CHAPITRE IV
Avait-on l'intention , quand les deux partis se furent entendus pour confier à Selon la solution du grave problème , de procéder aussi à une réforme de la constitution ? Gela semble très probable; en effet, la solution de la question sociale était le prologue nécessaire de la revision constitutionnelle ; cette dernière réforme dépendait absolument de la première ; avant de réformer la constitution , il fallait constituer l'Etat qui n'existait véritablement plus tant que la petite propriété n'était pas libre, tant que les petits propriétaires n'étaient plus réellement citoyens. Il fallait donc, avant tout, délivrer la terre et donner ainsi à Athènes , ou plutôt lui rendre , cette petite bourgeoisie , cette classe de petits propriétaires seule assez nombreuse pour constituer véritablement la cité.
Plutarque dit que la 2£t(Tàx,0£ta n'avait d'abord satisfait personne. Les riches avaient espéré sauver leurs créances, les pauvres s'attendaient à un partage des terres (1). Qu'une telle mesure ait provoqué des troubles et des désordres , il n'y a là rien qui puisse surprendre ; Selon avoue lui-même qu'il a employé à la fois la violence et la justice (2). Cependant ce mécontentement fut passager; on reconnut bientôt l'utilité et l'efificacité de la réforme; des cérémonies religieuses furent instituées pour en célébrer le souvenir. C'est alors que Selon reçut de ses concitoyens reconnaissants la mission suprême de reviser à son gré toute la constitution. Si, la première fois, son autorité avait été restreinte par la loi, s'il n'avait eu- que les droits d'un archonte avec des
(1) Grote, Hist. Gr., IV, 153, croit que ces sentiments prêtés par Plutarque aux Athéniens sont une pure fiction, qu'à l'époque de Solon on ne pouvait penser à une comparaison avec le partage attribué à Lycurgue.
(2) Bergk, 36, 14 :
« X){JLoO p^viv Te xai ôixyiv (Tyvap|i.6<Ta;. »
pouvoirs particuliers comme arbitre , cette fois on lui confia des pouvoirs illimités ; il fat nommé tvjç TroXiTsiaç Stopôwx^ç xal vojxoOety); : a on ne lui confia pas le pouvoir sur tels points , le lui refusant » sur tels autres ; on lui remit tout : les magistratures, les assem- » blées du peuple, les tribunaux , le Conseil , le droit de régler , » pour toutes ces fonctions, le cens, le nombre des fonctionnaires » et le temps ; enfin le droit d'abroger ou de conserver de l'état » présent des choses tout ce qui lui plairait (1). »
L'œuvre constitutionnelle de Selon, pour ce qui touche à l'organisation des pouvoirs publics, comprend la création du Conseil probouleumatique, la création ou la réforme du Conseil de l'Aréopage , et enfin la division des citoyens en quatre classes. De toutes ces institutions, c'est seulement de la division des classes que nous avons à nous occuper ici.
C'était là véritablement la partie la plus importante de la réforme constitutionnelle ; c'était celle qui demandait le plus de prudence. Il existait une division du corps social en trois classes : Eupatrides, Géomores, Démiurges. L'ancienne religion, qui avait constitué tour à tour la famille, le yevoç, la tribu, avait aussi constitué la cité ; elle l'avait divisée , Comme elle avait divisé la famille et le ysvoç, en classes plus ou moins privilégiées, selon qu'elles se rattachaient plus ou moins directement au culte commun qui était le lien de ces diverses associations. La division du corps social reposait donc sur le principe du privilège de la naissance ; mais ce principe était , de cette religion encore si puissante, une des parties qui avaient décidément vieilli ; on sentait que ce privilège seul ifétait plus un titre suffisant pour avoir droit à diriger l'Etat. 11 fallait donc donner une juste satisfaction aux idées, aux aspirations nouvelles ; mais en même temps, à moins de vouloir amener une perturbation totale , n'était-on pas obligé de tenir compte des droits acquis, de respecter les situations depuis longtemps établies? Selon n'était-il pas l'élu des deux partis? Ne devait-il pas ménager les droits de tous et tenir la balance égale? D'ailleurs était-il prudent de donner un nouveau sujet d'irritation à cette aristocratie toujours puissante , toujours redoutable, à qui on venait de faire subir un dommage si sensible par l'abolition des dettes ? Selon crut avoir résolu le problème en
(I) Plut., Solon, 16 : « Kai xov SoXwva x^ç uoXtxeta; 8top6(oxiPiv xal vo[JLo6éxYiv àîtéôei^av , où xà (xàv , xà ô' oOxt , Tcàvxa ô' ô[xaXoJç £uixpé4iavx£ç , àp^àç , èxxXyicriaç , StxaaxTQpia , pouXàç, xal xi(jLy][xa xouxwv éxàcrxou xai àptôfxov xaî xaipov ôpbat Xuovxa xai çuXàxxovxa xûv OTcapxovxtov xal xaôeaxtoxwv 6 xi ôûxo^yj. »
faisant reposer la hiérarchie sociale non plus sur le privilège immuable de la naissance, mais sur le privilège changeant, mobile, accessible à tous, de la fortune.
Le régime timocratique avait déjà été pratiqué avant Solon. M. E. Gurtius a remarqué (1) qu'il convenait particulièrement aux colonies , là où il était impossible d'établir des constitutions qui fussent rattachées aux droits héréditaires de la noblesse et établies d'après un ordre social immuable. Rien n'a mieux réussi dans ces villes maritimes et commerciales « que les » constitutions timocratiques, c'est-à-dire celles qui organisaient » la bourgeoisie d'après la propriété et fixaient ainsi les droits ci- » vils de chacun. Sur ce principe se fonda une élite bourgeoise, » composée des plus riches propriétaires , et correspondant assez » bien à une aristocratie. Elle comprenait d'ordinaire mille » membres ; on trouve une catégorie de ce genre à Rhégion , à y> Grotone, à Locres, à Agrigente, à Kyme. « Malheureusement, nous n'avons sur les constitutions de ces villes que des renseignements trop insuffisants; il nous est impossible de voir quel était le caractère véritable de ces timocraties. Cependant, si nous les comparons avec la constitution de Solon, nous pouvons penser que les différences ont dû être considérables. Les colonies sont des villes nouvelles; elles ont bien généralement une noblesse qui est venue de la métropole avec FoixtaTTÎ; , le fondateur ; mais cette noblesse pouvait-elle former un corps compacte et puissant, comparable à faristocratie de la mère-patrie, comparable surtout à l'aristocratie des Eupatrides d'Athènes? La timocratie fut établie dans les colonies pour constituer une sorte d'aristocratie; dans Athènes, au contraire, cette classe existait ; elle était depuis longtemps en possession du pouvoir. Le problème se posait donc ici d'une façon toute différente ; il n'y avait pas à créer une aristocratie dans Athènes , mais à la mettre en harmonie avec un état social qui s'était transformé, à la rajeunir en lui donnant un principe nouveau, afin qu'elle cessât d'être une entrave et que la force, qui était toujours en elle, ne fût pas perdue pour l'Etat.
Ce qui est le trait particulier du caractère du grand législateur d'Athènes, c'est le mélange le plus heureux de sentiments conservateurs avec une initiative hardie pour les innovations. Il a un vif respect de la tradition et du passé et il n'hésite pas à faire les changements les plus considérables dans l'œuvre du passé. Ses plus grandes réformes, autant que nous pouvons en juger, ont eu
(l) Hist. Gr., II, p. 112 ; cf. encore ce que M. Curtius dit de Corinthe, I, 409.
pour objet la religion. On a pu lui attribuer la grave mesure qui consistait à faire participer au culte de Zeus Herkéios et d'Apollon Patrôos , c'est-à-dire qui faisait entrer dans la phratrie, et par là dans la cité, les hommes libres qui étaient hors du ysvoç et qui s'étaient formés en associations sous le nom d'opys^vEç (1). La liberté de tester n'existait dans Athènes à aucun degré ; les membres de chaque gens étaient entre eux héritiers de droit. Selon accorda à l'Athénien qui n'avait pas d'enfants la liberté de disposer de ses biens par testament. Aussi prévoyant , mais bien plus audacieux que Périclès, non seulement il attire les étrangers, il va jusqu'à ouvrir la cité à ceux d'entre eux qui viendront dans Athènes avec l'intention de s'y fixer sans retour.
Toutes ces mesures étaient autant d'atteintes très graves portées à l'ancienne religion si rigoureuse, si exclusive, si étroite, si hostile à l'étranger , à quiconque n'appartenait pas aux cultes de la cité ; elles nous montrent surtout quelle décision hardie Selon apportait à son œuvre de réformas ; il est allé aussi loin qu'on pouvait le faire sans danger; sur plusieurs points même on voit qu'il était allé trop loin; sa loi sur les testaments resta, on peut dire, lettre close; la liberté de tester n'exista réellement jamais dans Athènes ; les mœurs furent plus fortes que la loi civile : elles maintinrent presque inviolables les droits de la gens , ces droits qui reposaient sur l'ancienne religion.
La division des classes est , au contraire , la partie de l'œuvre constitutionnelle de Selon où se trouve le mieux marqué le désir de ménager les anciennes croyances , de respecter les droits acquis , de rendre le changement moins brusque. Il est vrai qu'ici la question de principes se compliquait d'une question de personnes. Que Selon accordât le droit de tester à l'Athénien qui n'avait pas d'enfants , qu'il ouvrît la cité aux opyswvsç et aux étrangers , par toutes ces mesures, il ne lésait directement les droits de personne ; des privilèges, qui n'avaient appartenu qu'à un certain nombre d'Athéniens , étaient plus libéralement répandus ; plusieurs bénéficiaient de ces mesures , mais personne n'était dépouillé. L'établissement d'une nouvelle hiérarchie sociale pouvait entraîner cette dernière conséquence. C'est ce que Selon ne voulait pas. Il remplaça l'aristocratie de la naissance par l'aristocratie de la richesse ; et, pour que le changement fût encore moins
(l) Philippi {Beitràge, p. 205), E. Curtius {Hist. Gr., I, 398 et suiv.), Gilbert {Handb., 131 et suiv.) attribuent la mesure à Solon ; Schômann {Gr. Alt., I, p. 387) ne se prononce pas.
brusque, il fit porter exclusivement sur la propriété foncière le cens qui réglait la hiérarchie sociale ; c'est d'après ce qu'ils récoltaient en grains et en liquides que les citoyens furent distribués dans les quatre classes sociales ; il n'était tenu aucun compte de la propriété mobilière. La population des côtes, qui était composée en partie d'étrangers et qui avait (5ommencé à s'enrichir par le commerce, mais dont la richesse était seulement mobilière, fut rangée dans la quatrième classe , celle des thètes ; et , ainsi , comme la richesse immobilière était encore en partie dans les mains des Eupatrides, la nouvelle réforme n'amena pas de déplacement du pouvoir ; les Eupatrides purent croire tout d'abord qu'en réalité il n'y avait rien de changé, que le nouveau régime n'avait fait que consacrer leurs privilèges. On trouve souvent dans les écrits de Selon des plaintes contre les riches; c'est contre eux qu'il témoigne, à propos de ses réformes , le plus de mécontentement (1). Pourtant, loin de vouloir enlever à l'aristocratie le pouvoir qu'elle possédait depuis si longtemps, il s'applique à conserver à peu près intacte sa situation dans le gouvernement (2). Les classes moyennes auront part à la direction des affaires publiques ; le peuple lui-même , le tcXtiôoç , ne sera pas sans avoir quelque influence ; mais l'autorité effective restera toujours aux Eupatrides ; seuls, ils pourront être archontes; et, par là, seuls ils recruteront l'Aréopage, c'est-à-dire que seuls ils auront la charge publique de beaucoup la plus importante et qu'ils formeront ce grand conseil de l'Etat, qui, jusqu'à Périclès et Ephialte, eut une action si puissante sur le gouvernement.
Et cependant la réforme n'en était pas moins des plus graves. En supprimant le privilège de la naissance , il faisait disparaître l'entrave la plus forte que l'ancien régime pouvait encore opposer au libre développement de la société athénienne; il rendait possible l'émancipation des classes inférieures; il brisait pour'toujours les barrières infranchissables qui faisaient de chaque caste un corps étroitement fermé, auquel chaque Athénien, de la naissance à la mort, se trouvait attaché sans aucun espoir d'en sortir, quelle que fût son activité et son mérite.
C'est donc seulement pour l'avenir que la division des classes d'après la fortune était grosse de conséquences; en réalité, la constitution de Selon était encore aristocratique ; elle admettait
(1) Frag. IV, V. 5 et suiv. ; XIX, 3.
(2) Plut., Solon, 8 : a SoXwv xà; [xèv àpxàç àTcàaaç, oio-Ttep ^crav, toi; euTTopoiç àTioXtTieîv pouXojxevoç. »
encore des privilèges; ce n'était plus aux nobles, il est vrai, c'était aux riches qu'était remise la direction de l'Etat ; bien plus , ce n'était pas à tous les riches que cette direction était remise ; il fallait que cette richesse , qui donnait au citoyen sa place dans la cité, fût un lien entre lui et elle; c'est seulement d'après la part qu'ils possédaient du sol natal que les Athéniens eurent un rang dans l'Etat.
On a voulu voir dans cette dernière disposition une vue particulière de Selon, et tous les historiens ont célébré cette intention, qu'ils prêtaient au législateur , de favoriser l'agriculture, de faire reposer l'Etat sur la classe sérieuse des agriculteurs et des propriétaires fonciers. Nous ne contestons assurément pas le caractère éminemment conservateur de cette mesure; seulement, loin de voir là une vue particulière de Selon, loin d'admettre de sa part des préférences systématiques pour l'agriculture, il nous semble qu'il n'a fait ici que suivre les idées de son temps ; il s'est plu à ménager les opinions reçues ; il a voulu de quelque manière montrer son respect pour cette ancienne religion à laquelle il avait fait des changements si considérables.
Longtemps après Selon , on trouve souvent exprimée cette idée que ce qui forme la base la plus solide du corps social, c'est une classe nombreuse d'agriculteurs. Xénophon , dans un de ses plus agréables ouvrages (1), s'est plu à montrer que l'agriculture donne à un Etat la partie la plus forte , la plus courageuse , la plus honnête de la population , la plus saine enfin au physique et au moral. Cet éloge de l'agriculture par l'élève de Socrate et quelques observations d'Aristote dans sa Politique (2) résument pour nous l'opinion qu'au quatrième siècle toute une école de philosophes et de politiques avaient sur cette question. Quand les historiens modernes parlent du cens de Selon- réglé d'après le revenu de la propriété foncière, ils citent toujours l'opinion des hommes du quatrième siècle et en particulier les passages de Xénophon et d'Aristote (3). Ce rapprochement ne nous semble pas très juste. Xénophon et Aristote ont surtout pour objet d'opposer la population des campagnes à la population des villes, et, en particulier, des villes maritimes comme Athènes, l'une grave , sérieuse , attachée à ses sentiments , l'autre turbulente , agitée , formée d'éléments divers et devenue par tout cela
(i) Economique, ch. V et VI.
(2) VI, 2. l et siiiv. (1318 h et 1319 a).
(3) Schômann, Gr. iif. , 1, 102.
un élément de troubles dans l'Etat. Cette opposition, Solon pouvait-il déjà la faire? Tout indique que non ; ce n'est pas , comme Xénophon et Aristote , les abus de la démocratie qu'il combat, mais ceux de l'aristocratie ; nous sommes loin du triomphe de Vojloc; vauTixoç et pavaucoç ; le mouvement des échanges avait pris sans doute un certain développement , mais on ne pouvait guère songer qu'un jour c'est le monde du commerce et de l'industrie qui serait maître de la république. Pour des philosophes comme Platon et Aristote , qui conçoivent un Etat dans lequel tout est sacrifié à une petite aristocratie de citoyens , le commerce et l'industrie sont des occupations dégradantes qu'il faut laisser aux classes inférieures et aux esclaves , car le commerce rappetisse l'âme par l'amour du gain etl'industrie impose une suite de mouvements irrationnels qui gâtent et déforment le corps (1 ). Du temps de Solon , ces préjugés n'existaient pas. Homère parle très souvent de l'agriculture , mais il ne la met pas au dessus des autres métiers; l'ouvrier des villes n'est pas jugé inférieur à l'homme qui travaille les champs. Ulysse a fait lui-miême son lit nuptial (2) ; il construira lui-même le radeau qui doit l'amener loin de Galypso (3). Il y a une analogie frappante entre ces actions des héros d'Homère et les idées que nous trouvons exprimées dans les poésies de Solon ; le tableau que , dans une de ses élégies (4) , il trace de l'activité humaine , est tout à fait dans le sentiment homérique ; il célèbre également et l'homme , qui , pour apporter du gain dans sa maison , affronte les dangers de la mer sans souci d'épargner sa vie, et celui qui gagne son pain en pratiquant l'art d'Héphaistos ou l'art d'Athéné , et le poète à qui les Muses ont appris une aimable sagesse , et le devin formé par Apollon , et celui qui connaît l'art du dieu Péon aux nombreux remèdes ; le laboureur occupe , dans ce tableau , un rang assez humble , il est mercenaire (5) ; c'est encore le thète de l'époque homérique qui se loue à l'année et cultive la terre du riche. Dans aucun des
(1) Xén., Econ., IV, 2 et 3 ; Aristot., Pol, III, 3, 2 et suiv. (1278").
(2) Odyssée, XXIII, 189 et suiv.
(3) Ihid., V, 243 et suiv.
(4) XIII , 43 et suiv.
(5) Ibid., V, 47 : a "ÂXXo; yî^v t£(ji,vwv TroXuSevSpeov el; svtauTàv
Xatpeuei, xotcrtv >ca[X7^uX' dcporpa (xeXet. » Cf. Homère, Iliade, XXI, 443 :
« Moîjvot và)ï 6ec5v, ôt' àyVivopi Aao[xéôovTt uàp Aïoç èXôôvTe; 8rjTeù(7atxev elç eviaurôv,
fragments qui nous ont été conservés de Selon , il n'y a trace de ces prétendues préférences pour l'agriculture ; bien plus , dans tout ce que nous savons de sa vie , on trouve un intérêt marqué en faveur du commerce et de l'industrie. Il avait rétabli son patrimoine en faisant lui-même le commerce ; son dernier acte politique sera de favoriser l'entreprise de Miltiade, fils de Gypsélos, en Thrace, afin d'assurer au commerce athénien un centre d'action dans les Dardanelles (1). Plutarque dit que, voyant le sol de l'Attique pauvre et stérile, plus propre au pâturage qu'au labourage (2) , il tourna ses concitoyens vers l'industrie; il mit les métiers en honneur (3) ; de là, une loi restrictive de la ypacp-J) xaxtoffswç Twv YovEtov, le fils ne doit pas de secours alimentaires à son père devenu vieux si celui-ci ne lui a pas fait apprendre un métier (4) ; de là, cette loi contre la paresse , ypacp:}] àpyia; , que la plupart des témoignages attribuent à Selon (5). Cette loi est en opposition complète avec le sentiment de mépris que, dans presque toutes les villes grecques , on avait pour le travail manuel. Une autre loi n'est pas moins significative , et celle-là n'est attribuée qu'à Selon : c'est celle qui accorde la cité à l'étranger qui vient s'établir dans Athènes avec toute sa famille pour y exercer un métier (6). Selon fit aussi des règlements relatifs à l'agriculture, parce que, dans sa législation , il a touché , on peut dire, à tout; mais on ne trouve pas là cette vive initiative des règlements sur le commerce et l'industrie.
(1) Curtius, Hist. Gr.. 1, 439.
(2) Plut., Solon, 23 : « 'AOïjvabiç... peXtiova vé^xeiv ^ YSwpYeïv x^çxxv ïy^orjai. »
(3) Plut., Solon, 22 : « *Op(ov... rà ôè u^staTa t^ç /topa; àYevvîj xat çaOXa... Trpèç xàç xé^vaç izçe^t toùç TroXtxaç. » Ibid. : « Kai tïjç x^paç t:^"^ çuaiv ôpc5v toi YSwpyoOai yXi^xP^ç ôtapxoùaav, àpyov ôè xai axoXacTT^^v ôxXov où ôuvafxeviQv TpÉ<p£tv Taïç TÉxvatç à^icofxa uepieôrixe. »
(4) Ibid. : « ricj) Tp£<p£iv xàv Traxépa, {xr; ôiSa^àfxevov TÉxvnv, euàvaYxeç jX!^ elvai. •
(5) Diog. Laer. , 1 , 55 : « ô àpYoç uTteuôuvoç ea-xco Travxi xw pouXojJievw YpaçedOat. » Hérodote, II, 177 ; Diodore, I, 77; Diogène Laerce, l. c; Plutarque (Solon, 22 : a xy)v è| 'Apeiou ndyo^ pouXrlv ëxa^sv eutaxoTtetv, ôôev ëxaaxoç ë^ei xà éTcixi^Seia, xal xoùç àpYoùç xoXà^£'-v), » sont pour l'attribution à Solon. Plutarque dit cependant {Solon, 17) que Dracon avait ordonné xoùç àpyiaç àXovxa; àîroôvriaxeiv. Cf. Bekker, Anecd., II, 665. Diog. Laer. (l. c.) ajoute : « Auaiaç S' iv xcS xaxàNtxiou Apàxovxà «priai Y^Ypa^évat xov v6[jlov, SoXwva ôè xeQsixévai, » et PoUux, VIII, 42 : « xîjç Se àpYtaç iTz\ [Jiàv Apàxovxoç àxifxia ^v x6 xi(ji,Yi[xa , è%\ 5è SoXwvoç eî xpiç xiç àXwig tjxi- IJLoOxo. » L'attribution à Pisistrate s'appuie sur le témoignage de Théophraste, Plutarq., Solon, 31.
(6) Plut., Solon, 24 : « Ilapéxei ô' aTropiav xai ô xwv Syiixouomqxwv vofxoç, 8xt Y&v£<76ai TToXixatç oO ôiôwai izl^v xoïç çeuYouaiv àei?UYi<f ti^Iv lauxûv , ^ 7cave<yxCoi; 'AÔT^va^ie (xexoixiîioiJLévotç iiû xéxv:^. »
68 LES CAVALIERS ATFIÉNIENS.
Ainsi, en étudiant les actes et les écrits de Selon, on voit que, si ce législateur témoigne quelque préférence, c'est en faveur des métiers plutôt que de l'agriculture. Si nous observons en même temps que cette idée de faire reposer le cens exclusivement sur la propriété foncière se retrouve chez d'autres peuples; si, à Sparte, à Locres, à Leucade, il fallait, comme à Athènes, être propriétaire foncier pour être citoyen de plein droit, nous cesserons de voir, dans ce privilège accordé à la propriété foncière, une vue particulière à Selon sur les avantages qu'offrait ce genre particulier de propriété ; en faisant reposer le cens sur les biens-fonds, il a suivi tout simplement les idées de son temps. Le sentiment populaire était favorable à la propriété foncière, à la terre , au champ paternel ; ce sentiment est très ancien ; des mythes comme celui de Déméter 6e(7{i,ocpopoç , la déesse de l'agriculture qui est la déesse des lois (l), comme celui des Gyclopes, qui sont hors de l'humanité, parce qu'ils ne pratiquent })as la vie en société et qu'ils ne cultivent pas la terre (2), nous montrent qu'en effet on avait conservé ce souvenir que la vie agricole avait marqué un progrès moral très important pour l'humanité. Mais ce sont surtout les vieilles croyances religieuses qui ont eu ici une influence décisive. C'est la religion qui a consacré le droit de propriété ; le foyer est sacré et avec lui la maison, le champ qui entoure la maison, ce champ qui est marqué par une pierre sacrée, le terme, et qui contient le tombeau des ancêtres (3) ; chaque parcelle de ce sol appartient à la religion ; il est interdit de s'en défaire. Si certaines parties de la religion primitive avaient vieilli, d'autres, au contraire, possédaient une vitalité remarquable, et, parmi les plus tenaces , on doit placer cette idée que, pour être citoyen de plein droit, il faut posséder une part de la terre de la patrie. « C'était la possession d'un champ » qui, plus que toute autre chose, établissait entre l'Etat et le ci- » toyen un lien indissoluble, qui garantissait le dévouement du » propriétaire le jour où il faudrait risquer corps et biens pour » défendre ]e foyer commun de la patrie (4). » Il en fut légalement ainsi à Athènes jusqu'à la réforme constitutionnelle d'Aris-
(1) Sur le sens primitif du mythe, voir Decharme, Myth. de la Grèce, p. 354.
(2) Odyssée, IX, 108 : « Ouxe cpuT£uou(nv x^P'^''^ ^uxôv out' àpowffiv. »
(3) Fust. de Coul., Cit. ant., tout le chap, VI du livre II, le droit de propriété. ' (4) Curtius, Hist. Gr., I, 414. Ce qui nous paraît moins exact, c'est ce que dit
lé même auteur, p. 409 : a L'adoption de ce principe fît monter la valeur de la terre -, elle tempéra le goût excessif de la race ionienne pour la propriété mobilière, et prévint les brusques variations des fortunes. » P. 422 : « De toutes les professions, l'agncultuic futMa plus favorisée... Solon, frappé du mouve-
tide, et il ne fallut rien moins que la perturbation profonde amenée par la double invasion do l'Attique, et les malheurs privés qui en furent la conséquence, pour que la loi de Selon fût modifiée et que le droit complet de cité fût accordé à qui ne possédait pas une part déterminée du sol de l'Attique; et, môme alors, cette obligation d'avoir un bien-fonds ne disparut pas complètement des lois athéniennes; elle fut conservée pour les magistrats qui avaient les fonctions les plus importantes , ceux à qui étaient confiés les intérêts les plus graves , c'est-à-dire les stratèges ; on ne voulait pas que les magistrats , qui réglaient les rapports d'Athènes avec l'étranger, qui avaient en main le salut de la patrie sur le champ de bataille, fussent dispensés de l'obligation d'avoir à défendre, avec leur vie , une portion qui leur appartenait particulièrement de la terre commune (1).
Même avec le développement du commerce et de l'industrie, lorsque la richesse mobilière fut devenue considérable, la propriété foncière resta encore Yk première des propriétés ; c'était la plus sûre, celle dont les services étaient jugés à l'abri de tout reproche; elle avait enfin comme un caractère religieux. Rien de plus sincère que le sentiment d'admiration que l'antiquité professe pour la richesse; le riche, c'est l'homme heureux , l'homme honnête , c'est le puissant ; pas de pire destinée que de devenir pauvre, de mendier (2). Ce sentiment se trouve exprimé par Selon de la façon la plus naïve : il désire la richesse, mais il veut l'acquérir honnêtement ; car, sans cela, elle n'est pas sûre, les dieux la ravissent un jour ou l'autre (3) ; il sait cependant que bien des scélérats sont riches et bien d'honnêtes gens pauvres (4), mais la justice viendra à la fin. En donnant aux riches une part prépondérante dans l'Etat, Selon était fidèle à l'esprit de son temps ; il n'y avait pas là une
ment qui entraînait ses contemporains vers le commerce, a cherché à enrayer cette tendance exclusive. » Cf. aussi Schômann, Gr. Alt., I, p. 349. L'explication que nous avons donnée de la loi [xt] xxaaôai y^v ôaïiv àv pou>YiTat xiç, montre que cette loi ne peut être invoquée en faveur de la thèse que je combats.
(1) Din., C. Dém., 71 : « yï^v evxoç ôpwv xen-cv^aGat. » Ce qui prouve bien que nous avons là une loi ancienne, c'est la nécessité imposée aussi au stratège d'être marié légitimement, TraiSoTToteïcrÔat xaxà xoùç vofxouç.
(2) L'image la plus repoussante que Tyrtée pouvait présenter aux soldatspropriétaires de Sparte, c'est celle de l'homme qui, chassé de sa patrie et de son champ , va mendier traînant après lui sa femme , son vieux père et ses enfants.
(3) Solon, 13, 7.
(4) « IIoXXoi yàp 7uXouT£Î)(7i xaxoi, àyaôot Se Trévovrai,» fragment XV; les quatre vers de ce fragment se trouvent aussi chez Théognis, 315 et suiv.
vue particulière au législateur. Il en était de même quand il ne tenait compte, pour le cens, que de la richesse immobilière ; en accordant ce privilège à la propriété foncière , il n'a nullement l'intention de vouloir élever l'agriculture au-dessus des autres métiers et de rabaisser le commerce et l'industrie. Ces idées viendront plus tard ; l'incapacité politique des classes industrielles sera un jour érigée en dogme, quand une expérience, encore à faire du temps de Solon, aura montré la valeur morale des diverses formes de la richesse.