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ignorai), rnmpa aux daetsde la dialectiijae, bardî etha' bile à la dispote, sanrt^gardé par nn eicelleni jngemeot qiiî ne lerelenail pas loQjonrs assez; très ^i,beaad)neiir« beaa liseur, contant volontiers nne histoire salée, cber|[ ses amis et au demeurant ie meilleur fih du monde; e c'est le malheur de l'abbé Maury qu'il Taille employer di mots et des comparaisons qui convienneot avant tout | des laïques, qu'il ait le minîmam des vertus du prétn le maximum des qualités profanes; bref, nn mélange dé frère Jean des Entommeures et du cardinal de Retz, avec des traits de caracltre qu'on retrouvera plus tard dans Dupiii l'iilné, celui qui acceptait de Napoléon III le poste de procureur général à la cour de cassation, parce que, f depuis deux ans, il dépensait tous ses revenus. On loi reprocha, en effet, de réunir en sa personne quelquesuns dos péchés capitaux, la gourmandise, l'avarice, etl'ancrdote des trois pommes du comte Joseph de Maistre n'eut pas pour démentir cette dernière imputation'. Mais (voyez si l'iiomme est ondoyant et pétri de contrastes), Hallel du Pan rapporte que, sur ses quarante mille livres
t. ■ Dam mon voyfige de Venise, pcadanl l'blver de 1799, âc(ll>| le oomlo do Maistre, J'ai Tait connaissance avec le célËbre cardinal 1 ICaiiry. A ta première visite que je lui lis, il me parla avec Intérêt de ma posilion embarrassante, et toujours avec le ton d'un homme qui pouvait la (titre cesser. En vain Je lui lémolgnai Iwaucoup d'iDurédulllA aur te lionliour dont 11 me flaLlail : — JVmm Arra)i0«raNi otta, me dit-Il. Peu de Jours après, je le vis ciiez la t)aronne da Jullana, Française Amlgrôe, qui avail une assemblée chez elle. U ma (Ira h part daus une embrasure de Tenâlre; je crus qu'il Tablait mo communiquer quelque chose qu'il avait jmagiué pour ma llrnr île l'aMiiio oii j'i'tals tomba. — Il sortit de sa poche fruit pammtii <[u'on venait do lut donner, et dont II me Ht prâsent pouf ne* onhntK, >
DE LA RÉVOM'TIOS.
de renie en bénéfices, il en donnait par an vingt-cinq mille â sa famille'; que le parti Mirabeau lui oFTril cent mille écus s'il voulait ne parler ni sur les assignais, ni sur les finances, ni sur le pouvoir exécutif; on lui laissait la liberté de défendre le clergé : il eut la vertu de refuser.
Tel qu'il est, il se sent, il est tout prêt pour les combats de la tribune ; il y apporte des dons supérieurs, l'improvisalion, la repartie rapide, le trait nerveux et provocant, une voix de stentor « qu'on ji'oubliait jamais quand on Tarait une fois entendue », cette science de beaucoup de choses {multarum rerum scientiam) que Gicéron appelle l'arsenal de l'orateur, qualités qui font de Mirabeau et de lui les créateurs de l'éloquence parlementaire. Mirabeau, son rival, qu'il alla voir à son Ut de mort', Mirabeau demeure plus célèbre, parce qu'il représente la révolution modérée et trio mp liante, tandis que l'abbé Maury est le général d'une arméo qui marche de défaite en défaite et que l'histoire n'est guère écrite que par les vainqueurs ou n'est pas lue dans les livres des vaincus.
Cet homme si intéressé n'hésile pas un seul inslani, et, malgré sa clairvoyance, se jette des le premier jour dans la mêlée. Maruionlel lui ayant raconté une conversation
t. Il aima pa^isloanèmeot sa rnère, et quand 11 reçut la barelle cardinalice, il lui consacra sa premlËre pensée : « Que n'esi-elle en ce moment auprès de moi, ni-U en fondant en larmes, pour lui leter la calotte de son SifreiD dans sod (abilar! n Les Jouroaux racontèrent k sa louange qu'en 1TS9, il avall présenté son père dans ua salon aristocratique, au milieu des applaudisse mon la de la compagnie. (M"Rlcanl, VAbbé Maarij,p.i&.)
uToilà lul l'honore plus rtuososmallleurs discours i, dit Mira-
m LES CAUSEURS
OÙ ChamforI, avec une logique impitoyable, avait étal! ses idées amères, ses espérances de nivellement : < Il ii'esl que trop vrai, répondit l'abbé Maury, que, daoS leurs spéculations, ils ne setrompentguère, et que, pow trouver peu d'obstacles, la faction a bien pris sou temps* J'ai observé les deux partis. Ma résolution est prise dft périr sur la brèche, mais je n'en ai pas moins la triste certitude qu'ils prendront la place d'assaut et qu'elle sen mise an pillage, n
On prétend, il est vrai, qu'à cette question : s Corn* ment se fait-il que vous haïssiez si fort la Révolution ? i il aurait répliqué : « Pour deux raisons : la première t^ c'est la meilleure, c'est qu'elle m'enlève mes bénéficea; la seconde, c'est que, depuis trente ans, j'ai trouvé les hommes si méchants en particulier et pris un à au, que je n'attends rien de bon d'eux en public et pris collecli* vement. > Mais les bonnes actions ressemblent aus sirènes : il ne faut voir ni les motifs des unes ni la queuft: des autres. A part une tentative de fugue après le 14 Juil* lel, tentative fort malicieusement commentée par Rivaroi', l'abbé Haury tint parole, il s'aguerrit bientôt, prit la lËte du parti, mena la campagne tambour battant^, avec une puissance de talent, une force et surtout un prestesse d'éloquence qu'on n'avait vues jusqu'à préseatj
t. e Nous demandàmea à. ces messieurs et k tous les âlecieattf pourquoi la nalion no massacrait pas ses prisonniera à Péronaj à Paris, 01 pourquoi leur ville se privai! du speclaeie ds ces exécutions qui Tont tant de plaisir et ensuite lantd'tionaeuraai Parlsleus; < car, sans taire tort à personne, avons-nous ^oulé, H. l'abbé Maury était digue de votre colËre patriotique ; pourqutri le renvoyer à Paris? A (tendez- vous, couime las gens de Beauue, une melllsure occasiou? — Mei.slBura,a repris gravement le main
DE LA HÉVOLtITIOS. 81
affirme de Maistre, daas aucune assemblée politique, ancienne ou moderne.
Avec Irop de fougue aussi, et sans celle habileté supérieure qui assure la réussite, ou du moins empêche la défaite de tourner en déroute, sans ces facultés de stratégie qni soiit « comme la partie divine de l'art de gouverner». Par des violences calculées, il saura arracher souvent son secret au cûté gauche, rallier ('armée noire, couvrir les retraites en sonnant les charges sonores, masquer les défections; mais ne lui demandez pas les plans savamment combinés, la politique qui concilie, jette de l'huile sur les plaies, ramène les dissidents, les égarés. Il vit au jour le Jour, épouse, interprète, formule les haines, les rancunes, les préjugés de son parti, ignore que les grands joueurs perdent souvent la parlie parce qu'ils n'ont pas le respect des petites cartes, riposte, par exemple, une spirituelle sottise au marquis de Gouy d'Arcy, qui, avec quelques membres de la minorité de la noblesse, voulait se rapprocher de la majorité, s II ne nous reste plus qu'à
de la vilie, Paris a droit d'eiécuiion surtout [e royaume, mais nous ne tuons jamais que des Picards, car nous ne sommes pas prôolsêmonl la uatioo, commo les ParîMens.... d Quand nous n'avions qu'un maître, on pouvait l'éviter en écrivant ; mais aujouril'hui 11 n'y a de sllretû à écrire que contre lui ; car, depuis que le peuple de Paria est roi, la populace est reine : et on peut ttre criminel da lËse-maJeslË depuis les Porciierons Jusqu'à la CuiirtlUe et de la Ripée Jusqu'à la CrÈie. H faut espérer que mesdames de la haila Ibront entendre raison aux rois et aux reines de leur quartier. Pulssenl-etles faire comprendre à tous ces princes que la clémence est une vertu royale qui convient meiTeiUeusement dans les commencements d'uD rËgne.... C'est en vain que i'Ui^tel de Ville vient de piiblier au nom du peuple-roi une amnistie générale : je ne veux pas me lier au secrétaire d'un roi qui no sait pas lire....
■ai politiqve national.) u
nous jeter dans tos bras, dîsail cetoi-cï. — Tons dire à nos pieds », reprenait l'abbé Manry . Ou bien ei core, vovant ses amis essayer de combattre les décrets qi rendait la Constiinante contre le clergé : < Laissez-ll f&ire, répétait-il, nons aimons lears décrets, il aons^ faut encore trois ou quatre. » ^
Il improvise réellement. Arrivé tard, & des séances a soir, dans un débat inattendu, appelé par ses amis cp lui criaient dès l'entrée: « Allons, l'abbé, voilà vous êtes toujours; vous êtes absent et voilà ce qu'ils voi faire passer »; on l'a vu, informé par quelques mots d sujet, traverser la salle, monter à la tribune et remporter un triomphe. Boutades, plaisanteries, jaillissent ses lèvres comme l'eau d'une source. A Mirabeau qui faî blanc de son épée, se vante qu'il va l'enfermer dans id cercle vicieux '. t Vous allez donc ra'embrasser! s lui cri» t-il. Parfois il rudoie la noblesse, comme ce jour od le Moailles, les Montmorency ayant soulevé des proposilioD étourdies contre la statue de Louis XIV, les titres de no blesse et les simples noms de terres, ce plébéien leur raj pelle ce mot d'un ancien à un philosophe orgueilleux — Tu foules à tes pieds le faste, mais avec plus it faste encore.
Il a pour premier aide de camp le colonel vicomte d Mirabeau,' pamphlétaire et causeur spirituel, intrépit jusqu'ft l'héroïsme, mais aussi dépourvu d'instruction qi de bon SL'ns, un Falstaff brave'. Son sobriquet de Mir
^^^ pot
3 Voir l'iïtude <la .M. Aulard dans soo remarquable ouvrage i Im Orateurs de la Rii'oliition, 1. I", p. 177 et sulv. — Se Irouv pouraulvl ilans les Tuileries par uns bande àe jacobins qui le n
heau-Tonneau a été consacré dans une brochure : (les cruches forment sesbras, le tonneau son corps, les barils ses cuisses, des bouteilles renversées les jambes, il lient d'une main un verra, de l'autre une dame-jeanne. Il disait du peuple : a II veut me pendre, mais il n'y réussira pas, je suis trop épais et trop lourd; la corde cassera. » Un jour de colère populaire, forcé de fuir par-dessus le mur des Jacobins, SI se voil poursuivi par un jeune patriote qui lui crie : e Allons, monsieur, voici le moment de sauter à l'échelle. — Pas encore. — J'entends, vous ne reculez que pour mieuK sauter'. >
Son frère lui reprochant son goût pour la boisson : < De quoi vous pldlgnez-^nu5? de tous les vices de la famille, vous ne m'avez laissé que celui-là. » Presque aussi plaisante semble son exclamation à la vue ilc deux députations, dont l'une se range du côté de la droite, l'autre, toute composée de médecins, autour de Robespierre : « Vive Dieu! la victoire est à nous : lesmédecîns se rangent du càté de nos adversaires! ]> A la tribune, c'est le marquis do Boissj, ou le marquis do Pire de la Constituante. Il y fait de l'esprit. Dans les Actes des
Ce trait de sang-froid dèsarms tout le moade, on le reconduisit avec bonneur. it'aulres fols, au coulraire, Il lire soa épée, menace le peuple ou se bat avec sou régiment rûvollè.
1. 11 so jugeait eu lermts plquanls : a Dans toute autre f^jnllle, Je passerais pour un mauvais sujet et un homme d'esprit ; dans la 3, Je passe pour un sol et un bonuËie homme. i
U LES CAVSEtRS
Apôtres, dans ses pamphlets' en vers et ea prose, : diflame son frère doiK la gloire et le génie l'o! la droite le lançait contre lui, trouvant original qa'oi Mirabeau llnt tête à un Mirabeau, alîectant de l'aj plaudir autant que Cabales et Maury. « Nous sommes li race d'Atrée et de Thyeste », avait dit le grand orateurJl que son frère, après un duel avec le comte de Lalour-Ma.o> bourg, récompensait de ses marques d'intérêt par cetM méchanceté ; t Je vous remercie de votre visite ; elle » d'autant plus gratuite que vous ne me mettrez jamais dan le cas de vous en faire une pareille. »
Un jour la foule entra en rumeur et vint assaillir l maison où Mirabeau cadet et ses amis avaient institua des dîners réguliers sous le litre de Salon Français; irf vicomte était dans la joie, faisait des préparatifs defl défense et d'attaque, avait mis ses amis en rang et on tot^ obéissait machinalement : « La même chose nous arrivée, ajoute Montlosier, à une précédente assembléf que nous avions eue aux Capucins. Comme il était qaes
l.lla de ses meilleurs pamphlets est celui àB\e,LanUmemagiqve «ù se Irauve celle génëalogio burlesque de ta consUtulioD: a Neeker engendra tes emprunts viagers, les emprunts viagers ongendrèrepl le déllclt, le déQclt engendra Caloone, Galonné engendra les notables, les notatiles engendrèri^nt l'arcbovèque de Sens, l'archer vËquo de Sens engendra la cour plénIËre, la cour plénière engendra, te mËconlentsmcnt, le mëcon lentement engendra Necfcer, Necker engendra la double représon talion el la nouvelle convocation qui engendrÈrenl les curés el les avocats, qui engendrèrent l'Assemblée nationale, qui engendra la prétendue eonstltotlon. et la prétendue consUlnUon engendra l'anéantissement des revenus el ta banqueroute, le papier- monnaie et la ruine du royaume, la destruction de la noblesse, du clergé el des pariements; Ces derniers rejetons, enfants parricides, pourront bien assas^ner leur mère. ■ 11 raconta aussi, de la t&çoa la plus ptt w-
tion des inlérëlsdu clergé, nous avions priacipalement de vieux abbés el de vieux évêques. Le peuple étant entré dans le jardin et nous ajant lancé des pierres à (ravera les vilres, nous nous levlmes de surprise. Le vicomte de Mirabeau aussitôt de suivre la ligne en crianl : a Alignement, alignement, messieurs! » Voilà le cardinal de la Rocbefoucauld et les autres évêques de s'aligner en effet. Je me retenais, mais je ne pouvais m'empêcher d'éclater de rire. Notre lapidation aux Capucins eut peu de suite, celle qui nous menaçait prés du marché pouvait en avoir davantage. Tandis que le vicomte de Mirabeau faisait ses dispositions tacticiennes, je trouvais plus siir d'envoyer chercher M. Bailly; notre retraite paraissait difficile, M. Baiily vint aussitôt; il nous conseilla par prudence d'abandonner nos réunions. »
L'abbé Maury, lui aussi, brave à chaque instant la mort, qu'il détourne par ses saillies. Qui ne connait son rameuii mot à la foule crianl autour de lui : « A la lanterne! — Eh bien, quand vous m'aurez mis à la lanterne, y verrez-vous plus clair? > — Un misérable, armé d'un
reaque, sonvoYageàPerpigDanpour&iire rentrer son régiment dan» le devoir. On l'arrête S Castelnaudary, on le garde k vue, toute la popitlalion vient le voir dormir, il est la bËle curieuse, t le rhinocéros <ie la Toire o. a Mais, ajoute-t-il, un proverbe Italien dil qu'en caressant l'enfool, respectant le vieillard, ayant de bonnes paroles a la tiouctie et le bonnet à la main, on tait ce qu'on vent dans une maison. Cela peut s'étendre il une ville, à une nation, et cette manière d'être me coûte d'autant moins qu'elle est dans mes prlncipesetmesliabltudes. 8(Vlcomte de Mirabeau, Voyage national.) 11 séduit ses gardiens, cliarme la population, et, à son départ, on l'acclnme-ll mourut i Frihourgeu 1793, oùll commandait un corps de trois mille bommes, les hauarda de la ilort, levés, équipés et
^Idfc par luL
peret, le poursuit sans le ronnailre, en hurlant : i Oi
col abbé Maury? Je vais l'envojer dire la messe aux
ênrersî» — L'abbé s'arrête et saisissant ses pistolets:
Oui, mais lu viendras me la servir, voici mes burettes, i Le peuple applaudissait; un bon mut, dil l'abbé dePradlj lui valait un mois de sécurité. Ces burettes font pendant' au bréviaire du cardinal de Retx qui, dans une émeute, dut aussi la vie ft sa présence d'espril. Mis en joue par ua homme du peuple, il s'écrie vivement : « Ah! malheureuxl si Ion père te voyait! > L'homme crut qu'il avait mis en joue un ami de son père el baissa son fusil. ^^
Quelques dames de la halle s'avisent de gourmandef amicalement l'abbé Maury ru Vous parlez comme un ang^ monsieur l'abbé, mais malgré tout vous Ëlesfou. — Vous savex bien, mesdames, qu'on ne meurt pas de cal > Et beaucoup d'autres propos plus ou moins égrillards qui charmaient l'auditoire de la rue. Peu modeste d'ailleurs, ' il disait de lui-même : « Il y a bien des tiroirs dans cettfr têto. vEleommeBegnaultdcSaint^ean-d'Angely, froissé sans doute de cette fatuité hautaine, lui demandait ce qu'il pensait valoir : « Très peu quand je me considère, lll-il tranquillement, mais beaucoup quand je me compare, »
Su mémoire lui permettait de dicter le lendemain les discours qu'il avait prononcés la veille : comme la plct* part des maitres de la tribune, il se contente le plussonvenldcrevêlird'unpdrnperie oratoire les lieux communs, les sophiames ou les vérités de l'époque: mais il a aussi l'expression forte, le trait vibrant, le pectus gitod facU * ditflrtos, le souffle ailé, créateur, qui trouve l'idée, 1» ■ pétrit et la fait planer, comme une déesse, au-dessus des
banalités de ceux qui ne semblent parler que pour prouver qu'ils devraient se laire.
Il s'empare de la tribune et s'y maintîenl de haute lulte, malgré les intermplionsde ses adversaires, malgré les huées et les vociféralions de ceux que les flagorneurs de popularité appellent : nos maîtres'. « Ob(enez-moi du silence, cric-t-ilà Mirabeau, si vous croyez réellement triompher de mes prinripes, car, au milieu dubruil, vous ne triompheriez que de mes poumons, a Celui-ci le montrant du poing et vociférant ; « Voilà le plus grand scélérat que je conuaisse! — Oh I riposte Maury, monsieur de Mirabeau, vous vous oubliez! » S'il le faut, il se fera justice de ses robustes mains, comme ce jour où, saisissant par les épaules le duc de La Rochefoucauld qui voulait le contraindre à descendre de la tribune, il lui lit faire trois pirouettes. Ou bien, impatienté contre le président de l'Assemblée qui ne cesse d'agiter la sonnette
]. Si le laJeot est on raison tlirocte de l'allaquc, labbÉ Maury en B, plus que tout autre, car oa ne compte pas moins de cent trente pamphlets contre lui. {M»' Ricard, l'Abbé ilaury, p. 221.)
Fayolle lui dëcoclia celle épigramme :
L'nbbé Mbutï, ca mnileale grind homaie.
Espérait liien éiro giipo b son lour.
ûnelipi'oii lui dit ; al vous i'êles un jopr, Mon cher abbé, je l'irai dire ï Hame.
re, à propos de la rÉélectioa de l'Académie
rnmçaise i
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tt LES CAUSEURS
pour eoBTrir sa Toix, il le d«coa<:eriera par celle grosse plaisanterie : < Eh ! œoosietir le présidenl, celte sonnette, pendez-Tous-Ia aa coq, donc! i Les députés foalils chorns avec le présideol, il lenr oppose cette fière apostrophe : t St vos murmures me décèleDl d'avance votre opiuioii, où est doue voire imparlialilé judiciaire? S'ils m'avertissent au cou traire de prouver ce que j'avance, ils sont prématurés... Pardonnez, messïeui-s, si ma raison ne flécliit pas devant la logique des murmures... Ls toute-pnïssance que vous avez nsurpée ne doit pas nous empêcher d'élever devant vous les barrières de la raison, puisque vous avez d'avance la certitude de les franchir., Au delà de cette enceinte, j'aperçois la France, l'Europe' et la postérité qui jugera vos jugements... > El celte sanglante mercuriale h Mirabeau qui prétend dépouiller le clergé dans son propre intérêt, afin de le ramener pureté primitive : « Nous pourrions peut-être observer qu'il est des hommes qui ont perdu le droit de louer publiquement la vertu et de s'ériger en censeurs do vice... > Puis, reprochant à la gauche de pactiser avM Mirabeau ; « Le tumulte de cette assemblée, s'écrie-t-îl, pourra bien étonlfer ma voix, mais n'éloulTcra pas la vérité. La vérité ainsi repoussée et méconnue reste toujours vivante au fond de mon cœur et la nation m'entend quanft je me tais... Je m'arrête, messieurs; vous savez comi on nous écoule, et l'Europe sait comment ou nous juge. La souveraineté populaire, les assignats, le droit d p&U et de guerre, l'impôt, la question d'Avignon, ce( autres sujets trouvent toujours prêt cet infaligabl «thièlc. La souveraineté du peuple, « ce grand myslh méUphysique sur lequel on veut fonder la révolulioi
fi^ncaise ï, ne lui dit rien qui vaille ; « c'est la sentence de Charles I" qui traduisit cette doctrine en langue vulgaire dans toute l'Europe > ; iï ses yeux, d'ailleurs, clic ne sera jamais qu'un rêve momentané, « un rêve convulsit de puissance », car, pour le peuple, le bonheur est un besoin, la puissance n'est qu'un écuei) »; bref, a en genre de gouvernement, la natnre n'a laissé d'option à la France qu'entre la monarcliie et l'anarchie s. « 11 Faut en convenir, nous nous conduisons envers ce peuple-roi comme les maires du palais traitaient autrefois nos rois Tainéants de la première race; ilslemontraientau public une seule Tois dans chaque année et prenaient habituellement la place du souverain, en ne laissant jamais régner que son nom... c'est renouveler, en matière du gouvernement, le monstrueux système de Spinoza, qui attribuait une portion de souveraineté à chaque élément de la matière, comme on défère ici une portion de la souveraineté k chaque membre du corps social. »
Il ne tarit pas sur celte populace qui croît aller mieux à laliberté quand elle attente à celle des autres, que les criminels séduisent par la ressemblance, tandis que les innocents l'exaspèrent par le contraste ; sur < cette tourbe d'aventuriers qui n'ont que des potences pour arguments >. Il conjure l'assemblée a de ne pas écouter les^ applaudissements insensés d'une multitude aveugle qui implorait la Tamine en croyant conquérir ou étendre la liberté *; il invite ûèrement le peuple à examiner « si c'est par des menaces que l'on commande à la conscience publique et si le royaume de France est restreint danâ la rue Vivienne »; rappelle qu'il n'est pas aussi facile d& justifier un crime que de le commettre, que les listes de
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proseriplion sont tdl oa larildi^K lilres d'honnenr. En f; dn lumnlle des tribnnes, il lance rette conrageuse proLe^ lalion : c Monsieur le président, sommes-nous des corné* dîen<;. envoyés ici par la natjon poursnbir les sittlels de spectateurs? > Qn'on jnge des cris de colère de la faclio) qui l'entendait flétrir ces hommes c qui encensent le po» voir partout ou ils le trouvent; Ions ces vils adalateurt de la mullilude qui ne sont que des courtisans qui o changé d'idole > ; ou hien encore dénoncer la conjttralion péeuniaire des agioteurs et marchands d'argent.^ ce sont les successeurs de Law, ce sont ses pareils, c sont ses échos qui sont les ennemis du peuple.
Ailleurs il paraphrase la formule de Raynal s Société de Jésus : une épée dont la poignée est à Romv et la pointe partout ' : « La liinie esécrahle qui s'est formée contre les souverains est une épée nue dont la pointe si montre en mille endroits différents et dont la poignée est dans cette capitale. » On sait que plus tard Dupin fit sien le mot de Raynal et que ce larcin littéraire contribuai sa réputation d'homme d'esprit.
Quant à lui, il admire Montesquieu « qui n'a pas voula tout dire en matière politique, mais qui a tout vu », Montesquieu qui lui a appris que la rigueur des formes est un tribut que chaque citoyen doit payer à sa propre sécurité. Et il réclame la seule égalité qui ne soit pas unechimër^i
trfis curieuï livre CEsprit dann FUisloire, H. Poue* nier obsi^rve ([ue il'Aiiblgné avait déjà foriniilé cette psnsée 4e la mfime façon à la Un du svr sificle; J.-B. Rousseau
mars 1716 à Bros.sette : t J"3y vu dans un petit livre, l'Antt' [lue la Sociëlé ds Jésus est une épée dont la lamé Ml et la poignis à Home. t>
DE LA RÉVOLliTlûN. 81
c l*égalité devant la toi «; ce <|ui ne l'empêchera pas de déclamer conlre l'admissibilité des comédiens el des juifs aux droits de citoycus. — Le plus terrible despotisme est celui qui porte le masque de la liberté, et celleci n'est autre chose que la première des propriétés sociales, la propriété de soi' : sans propriété, point de liberté.
11 délinit le crédit : rusap;e de la puissance d'autmi; l'aumânc : une espèce d'assurance patilotique.
Tant de vaillance, de vigueur d'ftrae et de talent avaient fait une profonde impression en France, dans lo monde royaliste et l'Europe monarchique; on portait aux nues ce brillant paladin du trûneetde l'autel auquel Louis XVI écrivait le 3 février 1791 : « Vous avez le courage des Ambroises.l'éloquence des Chrysostomes.B Aussi lorsqu'il émigré en 1791, le pape le eomble-t-il d'honneurs el de dignités : archevêque de Nicée in parttbus, évoque de Monteliascone, bientôt cardinal'.
t II avait, dit Montlosier, reçu l'huile sainte du cnr-
1, L'ai:ionie(terabbâHau]f meremeien mémoireccltedénnilion piquante el peu connue, je crois, de Laurent-Jan : « Liberté ; tyrannie de la. rue avec accompagnement d'une Marseillaise quelconque, toujours souverainement enrouée. — S^aliié : niveau abrutissant. Tonte Incapacité l'indique à sa taille pour y rabaisser ce qui est au-dessus, sans vouloir y élever ce qu'elle croit au-dessous. »
2. Le comte d'Estourmel relate dans ses Mémoires un trait qu'il tenait du cardinal Maury lui-même et qui prouve gue ce dernier ne manquait pas loujour.^ de diplomatie. Il avait emporté de Paris A Rome deux pots qui lui restaient do certain tabac mirillque et trouva un ingénieuï moyen de l'offrir au pape : o Je me présentai plusieurs fols devant Sa Sainteté, et toujours je tirais ma tabatière, fe la tenais ouverl«, Je la rcCermais avec quelque bruit : c'est toot
«qneja pouvais Mn; le respect m'Interdisait de hasarder d»-
n LES CAUSEURS
dinal Zébda. Mesdames avaient voulu assister ft U c^ monie. Il avait été ensuite nommé nonce extraordinaire Jil la Diète de Francfort : pour cela même on lui avait | donné soixante mille écus romains. Il ne s'était pas c tenté du don du pape. L'évfique de Spire lui avait fourni , SCS équipages, l'électeur de Bavière, le linge de table el de cuisine. Il était arrivé de celte manière avec quarante domestiques en livrée. Il tenait une maison excellente, où il recevait à merveille tout le monde, excepté les Français. »
On sait le reste : sa conversion à l'Empire, sa lettre à j Napoléon (je l'aimais mieuï avant la lettre, fit u eieux .icadéraicien); comment le favori de Pie VI, le J hérosde l'ancien régime, accepta le siège de Paris, comme I administrateur capitulaîre, pendant la captivité et l'op- j pression de Pie VII, l'internement au château Saint- Ange, et le procès qui hâtèrent sa fin (1817).
Combien d'hommes, hélas! ressemblent à l'abbâ | Haurj!
Combien pour lesquels la fortune, !a gnandeur de- 1 Tiennent la pierre d'achoppement; combien, pour lal
van lage et d'aller jusqu'à otfiir direciemenl une prise au saint-pËroi EoHn ma persévérance atleignlt son bul. Unjour, je parvins à Mre rencontrer ma tabatière sous sa maÏD, el, machinales bdI 11 prllde mon labac. Vous pensez dés lors si je l'observai avec grands altenlion, el jo vis loul de suite la surprise qui se peignait sa traits, tandis qu'il allongeai! les doigts pour puisor de nouveau dao) J ma boite, a D'où vous vient ce tabac merveilleux? > cachai pas que moi sent en possédais de semblable et que je n'Mfl avais plus que deux pots, ou plulfit que je n'en avais ptus, parcvl que, dès ce moment, Ils appartenaient à Sa Sainteté. ■ Je croli, F conclut fluement Maury, qne ce présent lui Tut aussi agréable qu'Ai B lut Utile, >
DE H TtÉVOLUTION. 93
pureté de leur gloire', devraienl mourir avant J'heure de la dêraillaiice, combien peu nous foui admirer jusqu'au Itoul:
L'accord d'uo beau lalcni (laus un beau caraciËro !
1. Salnie-Beuve a admirablement apprécie 1q grand ouvrage de rabbé Maurj ; i Le plan qu'il Lrace d'une oraison runtbra de Tul'cune, par opposition â celle de Flfctiler, a de la beauté et de la grandeur, el on sent qu'il aurait su l'eïêcuter... C'esl chez Maary '^u'on trouve la première fois le pËre Bridaiue dessina dans toute sa hauteur et son originalité. Mais Maury a mieux Cait que de dËcouvrir le père Brldaine, il a remis â leur place Bossuet, Bourdaloue, les vrais classiques de la chaire. Sa critique de HassIIIon a paru sévère; elle élatt hardie au moment où II la m, et elle n'est que juste. En général, c'esl cette justesse, celte solidité qui me frappent chez Maury, dans une maliËre qu'il possède k fond. Ne lui demandez ni grande finesse, ni grande nouve.iiité, ni curiosité vive ; mais 11 est lai^, il est plein, 11 va au principal ; 11 s'entend i poser l'arahltocture et les grandes avenues du discours; il les démontre en maître chex les mailros. llossuet encore était aisé, ce semble, à saisir et à manirester, ii cause des éclairs qui signalent sa marche; mais Bourdaloue. plus égal, plus modéré, nul ne t'a plus admirablement compris et délinl que l'abbé Maury, dacis la beauté et la fécondité incomparable de ses desse.ns et de ses plans, qui lui semblent des conceptions uniques, dans cet art, dans cet empire du gouvernement du discours, où il ett sani rival... ■ hei Caiiierie» du Lundi, les Noumaux Lundi», les Por- Iraili de Sainte-Beuve forment la source où l'auteur de ce travail a le plus largement puisé. S^nle-Heuve est un maître presque inibililble qui apparaît aussi grand dans la critique que Victor Hugo, Lamartine et Musset sont grands dans la poésie. Ses successeurs, les héritiers de son merveilleux talent, MM. Ferdinand Brunelière, de VogQë, Jules Lemallre, Anatole France ont, cui aussi, frayé bien des sentiers nouveaux dans cette terre si souvent parcourue de la pensée humaine, lerre des mirages, aux contours indéris et fuyants, dont les bornes reculent sans cesse devant l'explorateur.
M LES CAOSECRS
s'enfail en Angleterre, d'où il ne reviiit qo'aprfe I
chute (1d fODTememeDt dircclorial.
Le Irait ne manque pas de piquant, mais il parait Lo^ renié à plaisir. Cambon ne faisait pas de semblables cuirs et l'abbé Oelille ne pensait ^ère à lancer des poiat«S «o pleine Terreur. Honllosier raconte que la prise de li Bastille l'aTaîl tellement plongé dans la sinpeur, qa'aitl Tuileries, oè il le rencontra, il n'osait ui proférf a«t, ni letcr les yevx sur loi, regardant de Ions cùl^a paw nir si oo l'oteerraiL
As 1$ Fndidor les forces loi revinrent, il eat le co»^ npe de fnir. se rendît en Suisse et écrivit à son prote^tcnr le comte d'.\rt(HS. Les agents des princes soiH g^rvnt avssilât i exploiter sa célébrilé dans l'iatérêldi l'absolutisme et lui ârenl écrire des lettres contre II parti mOMMrfkieu.
S'il M brillait point psr le courage, il avait beaucoDf de £oes9e et de malice ^'il cachait sons des airs d'apfareal» bonbomie. Il a fràlé la politique, dont l'éloifMtMkt teoaiure de son talenU son épicorisme nonchalant et délicat. CVlail.wm me Rirarol. nn voluptueux (fidieii le lapa^ réniliilîeaiuûre, les bruits de la me, la rudes^t des nouvelles nantère-s, lesseènes violentes, les tnassaci elfravaie*! autant qu'ils d^ioàtaienl un homme qui an respiré Tatcuosphére des salons dont il faisait les délic« Téi-N pour U poésie «t la mêdilalion. D'ailleurs manquaill tte wtlKnté. insouciant, incapable de haine ou i biftre, il laissait. comaM l^ Fontaine, les choses et l iiws s'emparer de lui, partant un b«u ionr poaj intinople aivc 1^ coiuie de Choisenl-Gonffier, poi \i «I renconliant i Slall^nl nue demoîselle q
I MRtT, Il U
I^^BMrMMtlIWS
DE LA RÉVOLUTIOS. 97
avait une fort belle voix, qu'il einmeiia à Paris, dont il fil 53 niécc d'abord, puis sa femme. Elle avait une assez piètre éducation, si bien que Rivarol, mécontent de ses façons, disait à Delille lui-même : « Puisque vous avez dhoisi votre nièce, vous auriez pu la mieux choisir, s Delille, c'est le poêle de Platon, un être sacré, sublime el volage; son àme euttoujours quiniie ans.
A Londres, il fréquenta Malouet, Chateaubriand. Un jour que ce dernier faisait une lecture, on s'aperçut que l'abbé manquait ; Malouet va chez lui avec tally-ToUendal et le trouve au lit. « Mon ami, tous êtes donc malade? — Non pas ! » — Et en même temps, il jette des regards significatifs sur la nièce adoptive. L'abbé était Consigné par son Cerbère. 11 avait un traité avec Michaud, libraire à Paris, pour tous ses ouvrages; six francs par vers, plus trente sous pour la donzelle. Connaissant sa paresse, celle-ci le mettait à la lâche, et comme un professeur condamne son élève à un pensum, sous peine de privation de sortie, leforcait à l'aire tous les malins trente vers dans son lit. Son moyen était simple : elle emportait la culotte de l'abbé; quand il avait accompli sou devoir, on lui apportait le petit vêlement, et il pouvait se lever, sinon, non. Or, ce malin-là, l'abbé n'avait pas travaillé; Malouet demanda et obtint sa grâce. Montlosier ne dit pas si la dame exigea soixante vers le lendemain au lieu de trente; mais elle le menait fort rudement, puisqu'un Jour elle lui jeta h la tête un gros volume in-quarto ; Delille le ramassa et très doucement : a Madame, ne pourriez-vous vous contenter d'un in-octavo î»
Avant de passer en Angleterre, l'abbé rencontra k
m LES CiOSECRS .
s'enfuit en Angleterre, d'oô il ne revint qu'après ^
cliulû du gouvernement directorial.
Le Irait ne manque pas de piquant, mais il parait ii venté à plaisir. Cambon ne faisait pas de semblables cuir et Fabbé ûclille ne pensait guère à lancer des point) en pleine Terreur. Monllosier raconte que la prise de I Bastille l'avait tellement plongé dans la stupeur, qu'ai Tuileries, où il le rencontra, il n'osait ni proférer n mol, ni lever les yeux sur lui, regardant de tous cAtJ pourvoir si on l'observait.
Au 18 Fructidor les forces lui revinrent, il ent le c irage de fuir, se rendit en Suisse et écrivit à sonpnl tecteur le comte d'Artois. Les agents des princes s gèrent aussitôt à exploiter sa célëbrilé dans l'intérécd l'absolulisme et lui (irent écrire des lettres contre 1 parti monarchien.
S'il ne brillait point par le courage, il avait beaucoOf de finesse ol de malice qn'il cachait sous des airs d'ap^ parente bonhomie. Il a frôlé la politique, dont l'éloï^' gnaieni la nature de son talent, son épicurisme nonchalas et délicat. C'était, comme Rivarol, un foiupfueuairf'id^ le tapage révolutionnaire, les bruits de la rue, la rudes desnouvellesmaniëres, les scènes violentes, les massacri effrajaient aulanl qu'ils dégoûtaient un homme qui avi respiré l'almosphôre des salons dont il faisait les délices, vécu pour la poésie et la méditation. D'ailleurs manquant de volonté, insouciant, incapable de haine ou de rési») tance, il laissait, comme La Fontaine, les choses et 1 personnes s'emparer de lui, parlant un beau jour pour Conslantinople avec le comte de Cboiseul-Gonffier, puis le quittant et rencontrant à Stutigard une demoiselle qui
avait une fort belle voix, qu'il emmena à Paris, dont il fiL sa nièce d'abord, puis sa femme. Elle avait une assez piètre éducation, si bien que Rivarol, mécontent de ses façons, disait à Delille Ini-raéme : t Puisque vous avez choisi votre nièce, vous auriez pu la mieux choisir. > Delille, c'est le poële de Platon, un Être sacré, sublime et volage; son âme eut toujours quinze ans.
 Londres, il Tréquenla Malouet, Chateaubriand. Un jonr que ce dernier faisait une lecture, on s'aperput que l'abbé manquait; Malouet va chez lui avec Lallj-Tollendal et le trouve au lit. « Mon ami, vous êtes donc malade? — Non pas ! I — El en même temps, il Jette des regards significatifs sur la nièce adoplive. L'abbé était consigné par son Cerbère. Il avait un traité avec Michaud, libraire à Paris, pour tous ses ouvrages; six francs par vers, plus trente sous pour la donzelle. Connaissant sa paresse, celle-ci le mettait à la tâche, et comme un professeur condamne son élève à un pensum, sous peine de privation de sortie, leforcait à faire tous les matins trente vers dans son lit. Son moyen était simple : elle emportait la culotte de l'abbé; quand il avait accompli son devoir, on lui apportait le petit vêtement, et il pouvait se lever, sinon, non. Or, ce matin-là, l'abbé n'avait pas travaillé; Malouet demanda et obtint sa grâce. Montlosier ne dit pas si la dame exigea soixante vers le lendemain an lieu de trente; mais elle le menait fort rudement, puisqu'un jour elle lui jeta h la tète un gros volume in-quarto ; Delille le ramassa el très doucement : « Madame, ne pourriez-vous vous contenter d'un in-octavo?»
Avant de passer en Angleterre, l'abbé rencontra à
ge LES CAUSEURS
Hambourg, chez la marquise Je Verlliamy, Rivarol, t s'tlait rendu coupable de plus d'un méfail lilléraire.1 envers celui qu'il appulait : i'abbé Virgile. Daus sou J)iil^1 logueduChou et du Navet, il reprochait au poète d'encenser toutes les puissances, de cultiver le meilleiiA| amphiti'yon, celui où l'on dîne, de flatter les fleurs et les fmils, et d'oublier le modeste peuple des potagers qni-1 se vengeait en lançant cette prophétie vi
DellJle passera, les navels resierootl
En homme d'esprit et de haute éducatiou, le traducteur '1 de Virgile affecta de ne se souvenir de ces éptgrammeftf que pour en louer la grâce et parfois la justesse : il ré-,il pela plusieurs vers de la satire et promit de consacre un épisode expiatoire aux potagers'. Bref, ce fut entre le».l deux grands lettrés un assaut de complimcnls plus on 1 moins sincères et de malires voilées qui Rrent le bonheur 1 de la galerie. Dans un de ces dîners, Oelille, voulant | relever un coup de griffe de Rivarol, riposta, en riant^ par un vers de la Rome sauvée, de Voltaire :
Pour moi, lit à mi-voix un Hollandais, homme à r&partie prompte, je retournerais volontiers le vere Jo le crains, je l'avoue, et je ne t'aime poial.
On ne se raccommodait sans doute, on ne s'aimait qui du bout des lèvres, et l'abbé se consolait en disant j a 11 a plus d'esprit que moi, mais je rime mmu l'alexandrin, » L'amour-propre a été, est et seratoujoi
premier médecin du monde.
'Delille eut surles hommes politiques' delà Révolulion deux [rails charmanls. Comme les Lameth et Barnave lui parlaient en 1 791 do leur désir de raffermir la royauté : « Ah ! j'entends', fit-il, vous ressemblez au géant de l'Arioste qui court après sa tète. Dans cette tète était un cheveu que son ennemi voulait avoir, il prit le parti de couper la léle pour l'obtenir. Eh bien, messieurs, l'abus était ce cheveu-là. »
Il disait aussi : t Vous me rappelez l'histoire d'un Sicilien fort simple à qui l'on vînt apprendre que le viceroi était mort, — Ah! mon Dieu ! dit-il, le vice-roi est
1. Il faal citer dans son DithyTambe sur l'Immortalifi de Nme, ves admirables vers dans lesquels H Inlllge aux tyrans, comme puolUon de leur vie, l'étenillé du s<
Oai VDUH, qui de l^Olympe UEurpan Des ilernelles lois rFntcnvi les a
i. Voici un autre trait qui édairo a l'abbé DcliilG. li devait lire à l'Acsdi^mi d'un do ses amis. Sur quoi ii disait ; a Je voudrais qu'on no ia sût pas d'avance, mais Je crains bien de le dire à tout le monde. » Les ta.iseura d'anas lui attribuent un calembour. Le Jour de la première fédération, il se promenait aux ttiaraps-Elysées avec des dames. Il Tiisait une chaleur suffocante et l'une d'elles s'écria : • Ah I si quelque bonne fée pouvait nous envoyer des rafraichissements ! — Madame, reprit l'abbé, adressez-vous à la lée des rations (fédération), s
Cbarles Brifaut, altaol le voir en compagnie de deux Anglaises, lui dit en l'abordant : a Vous voyez une députalion de la France et de l'Angleterre qui vlest saluer Vli^ilo et adorer Millon. — Ahl
[ repart-Il, vous 6les séduisant corame le premier ei aveugle comme le second. ) Il récitait un fragment de son poème de VlmaQination. Quelqu'un l'arrètanl sur un vers lui dit : « Ceci est dans Bernardin deSaint-l'ierre.— Qu'importe? reprit Delille avec vivacité,
^c^i^ n'a été dit qu'en prose n'a Jamais été dit. *
mort. Quel malheur! Qu'alloiis-nous devenir? lendemain on lui annonce une seconde nouvelle pin fâcheuse. — Eh quoi 1 l'archevêque est mort? — Il lombo dans le désespoir, se regarde comme perdu et ne voit plus • de salut pour la Sicile. Enfin, le troisième jour, on luiap-
^^^ prend la mort du pape. — Oh! pour le coup, il pâlit, le| ^^^H^bras lui tombent, il perd la parole, va se coucher, ferio ^^^^ues rideaux, ses volets et attend la (in du monde. Au boa ^^^H^de vingt-quatre heures, il entend le bruit d'un moulin 1 ^^^V\ermicelle, il croit se tromper, prèle une oreille alleo- ^^^1 live. — Quoi! dit-il, le vice-roi est mort, l'a ^^^^ mort, le pape est mort, et l'on Tait du vermicelle! Cela ^^^B a'est pas possible. — Pour s'en assurer, il enlr'o ^^^P rideaux et ses volets, regarde dans la rue, voit passer des ■ voitures comme à l'ordinaire, et le marchand son voisin
I chez qui l'on allait acheter comme à l'ordinaire. Alors il
' réfléchit et finit par observer : < Mais il serait bien pos-
Y sible que ces personnages qui viennent de mourir ne
I fussent pas des choses nécessaires. >
' Delille n'ëtaît ni athée ni mécréant comme Naigeoa
auquel il administra une bien spirituelle Icfon. L'autenf du Dictionnaire des athées, après avoir lu les ven t le colibri
Gai, vif, prompt, île t& vie aimable e[ frète esquisse, L Et des (lieui:, s'ils en ont, le plus ctiarmant caprice.
1 avait imaginé d'arranger ainsi k' dernier vers
f El des dieux, s'il en ut, le plus cbannaol caprieo-
i en bon
^^^ frère,*
Et là-dessus il expédia, avec l'ouvrage, un brevet d'aihés 4 en bonne forme à l'alibé qui répondit : t Mon cher cou- \ frère, est-ce ma faute, à moi, si vous voyez dans mes vi
DE LA RÉVOLUTION. inS
bon ecclésiasliqiiu qui, passant dans les rues de Paris, fut inondé d'eau bouillante par une fenêtre; il s'essuya, se sécha du mieux qu'il put, et regagna sa maison d'un pas chanci;1aal : arrivé le visage gonOé, et à moitié épilé, sa mère el sa gouvernante jetaient des cris: « Mon Dieu! > qu'avez-vous fait à ces misérables ? Je les ai remerciés. t — Remerciés! Et de quoi? — De. ce qu'ils n'avaient ï pas jeté la marmite; car, au lieu de m'échauder la tète, » ils me l'auraient cassée, s
» Quand des chevaux sont attachés dans une écurie, rarement s'avisent-ils de mordre ou de ruer; c'est lorsqu'ils parviennent à s'échapper qu'ils se battent avec fureur. 11 arrive la même chose aux hommes en révolution...
» Le peuple est presque toujours comme les vieux gari;on5 riches et infirmes, le jouet de tous ceux qui sont à ses gages.
s La loi qui rétablit le commerce des grains a fait mourir une infinité de malheureux : c'est un siphon avec lequel le commerce a sucé la substance du peuple.
s La vérité est une c... Son commerce ne rapporte ni honneur ni profit.
B Ce n'est jamais avec des in-folio qu'on a formé des sectes et exéculé des meurtres. Il faut laisser écrire et empêcher de parler, et les États seront toujours tranquilles...
s Préférer la constitution anglaise aux gouvernements asiatiques, c'est vouloir trembler toute sa vie à l'embouchure du Vésuve, dans la crainte d'être consumé par ses flammes, au lieu de vivre dans les belles plaines du Palalinat...
m LES CAUSEURS
et Duisible. Il aimaîl le paradoxo à outrance', le paradoi^ klaSwift, déconcertant et IroublaïUà force de pessimisme^ Voici qnelques-unes de ces maximes, où rantipht4 losophe s'en donne à cœur joie contre les idées régnaient alors :
t La liberté n'est pour les (rois quarts des homme^il que le droit de mourir de faim,
n On distingue deux sortes de liberté : l'une nalurelle^l l'aulre civile; la première est celle d'un taureau, 1b I genre humain n'en a jamais joui; la seconde est una-fl chimère. Des êtres libres ne peuvent pas être gouvernés} \ et tout être qui gouverne n'a point affaire à des être» 1 libres.
» Les lois font pendre les voleurs et il n'y aurait poitrt de voleurs s'il n'y avait pas de société.
» Les guerres enlèvent une partie des habitants du 1 monde et ce sont les lois qui produisent les guerres.
> Les principes de Montesquieu ne sont que des mois auxquels il a ensuite accommodé les Ciits pour les ériger en asiomes. L'Expril des lois est précisément un roman , politique, où l'on n'emploie jamais des noms réels que pour les placer à contresens,
» Le droit de la guerre... exige la reconnaissance de ceux qu'on peul piller ou tuer impunément, quand il ■ s'exerce avec modération. Ceci rappelle l'hisloire de o
1, Il venait d'élre rayé par le parlcmenl de la lislo des a Un conain M. Toquélail le trouve au palais et l'inlerpi-lle e riant : b Bonjour, mon cl-devani confrÈre Lln-gu-el. — Je v NLtue, repart telul-ci, monsiour Coqu-ê-lall. » La laideur d ll.Coquâlait élalt passée aa proverbe cl sa Temme n'avait paispiod "• vertu que lui-même n'avait de beauté.
bon ecclésiastique qui, passant dans les raes de Paris, fut inondé d'eau bouillante par une fenêtre; il s'essuya, se sécha du mieux qu'il put, et regagna sa maison d'un pas chancelant : arrivé le visage gonflé, et à moitié épilé, sa mère et sa gouvernante jetaient des cris : « Mon Dieu ! » qu'avez-vous fait à ces misérables? Je les ai remerciés, > — Remerciés! Et de quoi? — De- ce qu'ils n'avaient « pas jeté la marmite; car, au lieu de m'ëchauderlatéte, » ils me l'auraient cassée. >
B Quand des chevaux sont attachés dans une écurie, rarement s'avlsent-ils de mordre ou de ruer; c'est lorsi[u'ils parviennent à s'échapper qu'ils se battent avec fureur. Il arrive la même chose auï hommes en révolution...
> Le peuple est presque toujours comme les vieux garfons riches et infirmes, le jouet de tous ceux qui sont ili ses gages.
* La loi qui rétablit le commerce des grains a fait mourir une infinité de malheureux : c'est un siphon avec lequel le commerce a sucé la substance du peuple.
» La vérité est une c... Sou commerce ne rapporte ni honneur ni prolit.
> Ce n'est jamais avec des in-folio qu'on a formé des sectes et exécuté des meurtres. 11 faut laisser écrire et empêcher de parler, et les États seront toujours tranquilles...
> Préférer la constitution anglaise aux gouvernements asiatiques, c'est vouloir trembler toute sa vie à l'embouchure du Vésuve, dans la crainte d'être consumé par ses flammes, a» lieu de vivre dans les belles plaines du
101 LES CAUSKURS
Le croirait-on, cet apôtre de l'absolutisme sans phrasa^l qui Uéfend l'esclavage, vante les sociétés asiatiques et J les préfère au gouveniemcal anglais, Tut envoyé à li Bastille. Ce lui fui l'occasion d'un bon mot. 11 voit entrer un maliu dans sa chambre un grand homme pâle et lui demande qui il est: « Monsieur, Je suis le barbier dej la Bastille. — Parhleu, mon ami, vous auriez bien dû li
■ de J :e
Somme on voit, Lingnet joignait à l'esprit de paradoxe l'esjirit de riposte. Madame de Bclbuue avait une affaire contre le maréchal de Droglie : soufflée par Linguet, elle plaida sa cause avec un succès et un éclat extraordinaires. Aussi le maréchal, rencontrant l'avocat dans unef des salles du palais, ne put se tenir de l'aposlropher un Ion significatif: « Mons Linguet, songez à l'aire parler aujourd'hui madame de Bé thune comme elle doit parler, et non comme mons Linguet se donne quelquefois les airs de le faire; autrement vous aurez affaire à moi, en tendez- vous, mons Linguet? — Monseigneur, riposta celui-ci, le fran(;ais a depuis longtemps appris de vous i à ne pas craindre son ennemi, s On ne pouvait envelopper» une plus flère et Juste réplique dans une plus délicate'! louange.
Il comparait plaisamment une révolution k la cuisined il faut la man;;er, observait-il, et ne pas la voir faire^S
1. Voici commenl 1[ définit l'opposlllon : a On parle d otseaui, dont l'un pâctie et garde sa. proie dans une (rrande pocM que lui a donné la nalure, l'autre qui n'a qu'un bec pointu p harcèle le pécheur opulent et ne cesse de le pique l'ail forcé d'ouvrir son sac, pour lui rejeter une partie du bu^ Toilà exactement la peinture du minIstËre anglais et de ce i[ appelle l'opposition. >
Cette fois, il se renconlrail avec un moraliste qui a dit dans le m(5me sens : « La gloire est comme la cuisine, il ne Taul pas en voir les apprèls. » Sa verve batailleuse, son naturel cynique et frondeur l'emportent sans cesse, et font qu'il n'épargne pas plus les ministres, tes parlements, l'Académie queles philosophes. S'il devient avocat, c'est qu'il « vaut mieux être cuisinier riche que savant pauvre et inconnu ». Lui journaliste, il définit ses confrères « des cirons périodiques qui grattent l'épiderme des bons ouvrages pour y faire naiire des ampoules ». Éconduit par M. Le Rond d'Alembert, grand dispensateur des fauteuils académiques, il exhale son dépit en sarcasmes mordants contre VÀnti-Carré, contre les Crteurs de rieax chapeaux philosophiques: « A l'égard Ue l'Académie, Je n'ignore pas que vous et M. Durlos disposez en despotes des plares de ce sénat littéraire; je sais à merveille que vous Éles les saints Pierre de ce petit paradis; vous n'en ouvrez la porte qu'à ceux qui sont marq;ués du signe de la bêle. » Un jour qu'on lui parle des Confessions, il dit brusquement: « Rousseau est un fou qui, après nous avoir pendant sa vie débité mille extravaîrances, termine la farce en nous jetant son pot de chambre au nez. » Il écrit au maréchal de Duras: Vom êtes un jean-f... en toutes lettres, signé Linguet C'est un talent de polémiste, gâté par la jactance et la contradiction, soutenu par un style chalcureus, imagé, des poussées dans l'avenir, des vues hardies; il brûle mais il éclaire, disait Voltaire qui, par derrière, l'appelait : l'Arétin moderne. Combien ont lu se& Mémoires secrets $ur la Bastille, ses Annales politiques, et que faut-ii penser de la célébrité i^uand on songe qu'après sa radia-
lOfl
LES CAtlSECRB
tion du barreau on Al des étoiTes et des bonnets à Linguel {c'élaient des éluffes el des bonnets rayL's] Pendant plus de vingt ans, Linguet a tenu la Franc occupée de ses écrits, de ses actions; et aujourd'hai...
m. — SÉNAC DE HEILHAN'
Par l'esprit et le talent, par ses Considératiottê sut l'Esprit et tes Mœurs et son livre Sur le Gouvernemeafi les mœurs, les conditions en France avant la Bévolution, Sénac de Meilhan figure parmi les personnages tet plus intéressants de l'émigralion, à côté de Rivarol^ Manry, Matlet da Pan, MaloucI et Monllosier. Cal ancien intendant du Uainaut, adjoint du comte de Sainte Germain au ministère de la guerre en qualilé d'intendairf général des armées, homme du grand monde el homniB de plaisir, peintre de mœurs sous Louis XVI, qui avait comme livres de chevet Tacite et le cardinal de Hetz, un double hréviaire à porfer avec soi en temps de révolution, a émis sur les hommes et les choses de pénétrantes crili([ues qui confirment cette appréciation d*iin jugs ] exquis, le prince de Ligue : u Dans les pensées de M. df J
I turlei
l.KéeE 1736, mort en IS03. teli;es inédiles de la marijui Créqni. — Louis Legrand, Séiiac de Meilhan et l'inlendoncc i Hainaut. I vol. — Oluvres chuiiies de Sénac de Sleillian, b prfilice (lo M. de Lescure, — Tiily, Mémoires, t. IH, p. SBiDie-lIcuve, Causeries du Lundi, t. S et XII. Tolci les auU-es œuvres de Sênac de Mellban : la Deux C'OMflK SIé moires d'Anne de Guftiatiue, princesse palatine; — les Prbim^ dpt* et tct Cautes de la [léuolulion ea France;^^ Cotuidératim lei rieheuei et le Ivxe; — l'Emigré.
•MRÎrhan. il
DE LA KÉVOLlJTION.
Meïlhan, il y a des Irails dp feu qui éclairent toujours et des fusées qui voul plus haut qu'elles ne fout de liruit'. » L'expéneiice de la vie, la pratique dss affaires, les déboires de l'ambition l'avaient rendu sceptique, amer, et sa gi'anile amie, sa correspondante, la marquise de Créqui qui savait que les illusions sont la plus précieuse de nos propriétés, le plaignait doucement de cet état d'ùme: « Vous êtes destiné à passer une vie dotiloureuse; vous voyez le jeu des machines et alors plus de bonheur. »
En 1797, il publiait à Brunswick son roman l'Émigré, élude curieuse dont on a dit qu'elle était d'un penseur plus que d'un observateur; il avoue lui-même qu'il préférait « ce qui est bien trouvé à ce qui est vrai », el il a mieux aimé se peindre que de peindre les autres. En elTel, il s'analyse sous sa double physionomie, dans deux principaux personnages du livre : le président de Longueil et Saiul-Alban ; le premier beau, brave el sage, le second, épicurien, libertin mélancolique, avec les défauts de son temps, le raffiné qui trouve bon qu'on se forme des plaisirs inlellecluels parce qu'ils « servent d'enlr'acte* aux plaisirs des sens, qui sont les seuls réels s.
A Saint-Pétersbourg, son esprit trop fin et ironique ne plul que médiocrement ^ Catherine II, mais à Vienne il trouva un admirateur passionné, un ami délicieux, le prince de Ligne, qui lui fil fête, le proclama l'égal d'Horace, Tacite, Montesquieu et Richardson. Dans les derniers temps de sa vie, Sènac de Meilban ne quittait
1. (H.de Meilban, dit le duc de Lévls dans une notice plutôt mal- Teillan(«, passait avant la Révolution pour ud des liomines les plus spirituels de France. «
108 LES CAUSEl
plus guère son lit; le prince de Ligne partageait ceti niaitie, et de lit à lit on s'écrivait des choses fort ^nr cieuses, tantôt en prose et tantùt en vers: « Vous été un vantard d'êgoîsme et un esprit fort d'in sensibilité, Je vous ai fait pleurer pour moi et vu pleurer pool d'autres... C'est vous qui avez dit au baron deBreleuilo grand mot au sujet du premier club que ce n'est pa une plante monarchique... Vous n'auriez convenu qu'4 moi si, au lieu d'èlre un petit souverain de quatre ou dm lieues carrées, j'en avais été un grand. En mettant votre esprit juste, élevé et profond sur une plus grande échello, il n'y a pas de doute de l'effet de vos prodigieuses lumièret et connaissances... s Sênac ne reste pas en arrière; cher» chant à stimuler la paresse épistolaire du prince, il Ita adresse ce billet : «... Il j avait un vieux duc de Saint- Simon qui était souvent entré chez ses maîtresses par la l'enêtre à l'aide d'une échelle de corde. Quand i ]naria sur ses vieux jours, désespéré de sa nullité, il imagina de rappeler ses anciennes facultés par l'usage des moyens qui l'avaient conduit au bonheur et dont le souvenir agissait encore sur lui. Il se fit donc hisser ses valets de chambre, et entra ainsi plusieurs fois a succès dans la chambre et dans le lit de la duchesse.J Vous m'écrivez des lettres charmantes quand je suisfl Vienne; ce laquais qui attend votre réponse excite volfl verve sentimentale et spiritnelle; il vous présente l'iiU (lu prompt effet que va produire votre lettre; mais quant on vous écrit de deux cents lieues, cet espace do tem^ vous glace. Eb bien, quand je serai absenl, j'adressenr mes lettres à quelqu'un à Vienne, qui vous enverra ) matin un petit laquais, et l'on vous dira qu'il attend 1
^^^^ mal
^^F DE LA RIËVOLtlTlO.K. 109
réponse pour me la faire parvenir aussitôt; alors vous écrirez el voire esprit éprouvera ce que procurent les sens (lu duc dé Saint-Simon. >
Philosophe impartial, Sénac de Meilhan' a de bonne heure montré le caractère sexagénaire du siècle ; il étudie la Révolution comme un astronome observe un météore, comme si elle ne l'avait point dépouillé de sa fortune, chassé do sa patrie; il note avec finesse plusieurs de ses causes, le caractère de force fatale el presque physique qu'elle acquit, la décadence de la noblesse.
« Si l'on suit attentivement la marche de la Kévolulion, il esl facile de voir que les écrivains appelés philosophes ont pu la forlifier, mais ne l'ont pas déterminée : parce qn'une maison a été bâtie avec les pierres d'
1. Les portraits da SËnac de MciUiaa ool bien de la grâce el, avec UQ tour d'esprit moins largomenl huDuaJa, mais plus subtil, foai penser à ceux de La Bruyère. Celui de Necker, qu'il dêtestiLli comme un lieureui rival d'ambilioa, est d'uoe mécbaucetc DOire, ceux de Mirabeau, Duclo9, Favier, ceuY du prince de Ligne, de mesdames de Créqul, de Tessé, de Cbaulnes, da StaËl renferment des traits cbannaDtS. Forcé de choisir. Je prendrai celui de madame de Chaulaes, cette grande capricieuse, qui s'appi'lait elIc-itiCme la femme à Giac, et qui dfjâ vieille répondait à. quelqu'un qui s'étonnait qu'elle fit encore lourner des lèles : ( IgDOrez-vous qn'une ducbesse o'a jamais que trente ans pour un bourgeois? n (Tout élailsoumischezeile à l'inQuence delà pensée. SI son imat'inalion lui peignai! les charmes de l'amour, elle s'en pénétrait; son esprit lui créait un cŒur et des sens, et savait à rinsUnt orner un objet des plus brillantes qualités. Le mkme esprit acllr, inquiet, curieux de conoailre, d'approfondir, détruisait aou propre ouvrage; l'encbaolenient disparaissait et elle devenait Inconstante. Comme son esprit n'avait point vieilli, elle riait h soixante ans susceptible de toutes les erreurs de In Jeunesse. Son Imagination lui aurait donné des sens et un cœur factices comme i„. Elle ne suivait rien, était Incapable de rélteiion :
110 LES CAUSEL'RS
voisioe, serait-on bieu fondé à «lire qu'elle n'a été coni truite qu'ea raisoa de ce voisinage? 11 est bien pli probable que, le dessein coa);u, on s'est seiri des maU riaiii qui étalent à portée. • ,
Des réflesions comme cellea-d révèlent uo esprit àl ^lîèremenl éclectique et dégagé de toute discipline i parti :
f Les Français ont dêiruil... mais ils ont ea mèn temps creusé, porté la lumière dans les routes les pli
il D*! avait jamais pour ses pensées ni veille iti lendema^ Sa vte a éië une loD^e jeunesse que n'a jamais éclair«w l'en rteoce. Son esprii ^mblait le cliar du soleil abandonné à i>liâi loD. ■ Alllears encore : t L'espril de LasUicDic est si singullt qu'il «Hl linpossilile de le défloir. Il ne peut être coiuparé qu'a l'Mt psce ; il en a, pour alas) dire, toutes les diuieusioDs, la profondetuv l'espace et le néant. Il prend toutes sortes de Tormes el servt: aucune. C'est une oboudmicc d'idées toutes iadëpendantn l'unude l'autre qui sedètruisent et se régéDërent perpèluelleuvnU Il ne lui manque aucun attribut de l'esprit et l'on ne peut dîreo peDdanlqu'elleeupossËdeaucun. Raison, JugeuieDl,tiabilelé,elc.,< aperçoit toutes ces qualitôsen elle, maïs c'est i la manlËre delà Isih teme maglitue, elles disparaissent k mesure qu'elles se produisoittil Tout l'or du Pérou passe par ses moins sans qu'elle en soit pla riche... Lastbcnic est uu être qui n'a rien de commun autres êtres que la forme ezlerieure ; elle a l'usage si l'appareUM de tout et elle n'ala propriété et la réalité de rien, i Sut ffladama de Cliaulnes; consulter les Z,ef[rfi de JfimuryuMedc Crti/uiàSén de Meilhan, Cbamrort, les Mémoires du prètident Hétutult, Its LeUrtt de madame da De ffand auprétideat HénitttU,lw Mémoire* de Bachuximoitt, les Partraili intirnit du XVlll' tieele [ HM. de GoDcourl. Ses cAntemporains cumparaienl ce rare » déréglé au cbar du soleil abandonne k Pbaétou. Madame du E tand observait plaiMUimem, àproposde sa rage de tout caanaltn 1 Elle veut toujours savoir qui l'a pondu, qui l'a couvé, i elle épousa M. de Giac, oa lui représenta cju'etle perdait aon t bourei k la cour : t J'ûma mieux, bue couctiùe qu'assise dll-elle gaillardement.
DE LA RÉVOLUTIOS. 111
obscures, ils en ont ouvert de nouvelles et forcé les barrières élevées par la préjugé. Un jour vioudra où, dans le calme, on examinera ces nombreuses discussions enfantées au milieu du tumulte et de l'elTervesccnce de l'esprit de parti, et l'on fera paisiblemenlun choix éclairé des résultais utiles à Thumanité.
» La Révolution deviendra une époque nationale, comme la captivité de Babylone chez les Juifs et l'an de l'Hégire chez les Arabes et les Turcs; et une infinilé de familles dateront de ce temps une illustration méritée par des services éclatants, ou un allacliement héroïque à la monarchie, qui les rapprocheront des anciennes maisons.
» La Révolution, en mettant en quelque sorte l'homme à nu, a fait promptement évanouir les illusions de l'homme de cour et du monde qui se llaltait d'obtenir dans l'assemblée les mêmes succès que dans la société.
> C'est une chose remarquable dans la Révolution que le courage passif et la résignation, tandis que rien n'est plus rare qu'un courage actif et entreprenant.
» Beaucoup de gens ressemblent, pour le courage, à ces avares qui gémissent à chaque petite somme qu'ils sont forcés de dépenser, et qui sont capables de donner Quo très grosse somme sans èlre affectés. »
Mais ne pensez point que tant d'impartialité déguise une approbation secrète I L'auleur va lui-même audevant du reproche ; il fait ce que Sainle-Beuve appelle un cours excellent de politique classique, en quelque sorte une lefon de politique au lit du malade'.
1. Il dÉflDlt très DnemeDt l'art de la guerre ; » La scleuct mtlltairo est lomposiSe de deuï choses : de motB.\VlÈ eV 4t 4to\ftt,Vî\fe.-* Le moraliste aigri se Iraliit dans des loaxvmcs GOTûiaa t^At-tv.
112 LES CADSEURS
« Si je vous disaia que j'ai tu des en faols qui, an sortir d'une terrible maladie, avaient considérable m en 1 ^rrandi. serait-ce faire l'éloge de la maladie ? La Révolution a de même hâlé la marche de i'espril, mais cet avantage ne sera jamais la com|iciisalion de la miliiénic partie des désordres et des barbaries qui ont fait gémir l'humanité,
» Néron disait : « Je voudrais que les hommes rassem- » blés n'eussent qu'une seule tête pour pouvoir la couper. La Révolnlion a Tait le contraire; — elle a composé un Néron d'une multitude immense d'hommes,
El, après diverses considérations littéraires, il ajoute en terminant : i Que conclure de ce que je viens de voua dire, sinon que rien n'est durable dans le monde, et que les pensées et l'eslime des hommes sont comme les Dota de la mer qui se succëdeul el disparaissent... >
C'est le malheur de certains moralistes, qu'à force de peser les inconvénients et les avantages des choses, force de raffiner, analyser, disséquer et couper les cheveux eu quatre, ils ne savent plus juger, condamner, absoudre^ et qu'on se perd dans leurs contradictions réelles apparentes. Tant de sérénité Qnit par ressembler à do l'indilTOi-cnce, tant de distinctions font perdre de vuele
• Ce qui me dégoCitB de lire l'blstolre, c'est de son^rer gae w j'onlcmis dire aujourd'hui sera uu juur l'histoire... Les grande^ passions sont aussi rares que les grands hommes ; on est c Inlé rossé, mais ou n'est pas ammiroiii.... La vlPest un canevas qai> ne vnalpas grand'chose; il n'y a que la broilerte qui ait du prl Voilà comme sont les tommes : lout te qui relève leur caprice d'un prix infini k leurs youx, et je crois que le plus bel enifrolt M riilslalre romaiae pour elles est le lableau de Mari:- Antoine, reDori' Ganl & l'empire do monde, abandonnant sa Hotte et ses troupeaj ir courir après ClÉopàire...
Dli LA RÉVOLUTION. lia
fil conrtucleur et penser à ce savani trop consciencieux qui brûlait tous ses livres, parce qu'en les eoraposani, les objeclions contre ses thèses prenaient une telle force dans son cerveau, que le volume écrit lui paraissait contraire à la vérité, el (ju'ij Je traitait comme Pénélope traitait sa fameuse broderie. Sénae de Meilhan n'échappe pas entièrement à co reproche.
^^k IV. — LE COMTE OE UONTLOSlEEt*
• Si on chasse les évéques de leurs palais, ils se retireront dans la cabane du pauvre qu'ils ont nourri ; si on leur ôte leur croix d'or, ils prendront une croix de bois : C'est une croix de bois qui a sauvé le monde, i Celte parole, une des plus belles qu'ait jamais entendues une assemblée politique, est gravée sur la pierre du tombeau de Monllosier, à Randanne, celte terre de volcans qu'il a fertilisée, et qui semble lui avoir communiqué son âpre caractère: la postérité l'a recueillie et la répétera alors qu'elle aura depuis lojigteinps oublié les écrits du publiciste féodal et cette vie si tourmentée, sibellit|ucnse, qui reltële les agitations, les tempêtes de tout un peuple pendant près d'un siècle.
Compatriote de Domat, d'Arnaud, de Pascal, cet homme passionné, fougueux, rude et loyal, qui défendit SCS idées comme on défend sa vie et ses enfants, eji qui
1. M en 1755, mort en 1H38. — Itardous, le Comte He Moutlonier el le Mlicaalime, I vol. in-8, Calmaiin Lëvy, âilU. — Mémoires rfu comte de Montloaier. — De Baraoto, Nolice sur JV, de ilont-
fermenta loujonrs le levain gallican, janséniste et e locnli(|ue a parcouru en eiïel tous les stades de l'existence Immaine Avant 1789, il avait fréquenté les coteries l)liiloaophiques, assisté aux soupers de madame Trudai ne, de h niiiecliale de Beauvau, de madame Neeker, connu I - derniers salons de l'ancienne société, partagé certains engouements de ses contemporains ; aussi ardent au travail qu'au plaisir, il avait passé deux ans chez les sulpiciens pour faire sa théologie, suivi des cours d'anniomie à riI6lel-Dieu, appris le droit public avec un moine irlandais, confesseur de sa famille, et, âgé de dix-huit ans, servi d'arbitre pendant un hiver à deux de ses oncles, grands théologiens, qui bataitinieni avec acharnement sur la grâce, le concile de Trente et l'inraillibilité; géologue, agriculteur, mesmérien', il savait beaucoup de choses, mais les savait mal, parce que son intelligence se dispersait surtrop d'objets à la fois, parce qu'aussi la faculté de mettre en ordre ses idées, et ce je ne sais quoi, cette molécule invisible qui fait le talent, lui manquèrent. Il resta donc un esprit original, vigoureux, plein de sève, mais incohérent, confus, entêté de chimères, donnant la sensation d'une collection de statues grecques mutilées, brisées en morceaux. El telle était la ténacité de ce caractère, que ni les événements, ni ses amis qu'il aima si profondément, Malouet, celui dont il dit en apprenant la mort : < J'ai perdu la moitié j de ma vie », ni H. de Barante, avec lequel il resta atM
1. Commo Bergasse et d'Espréménil, Il davienl uq fervent odepul du raeSTnérlsme, et écrit les ilystérei de la vie humaine, livre t»l-J
a il consigna ses éludes, aea rêveries de jeunesse si gàpi«ffa etif onvudUsme.
DE LA nÉVOLUTION. 115
en TTC S pond an ce pemianl Irenle ans, ne purent le modifier. Son historien, M, Bardoux, rapporte une réplique de M. LepellGtier d'Aulnay à M. Chiuies de Rémusal qui, dans lin moment d'emportement, avail lancé celte bévue : ï En vérité, je crois que la dignité personnelle a disparu de ce pays-ci. — Oui, monsieur, depuis Louis XUI. » — Lepelletier d'Aulnay aurait fait une exception pour Honllosier.
A la Constituante, il se range parmi les partisans des deux Chambres; aristocrate el libéral, vrai baron de la grande rliarte, réelamaiil le inaîniien des prérogatives de la noblesse, la division des ordres, la création d'une pairie héréditaire', en même temps que l'égalité devant l'impôt, l'admission de tous aux emplois, la suppression des lettres de cachet. Il n'admet pas qu'on vienne dire : le peuple français est peu sage, donc il ne lui faut pas de liberté; il conclut au contraire : donc il lui faut de la liberté pour qu'il devienne sage. Et plus tard, à Londres, devant un ministre anglais, M. Wvndham, il répond avec fermeté à lady Creeve qui lui demande brusquement : (Monsieui-de Monllosier. vousétes bien pressé, j'en suis sur, de voir vos princes en Franceî — Oui, madame, mais avec une représentation nationale. — Vous pensez bien que la monarchie est le seul gouvernement qui convienne à la Franceî — Oui, madame, mais avec les libertés publiques, e
S'il déteste la démscratie et la bourgeoisie, dont t la condition est d'être en appétit d'argent » el dont il voudrait arrêter «le débordement », il recouijait la nécessité