CHAPITRE II
l'époque héroïque en attique, les hoplètes.
La révolution, qui fit succédera la royauté héroïque le gouvernement de l'aristocratie se produisit aussi dans l'Attique; mais là , d'après la tradition , elle n'aurait pas eu le caractère de violence qu'elle présenta dans d'autres pays, la royauté ne laisse pas en Attique un souvenir odieux (1) ; elle disparaît, au contraire , dans une sorte d'apothéose; le dernier roi meurt en s'immolant pour la patrie (2). Aussi la révolution est-elle indiquée comme s'étant opérée avec des ménagements, par des modifications successives; la royauté est remplacée par une charge qui lui ressemble beaucoup, l'archontat à vie, après lequel viennent d'abord l'archontat décennal, enfin l'archontat annuel.
L'aristocratie, qui a gouverné avec la royauté et qui lui a succédé, était-elle, en Attique aussi, composée de cavaliers, était-elle une chevalerie? Ce qu'Aristote dit, d'une façon générale, de la Grèce, s'applique-t-il aussi à Athènes? Le pays n'est pas favorable à la cavalerie (3) ; cela est vrai ; sauf dans les deux grandes plaines de Marathon (4) au nord-est, et de Thria à l'ouest, il est couvert de collines rocheuses, où la pierre , partout à fleur de sol, blesse et use les pieds des chevaux (5). Cependant le cheval tient
(1) Pustel de Coulanges, Cit. ant.. 208 et suiv. ; 287 et suiv.
(2) La légende attribue à la famille royale d'Athènes un autre exemple de dévouement à la patrie, celui des trois filles d'Erechthéc s'ofifrant à leur père pour être immolées dans la guerre contre Eumolpe (Apollodore, Bibliot., III, 15, 4).
(3) Hérod., IX, 13 : « Oûte l7r7ra(Ti{xyi ii x^9''^ ^"^ ^ 'Attix':^. »
(4) Hérod., VI, 102 : « Kal ^v yàp 6 Mapaôœv ÈTCiTriSewTaTOv xtapio^ -rri; *ATTtxî3; iviTCTceOdai. » Cratinos, frag. 346 (Koch) : « eOiTuitoTaTy) Mapa6wv. »
(5) Thuc, VII, 27 ; le môme historien (I, 2, 2) mentionne le XeuToyetov de l'Attique ; ces terrains rocailleux étaient appelés çeXXeTç. Cf. Aristoph. , Sco-
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une place importante dans les légendes particulières à FAttique , par exemple dans la dispute entre Poséidon et Athéna; on le trouve aussi dans la légende des Amazones , dans celle d'Hippolyte ; on connaît le culte de Poséidon Hippios à Golone. Dans l'Iliade (I), les Athéniens sont appelés le peuple d'Erechthée ; ils sont commandés par le fils de Péteus, Ménesthée dont on célèbre l'habileté à dresser les chevaux ; c'est à un ancien roi d'Athènes (2) que l'antiquité attribuait l'invention du quadrige.
Parmi ces légendes, une surtout est importante, c'est celle de la dispute entre Poséidon et Athéna; elle était certainement une des plus respectées , une des plus saintes de toutes ces légendes dont l'ensemble constituait la religion des Athéniens; le cheval y tient une place d'honneur ; il est , avec l'olivier, le présent dont les Athéniens sont le plus reconnaissants envers les dieux.
Rien n empêche donc de supposer que l'Attique, comme le reste de la Grèce, a été d'abord dominée par une aristocratie dont la force principale était dans la cavalerie. Peut-on faire un pas de plus ? Peut-on montrer que l'observation générale d'Aristote s'applique en particulier à l'Attique , qu'il y a eu , en effet , dans ce pays, à l'époque historique, une aristocratie de cavaliers? Certains savants l'ont pensé.
Un dos points les mieux attestés de l'ancienne histoire d'Athènes, c'est l'existence des quatre tribus ioniennes; elles sont antérieures à Solon, qui les respecta, et elles subsistèrent jusqu'à Glisthènequi les remplaça, sans les abolir, par les dix tribus attiques. La division en quatre tribus appartient à la race ionienne, comme à la race dorienne appartient la division en trois tribus. D'après Pollux (3), le nom de ces quatre tribus aurait varié successivement sous Gécrops, Granaus , Erechthée, Ion. G'est à ce
lies Acharn., 273; Nuées, 71; Isée, Or., VIII, 42; Platon, Cnttas, p. 111 B, avec la scolie. Hésychius : « *eXXôç, ffxXrjpôç totcoç xai ôuaepY^^ç xaî 1$ lui- TCoXîjç TtexpwÔYiç. » Harpocr., *e>Xea ; Alciph., 111, 21 ; Xénoph., Cyneg., V, 18, avec la note de i'éd. Dindorf {Xenophontis opusc. politica equestria et venetica, Oxford, 1866) ; Manuels d'Hermann-Blummer, p. 112, de Gilbert, p. 101.
(1) Iliade, II, 546.
(2) Virg., Ceor^., III, 114 :
Primus Erichtonius currus et quattuor ausus, Jungere equosy rapidusque rôtis insistera Victor» Cf., sur toute cette question , le chap. ii de la IP partie du livre II.
(3) Pollux, VIII, 109. Hérodote (VIII, 44), parle aussi de ces [leTovojiadCat des Athéniens ; il est bien difficile de croire à l'existence des quatre tribus avant 1a période ionienne.
dernier héros que les anciens rattachaient l'origine de ces tribus ; par un procédé qui leur était familier, ils avaient inventé un éponyme pour chacune d'elles, et ces éponymes, Géléon, Hoplès, Argadcs, Aigicorès, étaient, tous les quatre, les ûls du père commun de la race ionienne (1).
Cependant on trouve déjà, dans l'antiquité, une autre explication; déjà Platon (2) semble considérer ces tribus comme des' castes à l'exemple de l'Egypte; Plutarque (3) dit : « Quant aux tribus, il » y a des gens qui disent que ce n'est pas des fils dlon qu'elles » ont reçu leur nom , mais des genres particuliers dans lesquels > étaient divisées les occupations de la vie; d'une part, les guer- » riers s'appelaient Hoplites , et les ouvriers Ergadeis ; quant aux » deux autres classes, les laboureurs s'appelaient Geleontes, et » ceux qui s'occupent de pâturages et de bestiaux Aigicoreis. » Cette explication paraît des plus plausibles; elle s'accorde parfaitement avec ce que nous voyons chez d'autres peuples grecs à la même époque; il faut reconnaître de plus qu'ici sur quatre noms des tribus, trois paraissent bien indiquer ce que Plutarque appelle T^t YevY) Tùjv êiwv. Cette explication , déjà proposée par l'antiquité, avait donc pour les savants modernes une grande importance. Mais , d'autre part, on donnait pour motif à la suppression de ces tribus par Clisthène , que ce réformateur avait voulu faire disparaître, en les supprimant, l'esprit de particularisme local qui s'était inféodé en elles; et naturellement on voyait là une preuve qu'elles avaient été ou au moins qu'elles avaient fini par être des divisions territoriales. On était donc en présence de deux explications contradictoires , et les savants se divisaient, les uns adoptant la première, les autres étant pour la seconde. Un des hommes
(1) Eurip., Ion., 1575 et suiv. :
« oî T0u8e yàp tcaïSeç ■^ev6\t.e>iOt. Té(T<Tapeç pi^-r\ç {xtâç, èirtûvujxoi yf}; xàTctçuXiou >6ovèç Xaôiv ëcrovxai, axoueXov ol vaiouty' èfxov. TeXetov {xèv ëcrrat TrpwTo; * tlxa. SeuTepoç ... "OuXTQTe; 'ApyaSï^ç x' è[jLv5ç x' àix' aiYiôoç Ev 9OX0V ë^oufj' Aîyixopïiç. »
Cf. Etienne de Byzance, Alyixopetoç ; Hérod., V, 66.
(2) Timée, p. 24, A.
(3) Plutarq., Solon, 23 : « Kal xàç 9\jXàç elaîv ol Xéyovxeç oOx àità xwv Iwvoç vlwv, àXX' àirà xûv yevtov, elç & ôiïjpéôyiTav ol ^toi x6 Tipôixov , à)vo[jLà«76at xô ixèv Itàxil^ov *OitXixaç , xô ô' èpYaxtxôv 'Epydôeiç • ôueTv 8è xôiv Xoitcûv FeXéovxaç [xèv Toùç yetùçyodi , ÂiYixtopeï; ôè xoùç ItcI vojjLaïç xal Tcpoêaxetaiç 6iaxp{6ovTa;. » Cf. aussi Slrabon, YIIl , 7 (p. 383).
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qui ont le mieux connu et jugé tout ce qui touche aux antiquités grecques, G. -F. Schômann, essaya de concilier et d'expliquer cette contradiction; selon l'explication qu'il proposa, chaque tribu aurait été désignée d'après le genre de vie , d'après les occupations du plus grand nombre de ses membres ou des plus importants d'entre eux ; mais, en même temps, chacune d'elles occupait un point particulier du territoire ; les tribus étaient donc à la fois des divisions du sol et de la population (1). Ce système , très bien exposé , a été longtemps accepté ; depuis quelque temps cependant, des objections sérieuses se sont produites ; on admet difficilement aujourd'hui que les tribus aient pu être des divisions du sol , et on incline de plus en plus à ne voir en elles que des divisions de la population (2).
Si nous voulions continuer cet examen , nous trouverions la même divergence d'opinions pour déterminer comment la population et le territoire étaient divisés entre ces tribus (3). Les noms même, dont trois paraissent clairs et significatifs , n'ont pas donné lieu à moins de discussions; on croit aujourd'hui que ce point de la question est un peu éclairci et on accepte généralement l'explication d'après laquelle les mots reXsovreç, ''OirXriTeç, 'ApyaSTÎç, AlytxopeTç doivent être traduits par les Brillants, les Guerriers , les Laboureurs, les Chevriers. On dit que la difficulté la plus sérieuse est l'explication du mot TeXeWeç (4); l'explication des trois autres
(1) « Nam illa quoque vêtus quattuor tribuum divisio quum yevixTr) haud dubie esset, tamen propter hanc ipsam rem non poterat non etiam totcix^ esse, quandoquidem qui ejusdem stirpis erant etiam domicilia habebant conjuncta. » Opusc. Acad., I, p. 181 ; cf. aussi Gr. AU., I, pp. 336 et suiv.
(2) Wachsmuth, Hell. AU., I, 355 ; E. Curtius, Hist. Gr., I, 374.
(3) Pour toute cette question , cf. les Manuels de Wachsmuth , loc. cit. ; de Schômann, loc. cit.; de K. F. Hermann, 1,93 et 94; de Gilbert, pp. 109 et suiv. Fr. Hammarstrand, Attikas Verfassung zur Zeit des Kônigthums ; Ad. Philippi, Beitrdge zu einer Geschichte des attischen Biirgerrechtes , pp. 270 et suiv.
(4) Bœckh, Staats., I, 643, voyait dans les Téléontes une ancienne population d'agriculteurs vaincue par les Hoplètes et soumise au tribut, TeXéovcec, ceux qui payent tribut. Une inscription publiée par Ross, Dèmes, p. VII {Corp.Insc.Att., 111,2), semble avoir fixé l'orthographe du mot, elle fait connaître un Z eùç FeXécov, et alors, d'après une explication d'Hésychius. « Ye>eïv,Y£Xâv,Xà[i,7reiv, àvôeiv, » on a traduit ce mot TeXéovTeç par inlustres , splendidi. Cf. Bergk, Jahrb. fur cl. Phil., t. LXV, p. 401. Benfey {Nachrichten von der K. Gessellschaft der Wissenschaften ... zu Gôttingen , 1877, 17 janvier) traduit Zsùç TeXécov par « Jupiter qui lance des éclairs ; » le sanscrit prouve que yeXéw, « briller, faire des éclairs, » et Y£Xàw, « sourire, » n'ont été primitivement qu'un seul mot; le sens de « rire » est seul resté parce que, pour le second sens, on avait un autre mot, à<rxpàuT(o.
mots paraît plus facile, elle n'est guère plus sûre. Euripide (1) dérive le mot Aigicorès de l'égide d'Athéna ; et, en effet , rien ne prouve que ces quatre noms ne se rapportent pas à des divinités, dont ils rappelleraient un surnom ou un attribut, et qu'alors on ne doive pas voir, dans les quatre tribus ioniennes , les tribus de Zeus, d'Héphaistos , de Poséidon et d'Athéna; l'existence d'un Zeus TeXecùv (2) serait plutôt favorable à cette hypothèse.
Gomme on le voit, la question est des plus obscures, les. seuls points certains sont l'existence de ces quatre tribus et leurs noms; on peut aussi admettre qu'elles étaient des divisions de la population ; mais déterminer le sens de ces noms, la nature de ces divisions, quelles parties de la population elles comprenaient , si elles formaient aussi une division du territoire, pour nous prononcer sur tous ces points, les éléments de connaissance nous font défaut ; on ne peut faire que des suppositions : c'est un problème qui n'est guère composé que d'inconnues. Ces explications, un peu longues peut-être, étaient nécessaires avant d'aborder la discussion du point qui nous occupe.
Une tradition rapportait que Xouthos (3) , fils d'Hellen et frère de Doros, était venu de Thessalie défendre les Athéniens contre les Ghalcodontides d'Eubée (4), et qu'en récompense des services qu'il avait rendus, il avait reçu Creuse, fille du roi Erechthée, comme épouse, avec la possession de la Tétrapole de Marathon. On a vu dans cette tradition le souvenir d'une invasion étrangère en Atti-
(1) Euripid., lon^ 1580 et suiv. Voir, dans Hermann et Meier , De Gentilitate Âttica, p. 4, les raisons pour lesquelles on doit préférer l'ordre donné par Euripide pour les tribus : Géléontes, Hoplètes, Argadès, Aigicoreis.
(2) Il est diflScile de croire à l'existence des quatre tribus en Attique avant les Ioniens. Que ces tribus aient changé de nom , cela non plus ne paraît guère probable ; on ne peut alléguer ici l'exemple de ce que fit Clisthène à Sicyone' (Hérod., V. 67 et suiv.). Il faudrait donc trouver, dans les noms des tribus mentionnés par PoUux (VIII, 109), Aià?, 'Aôrivai;, Iloaeiôwvtdtç, 'H?at(7Tiàç, l'explication des mots TeXeovTeç , "OttXyitsç, 'Apyaô^;, AtYtxopeïç. Mais à Cyzique (Corp. Inscr. Grœc, 3665), sur six tribus, quatre portent les noms des tribus athéniennes, les deux autres sont appelées Bwpeïç, Olvûireç ; comment alors expliquer ces deux derniers noms si, sous ces noms des tribus, on veut trouver des noms de divinités? A Cyzique, l'ordre des tribus était : Géléontes, Argadeis, Aigicoreis, Boreis, Oinopes, Hoplètes. Voir le long Commentaire de Bœckh sur cette inscription.
(3) Pour ce qui touche Xouthos et Ion , voir surtout Euripide, Ion; Hérod., VII, 94 ; Apoll., Bihl., VH , 3, 1 ; Strabon. VIII, 7, 383; Paus., VII, l ; Conon, Narr., 27; Etienne de Byzance, v. TexpaTcoXiç; Cf. SchÔmann, Op. i4c., 149.
(4) Eurip., Ion., 59.
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que. D'après O. Millier (1), les envahisseurs étaient des Ioniens; ils ont apporté en Attique le culte d'Apollon Patrôos; ce culte n'a pu appartenir qu'à une race guerrière (2); ces Ioniens ne peuvent être que les Hoplètes, ils ont subjugué la population primitive qui était pélasgique et leur nom a été donné à une des quatre tribus d'Athènes, la tribu des Guerriers. Schômann (3) ne conteste qu'un point dans cette explication : d'après lui, les envahisseurs étaient de même race que la population primitive ; mais il admet, lui aussi, que Xouthos a conduit de Thessalie en Attique des bandes guerrières dans lesquelles on doit reconnaître les Hoplètes. Etant donnée cette hypothèse, on était, on peut dire, nécessairement amené à appliquer ici le passage d'Aristote (4) sur les aristocraties de l'époque héroïque et à voir dans les Hoplètes une noblesse de cavaliers. On remarque, en effet, que ces Hoplètes viennent de la Thessalie, qui a été, de toutes les nations grecques, la plus puissante par sa cavalerie ; les Hoplètes vont combattre les habitants de l'Eubée (5), et plusieurs villes de cette île étaient célèbres par leur cavaliers , enfin c'est dans la Tétrapole , dans la plaine de Marathon, qu'ils s'établirent , c'est-à-dire dans un des rares points de l'Attique qui soient favorables à la cavalerie.
Quelques-uns de ces rapprochements n'ont pas été indiqués par les savants (6) qui ont voulu voir dans les Hoplètes une aristocratie équestre; mais ils se présentent naturellement, ils font partie du système, et ce système, il faut le reconnaître, est assez spécieux ; si l'on reconnaît dans les Hoplètes les immigrants qui viennent de Thessalie et qui s'établissent dans la Tétrapole , les faits que nous avons rapprochés s'enchaînent les uns aux autres et constituent aussitôt une démonstration qui peut faire illusion. C'est le premier point qui est seul à démontrer. Malheureusement, l'identification des Hoplètes avec les compagnons de Xouthos n'est encore qu'une hypothèse. Cette hypothèse, qui forme ici la base de tout le système, est-elle plausible? Si ces immigrants sont les Hoplètes et s'ils ont formé une des quatre tribus ioniennes d'Athènes , comme on ne peut pas admettre qu'ils aient précédé les Ioniens en Attique, il faut supposer ou bien qu'avant
(1) Die Dorier,!, 239.
(2) Ihid., I, 247.
(3) Opusc. Ac, 149 et suiv. Cet article, Animadversiones de lonihus , est des plus importants pour cette question. Cf. aussi ibid., 170 et suiv.
(4) Cf. les passages de la Politique, que nous avons cités p. G et 7.
(5) Cf. ce que nous avons dit, p. 10.
(6) Haase, Athen. Stammverf,, p. 77; K. F. Hermann, Staatsalt., g§ 95, 10.
leur arrivée il n'y avait que trois tribus ioniennes, ce qui est en contradiction avec l'usage constant des Ioniens, ou bien qu'ils ont trouvé en arrivant les quatre tribus déjà constituées et qu'ils se sont rangés dans une d'entre elles à laquelle ils auraient donné leur nom (1); ceci est encore moins acceptable; ces quatre tribus forment un tout en quelque sorte homogène ; cette division est un des traits particuliers à la race ; les Ioniens l'ont apportée en Attique; il n'y a pas eu trois tribus, puis quatre, pas plus qu'il n'y a eu quatre tribus sous un certain nom, puis une tribu changeant de nom pour recevoir des immigrants victorieux. On ne voit donc pas, si les Hoplètes n'ont pas primitivement fait partie des quatre tribus, quand et comment ils ont pu commencer à en faire partie; les isoler, les séparer du tout dont ils font partie semble une chose impossible.
Mais cette légende de Xouthos, sur laquelle repose tout le système, quelle en est la valeur et la portée? Si l'on compare (2) la légende de Xouthos et de son fils Ion avec quelques-unes des autres légendes de l'Attique , par exemple avec celle de Thésée, on ne peut s'empêcher de reconnaître qu'elle est relativement très récente. Dans l'histoire de Thésée le merveilleux abonde, il naît naturellement, et souvent il cache des faits réels ; sous la légende de Minotaure et du tribut des jeunes garçons, on retrouve le souvenir des rapports d'Athènes avec la Crète. Xouthos et Ion, au contraire, sont de pures abstractions; ils manquent complètement de personnalité ; la légende qui s'est faite sur ces deux noms appartient à une époque où l'imagination populaire n'a plus la force d'animer ses créations et de leur donner un souffle de vie.
Le but de cette légende nous en indique la date ; elle a pour unique objet de rattacher la race ionienne à la race dorienne, de montrer la parenté qui unissait les deux races; elle n'a donc pu naître que lorsque les Dorions avaient conquis un prestige assez grand pour inspirer aux Ioniens le désir de se donner comme leurs frères ; elle est donc postérieure à l'invasion dorienne. Cette
(1) A Sicyone (Hérod., V, 68), dans Argos {Corp. Inscr. Gr., 1130, 1131), il y a, à côté des trois tribus doriennes, une quatrième tribu composée des habitants primitifs du pays ; il n'y a pas là de rapprochement à faire avec les quatre tribus ioniennes.
(2) Schomann, Op. Ac, I, 153 : « Quum praesertim nuper eam recentiore demum setate, aliquanto certe post Doriensium migrationem, confictam videri significaverim, etc. » Cf. Griech. Alt., I, p. 331 et suiv. ; et surtout F. Hammarstrand, op. cit.
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légende se retrouve chez divers peuples grecs (1) ; mais nulle part on n'en voit aussi bien quel en est le vrai sens que dans la tradition particulière à l'Attique. Là, en effet , on veut bien rattacher la race ionienne à la race dorienne, mais on ne va pas jusqu'à sacrifier la première à la deuxième. Xouthos ne vient pas en ennemi; il est appelé par les Athéniens; il leur rend des services, et, en récompense, on lui donne la fille du roi en mariage; bien plus, il ne sera pas le vrai père de celui qui donnera son nom à la race, Ion est fils d'Apollon ; et, par là, les prétentions des Athéniens à l'autochtonie se trouvent respectées , en même temps qu'est attestée la parenté qui fait une seule race des Ioniens et des Doriens.
Avec cette explication de la légende , que devient l'hypothèse des Hoplètes s'établissant dans la Tétrapole sous la conduite de Xouthos? Aussi M. Hammarstrand , qui a développé les idées déjà indiquées par Schômann, et qui en a tiré la conclusion légitime, se refuse-t-il à voir dans ces immigrants soit des Ioniens avec 0. Millier, soit des Hellènes avec Schômann : il voit là des Dryopes. On peut ne pas accepter cette identification, mais ce qu'on ne peut guère contester, c'est l'explication de la légende. Cette explication s'accorde parfaitement avec le système par lequel M. E. Gurtius (2) rend compte du passage des Ioniens d'Asie en Europe. Ce passage remonte à une époque très reculée (3). En Attique, les Ioniens ont chassé les étrangers. Phéniciens surtout , et ionisé la population primitive (4) ; à un moment donné, la race ionienne occupe presque toute la Grèce ; elle a une organisation sociale qui lui est propre , et c'est cette organisation qu'elle applique aussi dans l'Attique. Une seconde phase de l'histoire grecque commence avec l'invasion dorienne : les Ioniens perdent la Grèce continentale, à l'exception de l'Attique. Le domaine qui sera celui de chacune des deux races pendant la période historique se trouve dès lors déterminé : les Doriens ont le continent, les Ioniens ont les îles (5)]; l'Attique, dit M. E. Gur-
(1) Hérodote ne sait rien de la venue de Xouthos en Attique, VII, 94 ; cf. aussi I, 56, et Paus., VII, 1.
(2) llist. Gr., I, pp. 35 et suiv.
(3) M. Fustel de Coulanges {Cit. Ant., p. 182, n. 2) repousse aussi l'explication, que nous combattons, de la légende d'Ion.
(4) Pélasgique, d'après E. Curtius, Hist. Gr„ t. I, 361 et passim; G. Gilbert, Die Ait. Komenverfassung, p. 234.
(5) Il est bien entendu que ceci n'est dit que d'une façon très générale ; bien
tius (1), appartient par son climat à l'Archipel ; elle est, de par sa nature môme, une « portion du monde insulaire. » L'invasion dorienne s'arrête aux frontières de l'Attique; ce pays reste ionien par la population, comme il l'était aussi par le climat et par le sol.
Qu'il y ait eu des invasions \ partielles , cela est incontestable ; par la violence, ou autrement, des étrangers sont parvenus à s'établir sur certains points du territoire. La Tétrapole de Marathon est un de ces points; certaines traditions donnaient ce pays à Xouthos , mais d'autres en faisaient une terre dorienne (2). En tous cas , ces immigrants étrangers n'ont aucun rapport ,* du moins aujourd'hui nous ne pouvons indiquer aucun rapport entre eux et les Hoplètes; ceux-ci restent les membres d'une tribu ionienne de l'Attique, ils appartiennent à un tout parfaitement homogène dont on ne peut les détacher sans ruiner cet ensemble lui-même. Ce qui au moins paraît infiniment peu probable, c'est que, cette organisation en quatre tribus se soit formée en Attique. Si réellement ces tribus indiquaient une division de la population d'après les ysvyi tojv piwv, c'est au-dehors qu'un tel système a pu être constitué (3) , il a été importé un et complet en Attique.
Nous, repoussons donc l'identification des Hoplètes avec les immigrants de la Tétrapole. Gela ne veut pas dire que les Hoplètes n'aient pu constituer une aristocratie de cavaliers. Si l'on admet une hiérarchie dans l'ordre des tribus et qu'on donne le second rang aux Hoplètes, ceux-ci ont pu , en effet, dans l'Etat ionien , former l'aristocratie ; mais ce n'est Là qu'une hypothèse ; leur nom même , qui semble si clair , peut prêter à des interprétations contradictoires ; à Gyzique, les Hoplètes occupent le dernier rang, parmi les six tribus de cette ville. Parce que l'une quelconque des quatre tribus ioniennes porte un nom qui semble rappeler des habitudes militaires, ce fait seul sufïit-il pour nous faire croire que le fait général indiqué par Aristote s'est produit particulièrement dans l'Attique? Nous croyons assurément qu'en Attique comme dans tous les pays grecs le gouvernement, à l'origine , a été entre les mains d'une aristocratie et que cette aristo-
des îles sont doriennes : Cos, Rhodes, etc. Cf., sur le domaine des deux races ; Schômann, Griech. AU., I, p. 90.
(1) Hist. Gr., I, p. 35.
(2) Voir les textes dans Schômann , Gr. Alt., I, p. 322, note l.
(3) Voir aussi G. Gilbert, Handbuch, p. IIO; E. Curtius, Hist. Grec, I, 373, note. •
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cratie avait la pratique et le goût des choses de la cavalerie; nous avons sur ce fait des preuves que nous discuterons quand nous parlerons du développement de l'agonistique dans Athènes (1); mais que les Hoplètes aient formé cette aristocratie de cavaliers , nous ne croyons pas que rien aujourd'hui autorise à l'affirmer.
(l) Voir livre II, partie 2, chap. 2.