‹ Les causes financières de la révolution françaiseChapitre 6 sur 68 · INTRODUCTION VII · texte numérisé non relu

INTRODUCTION VII

parlements s*enhardirent au point de prétendre former entre eux une sorte de fédération, et tenir la place des

Etats généraux. Une semblable doctrine était menaçante pour la royauté absolue: l'idée d'avoir à rendre des comptes, à fournir des justifications, était insupportable à Louis XV , et dans un lit de justice il affirma que « la plénitude de l'autorité » résidait « sans partage » en sa personne. Mais avec les progrès de l'esprit philosophique, cette affirmation était plus facile à émettre qu'à faire admettre par la nation. Se sentant soutenus par l'opinion, les parlements prirent de plus en plus nettement la défense des contribuables, et d'après les conseils de Maupeou et de Terray, le roi ne vit qu'un moyen de vaincre leur résistance: ce fut de les supprimer. Resté ainsi le maître, il en profita pour augmenter les impôts et faire banqueroute.

La suppression de corps de magistrature dont l'existence datait de cinq siècles avait le caractère d'un coup d'Etat. En outre, le droit de remontrances faisait en quelque sorte des parlements les organes de la nation : il leur servait à critiquer les édits bursaux, et le tiers-état, ne trouvant qu'en eux une protection contre les atteintes du fisc, les considérait comme ses mandataires. Aussi une émotion générale s'empara de la capitale et des provinces^ quand on apprit que dorénavant le roi et ses conseillers seraient libres d'imposer le pays sans avoir à craindre d'observations. Dans la noblesse comme dans la bourgeoisie on regretta la disparition de la faible mais unique garantie, que la voix des parlements présentait contre les excès de l'autorité arbitraire. La seule assemblée qui subsistât encore, la cour des Aides, traduisit ce regret avec énergie dans des remontrances du 18 février 1771 :

Vm INTRODUCTION

« Vous ne tenez votre couronne que de Dieu, disait-elle à Louis XV; mais ne nous refusez pas la satisfaction de croire que vous êtes aussi redevable de votre pouvoir à la soumission volontaire de vos sujets... Ceux qui vous ont déterminé à anéantir la magistrature vous ont- ils persuadé. Sire, qu'il fallût livrer à leur despotisme la nation entière, sans lui laisser aucun défenseur, aucun intercesseur auprès de Votre Majesté ? Or, par qui les intérêts de la nation seront-ils défendus contre les entreprises de vos ministres, par qui ses droits vous seront-ils représentés, quand les cours n'existeront plus? Le peuple dispersé n'a point d'organe pour se faire entendre. » Non contente de soutenir que la royauté devait trouver en face d'elle des corps judiciaires, spécialement investis du droit de plaider la cause des contribuables, la cour des Aides engagea pour la seconde fois le roi à réunir les États généraux. C'en était trop : Louis XV la supprima. La victoire du despotisme ne fut pourtant qu'apparente. En effet, la banqueroute de 1771 avait produit dans le public le plus fâcheux effet et son souvenir resta jusqu'à la Révolution présent à tous les esprits. Elle fit, pour ainsi dire, toucher du doigt l'abus qu'un roi mal conseillé pouvait faire d^une autorité sans limites. On en conclut qu'il était de nécessité absolue que le monarque eût à compter avec des assemblées indépendantes, capables de l'avertir quand il serait sur le point d'adopter quelque mesure nuisible au pays. De là vint l'unanimité avec laquelle fut réclamé le retour des parlements, et c'est sous la pression de l'opinion publique, que ces corps, qui devaient quelques années plus tard forcer par leur opposition le gouvernement à convoquer les Etats généraux, furent rétablis par Louis XVL En attendant, le

Page 1