‹ Les cavaliers athéniens (volume 2)Chapitre 41 sur 43 · LES CAVALIERS DANS L'ART ET LA LITTÉNATURE D'ATHÈNES · texte numérisé non relu

LES CAVALIERS DANS L'ART ET LA LITTÉNATURE D'ATHÈNES

» Morales paraissent sans ostentation maladroile, à propos des » faits et des incidents qui serattachent à la cause. Un simple dé- » tail, un mot les feront mieux ressortir que de longues protesta= » tions (1). » En effet, dans ces moments dramatiques, un mot de situation, on cri de passion suffit pour tout éclairer, pour montrer toute nue l'âme de ceux qui sont en scène, Ce talent de Lysias ne se montre pas moins là où le sujel ne fournissait pas matière à ces narrations dramatiques, là où l'orateur n'avait, pour composer un Caractère, que les détails d'une vie simple, que des faits comme pouvait en offrir la vie de Lous les Athéniens, Dans ce genre, ce portrait de Mantithée est une chose accomplie. Jamais peut-être l'art exquis de Lysins, cet art si fin ot si sobre qui con siste à dire très pou, mais de façon à laisser tout deviner, tout entrevoir, ne s'est montré plus heureusement. Cette figure du cavalier Mantithéo est. bien debout, hardiment et fièrement campée ; alle nous apparaît noble et énergique, animée par cette fiorté légitime que donno le sentiment du dovoir accompli ot ayant l'allure ferme ot décidée du ciloyou qui n'a pas abdiqué devant ses devoirs et qui entend bien ne pas abdiquer devant ses droits; et, pour peindre cette physionomie, pour la mettre bien en pied, il a suffi à Lysias de quelques traits, de quelques touches rapides, mais d'une précision et d’une finesse achevée.

Avant de clore ce chapitre, mentionuons encore une fois un écrivain dont le nom se trouve, on peut dire, étroitement rattaché à la cavalerie athénieune : c'est Xénopho dans l'antiquité, un homme a eu la passion de la cavalerie, c'est bien le disciple de Socrate el l'ami d'Agésilas. Il dit, au début de son livre sur l'Equitation, que s'il écrit un tel livre, c'est parce qu'il pense qu'une longue pratique de l'équils où à pu lui eu donner quelque expérience. Dans l'Anabase (2), il y a une critique assez vive de la cavalerie, ot cette critique sè trouve dans un discours de Xénophon lui-même. So Ren se faisait aloi l'écho de l'ancien

lerie. Blait-il bien sincè d LCI à la voix impérieuse de la nécessité ? [ fallait r les soldats, ces Dix-Mille qui étaient perdus au milieu de ense empire des Perses, sans chefs, sans guide, et dont l'esprit était toujours hanté par ce fantôme

(1) Etudes sur l'éloquence othique, p. !2 et suiv. Lire aussi les pages excellen- Les dans lesquelles M. G. Perrot a montré quel était le caractère particulier de Lysias comme logographo (Eloquence polit. et judic, à Athènes, p. 202 et nuiv.).

CII, 2, 184 ef. plus haut, p, 433.

pe

LE PORTRAIT DU CAVALIER. 527 brutalité et la rudesse sont au nombre des vertus guerribres; c'est à qui montrera le plus vivement son opposition contre l'ordre des choses établi, et affichera le plus ouvertement son mépris pour le peuple.

Plus que tous les autres aristocrales, le cavalier hait et méprise de peuple. 1 le méprise parce qu'il a un vif sentiment de sa eupériorité ; il est supérieur au peuple par la naissance; il os Syadèe ma dE éyaôüv, un homme comme il faut, né de gons comme il faut; le reste c'est, comme dit Midias, un tas d'ordures , sowgol À nal& movrgüv, Îl est supérieur par la richesse, et, dans l'antiquité, le sentiment général est hostile à la pauvreté ; le pauvre, c’est “homme de rien , le misérable, le scélérat ; le riche seul est honnôte, heureux, estimable. 1 Jui est supérieur par l'éducation ; il à véeu dans les gymnases; par de longs et pénibles exercices il a donné à son corps celle vigueur, celte fleur de beauté qui, pour les anciens, était, avec la richesse, le signe visible de la noblesse. Enfin , il se sent supérieur au point de vue moral ; il a conservé l'esprit de sacrifice et-de dévouement à la chose publique ; il soutient l'Etat par sa fortune, et, en cas de danger, il est le premier & à s'offrir pour aller combattre ; car, au milieu de la mollesse et & de l'indifférence chaque jour plus grande , il a conservé , lui encore, quelques-unes des anciennes traditions, il a encore l'esprit militaire.

Ainsi mépris de l'homme de naissance pour l'homme de rien, mépris du riche pour le pauvre, mépris de l'athlèle brillant de force el de beauté pour cet ouvrier du peuple dont le corps a &6 déformé par les tâches serviles, ou pour ce bourgeois que la vie s6dentaire à reudu ventru et poussif, comme le dépeint Aristo= plane (1); enfin, mépris de l'homme d'action et de devoir pour le politicien qui ne sait que bavarder sur la place publique et qui se dérobo à l'heure du danger, lels élaient les sentiments qui remplissaient l'âme du cavalier, füt-il irréprochable et patriote comme Mantithée, où beutal ot faufaron comme Midias,

Nous avons vu comment Mantithée parle à sos juges ; il so défemal, il réfute les accusations qu'on a dirigées contre Eui, il fait son apologie sans s'abaisser un instant à supplier ses juges ou À ‘exciter leur pitié. Dans des natures moins nobles, cette flerté devient facilement de l'insolence et de la brutalité, et bien des 16moignages indiquent que c'était là un des traits du caractère des cavaliers; ferté et insolence sont les mots qui reviennent le plus

“ (1) Grenouille, 1089 et auiv.

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fréquemment quand il es question d'eux (1). Ainsi s'expliquent des caractères comme celui de Midias + cotté insolencé.

ce désir d'outrager et de maltraiter quand même Lout

peuple que le sort mel sur son passage; alnst s'expliquent le rôle des cavaliers sous les Trente, leur participation aux actes les” plus condamnables du régime , les cruautés de l'hipparque Dysi= maque et, en étendant le sujet, les oxcbs du régime lui-même, les crimes ot la ruine de l'oligarchio.

L'aristocratie athénienne était composée en grande partie de fn milles qui considéraient comme un de leurs premiers dévoirs de conserver ces habitudes militaires , eat esprit de dévouement ka chose publique, qui étaient les sénliments dominants à la grande époque d'Athènes: il y avait la pour l'aristocratie une tradition: pendant longtemps, c'est elle seule qui avait composé l'armée. Quand l'aristocrate athénien agissait comme le faisait Mantithée, il restait fidèle à la grande pensée qui avait inspiré Solon dans la répartition entre les devoirs et les droits, entre les changes et les! privilèges; il n'a pas renoncé à sos anciens privilèges ; on les lai a enlevés; il n'en montrera que plus de zèle à servir l'Etu. C'était là encore une protestation, des plus nobles celte fois, contre le triomphe de la démocratie, En montrant ces excès de zèle pour la chose publique, l'aristocralie trouvait une occasion d'affirmer ses prétentions ; en réclamant, en prenant une part plus grande des: charges et des périls, elle entendait ainsi réclamer une part plus grande du pouvoir.

Ge qui à mauqué à l'aristocratie athénienne ce u'est pas ur plau de conduite, un programme à la fois habile ot noble, c'estla force, c'est l'énergie morale nécessaire à l'exécution d'un tel pro= gramme; son point d'attaque contre la démocratie élait admi= rablement choisi, Quand les Athéniens , au quatrième sivcle, ont pordu l'esprit militairo, quand ils ne cherchont qu'à se soustraire à lours devoirs, quoi de plus juste que les paroles de l'aristocrate Midias : « Pouvons-nons continuer moi à contribuer, vous à ne » cevoir, moi à être triérarque, vous à refuser de partir?» Au milieu de celte société en décadence, de ce peuple qui s’amollit chaque jour, qui perd peu à peu toutes ses vertus, ily à un parti qui adopte comme ligne de conduite le respect des anciennes kra= ditions, des habitudes viriles, des mœurs militaires, l'amour de

{1) Aristophs, Gupr, 1917; Plutus, 170, et la scolie : « og 8 atrev, soutéoets cauvéverar Tà rapovalg vie due, dnd vüv déve gpovobveuv rà xüug. » Hésych., vxop4; Suidas, v, xop4; Aristote, Eth. Nicom,, LV, 13, 45,

pas

3 [ *, ne sont qu'une infime minorité dans

fous les mewbres de l'aristocratie athénieune devoir peudant l'invasion.

contre les Perses n'ont profilé qu'à la dé-

W Saingrieurs de cette grande journée. N'eston Re re Gimouqui sont les véritables fondateurs de l'empire athénien ? Ce futrune des falalités de la situation du parti aristocratique dans Athènes, qu'en travaillant si énergiquement à la grandeur de La patrie, il travaillait à sa propre ruine. Aveb Cimon, l'aristocratie est dévouée ardemment 4 la cause ne. elle y apporte la plus active collaboration. Elle a toude vives sympathies pour Sparte, mais elle croit que ces sympathies pour la rivale d'Athènes peuvent se concilier avec d'amour de la patrie et le souci de sa grandeur. Il y a place, eu Grèce, pour deux grands empires : à Athènes la mer, à Sparte la terre; que les deux peuples pratiquent l'un envers l'autre une alliance loyale, et la paix de la Grèce est assurée. Le programme de ce parti avait té exprimé par Cion sous uue image piliores= que, quand il avait dit : « La Grèce ne doit pas boiter. » On peut contester l'habileté politique de ce programme ; on E reprocher à Cimon et à son parti d'avoir trop cru à Sparts, de n'avoir pas voulu voir combien Sparte était jalouse d'Athènes, d'avoir oublié son opposition misérable au moment de la construcnent d'Athènes après Platée et dans tant d'autres circonsknces. Ce qu'on ne peut méconnaltre c'est la noblesse et la franchisé de ce programme; il comprend deux points essentiels : Aïhènes doit être une grande puissance, Athènes doit être une puissance maritime.

A ve moment, la grande majorité de l'aristocralie est activement engagée dans les affaires. Eu acceptant qu'Athènes fût une grande puissance maritime, elle a accepté qu'Alhènes fût une

A4) Pour que les citoyens pauvres puissent s'embarquer, l'aréopage est obligé de leur donner h chacun huit drachmes (Plut., Them., 10, dr Aristote}, | une partie préfbee rester et s'enferme dans l'Acropolé (Hérod., VI, 51}.

politiques. Dans aucun cas, il n'a conscience que la sentence pronoucée contre lui soit une chose juste, méritée: elle est juste corne l'est le droit du vainqueur qui, sur le champ de bataille, lue le vaincu; maïs les chances peuvent tourner : lui, le vaincu, exilé, peut reconquérir l'avantage, et alors tous ces droits que ses adversaires ont eus contre lui , il les aura à son tour contre eux, Aussi, le citoyen, qui vient d'être frappé par ses adversaires politiques d'une sentence d'exil, u'a-1-il qu'un désir, qu'une pen sée; continuer à lutter. Il combaltait ses adversaires dans la cité : ilcontinuéra à les combattre à présent qu'il est hors de la cité ; il le fera même avec plus de rage au souvenir des maux qu'ila soufferts, À la pensée qu'il n'a plus de patrie et que , sans elle, il n'est plus rien. Il combat ses adversaires par tous les moyens, sans se préccuper si les coups ql leur porte frappent la patrie elle-même. Le plus souvent, il n'a d'espoir que dans l'étranger. Pour qu'il puisse rentrer dans sa patrie, il faut qu’elle soit vaincue et écrasée ; il accepie cette défaite de sa patrie et il y travaille de toutes ses forces. Chaque fois que deux peuples sont en guerre, on est sûr de trouver dans les deux armées un corps de bannis qui combattent contre leurs compatriotes et qui sont les plus acharnés des combattants, Telle a été , en Grèce, la pratique constante de tous les partis, des démocrates comme des aristocrates; où peut la constater à toutes les périodes de l'histoire grecque. Achille, insulié par Agamemnon , ne trouve d'autre moyen. dewenger son afront qu'en abandonnant ses compagnons d'armes, en les laissant écraser par l'ennemi; il se réjouit même de ces désastres; il est sourd aux prières de ses meilleurs amis; il ne reprendra les armes que lorsque les Troyeus lui auront tué Patrocle, lorsqu'il aura à venger la mort de son ati le plus cher, C'est ainsi qu'agit Alcibiade : dès qu'il est exilé, il se rend à Sparte, auprès des ennemis mortels d'Athènes, et il leur révèle & quel endroit ils doivent frapper sa patrie pour lui faire les plus cruelles blessures,

En appolani l'étranger, l'aristocratie athénienne commet donc üu erime, mais un crime qué tous los partis ont commis en Grèce, un crime que le parti démocratique, dans Athènes , commetirait Joi aussi, s’il était à la place de l'aristocratie,

L'aristocratie athénienne at-elle contre sa patrie des griefs sufe fisants, sinon pour excuser, du moins pour expliquer sa conduite? Nous #'avons qu'à voir la situation qu'a faite à celte chasse le triomphe de la démocratie.

L'idée que presque loute l'antiquité s'est faite des droits et des

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