CHAPITRE XVI
I. La publication da Conpte rendu a excité les Français à s'emparer de la direction des finances publiques, mais elle les a trompés sur la gravité de la situation financière. — Elle est acclamée par les contemporains comme la preuve de leur droit d'ôtre consultés sur les recettes et dépenses de TÉlat. — Elle obtient un succès sans précédent. — 51écontentement qu'en éprouve Maurepas. — Necker l'avait déjà froissé en obtenant du roi le renvoi de M de Sartines. — Maurepas encourage les libelles contre Necker. — 11 fait imprimer et publier le mémoire de celui-ci sur les assemblées provinciales, afin que les attaques contre les parlements contenus dans ce mémoire suscitent une querelle entre eux et le directeur des finances. — Les parlements sont en effet irrités, mais Louis XVI soutient son ministre. — Necker, se croyant sûr de lappui voy^X et voulant en imposer & ses ennemis, demande Teotrée au Conseil. — Comment Maurepas profite habilement de cette démarche imprudente pour décider le roi à le renvoyer. — Faute inconsciente que commet Louis XVI en cette circonstance. ^ II. Inquiétude et mécontentement causés par la chute de Necker. -^ Manifestations en fon honneur. — Conséquences néfastes pmduites par sa retraite. — m. — Caractères généraux des sept années dont ou vient de lire Thistoire.
A la distance où nous sommes des événements accomplis sous Louis XVI, il nous est aisé de les juger impartialement. Quand nous voulons nous former une opinion sur tel ou tel acte, les conséquences qu'il a produites nous éclairent d'ailleurs sur son opportunité et sa valeur. On ne
saurait donc hésiter aujourd'hui dans rapprécîation à faire du Compte rendu.
En rompant avec les traditions constantes en vertu des> quelles Tadministration financière du royaume avait été jusqu*alors soigneusement soustraite k la connaissance du public, en reconnaissant implicitement le droit des Français d'être informés de remploi fait de leurs impositions, cette publication a introduit dans la pratique du gouvernement un principe nouveau. Aussi a-t-on pu écrire qu'elle « fut la première mesure révolutionnaire qu'on ait prise en France ^ » D'un autre côté, par les renseignements inexacts qu'il contenait sur le rapport existant entre les revenus et les charges de l'État, le Compte rendu a inspiré à la nation française une sécurité trompeuse, et il a par cela même contribué aux alarmes qui se sont manifestées avec tant d'impétuosité, lorsqu'on apprit soudain, quelques années plus tard, l'existence du délicil. Nous partageons en conséquence le sentiment de l'historien qui a écrit : « En présence des chiffres authentiques, il est difficile d'expliquer les assertions pompeuses de Necker. Quels que soient les motifs d'excuse avec lesquels certains auteurs essaient de colorer sa conduite, ils doivent reconnaître eux-mêmes que le Compte rendu^ bien ou mal compris, maintint la France dans une erreur profonde, et si cette erreur universelle procura momentanément à la couronne l'avantage d'un crédit immérité, elle ne tarda pas à devenir la source d'embarras inextricables* ».
Un reproche grave peut donc être adressé au Compte rendu. Mais les contemporains de Necker ne voulurent pas croire qu'il leur eût présenté des calculs inexacts ou incomplets, et ils ne surent comment manifester leur admiration, leur enthousiasme. « On ne parle que du Compte rendu au roi^ par M. Necker, » lit-on à la date du 18 février 1781
* Paul Boiteau, État delà France en 1789, 398.
* Chérest, La chute de l'ancien régime^ I, 94.
dans la CofTespondance secrète, et elle ajoute : « Le libraire Panckoucke gagnera énormément d'argent à la vente de cette brochure. On continue nuit et jour de l'imprimer *. » De son côté, Grimm écrivait à la môme époque * : « Jamais ministre d'un monarque absolu conçut-il une plus belle et plus haute idée, que celle de prendre la nation et l'Europe entière à témoin du compte qu'il rend à son maître des travaux et des succès de l'administration qui lui est confiée? Jamais ministre, dans l'ivresse des grandeurs et du pouvoir, vit-il ériger à sa gloire un plus superbe monument que celui que le Sully de nos jours vient de produire lui-môme à nos yeux, en publiant le Compte qu'il a rendu au roi?... En ordonnant la publicité de l'ouvrage de son ministre, notre jeune monarque a renouvelé plus solennellement que jamais le vœu qu'il a fait de rendre ses peuples heureux... Je ne sais si l'obligation de mettre au grand jour l'état des finances d'un royaume tel que la France pourrait jamais avoir des inconvénients assez décidés pour en balancer l'utilité ; mais ce qui me parait au moins très évident, c'est que le temps où Ton en doit espérer les plus sensibles avantagés, c'est celui où l'on peut prouver que les ressources de l'Ëtat sont au-dessus de l'opinion qu'on en avait généralement. .\ En rendant compte de son administration, quel que soit le prix qu'en puisse attendre M. Necker, il a moins fait sans doute pour l'intérêt de sa gloire personnelle que pour Tintérôt de l'État, et c'est encore un titre de plus qu'il s'est acquis à l'estime des Français... La sensation qu'a faite cet ouvrage est, je crois, sans exemple ; il s'en est débité plus de 6,000 exemplaires le jour môme qu'il a paru. » Si les appréciations qu'on vient de lire émanent d'amis du directeur général des finances, elles n'en peignent pas moins très exactement les sentiments du public à l'égard du Compte rendu, et les adversaires eux-mêmes de Necker
* Mélra. XI, 96.
* Corresp. litL, XII, 482-4.
ne nient pas que la publication de son rapport au roi produisit « la plus grande sensation possible* ». Comment d^ailleurs en aurait-il été autrement 7 Comment les sujets de Louis XVI n*auraient-ils pas applaudi à l'initiative d*un ministre qui, pour la première fois, leur dévoilait les mystères de Tadministration financière du royaume et qui, au lieu de se contenter de Tapprobation du roi, les prenait en quelque sorte pour juges de la façon dont il avait géré leurs affaires ? « Cette innovation, sans exemple en France, y fit une espèce de révolution dans les esprits. Jusque-là la nation, étrangère à ses propres affaires, était restée dans la plus complète ignorance sur ses recettes, sur ses dépenses, sur ses dettes, sur l'étendue de ses besoins et sur celle de ses ressources. C'était pour tous les Français, et même pour les classes les plus éclairées, le véritable arcanum impetni,,, La nation, réveillée ainsi sur ce point capital de ses intérêts, ne tarda pas à croire ou à se rappeler qu'en fait de comptes et d'impositions, elle ne devait pas être réduite au seul devoir de solder, de payer, et qu*elle avait le droit d'examiner, d'accorder ou de refuser les charges qu'on lui imposait*. » Il n'y eut personne en effet, parmi les gens capables de quelque réflexion, qui ne sentit plus ou moins vaguement que c'en était fini des anciennes traditions financières, et que le jour viendrait bientôt où les contribuables auraient la haute main sur les finances.
Tout en rencontrant en général un si favorable accueil, le Compte rendu souleva toutefois des contradictions. « Bien des gens avaient peine à croire que Necker eût tout à coup
i Augeard. Mémoires, 103. — PInsieurs gravures farcnt composées à la gloire de Necker. L'une d'elle porte cette légende : La vertu récompensée. On y voit la France qui, tenant d'une main le Compte rendu, indique de l'antre à la nation la pyramide de Timmortalité , sur laquelle est gravé le nom do directeur général des finances. L'Équité, la Charitéf THumanité et TAbondance sont an bas de la pyramide. « L'Economie ordonne à la muse de l'Histoire d'effacer de nos fastes le mot impôts, w
> De Ségur, Mémoires, 144, 145.
changé si merveilleusement la situation des finances, et «t sans lui faire un crime du compte spécieux qu'il en avait rendu, ils pensaient que ce compte avait été fait avec art pour entretenir le crédit, annoncer des moyens de soutenir la guerre et nous faciliter la paix ^ » D'autres furent choqués du ton de suffisance qui régnait dans le mémoire du ministre. « Les phraseurs trou vent cet ouvrage mal écrit; les âmes communes et timides blâment le peu de modestie qui y règne; les ennemis du directeur général le représentent comme le fruit d'un orgueil et d'un amour-propre insa* tiable; l'auteur, disent-ils, s'efforce de faire des compliments au roi pour s'en attirer de la part des dupes de son charlatanisme ; les vieux financiers à la diable, c'est-à-dire à la Terray, à la Clugny, disent que c*est une innovation dangereuse. » Mais ces discussions, ces attaques, ne servirent qu'à affirmer le succès du rapport ministériel. « Les gens d'honneur, les vrais patriotes, le regardent comme l'hommage qu'un administrateur couronné rend à ceux qui sacrifient leur vie et leurs biens à la chose commune qui réside en sa personne, et comme le moyen certain qu*a celui qui peut tout de fonder son autorité et son crédit sur une base bien plus sûre et plus précieuse que la servile crainte quienchaine des esclaves aux pieds d'un despote '. » Il parait que « les patriotes » qui trouvaient que la publication du Compte rendu constituait « un hommage de l'administrateur couronné », autrement dit du roi, envers son peuple, étaient fort nombreux, car il fallut pour les satisfaire multiplier les éditions. « Il n'est pas de production typographique qui ait jamais eu un succès comparable à celui du Compte rendu de M. Necker. Le libraire Panckouke, qui a été chargé de sa distribution au profit des pauvres, espère en vendre cent mille exemplaires. Il s'en est fait des pacotilles énormes pour nos bons amis les Anglais.
< Martuontel, Mént.^ II, 215.
• Corretp, secrète^ XI, 97.
516 LES CAUSES nNANCIÈRES
S'il est vrai, comme le pense toute l'Europe, que les querelles nationales ne sont plus que des guerres d'argent, ils ne doivent pas tarder à s'avouer vaincus... La satire serait, à Tégard de cet ouvrage, le comble de l'injustice et de l'ingratitude. » La confiance que sa lecture inspira aux capitalistes fut si grande « que les particuliers qui avaient des fonds entre les mains des négociants les ont retirés en grande partie pour les placer sur le roi. On a porté 108 millions au Trésor royal pour le dernier emprunt, dont le capital n'était que de 70 *. »
C'est qu'en effel « on était entraîné, enflammé, par les résultats si brillants qu'offrait le Compte rendu. C'eût été un crime que d'en discuter un seul article : le roi y voyait l'amour de ses sujets assuré pour lui; le courtisan, un moyen d'appuyer les grâces qu'il pouvait solliciter; le créancier de l'État, la sûreté du paiement de ses rentes et de ses primes, et du remboursement de ses capitaux * ». La mode s'en mêlant, chacun voulut lire l'ouvrage de Necker, et Ségur raconte qu'on le trouvait « dans la poche de tous les abbés et sur la toilette de toutes les dames » ; il ajoute qu'après sa publication « la cour et la ville se livrèrent avec fureur à la discussion des affaires publiques*. » Le nom du directeur général des fmances était
* Con^esp. secrète y XI, 129, i37.
2 Weber, Mémoires^ 89.
' De Ségiir, Mémoires^ I, 9i. — Los femmes et les gens sensibles ne pouvaient se défendre d'une douce émotion en lisant Télo^e de sa femuic que Necker avait iuséré à la fin de son mémoire. « Qu'il me soit permis/Sire, d'indiquer, sans la nommer, une personne dou»"e des plus rares vertus... Entraîné par le tourbillon immense des affaires g.''uérales, obligé souvent de sacrifier la sensibilité de l'homme privé aux devoirs de l'homme public, un ministre des finances doit so trouver heureux que les plaintes particulières de la pauvreté et de la misère puissent aboutir près de lui à une personne éclairée qui partage le sentiment de ses devoirs. Hélas! quand la main du temps on la vanité d'uu successeur ont détruit ou changé les arrangements d'admiuistralidu où Ton avait placé sou attachement et sa gloire, c'est du souvenir des biens particuliers qu'on a pu faire, qu'on vit encore heureux dans su retraite. »
dans toutes les bouches et des éloges passionnés lui étaient décernés. « Le Compte rendu ^ déclare un historien de Tépoque *, produisit Teflet d'une lumière subite au milieu des ténèbres. L^enthousiasme fut universel. Ce livre passa dans toutes les mains ; il fut lu dans les villages et dans les hameaux. On parcourait avec curiosité, on dévorait ces courtes pages où enfin étaient consignées les dépenses et les ressources de la France. »
Il y eut pourtant des hommes auxquels le retentissement du Compte rendu causa autant de surprise que de mécontentement, mais il ne déplut à personne autant qu*au <!omte de Maurepas. Ce ministre avait été assez peu perspicace pour croire que la publication projetée par Necker passerait inaperçue, et lorsqu'il fut témoin de la sensation générale qui en résultait, il ressentit une vive irritation. Il comprit après coup le danger que présentait pour le maintien d'un gouvernement autocratique Tesprit nouveau <iui avait dicté le Compte rendu et qui lui attirait des applaudissements unanimes ; d'autre part, et à un point de vue plus personnel, il craignit que le ministre des finances, fort de l'ascendant que lui valait son livre, ne prétendît inspirer seul, à l'avenir, les résolutions du roi. Un fait récent légitimait à ce dernier point de vue ses appréhensions.
Au mois d'octobre 1780, Necker avait été averti que le ministre de la marine, M. de Sartines, se prêtait à une intrigue ayant pour but son renvoi du contrôle général. Sartines devait le poste qu'il occupait au crédit de Maurepas, et il lui était tout dévoué. Necker n'en résolut pas moins de se débarrasser de lui. Il se rapprocha donc des Polignac, avec lesquels il n'était pas en bons termes, mais dont il connaissait l'influence sur l'esprit de la reine, et il les décida à recommander à celle-ci le marquis de Castries
i Rabaat-Saint-Eticnne, Précis historique de la révol, franç.^ 29.
518 LES CAUSES nifANCIÈRES
pour le portefeuille de la marine. Lui-même, profitant de* Tabsence de Maurepas, retenu à Paris par un accès de goutte, représenta au roi que M. de Sartines dirigeait fort mal le département dont il était chargé, qu'il s'y livrait à des dépenses désordonnées^ qu'il s*était même permis de dépasser de 17 millions les crédits qui lui avaient été ouverts par le Conseil, et que ces abus ne cesseraient que si M. de Castries le remplaçait à la marine. Louis XVI, suivant son habitude, ne fit pas d'objections ; on lui donna à entendre^ et en tout cas il crut que TafTaire dont lui parlait Necker était arrangée avec Maurepas, et il opéra le changement ministériel qui lui était conseillé. M. de Sartines était impopulaire, Topinion s'en prenait à lui des échecs que nos flottes avaient souvent subis ; au contraire^ le marquis de Castries avait la réputation d'un bon militaire, d'un administrateur ferme et éclairé. Sa nomination fut donc bien accueillie, et quand Maurepas apprit qu'il avait été joué par le directeur général des finances, il n'osa pas protester contre ce qui avait été fait. Mais il vit dès lors en Necker un rival, il encouragea tous ceux qui l'attaquaient à la cour et le bruit courut dans le public que la situation du ministre des finances était ébranlée. « On sait positivement, écrivait-on le 21 novembre 1780, que M. de Maurepas est contre M. Necker, et lui taille de furieuses croupières. Au reste, ce serait dans le moment une catastrophe terrible pour le royaume, et tout l'édifice factice du crédit de la France s'écroulerait avec lui ' ».
L'hostilité de Maurepas contre Necker redoubla après la publication du Compte rendu. Il se moqua ouvertement des chiffres et calculs du directeur des finances en appelant le livre qui les contenait le Conte bleu, plaisanterie que lui avait suggérée la couleur du papier qui recouvrait la brochure de Necker, et il inspira de nombreux libelles contre
4^ Mém. secrets, XVI, 70.
Tauteur de cette brochure. Quelques-uns, tels qnelesPout^quoi^ la Lettre d'un ami à M. Necker^ les Comment^ la Réponse au conte bleu^ VExtrait des papiers anglais^ la Suite des observations du citoyen^ obtinrent un certain succès ^
On ne peut nier, en elTet, qu*ils ne posassent au ministre des finances des questions embarrassantes, et qu'ils ne s'étonnassent avec raison de ce qu'il avait tant emprunté, puisque, à ce qu'il prétendait, le déficit existant sous ses prédécesseurs avait disparu pour faire place à un excédent de recettes. Ils contestaient en outre ses calculs, prétendaient qu*il avait faussement enflé la recette et atténué la dépense, niaient qu'il eût trouvé, lors de son entrée au ministère, le Trésor en déficit, lui reprochaient d*avoir accru le chiffre des anticipations, bref, l'accusaient d'avoir dans son ouvrage composé un tableau trompeur de l'état réel des finances. Mais l'engouement pour le Compte rendu était tel que rien ne put l'ébranler, et la CoiTespondance secrète traduisait le sentiment général quand, au mois de mars, elle insérait les lignes suivantes : u On dirait que les critiques ne se multiplient contre l'ouvrage de M. Necker, que pour faire connaître combien il est au-dessus d'elles... Les brochures et les libelles continuent de pulluler au sujet du compte de M. Necker. On le chicane sur quelques calculs : mais ce qu*on ne peut entamer, ce sont les excellentes vues d'administration que renferme son ouvrage,
1 Augeard, intimement lié avec Manrepas, se déclare l*aateur des deux premiers pamphlets. D'après lui, les Comment seraient l'œavre de Galonné. «< Ce très joli pamphlet, dit-il, flt à la cour un bruit et un effet épouvantables contre Necker. » {Mémohvs, 105, 106). — fiachaumont raconte de même : « Les Comment ne cessent d'être courus avec la plus grande avidité; il n'est pas jusqu'aux partisans de M. Necker qui ne les recherchent, car la critique se fait toujours lire avec plaisir, môme de ceax qni la désapprouvent et n'y croient pas. » {Mém, «ec, XVII, 122.) — [^ Réponse au conte bleu était l'œuvre d'un ancien commis au contrôle général, nommé Bourboulon. Cet opnscule peignait sous de noires couleurs la situation financière du royaume. Necker, le considérant comme dangerenx pour le crédit public, réclama des poursuites contre Tauteur. Le comte d'Artois s'y opposa, sous le prétexte que Bourboulon était intendant de ses finances.
qui malgré la calomnie n'en sera pas moins regardé comme l'un des plus beaux monuments de ce siècle* »,
Le Compte rendu produisit en France une si vive émotion qu'il excita la curiosité des peuples étrangers. Les souverains eux-mêmes s'en occupèrent. Je vous suis très obligé, écrivit Tempereur Joseph II au comte de Mercy, de l'envoi du livre de M. Necker. Si les nombres en sont exacts, ce livre est infiniment intéressant, tout comme il serait un bion misérable moyen, s'il ne représentait qu'un jeu pour inspirer du crédit et pour faciliter l'emprunt. Je vous prie de lui en faire mon compliment et de lui dire que, depuis déjà quelques années il se trouve dans mes notes la même idée, et que je m'étais proposé de la mettre un jour en exécution comme la plus loyale même de ma part, en me considérant purement comme administrateur des deniers publics, et par conséquent comptable à chaque individu dans l'État qui paie et que j'ai le droit d'imposer uniquement pour le bien général. » Le frère de l'empereur, Léopold de Toscane, porta au contraire sur le Compte rendu un jugement aussi sévère que judicieux : « Le livre ne me plait point du tout. Lorsqu'on le lit plusieurs fois de sang-froid, on voit que M. Necker y étale des principes connus et pas nouveaux, qu'il y a une infinité de paroles et de verbiages, ou bien de ce qu'on appelle des phrases, qui paraissent mises pour jeter de la poudre aux yeux du public. En outre M. Necker s'y loue soi-même continuellement d'une façon trop forte. Enfin il me parait que dans tout ce livre, un simple feuillet pouvait servir pour faire voir au public les branches de la recette de l'État et de ses dépenses et des dettes publiques lorsque M. Necker vint au ministère, et enfin l'état présent, en faisant voir comment il avait augmenté le revenu, diminué la dépense et par quels moyens, économies, réformes ou autres, et si les dettes avaient aug-
1 Métra, XI, 140, i42.
-mente ou diminué. Tout le reste était inutile et me parait fait uniquement pour se louer, pour faire parler de soi, pour attirer la confiance publique et engager dans le moment présent où on a besoin d'argent, par cette petite charlatanerie, les gens à porter leur argent au Trésor royal * ».
Loué ou blâmé, le Compte rendu n'en fût pas moins traduit en plusieurs langues, lu et commenté. « Les partisans de Tau teur regardent cet empressement des différentes nations à se procurer la lecture de cette pièce importante comme la réponse la plus victorieuse aux écrivains obscurs qui ont essayé de ternir une gloire aussi légitimement, aussi noblement acquise; d'altérer par leur opinion solitaire l'opinion générale ; enfin de sacrifier, autant qu'il est en eux, à une animosité personnelle, les plus grands intérêts de l'Ëtat. Un graveur, par une idée simple et ingénieuse, a cru exprimer énergiquement le vœu public : il a, dans un dessin, posé le buste de M. Necker sur le corps de l'Envie; ce poids, qui accable le monstre, lui fait vomir de sa gueule affreuse des pamphlets satiriques, caractérisés par le titre * ». Les politiques continuèrent toutefois de regretter que Necker eût voulu « présenter au public un tableau fait avec art aux dépens de la vérité, » et de soutenir que « ministre du roi, il ne devait compte qu'à lui de Tétat des finances et de ses opérations *. » Gomme ils ne formaient qu'une infinie minorité, leurs plaintes furent sans écho et bientôt il devint évident que pour abattre Necker, il fallait recourir à d'autres armes que les pamphlets. Une indiscrétion commise par Monsieur fournit à Maurepas et à ses amis le moyen qu'ils cherchaient, afin d'amener la chute du directeur général des finances.
Nous avons dit dans le chapitre XII que celui-ci avait
' Con^esp. de Mercy avec Joseph //, I, 27, 28, * Mémoires secrets, XVII, li2.
' S»''iiac de Meilhan, Le gouvernement^ les mœurs et les conditions en France avant la révolution, 223.
522 LES CAUSES nNAPICIÉRES
composé pour le roi en 1778 un mémoire sur les assemblées provinciales. Ce mémoire, qui n'était pas destiné à la publicité, appréciait sévèrement les tendances des parlements. Monsieur, comte de Provence, en avait reçu communication. Il en parla à son surintendant, M. Cromot, ancien premier commis de Tabbé Terray au contrôle général des finances et adversaire déclaré de Necker. En se servant du nom de son maître, Cromot parvint à se procurer une copie du mémoire, et il la remit à Maurcpas, qui distingua de suite tout le parti qu'il pouvait tirer de sa divulgation. On Timprima donc secrètement et il fut adressé en hâte aux membres du parlement ^ Le mémoire signalait les visées égoïstes qui inspiraient d'ordinaire les remontrances des divers parlements du royaume, et il proposait de restreindre leurs attributions. Comme ces corps étaient très jaloux de leur pouvoir, on pouvait être sûr qu'en éveillant leurs inquiétudes on amènerait entre eux et Necker une querelle qui tournerait peut-être au détriment de ce dernier. C'est ce qui eut lieu^ Quant aux passages du rapport de 1778 qui excitèrent les colères du parlement, ils sont intéressants à citer, car ils n'expriment pas seulement l'opinion de Necker, ils reproduisent ce que pensaient alors la plupart des hommes éclairés.
Après avoir défini les vices de Tadministration des intendants, le mémoire s'attachait à établir que, grâce à la création d'assemblées provinciales, non seulement la lourde responsabilité administrative incombant aux ministres et aux intendants serait diminuée, mais que les impôts seraient mieux répartis, et que s'il devenait nécessaire d'augmenter les contributions ou si l'on jugeait utile d'en modifier quelques-unes, le gouvernement trouverait auprès de ces assemblées un concours que les parlements étaient en général portés à lui refuser. Puis le mémoire continuait en
1 Correspondance secrète , XI, 215, 314; Augeard, Mémoires, 108.
ces termes : « Un pays d'États composés des trois ordres réunit aussi justement qu'il est possible l'intérêt et le vœu national^ au lieu que les membres des cours souveraines, s'ils ne parviennent pas à s'élever au-dessus de leurs convenances particulières, doivent nécessairement préférer ou rejeter des impositions par des motifs que la nation ne peut partager. C'est ainsi que les parlements combattent contre une juste répartition des vingtièmes qui peut diminuer sur-le-champ leurs revenus, et qu'ils sont plus indifférents sur la taille qui ne pèse sur eux qu'indirectement. C*est ainsi qu'ils ont moins d*ardeur contre les droits de contrôle qui augmentent les frais de justice, que contre telle autre imposition qui s'éloigne des murs du palais ; c'est ainsi qu'ils s'opposeraient davantage aux droits d'entrée des villes, qui augmentent la dépense des citadins, qu'aux droits d'entrée et de sortie du royaume, dont Tétendue inconsidérée suffit pour anéantir le commerce. » Le reproche adressé en ces termes aux parlements, de préférer, dans les questions d'impôts, leur intérêt particulier à l'intérêt général, et d'avoir tendance à défendre leur propre cause plutôt que celle des contribuables, devait blesser singulièrement des cours qui avaient pris l'habitude de se considérer comme les censeurs .du pouvoir royal et comme les interprètes des doléances de la nation. Mais Neckcr portait contre les parlements une seconde accusation, et le conseil qu'elle le déterminait à donner à Louis XVI ne pouvait que leur causer une irritation plus profonde encore : « Le public, disait le mémoire, par la tournure des esprits, a les yeux ouverts sur tous les inconvénients et sur tous les abus. Il en résulte une critique inquiète et confuse qui donne un aliment continuel au désir qu'ont les parlements de se mêler de l'administration. Ils s'y prennent comme tous les corps qui veulent acquérir du pouvoir, en parlant au nom du peuple, en se disant les défenseurs des droits de la nation, et l'on ne doit pas douter
521 LES CAUSES HNANCIÈRES
que, bien qu'ils ne soient forts ni par Tinstruction, ni par Tamour pur du bien de TËtat, ils ne se montrent dans toutes les occasions, aussi longtemps qu'ils se croiront soutenus par Topinion publique. Il faut donc, ou leur ùter cet appui, ou se préparer à des combats qui troubleront la tranquillité du règne de Votre Majesté et conduiront successivement, ou à une dégradation de Tautorité, ou à des partis extrêmes dont on ne peut mesurer au juste les conséquences. L'unique moyen de prévenir ces secousses est d'attacher essentiellement les parlements aux fonctions honorables et tranquilles de la magistrature, et de soustraire à leurs regards les grands objets de Tadministra* tion. »
Lorsque les membres du parlement eurent reçu le mémoire qui contenait ces lignes, ils se répandirent en récriminations contre le ministre qui avait osé les écrire. Ils Taccusèrent de favoriser le despotisme, en voulant détruire une institution qui seule était capable d'arrêter la royauté quand elle essayait d'accabler le peuple d'impôts; ils s'efforcèrent d'émouvoir Topinion, en rappelant les persécutions auxquelles les parlements s'étaient maintes fois exposés en exerçant le droit de remontrance ; leurs plaintes réveillèrent Tardeur de tous les adversaires du directeur général des fînanccs, et en le voyant attaqué de tant de cùlés à la fois, on commença à croire qu'il ne résisterait pas. « Les parlements ne pardonnent jamais, et l'on n'a pas d'exemple qu'un ministre en guerre avec eux ait pu faire plus que se débattre pendant quelque temps, » notait la Correspondance secrète à la date du 20 avril 1781 *. Comme premier acte d'hostilité, le parlement de Paris refusa avec éclat d'enregistrer l'édit préparé par Necker^ qui portait création d'une assemblée provinciale dans le Bourbonnais; bien plus, il se disposa à rédiger des remon
i Métra, XI, 216.
trances contre le mémoire de 1778. Mais Louis XVI soutenait encore le directeur des finances. Il manda à Marly le premier président du parlement et lui ordonna de lever la séance, si quelque membre de la cour demandait qu'elle prit une délibération au sujet du mémoire de Necker. « Je neveux pas, dit-il, que mon parlement se mêle en aucune manière des affaires de l'administration ^ » Dans une conversation avec des personnages de sa cour, il se déclara décidé à empêcher que le parlement ne renouvelât l'opposition qu'il avait faite au gouvernement de son aïeul, et il ajouta même, en usant d'une locution énergique dont il aimait à se servir, peut-être parce qu'elle lui dissimulait la mollesse de sa volonté, qu'au besoin « il casserait le parlement comme un verre. » Cette assemblée se tint en conséquence pour avertie, et l'issue de la campagne entreprise en vue du renversement* de Necker parut pendant quelque temps d'autant plus douteuse qu'on savait que la reine était favorable à son maintien aux affaires *.
L'appui que le directeur général des finances trouvait auprès du souverain lui inspira malheureusement une fausse manœuvre. Il crut que Louis XVI ne consentirait pas, au lendemain du succès tant du Compte rendu que des deux emprunts qui avaient suivi cette publication, à lui enlever son portefeuille ; et sous prétexte qu'une preuve éclatante de la faveur royale lui était indispensable pour imposer silence à ses ennemis, il sollicita l'entrée au Conseil avec le titre de ministre d'Ëtat'. Ce n'était pas la première fois
• Correspondance secrète^ XI, 229.
* Le 21 avril 1781, le comte de Mercy écrivait & Joseph II : « Le directeur gén<^ral des finance» parait fort dégoûté de sa place et quelquefois teuté de la quitter. La reine daigne Tencourager et le protéger. On a essayé toutes sortes de voies pour lui nuire auprès de S. M. ; mais quoique cette cabale fût dirigée par les alentours favoris, elle n'a point eu d'effet. » {Correspondance de Mercy avec Joseph 11^ I, 33.)
' Sous Tancien régime, les chefs des départements ministériels portaient communément le nom de ministres, mais ils n'avaient pas toujours la qualité de ministres d'État, inversement, cette qualité pou
qu'il émettait cette prétention ; trois ans auparavant il araii déjà demandé à être admis au Conseil d*Êtat et sa demande avait été repoussée, parce que sa qualité de protestant lui fermait, d'après les lois existantes, l'entrée du Conseil. Ces lois, contraires à Tégalité civile et à la liberté des cultes, nous paraîtraient aujourd'hui insupportables ; mais sous Louis XVI on n'en jugeait pas de même : le clergé et la population catholique réclamaient leur observation. En invoquant le respect qui leur était dû, les adversaires du genevois Necker allaient donc se placer sur un excellent terrain, et celui-ci commettait une grosse faute de tactique en prétendant être nommé, malgré le texte de la loi, ministre d'Ëtat ^ C'était, dans un moment dangereux, prêter
Tait être attribnée à des personnes qui n'avaient pas à diriger de ministère. Lorsque NeclLer avait été nommé au contrôle général des finances avec le titre de directeur général, le brevet de ministre secrétaire d'Etat ne Ini avait pas été accordé. Or, les ministres pourvus de ce brevet avaient seuls entrée au Conseil d*Etat, etc*esten Conseil d'Etat que se prenaient toutes les décisions importantes du gouvernement. L'organisation du Conseil n'avait pas toujours été la même, mais depuis nu arrêt de 1730 elle était la suivante : le roi avait près de Ini plusieurs conseils, dont les attributions étaient très différentes. Audessus de tous les autres siégeait le Conseil d'Etat du roi, appelé aussi le Conseil d'En haut, et auquel n'étaient admis, avec le roi, qne cinq ou six grands personnages, ayant titre et rang de ministre d'Etat, les uns placés k la télé d'une administration ministérielle, les autres dépourvus de portefeuille. C est dans le Conseil d'Etat du roi qne se décidaient toutes les questions tonchant à la politique intérieure ou extérieure, à la législation et anx impositions. Les autres conseils étaient : le conseil des dépêches, qui connaissait de l'administration des provinces, des requêtes en cassation et des évocations; le conseil royal des finances: le conseil royal du commerce; enfin le conseil des parties, devant lequel étaient portées les affaires contentieuses entre particuliers. Quarante-huit conseillers d'Etat étaient répartis entre les conseils, et plusieurs conseillers appartenaient à deux ou trois k la fois. Le chancelier et le garde des sceaux en étaient membres de droit. Un certain nombre de bureaux et de commissions permanentes dépendaient des conseils. Quatre-vingts maîtres des requêtes étaient attachés aux mêmes conseils. (C >nsulter sur cette organisation l'Aimanach royal, et le livre de M. Aucoc : Le Conseil iCEtat avant et depuis i789.)
*■ Dans rintroduction de son livre sur V Administration des finances de la France, Necker insiste sur la nécessité de la présence du ministre des finances dans le conseil du souverain. « Je considère c^mme
le flanc aux attaques. Maïs Necker était convaincu qu^avec de rinsistance il arriverait à ses fins, et au lieu de céder devant les objections qui lui furent faites par le roi, il lui offrit sa démission pour le cas où le titre de secrétaire d*Ëtat lui serait refusé. Il agissait en cette circonstance avec la même raideur qu*avait déployée Turgot à la veille de sa révocation : habitué comme celui-ci à voir le roi ce* der constamment, il lui mettait le marché à la main. Mais de même que Louis XVI, dominé en secret par des in-fluences hostiles à son contrôleur général, avait sacrifié Turgot, ne pouvait-il pas cette fois encore écouter les conseils des ennemis de Necker, et le précipiter soudain du pouvoir ? Plusieurs des partisans de Necker en eurent le pressentiment. c< Ils lui représentèrent quHl possédait toute Testime du roi et toute la bienveillance de la reine, qu*il n'avait qu'à s'armer d'un peu de patience ; que Maurepas, plus qu'octogénaire et d'une santé dépérissante, ne le gê-* nerait pas longtemps, et que cet obstacle écarté, il n'y avait plus rien qui ne fût facile pour le bonhe.ir de la France,
infiniment eFsentiel au service dn roi, que l*adniiaistrateur des finances soit admis an Conseil d'Etat. L*éioignement de ce ministre des délibérations politiques entraîne de grands inconvénients, car s*il ne peut connaître ft l'avance ni l*étendue des besoins extraordinaires, ni leur fin, ni leur commencement, ni la paix, ni la guerre, il errera dans ses calculs et dans ses projets, et la politique se méprendra peutêtre encore davantage... Je sais bien qne le souverain pent, en réunissant lui-môme toutes les diverses connaissances, donner ensuite à chacun de ses ministres les ordres qui lui paraissent convenables ; mais sans doute que les rois, en instituant des conseils, ont regardé comme utile cette discussion qui s'établit en leur présence entre les principaux cheTs des départements, et c'est uniquement sur ce principe que reposent mes observations, w — Rien de plus Juste en effet, et il nest pas contestable que la place du contrôleur général était tonte marquée dans le Conseil d'Etat. Néanmoins Necker dirigeait depuis plusieurs années les finances sans siéger dans le Conseil, et il aurait pu sans grand inconvénient laisser cette situation se prolonger encore. Du reste, dans un autre passage, il donne le vrai motif de sa conduite en disant : « J'avais cru qu'au milieu des attaques de tonte espèce, trop hardies ou trop peu réprimées, cette marque de confiance devenait absolument nécessaire an ministre qui avait à chaque instant besoin de Topinion. »
528 LES CACSES FINANCIÈRES
rien qu on ne dût se promettre de Tunion entière et de l'action libre d'un roi et d*un serviteur uniquement préoccupés de la félicité publique, du soulagement des pauvres, de radoucissement des lois et de Tamélioration des mœurs... Il fut inflexible ^ »
L'attitude de Maurepas, on présence des exigences de Necker, contribua, il est vrai, à égarer ce dernier. Au lieu de lui déclarer nettement qu'il n'obtiendrait jamais le titre de secrétaire d'Etat, il lui donna à entendre qu'on pourrait lui conférer les grandes entrées dans le cabinet du roi : c'était une faveur dont un courtisan eût été fier, car les plus grands personnages ne possédaient pas tous leurs entrées^ mais elle ne répondait pas aux vues du ministre des finances*. Necker remit alors à Louis XVI un mémoire dans lequel il réclamait sa nomination au conseil d'en haut, l'enregistrement forcé de Tédit relatif à la création d'une assemblée provinciale dans le Bourbonnais, et l'administration directe des caisses de la guerre et de la marine; ajoutant que s'il n'obtenait pas raison sur tous ces points, il priait le roi d'accepter sa démission. Après avoir reçu ce mémoire, le roi se trouva dans une grande perplexité ; d'une part en effet il hésitait, à cause de ses principes religieux, à violer les antiques lois qui ne permettaient pas à un protestant d'être nommé ministre; d'autre part, il éprouvait de la répugnance à se séparer d'un collaborateur qui lui plaisait par l'austérité de ses manières, sa scrupuleuse honnêteté et ses propositions généreuses. Maurepas, témoin de son embarras, jugea que le moment était venu d'user de pression à son égard : il lui annonça que les ministres donneraient leur démission, si Necker obtenait son admission dans le Conseil d'État. Cette menace produisilTefTet qu'espérait son auteur : Louis XVI se décida à congédier Necker. Il aima mieux reprendre à celui-ci le poste qu'il offrait d'abandonner,.
i Weber, Mémou-eê, 87.
s Marmoutel, Mém. II, 219, 221; Aageard, Mém,, 107.
-que de voir partir les chefs de tous les départements ministériels Ml ne se demanda pas si, dans Tintérét de son trône at de la France, la présence de Necker aux affaires ne valait pas mieux que celle de Maurepas : résolu à se laisser guider dans les circonstances graves par la vieille expérience 4e ce dernier, il n'osa pas lui résister. Laisser partir le directeur général des finances, c'était à la vérité renoncer aux réformes dont celui-ci Tentretenait sans cesse; mais au fond Louis XVI n'était pas un réformateur, il n'avait pas arrêté de plan politique ou financier qui lui fût personnel, et par suite il ne compromettait pas le succès d'idées qui lui fussent chères. En se privant du concours de Necker, il ne s'imagina pas plus opérer un changement dans l'orientation gouvernementale, qu'il ne l'avait cru lors du renvoi de Turgot. Il accepta en conséquence la démission de son ministre des finances, le 19 mai 1781.
Tous les historiens le blâment de cet acte de faiblesse. Ils disent qu'après les services rendus depuis quatre ans par Necker, c'était de l'ingratitude que de ne pas lui accorder la faveur qu'il sollicitait, et qu'avec la moindre réflexion, le roi aurait dû comprendre qu'il s'exposait à s'aliéner l'opinion des Français, en frappant le seul membre de son ministère qui disposât d'une immense popularité. Ces critiques sont fondées, et il est incontestable que le renvoi de Necker a été une des grandes fautes du règne de Louis XVI. En sacrifiant son ministre des finances, non seulement le roi se montrait ingrat pour un homme qui l'avait servi avec *
A Cette crainte était chiiDi'rîqae. Si le roi avait résisté, la plupart des ministres seraient restés en place, car avant 1789 la volonté du roi était toujours respectée par ceux auxquels il confiait ou enlevait un portefeuille : dans l'entourage du trône, on ne discutait pas un ordre du prince; on pouvait le blâmer en secret, mais on y obéissait En tout cas, il y eut un ministre qui fit tout ce qu'il put afin d'empêcher le départ de Necker. Le marquis de Castries, ministre de la marine, osa dire à Maurepas, d'après le récit de Bachaumont : « Que le roi pourrait, quand il le voudrait, renvoyer lui et tous les ministres, qu'il en trouverait toujours cent de la môme étoffe pour les rempla- •cer, mais qu'il n'y avait qu'un M, Necker. n [Mém, «ec, XVII, 202.)
530 I*ES CAUSES nNANCIÈRES
autant de zèle que de succès, mais il avait l'air de renoncer^ au risque de mécontenter la nation, à la politique sagement progressive qu'ils avaient suivie ensemble. En outre il enlevait, en pleine guerre, à ses finances, une direction sans laquelle elles paraissaient ne pouvoir que péricliter. Tout cela était facile à voir, et la faute eût pu facilement être évitée. Mais avec Louis XVI, on est injuste quand on est sévère. A-t-il seulement eu conscience de ce qu'il faisait? Hélas ! non. Lorsqu'on a étudié avec soin son caractère, on demeure convaincu qu'en cette occasion, comme eu tant d'autres, il a agi passivement et en obéissant à une^ impulsion étrangère. Incapable d'avoir une volonté qui lui fût propre, il a aveuglément suivi les conseils de Maurepas, dans lequel il avait mis sa confiance, et ayant de la sorte dégagé, à ce qu'il croyait, sa responsabilité, il s'est dispensé de toute réfiexion. Marie-Antoinette, dont les avis avaient d'ordinaire tant d'influence sur sa décision, ne parvint pas celte fois à le convaincre qu'il était de son intérêt de garder Necker ^ Son principal ministre, celui qu'il appelait
1 La reiue eut, d'après ce que racoule Weber {Mémoires, 88), un entretien particulier avec Necker, afin de « l'engager ù continuer ses gervices au roi. » Elle lui représente « que les moyens de soutenir la iruerre et d'en rendre l'issue honorable souffriraient de sa retraite ; » mais elle ne réussit pas à le faire revenir sur sa démission. -- Voici ce aue raconte de son côté le comte de la Marck : « Lorsque M. Necker fut renvoyé après son premier ministère, je me trouvais à Bruxelles en môme temps que l'empereur Joseph, que je voyais presque chaque iour et qui causait volontiers avec moi de la France et de la reine. Ce fut lui qui m'apprit le renvoi de M. Necker : il venait d'eu recevoir la nouvelle au moment même, par une lettre de sa sœur. H me narla avec éloge de ce ministre et des telents qu'il lui supposait, cl blâma assez sévèrement le roi de l'avoir renvoyé. Il ajouta : la reine aussi en est très fâchée; elle m'écrit qu'elle n'a participé en rien à ce changement de ministère. » {Correspondance de Mirabeau avec le comte de la Marck, 1, 46.) Ce récit est confirmé par une lettre de Mercy à Kaunitz. en date du 31 mai ilSi, {Cor^spondance de Mef^y avec Joseph II I 42). — M»« Campan n'est pas moins explicite : « Sachant, dit-elle, aue M. de Maurepas voulait amener M. Necker à donner sa dém ssioii, la reine l'engagea à patienter jusqu'à la mort d un viedl ird que le roi conservait près de lui par respect pour son choix et par Lard pour son grand âge. Elle alla même jusquàlui dire que M. de Maurepas était toujours malade, et que Tépoque de sa fin ne pouvait
« son vieil ami » lui avait si bien persuadé que les lois du royaume s'opposaient à ce qu'il conférât le titre de ministre d'Etat à un protestant^ et qu'une crise se produirait dans le gouvernement si le directeur des finances était appelé au Conseil, qu'il s'inclina docilement; il fit céder devant de telles raisons ses préférences personnelles, car il avait du goût pour Necker. Malheureux prince, qui malgré ses bonnes intentions n'a jamais su résister à un mauvais conseil 1
La disgrâce de Necker, succédant de si près à Téclat du Compte renduy inquiéta le public et déconcerta l'opinion. Qu'allaient devenir les finances, maintenant que le soin de les administrer était enlevé à l'homme qui, d'après le sentiment général^ s'en acquittait avec une si rare habileté? Qu'allait devenir le crédit public, et comment l'Ëtat se procurerait-il l'argent qui lui était nécessaire pour terminer la guerre contre l'Angleterre, maintenant que le ministre dont les emprunts avaient tous réussi ne serait plus là pour inspirer confiance aux détenteurs de capitaux?
« La plus grande partie de la nation est consternée, écrivait Métra le 21 mai. On traite cet événement de calamité publique. On verse des larmes en se le racontant. Depuis qu'il est su dans le public, on voit ces scènes de toutes parts : ce n'est point une figure ni une exagération. On craint que la Caisse d'escompte ne soit écrasée de remboursements celte semaine '... Hier on a donné à la Comédie La partie de chasse
être éloignée. M. Necker ne voulut poiut attendre ce moment. » {Mémoires^ 193.) — Comme le renvoi de Necker fut un grave événement, et que plus tard Marie-Antoinette eût à fégard de cet ancien ministre de tout autres sentiments, ii cous a paru juste de bien établir que, si cela avait dépendu d^elle, le directeur général des finances fût resté en place en 1781.
i La Caisse dut en effet rembourser plus de 12 millions de billets
de Henri IV. Dans le premier acte, qui roule principalement sur la cabale formée contre Sully, le public a saisi plusieurs passages dont il a fait les allusions les plus honorables à Tex-directeur ^ » La Correspondance de Grimm raconte avec de grands détails les manifestations qui eurent lieu à la Comédie-Française, à TOpéra et dans le jardin du Palais-Royal; elle ajoute que le lieutenant de police fit défense aux journalistes « de parler à Tavenir de M. Necker ni en bien, ni en mal. » et elle note en ces termes la profonde émotion que rossentircnt les Parisiens en apprenant le renvoi du directeur des finances : « Ce n'ei>t que le dimanche matin, le 20 de ce mois, que Ton fut instruit à Paris de la démission donnée la veille par M. Necker. On y avait été préparé depuis longtemps par les bruits de la ville et de la cour;... cependant Ton eût dit, avoir Tétonnement universel, que jamais nouvelle n'avait été plus imprévue. La consternation était peinte sur tous les visages ; ceux qui éprouvaient un sentiment contraire étaient en trop petit nombre : ils auraient rougi de le montrer. Les promenades, les cafés, tous les lieux publics, étaient remplis de monde, mais il y régnait un silence extraordinaire; on se regardait, on se serrait tristement la main^ je dirais comme à la vue d'une calamité publique*. »
Ces sentiments persistèrent, et Ton regretta longtemps le ministre démissionnaire. On imputa à des intrigues de cour la disgrâce du directeur des finances. * Necker n'a point mis d'impôts pendant la guerre la plus dispendieuse, voilà ce qu'on voit et qu'il est facile de voir. Aussi le peuple élève la voix en sa faveur^. » La cour aussi fut « dans la
pendant les huit jours qui suivirent la chute de Necker. Les efiTels publics baissèrent à la Bourse, et le Trésor dépensa, dit-on, 3 millions pour soutenir les cours.
* Correspondance secrète y\l, 266, 267.
* Correspondance Uitéraire, XII, 511.
* Correspondance secrète^ XI, 298. — Mercy écrivait également, au sujet de la chute de Necker : « Tout le public en est indignt^; les provinces en murmurent hautement; M. Necker y était adoré. » (I, 46 )
plus grande fermentation ». Les amis nombreux et puissants qu'y avait laissés Necker tentèrent de grands efforts pour qu'il fût rappelé au ministère. Une supplique où régnait le ton « d'une liberté vraiment républicaine », fut remise au roi, afin de l'engager à confier de nouveau les finances à leur ancien directeur, et une lettre qui reçut une grande publicité, traduisit la préoccupation de tous les esprits réfléchis, en demandant « s'il était sage, au milieu de la tempête, de jeter à la mer le maître pilote ».
Les adversaires de Necker essayèrent pourtant d'amener dans l'opinion un revirement. A cet efTet, ils répandirent le bruit que s'il avait quitté le ministère, c'est parce qu'il avait senti qu'il était au bout de ses expédients financiers, qu'il était acculé, par la continuation de la guerre, à la nécessité de recourir à des impôts nouveaux, et qu'il était à la veille de perdre la faveur publique. Ils tâchèrent en outre, par la publication d'une brochure très spirituelle, portant le titre de Lettre du marquis de Caraccioli à M. d'Alembert^ de dévoiler le charlatanisme de Tancien directeur des finances et les mesquines ambitions de ceux qui à la cour s'étaient faits ses prôneurs ^ Mais leurs efforts furent vains, et ils ne parvinrent pas à détourner de l'auteur du Complç rendu les sympathies populaires.
Necker, après que sa démission eût été acceptée, s'était retiré dans une maison de campagne qu'il possédait à Saint-Ouen, près de Paris, et il s'y vit aussitôt entouré par une véritable cour*. Un pèlerinage à Saint-Ouen devint à la mode» comme l'avait été onze ans auparavant un pèlerinage à Chanteloup, lorsque le duc de Choiseul y avait été
* Bachaumont. XVIII, 169, 187, 193.
> Marmontel passa la soin^e à Saint-Ouen avec M. et M°>" Necker, le jour même où ils y arrivèrent. « Ni le mari, ni la femme, ne me dissimulèrent leur profonde tristesse. Je tâchai de la diminuer en parlant des regrets qn'ils laisseraient dans le public, et de la juste con- 8id«*ration qui les suivrait dans leur retraite. Je ne regrette, me dit Necker, que le bien que j*avais à faire, et que j'aurais fait si Ton m'en eût laissé le temps. » (JMarmontel, Mémoires^ II, 150.)
exilé. « Si jamais, lit-on dans la Correspondance de Grimm*, ministre n*emporta dans sa retraite une gloire plus pure et plus intégre que Necker, jamais ministre aussi nW reçut plus de témoignages de la bienveillance et de Tadmiration publique. Il y eut les premiers jours, sur le chemin qui conduite sa maison de campagne, une procession de carrosses presque continuelle. Des hommes de toutes les «lasses et de toutes les conditions s'empressèrent à lui porter Thommage de leurs regrets et de leur sensibilité ; et dans ce nombre on a pu compter les personnes les plus respectables de la ville et de la cour. Les prélats les plus distingués par leur naissance et leur piété, M. Tarchevéque de Paris à leur tête, les Biron, les Beauveau, les Richelieu, les Choiseul, les Noailles, les Luxembourg, M. le duc d'Orléans ; enfin les noms les plus respectés de la France, sans oublier celui de son successeur, qui n'a pas cru pouvoir mieux rassurer les esprits sur les principes de son administration, qu'en donnant lui-môme les plus grands éloges à celle de M. Necker^ et en se félicitant de n'avoir qu'à suivre une route qu'il trouvait si heureusement tracée*. »
La retraite de Necker a-t-elle été un malheur public, comme l'ont pensé la plupart des contemporains, et a-t-elie eu, comme ils le craignaient, des conséquences fâcheuses pour la France? Us ne se sont trompés ni dans leurs appréciations ni dans leurs craintes.
Le système financier du directeur général méritait, on le
^ Corretpofifiance littéraire, XII, 514.
* Avec le goût qu'avaient les Français du xviii* siècle ponr les couplets et les (^pigrammes, il était impossible qae le renvoi de Necker nMnspiràt pas les versificateurs. Parmi les pièces de vers qui parurent à cette occasion, en voici une qui fut particulièrement goûtée :
North M Ne<*ker dan* tetirn pnitusotst maint Dé d«ni Èuu balaoe^Bt Isi detlioi :
Voilk 11 resK«mblioe«.
North triomphant relève let Anflais, N«ek«*r tombant éeraM lei Français,
Voilk la différence.
On sait que lord North était alors premier ministre en Angleterre.
-sait, de graves reproches, car un gouvernement ne peut pas toujours emprunter, et il réserve à son crédit les plus dures •épreuves, quand il n'assure pas le service des intérêts et l'amortissement de ses emprunts par la création d'impôts nouveaux ou l'augmentation des anciens. Nous avons dit -combien Necker avait eu tort de n'avoir recours qu'au crédit et de ne pas avoir gagé ses emprunts par l'accroissement des recettes publiques. Mais précisément parce qu'il avait commis cette faute, il était le seul homme qui fdt peutêtre en mesure de la réparer.
Jouissant d'une grande popularité, il aurait, mieux que iout autre, pu faire comprendre au pays, une fois la guerre fmie, qu'il était temps d'avoir un budget normal, de liquider les dettes et de profiter de la prospérité qui accompagne la paix pour porter les recettes au niveau des dépenses. En outre il était un partisan sincère des économies, et il ne manquait pas de fermeté dans la poursuite des abus ; il est ■donc vraisemblable qu'il serait parvenu à réaliser d'importantes réductions de dépenses, dès que la cessation des hostilités aurait permis d'introduire des réformes dans la marine et dans l'armée. Enfin, depuis quatre ans qu'il oc- «cupail le contrôle général des finances, il avait beaucoup médité sur l'organisation des contributions, il avait reconnu leurs vices et il se proposait d'y remédier. Il n'aurait pas, sans nul doute, apporté au régime des impositions les profondes et radicales modifications qu'exigeait leur inégalité ; mais il eût assurément corrigé quelques-uns de leurs défauts les plus saillants. Expérimenté et honnête comme il l'était, il n'aurait pas eu recours, afin de remplir les caisses du Trésor, aux procédés d'un Galonné, et il eût évité à la France ainsi qu'à la royauté les gaspillages scandaleux qui sont une des causes de la convocation des Etats l^énéraux.
Louis XVI n'en aurait pas moins été obligé de les réunir, car la vieille société française était vermoulue, et le con*
536 LES CAUSES nNANaÈRES
cours de la nation était indispensable pour faire triompher le principe de Tégalité des droits et des charges. Mais la France, bien administrée pendant quelques années de plus, et instruite de l'embarras de ses finances par un ministre qui lui eût à la fois découvert Texistence du déficit et lemoyen d'y parer, aurait envoyé aux États généraux des députés plus calmes et plus désireux de seconder le gouvernement que ne l'ont été les députés élus en 1789, à la suita d'événements qui avaient déconsidéré la [monarchie et ses ministres. Bref, la Révolution française eût été moins passionnée et moins tragique, si Necker, victime de basses intrigues, n'était pas tombé en 1781 du pouvoir, et si le roi,, assez clairvoyant pour distinguer à quel point les finances publiques étaient obérées, lui en avait conservé la direction.
ni
Avec l'événement que nous venons de raconter se termine la première période du règne de Louis XVI, période signalée par de généreuses tentatives, des aspirations libérales et de nobles espérances.
Pendant ces sept années, les Français gouvernés par un roi aux mœurs pures, porté à l'économie et désireux d'améliorer le sort de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre de ses sujets, ontTheureuse fortune de le voir confier successivement l'administration financière du royaume k deux ministres doués d'éminentes qualités.
Le premier, Turgot, a un génie entreprenant qui le poussa k des innovations capables d'amener pacifiquement la transformation sociale et économique du pays, pourvu qu'elles soient poursuivies avec persévérance. Le second, Necker, tire parti du crédit comme personne avant lui n'avait su en user en France, et il procure au gouvernement des ressources-
suffisantes pour soutenir une longue guerre, qui relève notre prestige à Tétranger et efface les souvenirs de la guerre de Sept ans. L'un et l'autre avouent, dans des documents officiels, que le système des impots est injuste, et qu*ils doivent être presque tous modifiés, afin de devenir moins vexatoires et moins onéreux aux contribuables pauvres. Ils entreprennent en effet la réforme des impositions, en même temps qu'ils diminuent certaines dépenses excessives. Ils font espérer une réforme plus complète, et on attend de leur initiative les plus heureux résultats. Tout semble donc marchera souhait, et les années qui suivront le rétablissement de la paix pourront être particulièrement brillantes.
Mais divers faits se sont produits, de nature à inquiéter pour Tavenir.
D'abord le roi a donné en maintes circonstances les preuves d'une faiblesse de caractère qui dénote non seulement qu'il manque de suite dans les idées, mais encore qu*il n'est pas apte à juger du mérite des hommes. Il a soutenu et approuvé Turgot, puis Necker, et cependant il les a renvoyés du ministère. Le public se demande si ce qui est déjà arrivé n'arrivera pas de nouveau et si les projets de réformes ne sont pas destinés a disparaître avec leurs auteurs. Il commence en conséquence à douter de la capacité de Louis XVI, et n'a plus dans l'efficacité de son intervention qu'une confiance limitée.
D'un autre côté, à force d'entendre dire par la cour des Aides, les parlements et les ministres, que les impôts sont lourds, les Français de tout ordre ont fini par se persuader qu'ils succombent sous les exigences du fisc, et ils sont reconnaissants à Necker d'avoir accru la dette publique sans augmenter les revenus de l'État Ils ignorent la vérité sur la situation financière du royaume ; ils ont toujours cru le roi beaucoup plus riche qu'il ne l'est, et le Compte rendu financier, qui vient précisément d'être pour la première fois adressé à la nation, en même temps qu'à Louis XVI, les a
conlirmés dans cette erreur. Ce mémoire leur a affirmé que les recettes annuelles excèdent les dépenses normales, ce qui est faux. Aussi, comment supporteront-ils, quand on sera forcé de la leur communiquer, l'annonce d'un déficit considérable, et consentiront-ils alors à Taggravation de leurs charges? De redoutables problèmes menacent donc de se poser dans un avenir qui ne saurait être lointain, et quoique les dépositaires du pouvoir les soupçonnent à peine, quoique la masse de la nation ne s'en préoccupe pas encore, il est certain que Tère des difficultés approche.
La seconde période du régne de Louis XVI, dont un prochain volume retracera Thistoire, ne ressemblera pas à celle dont le récit précède. Elle sera marquée par une moindre bonne volonté de la part de la royauté , et par un plus grand emportement de la part de la nation. Que si, avant de Taborder, on jette un dernier regard sur ce qui a été fait au début du règne, on discerne vite que ce qui caractérise ces belles années, c'est l'aspiration commune du gouvernement et du pays vers l'amélioration d'institutions fiscales entachées d'inégalité et d'arbitraire. Quoique imbus des idées philosophiques et convaincus que la société est à refaire, les Français se sont montrés patients, reconnaissants du commencement de lutte engagée contre les abus, et pleins de confiance dans l'amour du bien public qui anime le roi et ses ministres. Si la monarchie avait continué ses efforts en vue de réaliser les réformes nécessaires, l'accord entre elle et la nation eût subsisté, et l'assentiment unanime qui aurait consacré des solutions inévitables eût rendu inutile une révolution violente.