‹ Les cavaliers athéniensChapitre 15 sur 86 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

LA RÉFORME SOCIALE OU 2£t(7a)(6£ta.

Solon est né , très probablement, vers 639 ou 640 , c'est-à-dire, si l'on acceptait l'explication donnée par Bergk du fragment que nous avons étudié du papyrus de Berlin , pendant cette période de troubles qui fut marquée par la chute de l'archonte Damasias et par le triomphe des classes inférieures sur les Eupatrides; il était lui-même un Eupatride ; il appartenait à une des plus illustres familles d'Athènes, les Godrides ou Médontides, branche de la grande famille des Nélides. La vie de Solon fut d'abord consacrée à des voyages, à des entreprises commerciales; il avait à refaire son patrimoine amoindri par les libéralités de son père. Ces voyages , cette nécessité de se livrer quelque temps au commerce eurent une influence décisive sur les idées du jeune eupatride. Son patrimoine refait et son indépendance assurée, il put prendre une part active aux affaires politiques de son pays.

Ce qui pesait le plus aux Athéniens, c'est le souvenir de la défaite, l'humiliation que leur avaient infligée les Mégariens et la pensée des dangers que l'occupation de Salamine préparait pour l'avenir. Il fallait , par un acte d'énergie , relever le courage des Athéniens, leur rendre confiance en eux-mêmes. On sait avec quelle habileté Solon sut amener ses compatriotes à tenter encore la fortune et avec quel succès il conduisit l'entreprise.

La question religieuse n'était pas la moins importante : il fallait délivrer les âmes de toutes ces terreurs superstitieuses qui les troublaient, réconcilier les Athéniens avec la divinité, chasser cette pensée que les dieux leur étaient contraires. L'affaire était délicate ; la famille accusée de sacrilège était une des plus importantes et la plus riche de l'Attique, peut-être même de la Grèce. Solon parvint à faire accepter aux membres de cette famille de soumettre leur cause à un tribunal exceptionnel de trois cents ci-

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toyens pris dans l'aristocratie. Les Alcméonides furent condamnés; on expulsa de TAttique les vivants et les morts dont on déterra les cadavres. Selon cependant était favorable aux bannis et, quelques années plus tard, il parvint à obtenir leur rappel.

Pour achever la réconciliation des Athéniens avec la divinité , Selon fit venir de Crète Epiménide, « un être merveilleux, sorte » de pontife inspiré des Muses, poète et prophète, digne minis- » tre, au moins pour l'imagination populaire, de la divinité de » Delphes (1). » Cet épisode est des plus intéressants pour l'histoire des croyances religieuses et pour nous faire connaître le caractère de Solon. Des cérémonies furent célébrées surtout sur l'Aréopage , d'anciens cultes furent restaurés ou réformés , de nouveaux cultes furent institués , des purifications solennelles furent faites dans toute la ville; on parle même de sacrifices humains. Le résultat fut tel que Solon l'avait espéré, l'apaisement général des esprits, la confiance dans les dieux et dans les destins d'Athènes.

C'est surtout comme inspiré par Apollon, et au nom de ce dieu, qu'Epiménide avait purifié Athènes; bientôt après son départ, une occasion se présenta aux Athéniens de se montrer reconnaissants envers le dieu. Les habitants de Cirrha et de Crissa avaient commis un sacrilège contre la divinité de Delphes. Solon fit voter la Guerre Sacrée par le conseil amphictyonique et il entraîna ses compatriotes à prendre part à cette guerre ; un contingent athénien assista aux opérations et, chose caractéristique, il était commandé par Alcméon , le chef de cette famille qui avait été expulsée quelque temps auparavant comme sacrilège.

Ainsi, en peu d'années, la situation s'était bien améliorée dans Athènes; les plus pressants dangers étaient écartés; la question religieuse avait été résolue, et le calme rendu aux esprits; au dehors , Athènes , qui auparavant avait tant de peine à se défendre contre ses voisins , non seulement était délivrée de toute crainte de ce côté, — elle était maîtresse de Salamine et du golfe Saronique, — mais elle intervenait dans une afTaire d'intérêt général, elle affirmait pour la première fois son droit de se mêler des affaires communes de la Grèce.

C'est après avoir rendu tous ces services , après avoir ainsi donné sa mesure d'homme d'Etat, que Solon fut nommé archonte et législateur avec la mission de résoudre le grave problème social.

(1) Jules Girard, Sent, relig., p. 176.

Cet archontat se place dans l'année 594. Selon avait alors environ quarante-cinq ans.

L'œuvre législative de Selon, comme l'indique nettement Plutarque , comprend deux parties bien distinctes : dans les deux cas, Selon est nommé nomothète, c'est-à-dire qu'il a la puissance législative ; mais, la première fois, c'est comme arbitre (1) ; il est chargé de régler un différend (2); ses pouvoirs sont considérables, mais limités, restreints à ce qui fait l'objet de l'arbitrage; la seconde fois, il est chargé de reviser la constitution; il est nommé StopOtoxy]; ttî? noliTziaiç , et on lui donne, à cet effet, des pouvoirs absolument illimités (3).

La première partie de l'œuvre de Selon n'était pas la moins difficile ; c'était bien la question sociale qu'il s'agissait de résoudre ; c'était le droit de propriété, le respect des contrats qui étaient en jeu. On sait combien de telles questions ont été de tout temps redoutables à toucher , de quelles difficultés le problème est composé et combien de tentatives essayées pour le résoudre, au lieu de ramener le calme et la paix, n'ont fait qu'accroître la confusion, ranimer les haines et préparer une de ces solutions violentes qui consistent à dépouiller les uns au profit des autres et qui aboutissent le plus souvent à la raine des Etats.

Nous avons indiqué, dans le précédent chapitre, de quelle façon particulière se posait ici le problème. Dans cette guerre entre le pauvre et le riche , le pauvre c'est le petit propriétaire de la campagne; il lutte contre le gros propriétaire noble qui habite la capitale ; il est son débiteur et il tend à devenir son esclave ; la petite propriété était sur le point de disparaître et avec elle l'Etat lui-même. Le mal était si grand qu'un traitement des plus énergiques pouvait seul présenter quelques chances de succès. Selon n'hésita pas; il résolut le différend qui lui était soumis, par la mesure mémorable nommée la Sstdà/^Ôsta ou inise à bas du fardeau.

(1) Plutarque, Solon, 14 : « 'HpsOy) Se àp^wv [xetà 4>iX6[JL6poxov ôfxoîi xai SiaX- XaxT^iç xai vo[jlo9sxy]ç. »

(2) Plut., ibid. : « xaxaTrauaat xà; ôtaçopàç. » Le rôle de Solon comme arbitre est bien indiqué par Plutarque dans les chapitres 14-16 de la Vie de Solon, consacrés à l'exposition de la SeicràxOeta ; il n'est question que de la lutte entre les TrXouaiot et les usvyixs;, entre les xxyi[j,axiy.oi et les àxxiQiJioveç ; il faut rapprocher les vers de Solon du frag. 5, surtout les deux derniers :

« "EaxTiv ô' àfxcptêaXwv xpTdcxepov cràxoç àfxçoxspoiatv, vixav ô' oOx etaa' à(xcpoxspoUi; àôixcoç. »

(3) Plut., Solon, 16 : « Kat xàv SoXtova x>5ç TtoXtxetaç ôiopOtoxï^v xai vo|jio6é- Tr)v àTiéSeiÇav. »

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Si l'on croit, avec M. Fustel de Coulanges, que la clientèle existait en Attiquc , la réforme de Selon a consisté à supprimer ou à réduire la redevance , et surtout à faire disparaître des terres cultivées par les clients la borne sacrée et inviolable de l'ancien patron. Nous avons dit pour quelles raisons nous n'acceptons pas ce système. L'auteur a eu au moins le mérite de bien poser la question ; pour la réforme sociale de Selon, pour la 2etffàxôsta, il faut choisir aujourd'hui entre deux explications :

Abolition de la clientèle et de la redevance d'un sixième ;

Abolition des dettes et de la redevance des cinq sixièmes.

Quant à l'explication d'Androtion (1), d'après laquelle Selon, par une réduction du prix de la drachme , aurait simplement réduit les dettes d'un quart , elle n'est qu'une sorte de compromis imaginé plus tard par des Athéniens , habitués à un gouvernement régulier , pour excuser l'œuvre si radicale de leur grand législateur. Une telle explication n'est guère en rapport avec les paroles dont se sert Selon lui-même pour défendre ce qu'il a fait (2); on a aussi peine à comprendre comment une simple réduction du quart des dettes aurait été un soulagement suffisant pour des malheureux à qui on n'avait laissé que le sixième de ce qu'ils récoltaient (3); d'ailleurs la mesure fut si grave que , d'après Aristote, elle aurait amené la ruine d'un certain nombre d'Eupatrides (4).

Nous croyons, avec Philochoros (5) et Aristote (6), que la Sstaà- X^ôsta a été véritablement une oltioxo-kti twv /pswv , une abolition des dettes.

Le texte le plus important que nous possédions sur la Ssta-àx^sta est le magnifique passage en trimètres ïambiques dans lequel Selon parle lui-même de son œuvre. Ce passage nous avait été conservé par Aristide Quintilien (7) ; il se trouve heureusement

(1) Plut., Solon, 15.

(2) Fragment 36.

(3) C'est cependant l'opinion de M. E. Curtius, Hist. Gr., I, 406, et de Hultsch, Griech. und Rom. Metr. , p. 138; Wachsoiuth {Hell. AU., I, 472) et K. F. Hermann (Staatsalt., g 106, 9 et saiv.) partagent cette opinion, avec cette différence que, pour eux, la redevance aurait été seulement d'un sixième-, Schômann Gr. Alt., I, 347) admet à la fois l'abolition des dettes et la réduction du prix de la drachme ; c'est aussi l'explication de Grote, Hist. Gr., lY, 150. Gilbert {Handh., 130) se rattache à l'opinion de Philochoros.

' (4) Papyrus de Berlin, frag. P, 1. II, voir p. 32.

(5) Frag. Hist. Gr. de Muller, 57, d'après Suidas, et Photius , au mot Se tcàxôeta. Cf. les autres textes chez Gilbert, Handb., p. 130.

(6) Papyrus de Berlin, frag. P, 1. 13.

reproduit sur le manuscrit de Berlin avec quelques indications nouvelles (1).

« Elle m'en rendra un bon témoignage au tribunal du temps , » — la grande mère des dieux Olympiens , la Terre noire, de la- )) quelle j'ai naguère — enlevé les bornes plantées de tous côtés, » — et qui, esclave auparavant, est maintenant libre. — J'ai ra- » mené dans Athènes, dans leur patrie fondée par les dieux, » bien — des Athéniens, qui avaient été vendus, celui-ci in juste- > ment, — celui-là justement; les uns amenés par la nécessité — » à parler un vrai hmgage d'oracles, ne connaissant plus la langue » attique, — tant ils avaient erré de tous côtés; — les autres » subissant ici môme une honteuse servitude, tremblants devant » leurs maîtres; — je les ai faits libres ! voilà ce que dans ma » puissance, — unissant ensemble la force et la justice, — j'ai » accompli et comment j'ai tenu ce que j'avais promis. — J'ai » écrit des lois égales pour le misérable et pour l'honnête homme, » — réglant pour chacun une justice bien droite. — Tout autre » que moi, ayant pris l'aiguillon, en homme malintentionné et » cupide , — n'aurait pas maîtrisé son cœur ; car, si j'avais voulu » — faire ce qui plaisait alors à mes adversaires, — faire aussi ce » qui était agréable à mes amis, — cette ville aurait été désertée » par bien des hommes. « Le fragment ainsi rétabli indique deux choses : Délivrance de la terre par l'enlèvement des bornes hypothécaires , des opoi ;

(1) Aristide fait deux citations : il cite d'abord les vingt premiers vers du fragment 36 de Bergk, puis il ajoute : « Eka xi çri^tv ô SoXwv • si yàp >i6eXov XT>. , » c'est-à-dire le fragment 37. Bergk, dans son édition des Fragments des lyriques grecs, avait pensé qu'il manquait quelque chose au premier passage, et il le complétait à l'aide des deux vers cités par Plutarque {Solon, 14), qui commencent, en effet, par les mots out' àv xaTscrxe ôvî[jlov. Le papyrus de Berlin a montre que cette restitution était inexacte, et que c'est le fragment 37 qui est la suite naturelle du fragment 36. Je suis de l'opinion de Blass (Hermès, XV, 370), qu'il n'y a aucune interruption entre les deux fragments; H. Landwehr pense le contraire (De pap. herol., p. 14). Le morceau se compléterait donc ainsi, à partir du v. 20 :

« OOx àv xafxeTye 0v)[x6v • et] yàp ï^OeXov

éî [toÎç è]vav[Tioi<yiv ■Jivôavev Toxe] aux[iç ô' è]vYià [cru]v[£xàpoi; ôpôc(jai Ôià] [îroXXôiv àv] àvôptov •îî[ô' èx£ipw6yi ttoXiç. »

A la ligne 20, la conjecture proposée par Reiske et Ganter, 6u(x6v au lieu de 5yj(i,ov, est devenue, on peut dire, certaine.

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Délivrance des citoyens vendus comme esclaves , les uns à l'étranger, les autres en Attique.

Il est important d'observer que, par le seul fait de devenir libres, ils sont devenus aussitôt les égaux des autres citoyens. Solon a établi des lois égales pour le misérable et pour l'honnête homme. Cela ne veut pas dire que, dans le corps social, il n'y ait pas une hiérarchie et par là une participation inégale à la puissance publique ; cela indique qu'il n'y a plus ni maîtres ni esclaves. De ces vers il faut rapprocher ce mot qu'on avait attribué à Selon avant son archontat et qui avait plu également aux pauvres et aux riches : « L'égalité ne produit pas la guerre (l). y^ Ce propos ne s'applique pas à la division des classes, mais à la Setca/^ôeta ; le passage de Plutarque est très explicite ; c'est, en effet, à ce grand moment d'attente, quand des pourparlers étaient déjà entamés, et que Selon était déjà désigné comme le pacificateur prochain de l'Etat , qu'une telle parole sortie de sa bouche pouvait provoquer chez les deux partis des espérances en réalité incompatibles.

Ainsi la Seiaax^Osca est, avant tout, une délivrance delà propriété foncière. Cette sublime apostrophe de Solon à la Terre noire, qui était esclave et qu'il a délivrée, indique que là est la vraie portée de la mesure. Cette délivrance de la terre, c'est en réalité la délivrance du propriétaire (2) , et , comme conséquence immédiate, la recouvrance pour lui de tous ses droits de citoyen ; il recouvre en même temps la liberté et la cité.

Quelle a pu être la conséquence de la SEcadc/^ôsta pour les biensfonds aliénés depuis longtemps ? A-t-on simplement déchargé de leurs obligations les propriétaires qui étaient encore sur leurs terres comme IxTYifxoptot, comme payant à leurs créanciers les cinq sixièmes de la récolte ; ou bien a-t-on aussi rendu leur propriété à ceux qui l'avaient perdue, à ceux qui avaient été vendus comme esclaves, qui avaient été entraînés à l'étranger et qui avaient vécu dans cette triste condition assez de temps pour oublier la langue maternelle? Il est bien difficile de répondre; je croirais cependant que Solon est allé jusque-là, au moins là où il était possible de déterminer les droits des^anciens propriétaires.

(1) On comprend combien ce qui, pour nous, n'est qu'une image poétique peut facilement être regardé comme l'expression d'un fait réel. Les adversaires de M. Fustel de Coulanges n'ont pas suflSsamment marqué combien ces parole? de 8olon peuvent être favorables au système de la redevance.

(2) Plut., Solon, 14 : « Tq ïaov uoXejxov où Ttoteï,

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