‹ Les causes financières de la révolution françaiseChapitre 37 sur 68 · S88 LES CAUSES FINANCIÈRES · texte numérisé non relu

S88 LES CAUSES FINANCIÈRES

par la loi de finances, et délivrés en échange du versement en espèces de leur valeur nominale. Les bons du Trésor constituent donc un emprunt k court terme, remboursable soit avec les ressources de Texercice suivant, soit au moyen d'une émission subséquente. D'autres bons du Trésor k échéance plus éloignée ont aussi été autorisés, et on les désigne sous le nom d'obligations.

Cette organisation est très savante et parfaitement logique, car elle répond à la nature des choses en dégageant les faits annuels de recettes et de dépenses, des éléments de crédit et de banque que nécessite l'administration financière d'un grand pays. Mais au siècle dernier on n'en avait aucune notion, et le Trésor, royal se confondait avec le budget annuel, ou plutôt celui-ci n'existait pas, car l'état de prévision que le contrôleur général adoptait chaque année pour les recettes et les dépenses n'avait rien d'absolu : il était un aperçu sans force légale, et pour ainsi dire, un simple tableau d'évaluation. L'ensemble des ressources et des charges de l'exercice n'étant pas arrêté avec certitude, comme il Test maintenant par la loi de budget, et ne formant pas, comme aujourd'hui, une personnalité distincte du Trésor, ce dernier absorbait toute la matière des finances et l'état de la trésorerie prenait une importance prédominante. La préoccupation constante des contrôleurs généraux était l'état de leur caisse ; l'enchevêtrement des exercices, la coexistence de dépenses et de recettes arriérées, l'abus de ressources dévorées d'avance les laissaient à peu près indifférents, pourvu qu'ils eussent de quoi opérer les paiements les plus immédiats. Ils avaient été ainsi amenés à disposer des revenus non échus, afin de satisfaire aux exigences de la dette flottante.

Le chifTre des anticipations avait beaucoup varié. Sans remonter au delà de 1770, il était alors de 152 millions. Turgot l'avait trouvé à 78 millions et ramené à 50. A la mort de Clugny, il était reporté à 80 millions, et lorsqu'il tomba

du pouvoir en 1781, Necker le laissa à 150 millions. Cette augnientation est en somme peu considérable, si Ton songe aux frais énormes que la guerre avec TAngleterre imposait à la France. Les adversaires de Necker la lui ont cependant beaucoup reprochée, mais en continuant le système de ses prédécesseurs, il ne pouvait pas, malgré son esprit d^économie et son ingéniosité dans le détail de radnninistration, éviter de compromettre l'équilibre des budgets futurs. Son véritable tort a été de ne pas innover en cette matière, de laisser subsister la confusion entre le service du Trésor et celui des besoins annuels de TÉtat, d'ignorer qu'il y a des dettes qui se renouvellent sans cesse, et de n'avoir pas créé de fonds spéciaux ou des moyens de trésorerie propres soit à les éteindre, soit a les renouveler, sans jeter le trouble dans les recettes budgétaires. Mais cela revient à dire qu'il a manqué d'habileté. Or, n'est pas habile qui veut, et si confiant que fût Necker en ses propres lumières, il n'a jamais reconnu que le Trésor a un rôle à remplir en dehors de l'acquittement des dépenses annuelles, et qu'en lui constituant des ressources particulières, il l'aurait dispensé d'escompter le montant des impôts afférents à des exercices non commencés.

Il a encore commis une autre faute : c'est de s'être adressé uniquement aux banquiers de la cour pour la négociation des anticipations. Jusqu'à une époque récente, cette méthode avait été constamment suivie. Mais Turgot, plus hardi, avait compris le profit que le Trésor pouvait tirer de l'intervention du public, et il l'avait appelé à acheter directement aux caisses du contrôle général. Ce moyen était bon, il permit à Turgot de placer ses billets de crédit à un taux modéré, et il est pratiqué actuellement pour la vente des bons du Trésor. Cependant Necker l'abandonna ; soit esprit de routine, soit réaction contre les actes de son illustre devancier, soit désir de ménager de puissants hommes

d'affaires, il revint aux anciens errements, et obtint cht^rement le concours des financiers.

En résumé, quiconque jugera Necker avec nos idées modernes, devra convenir qu'il s'est montré ministre médiocre et routinier dans l'usage qu'il a fait du crédit*. Il a eu sans doute le mérite de discerner quel admirable instrument est le crédit, mais il s'en est mal servi, d'abord en abusant des emprunts, ensuite en ne les gageant point par l'augmentation du rendement des impôts, enfin en les contractant d'après les procédés les plus arriérés. Néanmoins Necker a fait illusion à ses contemporains sur la portée de ses talents, il a ébloui la France et l'Europe de l'éclat de son nom *. En parlant de lui comme administrateur el comme publiciste, nous montrerons qu'il a accompli des actes qui expliquent en partie l'engouement dont il a été l'objet.

^ Telle est également la conclusion à laquelle arrive M. Stoumi dans son savant ouvrage sur Les Finances de Vancien réffime et de la révolution. « Necker, dit-il, ne justifie nullement la réputation d'habileté en matière de crédit dont il jouit bien h. tort, sur la foi de ses antécédents. .» (II, 223.)

^ A la date du 4 mars 1780, l'empereur Joseph II écrivait au comte de Mercy : « M. Necker m'a laissé l'idée la plus avantageuse de son esprit, et conforme à celle de son caractère, au sujet duquel il n'y a qu'une voix. Voudriez-vons bien, si vous en avez l'occasion, lui rappeler de ma part l'instant que je l'ai vu, et l'assurer du cas que je fais d'hommes et de génies comme le sien, dont malheureusement on trouve et on emploie si peu de par le monde. » {Corresp. de Narie- Thérèsey III, 405.) — De son côté, Marie-Thérèse mandait an comte de Mercy : « Comme vous vous trouvez quelquefois avec les Necker, et que j'ai très bonne opinion des talents de M. de Necker, je voas autorise à le lui faire connaître, en ajoutant que c'est toujours avec beaucoup de plaisir que je lis des nouvelles de ses opérations d«^ finance, et que je suis même persuadée que nous en pourrions tirer bon parti pour nos finances. »

Page 1