‹ Les causes financières de la révolution françaiseChapitre 38 sur 68 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

I. Caractère des réformes entreprises parNeckcr. — Il entend restreindre les dépenses de la cour, ce qui est un projet presque téméraire. i — Elle est le centre des grâces et des faveurs. — Composition de la maison du roi; ce qu'elle coûte. — Necker introduit de Tordre dans les dépenses et résiste aux sollicitations. — Difficultés que lui créent les prodif^alités de la reine. — Le public ne les ignore pas et juge avec sévérité Marie -Antoinette. — Suppressions opérées en 1779 et 1780 dans le personnel de la maison du roi. — Sensation produite par les réformes introduites dans les services de la cour. — Necker ne peut pas toucher aux grandes charges. — II. Suppressions de nombreuses charges de finances. — Réorganisation du service des receveurs généraux. — Résistance que soulèvent ces mesures. — Necker se propose de modifier le régime de la ferme générale. — Son origine.

— Impopularité des fermiers généraux. — Leurs gains sont moins élevés qu on ne le suppose, mais certains fermiers étalent un luxe compromettant. — Le grand nombre et la nature des perceptions dont est chargée la ferme générale sont les vraies causes de Thostilité qui existe contre elle. — La ferme n'apporte pourtant pas une grande rigueur dans le recouvrement des droits. — Développement de la fraude ; ses causes. — Comparaison de Montesquieu entre les systèmes de Tafiermage et de la régie des impôts. — Opinion des économistes et de Turgot contraire au premier de ces systèmes.

— Perfection des règlements fiscaux de la ferme générale. — Avances faites à l'Etat par les fermiers généraux. — Necker aurait pu prendre les mesures que nécessitait la suppression de la ferme. — L'hostilité des particuliers contre la ferme générale est accrue par les critiques adressées à cette institution par la Cour des aides, dans ses remontrances de 1773. — Necker se borne à retirer à la ferme générale la perception des droits d'aides et de contrôle, et il passe avec elle un bail dont les clauses sont

• avantageuses pour le Trésor. — Il crée la régie et Tadministration générales. — Suppression des croupes.

293 LES CAi;SES FINANCIÈRES

A partir du jour où Louis XVI lui eût manifesté sa confiance en rappelant à la direction des finances de TËtat, Necker considéra les intérêts pécuniaires du roi comme devenus les siens, et il prit la résolution de ne reculer devant aucune attaque, devant aucune résistance, quand il s'agirait de les défendre. Cette résolution, il sut la tenir et y conformer sa conduite. Malgré les difficultés de toutes sortes que soulevaient les réformes qu'il crut utile d'accomplir, malgré les ardentes inimitiés qu'il savait que ces réformes lui attireraient, il ne céda jamais, quand une mesure lui parut commandée par le bien du Trésor. Les améliorations qu'il réalisa n'ont, à vrai dire, qu'une importance secondaire ; elles ne tendaient pas comme celles de Turgot, k une transformation profonde de l'État et de la société; elles laissaient subsister les antiques inégalités entre les classes privilégiées et la masse des contribuables appartenant au troisième ordre. Toutefois les unes mirent un à des abus dont la suppression était désirée par la bourgeoisie, les autres firent disparaître des vexations odieuses au peuple, toutes donnaient satisfaction au besoin de changement qui agitait la nation. Aussi furent-elles accueillies avec reconnaissance, et la fermeté que l'on vit déployer à leur auteur lui attira non seulement l'estime générale, mais encore l'admiration de ceux qui allaient profiter de ses généreux efforts.

A peine investi de ses fonctions, Necker constata deux vices auxquels il lui parut urgent de remédier, à savoir : les dépenses de la cour et la surabondance des emplois dans

radministration à la tête de laquelle il était placé. Il décida aussitôt de diminuer les premières et de restreindre le nombre des seconds.

C'était une entreprise courageuse et presque téméraire que de s'attaquer à la cour*. Elle était le centre des faveurs et de rinfluence politique : un ministre qu'elle combattait n'avait guère de chances de conserver longtemps sa place. « Votre Excellence sait mieux que moi, écrivait Tabbé de Vermond au comte de Mercy, peu de temps après Tavènement de Louis XVI, que d'usage immémorial les trois quarts des places, des honneurs^ des pensions sont accordés, non aux services, mais à la faveur et au crédit. Cette faveur est ordinairement motivée par la naissance, les alliances, la fortune; presque toujours elle n'a de véritable fondement que dans la protection ou l'intrigue. Cette marche est si fort établie qu'elle est respectée comme une sorte de justice par ceux mêmes qui en souffrent le plus... Il y a vingt ans, les fils des ducs, des ministres, des gens attachés à la cour, des parents et protégés des maltresses devenaient colonels à seize ans. M. de Choiseul a fait jeter les hauts cris en reculant cette époque k vingt-trois ; mais, pour dédommager la faveur et l'arbitraire^ il a remis à la pure grâce du roi, ou plutôt du ministre, la nomination des lieutenances-' colonelles et des majorités, qui jusque-là allaient de droit

i A la date du 29 juin 1751, le marquis d'Argenson avait écrit à ce sajet : « Tout le monde dit ici en France qne le roi devrait retrancher sa dépense ; le parlement vient de le lui déclarer assez hautement... Mais a-t-on réQéchi et conçu combien la moindre reforme est difficile en France, sur le pied où sont les choses? Chacun se tient Tun à Tautre; il faudrait qu'un ministre offensât ce qu'il y a de plus grand à la cour, pour toucher aux écuries, aux bâtiments, k la bouche, aux extraordinaires de la maison, aux dépenses des voyages, aux pensions, aux gouvernements donnés à des gens qui ne méritent rien et qui sont riches, et à toutes ces dépenses qui consomment les finances ; on choquerait, OD offenserait par là le grand maître de la maison du roi, le premier maître d'hôtel, le grand écuyer, le premier écuyer, les dames du palais, etc. La cour, les grands, les valets, tout cela se tient Tun à Tautre. h [Mémoires), VI, 433.

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