny était si décrié dans le public, dans l'administration et dans le parlement, que M. de Maurepas lui-même en était tout honteux*. » La nécessité de le

4 Voir sur le» événements qui précédèrent notre mpture officielle «iTec l'ÀDgleterre : Beaumarchais et son temps y par M. de Loménie, II, 83, 215.

> Augeard, èlimoires^ 92, 93.

remplacer promptemcnt apparaissait aux yeux de tous, quand il mourut au mois d'octobre 1776.

Maurepas proposa aussitôt à Louis XVI de scinder les at tributions du contrôle général, de mettre à la tOte de la partie administrative et contentieuse un vieux conseiller d'Etat, Taboureau, d'une intégrité éprouvée, avec lequel on était sûr que les scandales du ministère de Clugny ne se reproduiraient pas, et de lui adjoindre, avec le titre de Directeur des finances^ le banquier genevois Necker, qui serait chargé de la gestion du Trésor royal et des opérations financières. Avec sa docilité ordinaire, le roi s'empressa de ratifier les propositions de son Mentor^ nom que Ton donnait à Maurepas, et c'est ainsi que le ministre qui a le plus contribué, après Turgot, à ébranler le système fiscal de la monarchie et à en dévoiler les vices, fut poussé au pouvoir par un homme d'Etat, pourtant fin et expérimenté, qui avait pris en haine les innovations et les réformateurs, et qui aspirait par-dessus tout à consolider le régime établi.

Mais qu'on ne s'y trompe pas : si Maurepas avait recommandé Necker à Louis XVI, ce n'est pas parce qu'il lui avait reconnu un esprit entreprenant, ce n'est pas parce qu'il avait prévu que Necker éclairerait un jour la nation sur la situation de ses finances et appellerait les contribuables à se prononcer eux-mêmes sur le montant et la nature des impôts. Il ne supposait pas qu'il ddt jamais jouer un tel rôle, et M'"« de Staël est dans le vrai, lorsqu'elle dit dans ses Considérations sur la Révolution française^ que son père a été nommé au contrôle général des finances « seulement pour qu'il attirât de l'argent au Trésor royal. » Elle a également raison de dire : « dans les circonstances d'alors, le

plus grand danger pour le pouvoir du roi était de manquer d'argent. »

Qu'on songe en effet ace qu'étaient les circonstances auxquelles M""" de Staël fait allusion. Malgré la paix qui régnait depuis 1763, les recettes de TÉtat étaient toujours demeurées au-dessous de ses dépenses. Or, la France se préparait à la guerre ; les dépenses allaient donc beaucoup augmenter. Comment y faire face? Lorsque Turgot était arrivé au ministère, il avait déclaré ne pas vouloir d'impôts ni d'emprunts, et il avait cherché dans des économies l'équilibre financier. 11 ne l'avait pas trouvé; mais à combien de millions par an allait monter le déficit, maintenant qu'on se lançait dans des dépenses militaires? Pour se procurer l'excédent de recettes dont l'Etat avait un absolu besoin, il n'y avait que deux moyens, ceux qui précisément avait été repoussés par Turgot : l'emprunt et l'impôt. L'impôt, Maurepas se refusait à y recourir, et il avait pour cela deux motifs : d'une part, les résistances possibles du parlement qui, vers la fin du règne précédent, avait contesté à la couronne le droit d'imposer de sa seule autorité la nation, et qui, par amour de la popularité, n'enregistrerait sans doute pas de nouvelles impositions ; d'autre part, la répugnance de Louis XVI k accabler son peuple de charges plus lourdes que celles qu'il supportait déjà. Restait donc l'emprunt; mais pour emprunter dans de bonnes conditions, il fallait que l'administration des finances fut confiée à quelqu'un qui possédât la confiance du public, et qui eût l'habitude des grandes affaires d'argent. En se plaçant à ce point de vue, le choix que Maurepas fit de Necker était incontestablement le meilleur qu'il pût recommander au roi. Pour se pousser au ministère, le nouveau directeur des finances avait du reste manœuvré avec une rare habileté, et il avait su convaincre non seulement le comte de Maurepas, mais le public tout entier, qu'il possédait les talents nécessaires à l'administration financière d'un grand royaume.

Necker était un banquier qui avait eu Tart de gagner une fortune considérable. Parti de Genève à Tâge de quinze ans, il avait débuté par être simple commis; puis, à force d'intelligence et de travail, il était devenu le chef d'une des premières maisons de banque de Paris. Ses ennemis l'accusaient d'avoir gardé pour lui, au détriment de ses associés, tous les gains de certaines spéculations; mais l'accusation parait mensongère. Un autre fait qui lui a aussi été reproché est plus intéressant à relater, car il prouve que Necker, dans ses combinaisons, était aussi ingénieux qu'on peut l'être de nos jours. Ce fait est raconté en ces termes par un historien moderne * : « La convention préliminaire de paix avec l'Angleterre, signée le 3 novembre 1762, contenait plusieurs articles secrets additionnels ; l'un de ces articles stipulait le remboursement intégral de toutes les sommes dues par la France aux habitants des colonies cédées à l'Angleterre, spécialement aux habitants du Canada. Or, il existait une assez grande quantité d'effets publics, émis successivement par le gouvernement français pour subvenir aux dépenses du Canada, et se négociant à 70 ou 80^*p. 100 de perte sur le marché. Necker, instruit de la clause secrète du traité de 1762, racheta ces effets, avec rénorme rabais de leur cours, puis les envoya à Londres. Là, un de ses correspondants, muni de lettres supposées d'habitants du Canada, en demanda le remboursement au pair par l'intermédiaire du gouvernement anglais, comme s'il s'agissait de créances appartenant à des Canadiens, garanties en vertu du traité. La manœuvre réussit et procura de gros bénéfices à la maison de banque. Ces bénéfices étaient-ils légitimement acquis? Le code de morale des gens d'affaires résoudra la question. »

En sa qualité de banquier, Necker avait eu de fréquentes relations avec le contrôle général des finances, et il avait

* René Stourm, Les Fina7ices de Vanclen régime et de In révolution^ I, 37.

pu constater, surtout à Tépoque où Tabbé Terray en était le titulaire, à quel point le secret qui présidait aux opérations du Trésor royal nuisait à son crédit et facilitait les dilapidations. Avec son expérience consommée, son esprit d*ordre et son instinct de la simplification, il s'était aperçu que les rouages du contrôle général étaient à la fois trop compliqués et incomplets ; il avait entrevu des moyens propres à les perfectionner, et comme « le fond de son caractère était un amour-propre qui excédait la mesure ordinaire de la vanité humaine ^ », il n*avait pas douté un instant que s*il parvenait à obtenir la direction des finances publiques, il n'y opérât les plus heureux changements. Hais était-il vraisemblable, qu'étranger et protestant, il pût jamais devenir contrôleur général ? Sa nomination comme ministre des finances était en dehors de toutes les probabilités. Il ne s'était pas néanmoins découragé, et animé de cette espèce de foi qui soutient les ambitieux, il avait résolu de tout faire pour parvenir au contrôle général. 11 n'était pas du moins guidé par une ambition vulgaire, et il ne recherchait pas le pouvoir pour les satisfactions de vanité et pour les honneurs qu'il procure. Ainsi que Ta écrit M"" de Staël, « son ambition était la gloire » ; il était, suivant l'expression de Morellet^ « possédé d'un désir insatiable de renommée ' », et lui-même a avoué son penchant pour « la voix publique, pour ce retentissement qui ressemble au bruit de la gloire ^ ». Sa ferme résolution était donc, quand il serait ministre, d'agir de manière à mériter <c les bénédictions secrètes du peuple », et à se concilier « cette opinion publique qui est lente à se former, et dont il faut attendre les jugements avec patience^». Il possédait la fortune, et il avait la réputation méritée d'un homme

^ De Montyon, Particularités sur les ministres des finances. * Morelietf Mémoires^ I, 160.

' Atfminisiration de Necker, par Ini-môme.

^ Introduction & V Administration des finances de la FrancCt par Nc:kcr.

d'aiTaircs habile : ces deux avantages ne pouvaient manquer de lui servir. Toutefois, cela ne suffisait pas, et pour se créer des titres sérieux à la place qu'il convoitait, il s'était dit qu'il devait commencer par se faire connnaître comme possédant des vues de gouvernement^ comme versé dans les matières administratives et ayant approfondi les questions qui touchent aux finances de TËtat.

Aussi, l'Académie française ayant choisi pour un concours l'éloge de Colbert, il avait saisi cette occasion de se mettre en évidence, et n'avait pas hésité, lui simple particulier, absorbé jusqu'alors par la direction de sa maison de commerce, à juger les principes et la politique de cet illustre administrateur. L'idée était bonne, car M"« Necker tenait avec esprit un salon très recherché, rendez-vous habituel d'une foule de littérateurs ; elle avait une adresse rare à faire valoir son mari, et celui-ci pouvait être certain que, pour plaire à M"* Necker, des écrivains en renom célébreraient les mérites de l'auteur et de l'ouvrage. Mais quel jugement porter sur l'administration de Colbert? A une époque où les doctrines économiques étaient soutenues avec ardeur, et où, sous leur influence, on était souvent tenté de reprocher au grand ministre de Louis XIV l'étroite tutelle sous laquelle il avait placé l'industrie française, c'était assurer à l'éloge de Colbert un véritable retentissement que d'y soutenir la thèse opposée, et de s'y déclarer partisan du régime de la réglementation. Necker avait au surplus un autre motif pour se poser dans son écrit en adversaire de la liberté économique : comme cela arrive souvent aux gens qui ont manié les affaires et qui ont su, au milieu des difficultés de la vie, se créer une importante situation, il se vantait d'être un homme pratique et d'être libre de préjugés d'école. De plus, il avait été choqué de certaines exagérations et de diverses erreurs commises par les économistes. Il avait trop de pénétration pour n'avoir pas compris toute la fausseté de leur fameuse théorie du pro-

duit net, et son bon sens lui démontrait que si Timpùt était uniquement supporté par la terre, ainsi quMls le demandaient, jamais TËtat n'aurait des ressources à la hauteur de ses besoins. Pour toutes ces raisons, il développa dans son éloge de Colbert des idées en opposition avec celles des principaux écrivains économistes, et il s'appesantit sur les mérites de Tintervention administrative. Son ouvrage fut couronné par l'Académie, et il fut dès lors considéré comme le chef du Colbertisme^ système auquel adhérèrent tous les adversaires des réformes proposées par les économistes.

Sur ces entrefaites, Turgot était devenu contrôleur général, et il allait promulguer son célèbre édit qui rendit libre le commerce des grains. Fidèle aux principes qu'il venait de défendre, Neckcr prit le contre-pied de l'opinion du ministre, et il composa un livre sur les dangers que ne manquerait pas de produire la liberté accordée à la vente et au transport du blé. Il alla voir le contrôleur général afin de lui communiquer ses objections, et voici le récit de cette entrevue, tel que l'a rédigé un témoin oculaire: « M. Turgot répondit un peu sèchement à l'auteur qu'il pouvait imprimer ce qu'il voulait, qu'on ne craignait rien, -que le public jugerait, refusant d'ailleurs la communication de l'ouvrage ; le tout avec cette tournure dédaigneuse qu'il avait trop souvent en combattant les idées contraires aux siennes. Et ce que je rapporte là, je ne le tiens pas d'un autre, car je l'ai vu de mes yeux, entendu de mes oreilles; j'étais alors chez M. Turgot. M. Necker y vint avec son cahier, j'entendis les réponses que l'on fit à ses ofTres, et je le vis s'en allant avec l'air d'un homme blessé, sans être abattu '. » La réception qu'il avait reçue du ministre eût été tout autre^ qu'elle n'aurait sans doute pas détourné Necker de publier son ouvrage Sur la légisiatian et le commerce des grains; mais elle le détermina à attendre le moment favcK

& Morellet, Mémoires, I, 237.

rable. La récolte avait été mauvaise, et, comme cela arrivait souvent en pareille circonstance, des troubles étaient à craindre ; dès qu'ils éclatèrent, au printemps de 1775, légitimant ainsi en apparence ses critiques contre le changement de législation, il mit son livre en vente. Son succès fut prodigieux. Il était plein de lieux communs et d'assertions erronées' ; mais il flattait les passions des adversaires du contrôleur général, et il eut en peu de temps plusieurs éditions. Necker passa de plus en plus, aux yeux des mécontents, pour un administrateur prudent etsagace. Toutefois, ayant envoyé un exemplaire à Turgot, il s'attira de celui-ci une sanglante leçon : « J'ai reçu. Monsieur, lui écrivit le ministre à la date du 23 avril, l'exemplaire de

1 Necker soutient, entre autres proposition», les suivantes : TÉlat doit veiller sur la subsistance du peuple, et il a le droit de prendre les mesures nécessaires pour empêcher les hauts prix du blé; la liberté d'exporter les grains ne favorise pas les progrès de l'agriculture ; l'interdiction d'exporter le blé aide & raccroissement de la population; un pays qui vendrait habituellement des grains à l'étranger ne tarderait pas à s'appauvrir; la liberté d'exportation stimule les spéculations inconsidérées des marchands, répand la crainte de la disette et amène des soulèvements populaires; la sortie des grains hors du royaume ne doit être permise que lorsqu'il y a une surabondance de blé, duo & une série de bonnes récultes. Il demande que l'exportation des farines soit seule autorisée, lorsque le prix du blé sera tombé à moins de vingt livres le setior, et que chaque boulanger soit tenu d'avoir un approvisionnement de grains, depuis le mois de février jusqu'au mois de juin. — L'abbé Morellet écrivit une excellente réfutation du livre de Necker; m^^ elle n'obtint pas la même faveur, et comme elle ne faisait que répéter les arguments maintes fois développés depuis quinze ans par les physiocrates, on ne se donna guère la peine de la lire. — Les adversaires des économistes, et ils étaient nombreux, se plaisaient à relever dans l'ouvrage de Necker « un esprit de bienfaisance et d'humanité, l'énergie et la profondeur da raisonnement, la noblesse de l'expression, le ton sublime et vrai de la pensée. » Grimm termine en ces termes un éloge enthousiaste de l'ouvrage dont nous parlons : ■ Peut-être n'est-il point de questiou plus étendue et plus compliquée que celle du commerce des grains. Jamais cette question n'a été plus approfondie que dans l'ouvrage de M. Necker. Cependant nous croyons pouvoir dire avec la môme confiance que jamais on n'a rien écrit de plus clair sur cette matière : tant il est vrai que la logique la plus profonde est aussi la plus évidente, parce que dans sa marche ferme et soutenue, elle uous conduit, de résultats en résultats, à des principes que tout esprit droit ne peut méconnaître. » [Corresp, liU,^ XI, 60.)

votre ouvrage que vous avez fait mettre à ma porte ; je vous remercie de cette attention. Si j avais eu à écrire sur cette matière et que j'eusse cru devoir défendre l'opinion que vous embrassez, j'aurais attendu un moment plus paisible, où la question n'eût intéressé que les personnes en état de juger sans passion. Mais, sur ce point comme sur d'autres, chacun a sa façon de penser. »

Pour que Necker eût des chances d'être nommé un jour contrôleur général, il ne suifisait pas qu'il eût publié des ouvrages bien accueillis du public. Il fallait qu'il amenât le roi et M. de Maurepas à croire à son mérite, et à songer à lui pour la direction des fmances de l'Ëtat. Aussi s'ingénia-t-il dans ce but. Il se lia avec un jeune homme d'un esprit souple et insinuant, très avant dans les bonnes grâces de Maurepas, poète à ses heures, et admis à la cour sous le nom de marquis de Pezay, quoiqu'il n'eût aucun droit à ce titre. Pezay, auquel Necker paya, dit-on, de grosses sommes pour prix de sa complaisance, remit au roi et au premier ministre une série de mémoires sur des questions fînancières et administratives ; ils furent appréciés, comme révélant de grandes connaissances, des vues nettes et précises, et une « sensibilité » qui plut à Louis XVI. Pezay avoua alors que Necker était leur auteur, et lorsqu'il s'agit de remplacer Clugny, le banquier genevois était, dans l'esprit du premier ministre, le seul homme auquel on put confier sa succession.

Néanmoins il n'obtint pas le titre de contrôleur général ; sa qualité de protestant s'y opposait ^ Il ne fut d'abord

^ « On sait que M. de Maurepas a répondu h quelques évoques qui lui témoignaient leur surprise de Télévation d'un protestant au ministère : le roi vous le sacrifiera, si le clergé veut se charger de pay^ les dettes de TÉtat. On est parti de ïù. pour faire un jeu de mots ; le

'voici :

De ton choii, 6 Neekerl le dévot alarmé Cria an vain : qael scandale énorme t Poor régir ton irésor. qHoil Louis a nommé Un enfant de Gooève, un m ludit reformé I — C'mI qu'il t'entend k la réforme.

(Bachaumont, Mémoires secrets, IX, 244).

nommé que directeur du Trésor , et à la retraite de Taboureau, au mois de juin 1777, il devint directeur général des finances. Le titre, du reste, importait peu, et à partir de son entrée aux affaires, Necker a réellement eu fauterite et rempli les fonctions de contrôleur général. Il était donc assez rapidement parvenu à ses Ans. Né dans une République et simple roturier enrichi dans la banque, il se trouvait chargé d*une des administrations les plus importantes « du plus beau royaume du monde )>. Il eut une autre satisfaction : celle de constater la joie générale que causa sa nomination et la confiance qu'elle inspira. « On a dit de Tabbé Terray, qu'il avait bien fait le mal; de M. Turgol, qu'il avait mal fait le bien ; et on dit des nouveaux administrateurs de nos finances, qu'ils feront bien le bien. Leur nomination est en effet fort agréable à cette nombreuse partie du public qui, sans acception de personnes, na pas de plus grand intérêt que de voir le bien s'opérer... M. Necker a trouvé sur son bureau ces deux vers :

Les besoins de l'État demandaient un grand homme ; La France te regarde et la Vertu te nomme i. »

La vertu, telle était la qualité que Necker se flattait en effet de posséder, et celle qui lui paraissait la plus essentielle pour un ministre des finances. « Dans une administration telle que celle des finances d'un grand roi, a-t-il écrit plus tard, lorsqu'il a dépeint ses propres mérites et tracé d'après lui-môme le portrait idéal du ministre des finances ', dans une administration où la confiance publique est nécessaire, je n'hésite point à prononcer qu'il n'est aucun talent qui puisse dédommager du manque de délicatesse et de vertu. Les connaissances, les lumières des autres peuvent secourir un administrateur médiocre; mais quel

1 Corresp, secrète. III, 411, 412.

- Voir riutroduction de TouTrage de Necker sur V Administration des finances de la France,

ressort portera vers le bien public celui qui ne se croit lié à la société par aucune obligation ? Comment un homme public pourra-t-n inspirer Tamour du devoir à cette multitude de personnes qui doivent le seconder, s'il perd le droit de leur eu imposer par son exemple? Comment cette chaîne de morale et d'honnêteté qui, dans une vaste administration, doit s'étendre d'un bout du royaume à l'autre, ne sera-t-elle pas de toutes parts relâchée, si le chef môme de cette administration ne la tient pas dans sa main, et si l'estime qu'on a pour lui n'en resserre pas les nœuds ?... Non, non, rien ne peut prendre la place des principes de morale ! » Voilà de belles pensées, et nul ne niera qu'un ministre des finances animé de la passion du bien public et prêt à sacrifier son repos, sa popularité, à l'intérêt général, ne soit apte à imprimer une utile direction aux importants services dont il est le chef. Mais Necker avait un autre motif pour déclarer avec tant d'insistance que le ministre préposé à l'administration financière du royaume devait être vertueux : il voulait en efi'et qu'on lui reconnût à lui-même cette qualité, et que sa réputation de ministre dévoué. au pays, d'observateur scrupuleux des engagements contractés au nom du roi, aidât au succès de ses opérations financières . Pendant tout le temps qu'il occupa le pouvoir, il ne laissa jamais échapper une occasion d'inspirer ainsi confiance au public, et un ingénieux écrivain a pu dire : « homme honnête et moral dans ses relations privées, c'était une partie de son adresse de vanter atout propos la vertu... ; car tandis qu'il tentait les capitalistes de tous les pays par des placements de fonds avantageux, les Français persuadés de sa moralité, venaient en foule lui apporter leur argent ^ »

Tout en prisant si haut Thonnéteté, Necker |reconnaissait que le ministre des finances devait avoir en outre « le génie de Tadministration » et la volonté de tout étudier en détail.

^ Dac de Lévis, Souvenirs et portraits f 298.

« En même temps qu'un administrateur des finances, guidé par son génie, doit s'élever aux plus hautes pensées et y puiser de nouvelles forces, il faut, par un contraste souvent pénible, qu'il se livre au travail le plus laborieux, il faut qu'il scrute les détails, qu'il en connaisse l'importance et qu'il la respecte... Les subalternes qui épient les talents et les facultés d'un ministre et qui en ont bientôt tracé le circuit, ne tardent pas à devenir ses maîtres, s'ils aperçoivent qu'il ignore les détails ou qu'il les prend en haine ; car il dépend d'eux alors de lui présenter et les objections véritables, et toutes celles encore qu'on le croit incapable de résoudre *. » Le nouveau ministre des finances comprenait, on le voit, de la façon la plus sérieuse, l'étendue de ses devoirs. Il était du reste un travailleur acharné ; non seulement les détails ne lui faisaient pas peur, mais il les aimait. La nature de son esprit le portait à préférer les petites réformes, de même qu'il était surtout frappé par les petits abus : différant en cela de Turgot, qui ne voyait que les grandes lignes, et négligeait volontiers les côtés accessoires.

Si convaincu qu'il fût de pouvoir s'acquitter mieux que tout autre de la lourde tâche que lui confiait le roi, Necker ne se dissimulait pas que la direction de sa maison de banque n'était pas la môme chose que celle des finances de la France ; mais la considération suivante le rassurait : <( On ne peut jamais arriver à l'administration des finances qu'imparfaitement préparé, parce que cette administration est composée d'une si grande diversité de devoirs, qu'il n'est aucune éducation préalable qui puisse y rendre entièrement propre. Aussi, dans le nombre de ceux qu'on voit parvenir à ce ministère, les uns entendent particulièrement les détails de l'administration des provinces, d'autres les affaires contentieuses, d'autres les principes de commerce, d'autres la doctrine des impôts, d'autres le ménagement du

^ Introd. à LAdminist. des finances.

crédit et les combinaisons de finance, et c'est par ce motif sans doute que, dans une grande administration, les qualités générales de Tesprit et la faculté de s'instruire sont un des sQcours les plus nécessaires et les plus efficaces. » Or, les qualités générales de Tesprit, Necker se croyait sûr de les posséder.

Suivant quel plan allait-il diriger les finances? Il était résolu à prendre pour règle « l'intérêt du peuple » et, suivant lui, Tintérét du peuple exigeait que les impôts ne fussent pas augmentés. En effet, « les mouvements de fortune parmi les riches sont indifférents à TËtat, mais les secousses dans le modique revenu du pauvre touchent de si prés à la source de son existence, qu'elles intéressent la société entière, et méritent essentiellement la surveillance du monarque... Il est sans doute des inégalités de fortune entre les citoyens que les lois ne peuvent détruire, mais le souverain doit chercher à tempérer leur effet inévitable, en ménageant et en favorisant continuellement la classe de ses sujets la moins fortunée... Les dons excessifs, les privilèges étrangers au bien de TËtat, toutes ces proies d'un petit nombre d'hommes, seront rejetés par le môme principe. L'économie paraîtra l'unique fondement d'une salutaire administration, et Ton se souviendra de ce mot heureux et concis que les courtisans jouissent des largesses du prince et le peuple de ses refus. Enfin, lorsque les circonstances contraindront à établir de nouveaux impôts, on n'hésitera pas à les diriger préférablement sur les objets de luxe et de richesse. Partout et sans cesse, la main bienfaisante du souverain s'occupera de la protection et de la défense de cette partie malheureuse de ses sujets, dont la voix ne se fait jamais entendre à l'avance, et qui ne sait longtemps que bénir ou pleurer '. » Ces sentiments démocratiques n'étaient-ils pas dignes d'un républicain genevois ?

^ lotroduction à LAdminiat. des fin, de la France,

En tout cas, les ressources à provenir du relèvement des taxes étant ainsi écartées, Necker était conduit à cette conclusion que, pour se procurer les fonds extraordinaires dont il aurait besoin en temps de guerre, TËtat devrait recourir au crédit. Celui-ci ne répond pas toujours aux appels qui lui sont adressés, il ne veut pas être violenté et on ne le captive qu'en lui inspirant confiance. Necker n'ignorait rien de tout cela, mais précisément il se considérait comme plus apte que personne à se servir du crédit.

Grâce au programme par lui adopté, le nouveau chef des finances ne doutait pas du succès. Il comptait sur Tappui du roi, puisque Louis XVI avait sur les impôts et sur les économies les mêmes idées que lui. Pour gouverner comme il en avait Tintention, il lui suffirait donc de montrer de la fermeté. « A quoi, dit-il, serviraient le génie qui forme les plans, la prudence qui les règle, la dextérité qui les fait adopter, si par faiblesse de caractère on les abandonnait dès les premiers pas?... Un ministre faible n'a point de vues sûres et, fût-il honnête, il peut nuire encore davantage à Tadministration qu'un homme sans principes, mais dont le caractère a plus de tenue... Il n'est rien qui relève davantage un ministre que la fermeté dans ses desseins et dans sa conduite ». Cette fermeté, don si rare et si précieux chez les hommes politiques, Necker, ainsi que nous le montrerons, a prouvé en plusieurs occasions qu'elle ne lui manquait pas. Enfin, afin de bien établir l'autorité morale qui doit appartenir à un ministre qui entend exercer une grande influence sur la marche des afl'aires, afin d'en imposer à la cour, aux autres ministres et au public, il était décidé à fournir, dès le lendemain de sa nomination, la preuve de son complet désintéressement, et à démontrer par ses actes, qu'étranger aux vues de l'intérêt personnel, il n'avait recherché le pouvoir qu'afin de s'y signaler par des actes utiles à la France.

En conséquence, il se sépara immédiatement de la maison de banque qu'il avait fondée, en retira ses fonds, et abandonna à sa femme la gestion de sa fortune personnelle. Il n^était pas de ces ministres qui, du moment qu'ils n'agissent point au détriment de l'Etat, trouvent tout naturel de profiter pour s'enrichir des facilités que leur offre leur place. Il estimait qu'ayant assumé la responsabilité d'un des principaux services publics, il devait tout son temps, toute son activité à ses fonctions, et que le soin de ses propres intérêts ne devait plus l'occuper. Il y a plus. Considérant comme une récompense suffisante l'honneur d'avoir été placé à la tête de l'administration des finances, il ne voulut pas toucher d'appointements, et malgré l'insistance que mit le roi à lui faire accepter les émoluments annuels de 220,000 livres attachés au poste qu'il remplissait, il n'y consentit jamais ^ Enfin, il ne se servit pas de son influence pour se créer une clientèle, il ne demanda pas de faveurs pour ses amis et, poussant la délicatesse à ses extrêmes limites, il refusa jusqu*aux loges gratuites'et « autres détails misérables ^ »^ dont ne font généralement pas fi les gens en place. Le désintéressement de Necker et le dévouement avec lequel il se consacra au service de l'Ëtat ont donc été absolus. Sa conduite^ à'ce point de vue, ne peut qu'être admirée. Il convient également de signaler un fait qui est d'autant plus à son honneur qu'il est plus rare dans les annales ministérielles. En 1778, dans un moment où le Trésor royal presque vide avait à faire face à des paiements considérables, il vint à son aide en y versant 2,400,000 livres de sa propre fortune. « Certes, en 1778,

^ « J*ai tiré, a écrit Necker, un grand parU pour le service du roi da désinléresseuient entier dont j*ai pu donner la preuve ; il eût été p^'Dible de jouir de deux ou trois cents mille livres d'appoiutemeots, et d'avoir à parler sans cesse de la modération que les circonstances et les principes d'un nouveau système rendaient indispensable ">. \lnlrod. à U Administration des finances de la France.)

^ Sur C administrât ion de yecfeer, par lui-même.

il y avait grand mérite à confier 2,400,000 livres au Trésor français ; cet argent ne rapportait à Necker que 5 p. iOO d'intérêt, tandis que, placé dans son ancienne maison de baaque ou dans les fonds publics, il eût donné facilement des bénéfices très supérieurs. Il ne retira ces 2,400,000 livres ni en 1781, lorsqu'il donna sa démission, ni en juillet 1789, lorsqu'il fut exilé, ni même lors de son départ définitif de la France, en septembre 1790 ^ ». On verra plus tard qu'à cette dernière date, il demanda toutefois à l'assemblée nationale l'autorisation de prélever 400,000 livres sur le montant de son prêt. Pour le surplus, il déclara qu'il le remettait « sans crainte sous la sauvegarde de la nation», ce qui^ dans la situation financière où se débattait alors la France, équivalait à une perte à peu prés assurée de deux millions.

La probité et les sentiments généreux de Necker sont en vérité dignes d'éloges, et tous les historiens leur ont rendu hommage. Si quelques pamphlets écrits par ses envieux tâchèrent de les révoquer en doute, ces pamphlets ne parvinrent pas à égarer l'opinion, et la confiance de plus en plus grande que les contemporains éprouvèrent pour Necker se manifesta de mille manières. De nombreuses brochures parurent qui célébraient ses opérations ; mais celles qui les critiquaient ne le trouvèrent point indifférent. Son orgueil en était cruellement blessé, et comme on n'était pas fait encore aux mœurs de la liberté, le directeur des finances mettait la police en mouvement ; puis quand elle réussissait à découvrir les auteurs, il les faisait conduire en prison. Personne alors ne songeait à lui en faire un grief; on trouvait plutôt que, puisqu'il était attaqué, il avait raison de se défendre.

Il ne négligeait rien au surplus pour s'attirer la popularité. Toujours simplement vêtu, il menait une vie austère,

1 Slourm, 1^8 Finances de V ancien régime et de la révolution, I, 40»

et se distinguait par sa tenue des courtisans de Versailles *. En môme temps^ M™* Necker était là, qui avec une souplesse d'intelligence qui ne se démentit jamais, veillait à accroître son crédit et à répandre sa renommée. Elle ne cessa de réunir dans son salon les philosophes et les grands seigneurs qui pouvaient être utiles à son mari ', et parfois une grande fôte donnée à propos, « où M"» Necker déployait tout son esprit, et M^^* sa fille ses grâces et ses talents agréables ^ » fortifiait « la stabilité ministérielle » du directeur général des finances.

^ D'aspect et d'attitude, Necker n'avait rien de sympathique. Voici couimeut le duc de Lé vis le dépeint dans ses Souvenirs et portraits : «I M. Necker était an gros homme, dont la physionomie était plus singulière que spirituelle. Je n'ai jamais va personne qui lui ressembl&t, et sa coiffure était également uniqne en son genre ; elle était composée d'un toupet fort relevé et de deux grosses boucles qui se dirigeaient de bas en haut, comme tous les traits de sa figure... Tous les symptômes de l'orgueil étaient rassemblés en lui, et ses discours ue les démentaient pas. Ses manières étaient plus graves que nobles, •t plutôt magistrales qu'imposantes; il parlait facilement, mais avec une certaine emphase ».

> Le salon de M°><' Necker a exercé pendant le règne de Louis XVI une influence considérable sur la direction de l'opinion publique ; c'était le premier salon politique de l'époque. Un historien qui Ta fréquenté a tracé de M. et M^»* Necker un portrait très fin et très exact. K Necker, dit-il, se montrait habituellement grave, distrait, mais de cet air ambitieux qui semble indiquer le travail du génie ; bon sans être simple, adoré des siens, et jouissant avec calme des hommages qu'il ne semblait pas commander. Personne ne lui en rendait de plus sincères et de plus empressés que sa femme. Née & Genève, élevée par un père qui avait donné à son esprit uuo forte culture, ajoutant à cet avantage celui d'une beauté remarquable et d'une conduite pure, elle n'avait de pensées, de combinaisons (et elle combinait sans cesse), que pour l'objet île sou culte. Sa société offrait un habile mélange d'hommes de cour et de lettres. M»* Necker louait avec chaleur les talents et les vertus de plusieurs philosophes, sans paraître zélée pour la philosophie; mais elle prêtait en quelque sorte ses éloges pour qu'on les rendit à son mari... (Lacretelle, Hist, de France pendant le xviu» siècle, V, 27.) — Marniontel dit de même dans ses Mémoires (p. 399) : « On la voyait tout occupée À se rendre agréable h sa société, empressée à bien recevoir ceux qu'elle y avait admis, attentive à dire & chacun ce qni pouvait lui plaire davantage ; mais tout cela était prémédité. Ce n'était point pour nous, ce n était point pour elle qu'elle se donnait tous ces soins, c'était pour son mari. »

' Corresp. secrète^ V, 278.

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