CHAPITRE VL
C'est en effet à propos des naucraries que nous trouvons mentionnée , pour la première fois , une organisation de la cavalerie athénienne. D'après Pollux (1), les démarques sont les chefs des dèmes ; ils s'appelaient auparavant naucrares , comme les dèmes s'appelaient naucraries ; la naucrarie est la douzième partie de la tribu; il y avait donc douze naucrares [par tribu] , quatre par trittys. Ils avaient à répartir les contributions entre les dèmes et à régler les dépenses particulières de ces dèmes. Chaque naucrarie fournissait deux cavaliers et un seul vaisseau ; c'est de ce vaisseau qu'elle a peut-être tiré son nom.
Photius (2) donne quelques renseignements nouveaux ; ce qui donne une grande valeur à son témoignage c'est qu'il cite comme source Aristote, il a sous les yeux l'ouvrage sur les IIoXtTeTai : « la » naucrarie est analogue à la symmorie et au dème ; le naucrare » était ce qu'est le démarque; c'est Selon qui les a nommés » ainsi, comme le dit Aristote ; Solon a organisé ainsi l'Etat : il » y eut quatre tribus comme auparavant, et quatre rois de tribu ; » chaque tribu fut divisée en trois trittyes et en douze naucra- » ries. Gleidémos dit que , lorsque Clisthène porta le nombre des
(1) Pollux, VIII, 108 : » Ai^fxapxoi ol xarà 8ri\io\jç àp^ovreç. 'ExaXoùvTO Se téw; vauxpapoi, ôxe xaî ol SyJiJLOt vauxpapiat. Nauxpapia ô' ^v retoç (pu>ï}ç SwôÉxaTov {xépo; v.cd vaOxpapoi ^orav ôtoôexa, TÉxTapeç xarà xpixTÙv âxàaTYiv. Tàç ô'elcrçopàç Ta; xaxà Syjfxouç ôtexeipoTovouv ouxot xal xà e^ aùrcov àvaXwfjLaxa. Nawxpapta S' âxàffTr) ôùo luTréaç uapsixE xal vaûv [xiav, àf' ^ç latùç wvofxaaxo. Fedor von Stojentin [De Julii Pollucis ... auctoritate) , p. 43 : « Itaque § 108 (locum , qui est de naucrariis , dico) , ex Aristotele fluxisse nunc , si accuratiore argumen* tatione opus erat, manifestum est. » Imm. Bekker et Heitz ont compris ce passage de Pollux dans les fragments d' Aristote.
(2) Photius, Lexique, Navxpapia, voir ce texte transcrit au tableau de la
» tribus à dix, celui des naucraries fut élevé à cinquante. » D'autres témoignages (1) confirment et complètent ce que les précédents nous ont appris sur le rôle administratif des naucrares : ils ont à s'occuper des contributions extraordinaires, eiacpopai , de l'équipement des galères. D'une scolie d'Aristophane (2) , qui donne des détails intéressants sur les démarques et qui dérive aussi d'Aristote, nous ne relèverons, pour le moment, que ce passage : « Les naucrares furent établis soit par Solon soit auparavant. » Enfin un dernier texte (3) nous donne la preuve que c'était bien là une subdivision territoriale; Colias, promontoire au sud de Phalère où se trouvait un temple d'Aphrodite , était une naucrarie. C'est là le seul nom de naucrarie que nous connaissions.
De tous ces textes , il ressort que la naucrarie est une division du pays dans un but administratif ; il y a quarante-huit de ces divisions et chacune d'elles fournit un vaisseau et deux cavaliers, soit un total de quarante-huit vaisseaux et de quatre-vingt-seize cavaliers. A la tête de chacune de ces divisions , se trouvait un chef (4), le naucrare ; ce magistrat est chargé d'assurer la levée des deux cavaliers et l'équipement du vaisseau ; il a aussi dans ses attributions le règlement des impositions extraordinaires, ce qui indique que les mêmes circonscriptions s'étendaient aussi à l'impôt; peut-être, comme le démarque, avait-il à s'occuper de la police du vote et intervenait-il dans les différends entre particuliers (5). Un renseignement , sur lequel nous aurons à revenir , nous apprend que la caisse des naucraries était administrée par les colacrètes (6).
Cette question des naucraries serait en somme assez claire , et
(1) Bekker, Anecd., p. 283 , 20 : « Nauxpapoi ol xàç vaîiç uapaaxeuàCovxeç xai xpiYlpapxoovTSç xal xt^ TroXsjJiàpj^to uTioTeTaYfjLevoi. » Hésychius : « NaOxXapoi • S^- [LOiçtyoi , OTTYipéxai • Tivèç ôà àcp' exào-Tviç ouXt^ç SwSsxa oïxivsç àcp' ixâczy]ç x^çol:; Tàç eîcT^opàç e^éXeyov • uarspov ôè bri\iaç>ioi èxX^8ir]aav. » Ammon, Diff. vocah., p. 97 : « NaOxpapoi 6è ol elaTrpaxToiJLevot xà ôïijjLOcrta xç>r\[iixzci. xai vauxpaptai ol xottoi èv o!ç àvéxetvxo. » Le but financier de Tinstitution est indiqué par tous ces textes.
(2) Nuées, 37 ; voir le texte au tableau de la page 88.
(3) Beklcer, Anecd., p. 275, 20 : « KwXiàç • xottoç 'Axxixoç, ô[xoio; àv6pto7rou xwXq), ev w lepôv ''A9po8ixri; KwXtàSoç, v^v ôèxai vauxpapta. »
(4) L'analogie, indiquée par presque tous les textes, du naucrare avec le démarque, permet de croire qu'il n'y avait qu'un naucrare par naucrarie, comme il n'y a eu qu'un démarque par dème ; cf., d'ailleurs, PoUux, VIII, 108, et Hésychius, NauxXapoi.
(5) Harpocration, Ayjjjiapxoç, Aristoph,, Nuées, 37, scolie.
(6) Scolie d' Aristoph., Oiseaux, 1540 (Millier , Fra^. Hist. Gr., I, 371 , fra^. 4 d'Androtion).
les naucrares n'auraient aussi qu'un rang un peu secondaire dans l'Etat; ils administrent une subdivision du territoire semblable à ce que sera plus tard le dème ; ils sont les démarques de l'ancienne Athènes , c'est-à-dire des magistrats de second ordre ; Hésychius les appelle des ÔTivipéTat. Mais un texte d'Hérodote vint les arracher à cette place subalterne, les mettre au premier rang, si bien qu'on a pu les rattachera l'Aréopage, aux éphètes, c'est-à-dire aux premières magistratures de l'Etat , et par là cette question , jusqu'ici fort simple , est devenue un des points les plus obscurs de la vieille histoire d'Athènes. On peut dire qu'il y a peu de parties de l'histoire grecque qui , dans notre siècle , aient été l'objet de pareilles discussions. Le mouvement a été donné par Ot. Mûller qui, en 1833, dans son édition des Euménides d'Eschyle, eut à étudier, à propos de l'Aréopage , la constitution primitive d'Athènes. Une inscription (1) des plus précieuses , trouvée en 1843, qui contient des articles de la législation judiciaire de Dracon, concernant, en particulier, le rôle des éphètes, a apporté un élément nouveau à la question et une matière nouvelle aux discussions.
Le passage d'Hérodote (2) est emprunté au récit que fait cet historien de la tentative de Gy Ion pour s'emparer de la tyrannie dans Athènes. L'affaire a échoué ; Gylon est en fuite ; ses partisans, enfermés dans l'Acropole, sont obligés de se rendre; ils s'assoient en suppliants aux pieds de la statue d'Athêna ; « les prytanes des » naucrares gouvernaient alors Athènes, ce sont eux qui relèvent les » suppliants en leur assurant seulement la vie et ce sont les Alc- » méonides qu'on accuse du massacre. » Ainsi, d'après Hérodote, les prytanes des naucrares prennent non seulement une part très active à cette affaire ; ils sont de plus désignés comme ayant dans l'Etat une place des plus importantes , on peut aller jusqu'à dire la place la plus importante ; or cela est en contradiction avec une assertion formelle de Thucydide (3) racontant le même événement : « Les Athéniens n'en furent pas plus tôt informés (de la surprise
(1) C. I. A., I, 61 ; cf. un article de M. U. Kôhler, Hermès, II (1867), p. 27.
(2) Livre V, 71 : k Toutouç àviatôcat fxèv ol irputàvieç tûv vauxpàptov, oï uep ëve[xov t6t£ ràç 'AÔTQvaç, OTceyyOouç uX^jv ôavdcTOU • foveOaai ôè aÙTôùç akiY] Ix^i 'AXxfjLawvtôaç. » J'ai essayé de rendre, dans ma traduction, l'opposition àvio-xàffi {Aèv... 9oveÙG-ai ôè, il y a là une opposition bien voulue par l'auteur.
(3) Livre I, 126 : « Oi ô' 'AOrivatoi alaôofxsvoi £êo>i6y](7àv te 7tav3ri[JLel èx tûv àypûv ÈTc' aÙToùç xai TrpoaxaOsîJofxevot ÈTToXtopxouv • xpo^ou 8è eTTtyiYvofxévou ol 'A6Y)vaïot TpuxotJ''Svot t^ irpoaeSpeiqc àu^XOov ol uoXXot, èTcitps^'avTeç toîç Èvvéa &ç- Xouat TT^v çuXaxyJv xal xè zàv aÙTOxpaTOport ôiaOelvat tq àv àptaxa Siaytyvoxrxtoffiv Totè ôè rà TroXXà tûv iroXirixàiv oE svvsa àpyovxer èTrpaaaov. »
» de l'Acropole par Gylon) qu'ils accoururent en masse de la » campagne ; ils cernèrent l'Acropole et en firent le siège. Gomme » il traînait en longueur, le plus grand nombre d'entre eux fati- » gué se retira , en confiant cette surveillance aux neuf archon- » tes, avec plein pouvoir de prendre les dispositions qui leur pa- » paîtraient les meilleures ; alors les neuf archontes géraient la » plus grande partie des affaires publiques. » Il y a dans ces paroles une insistance, un soin de préciser, dans lequel bien des gens ont vu une critique d'Hérodote , une de ces critiques par sousentendu comme les auteurs anciens aimaient à en faire de leurs devanciers ou de leurs rivaux. Thucydide est une de nos plus graves autorités ; il se trouve de plus que ce qu'il dit ici est en parfait accord avec tout ce que nous savons de l'histoire d'Athènes ; ce sont, en effet , les archontes qui ont succédé aux rois et qui ont hérité de toute leur autorité. Mais, d'autre part, on avait trouvé divers témoignages qui semblaient apporter une confirmation certaine au dire d'Hérodote. Dans la loi d'amnistie (1) , portée par Solon , il y a trois catégories de condamnés : ceux qui ont été jugés par le tribunal de l'Aréopage pour meurtre civil , ceux qui ont été jugés par les éphètes pour meurtre politique, ceux qui ont été jugés par le tribunal du prytanée pour tyrannie. Quel pouvait être ce tribunal qui a siégé au prytanée ? Le lieu et l'affaire qu'ils ont eu à juger les désignent clairement ; au prytanée ont siégé les prytanes des naucrares et l'affaire de tyrannie qu'ils ont eu à juger n'est autre que l'affaire de Gylon ; ils ont combattu et vaincu la révolte , ils ont ensuite jugé les coupables (2). Le prytanéion ne pouvait donc être que la demeure officielle des prytanes des naucrares et M. Schôll en marquait l'emplacement au sud de l'Acropole (3). La loi d'épitimie , ce texte si important conservé par Plutarque, expliquait donc et confirmait ce qu'Hérodote avait dit sur les prytanes des naucrares.
On trouvait enfin une troisième confirmation du texte d'Hérodote dans ce fait que les colacrètes avaient administré les caisses
(1) Platarq., Solon, 19 : « *Ati[i,wv oaoi aTtfxût YJaav, Ttptv ^ SoXoJva àp^ai, èntii- (I.OUÇ eTvai, ttXt^v ôaoi é^ 'Apebu iràyou 9i Ôcroi ex tûv èçeTôiv ^ èx TrpuTaveiou xaïa- Stxadôevxeç uuo twv paaiXétov ItcI fovf}) iî (Tcpayaiaiv ^ eul rupavviôi cçeuyov ôte ô Geafxèç èçàvY) ôôe. »
(2) SchÔmann, De Areopago et Ephetis {Opusc. acad., I, 197) : «Ne hoc quidem dubitari posse videtur, quin eosdem a quibus oppressam factionem novimus, etiam in Prytaneo jus de factiosis dicentes agnoscere debemus. » Cf. Das kylonische Attentat, p. 458.
(3) Hermès, VI, p. 21.
des naucraries (1). Les colacrètes sont les seuls magistrats financiers que nous connaissions de l'ancienne Athènes ; du temps de la royauté, ils étaient chargés de recueillir, pour le compte du roi , les dons qui lui étaient dus comme hommage (2). Ces dons, offerts au prince, au prytane, s'appelaient probablement TrpuTavsTa. Ce dernier mot était resté dans la langue, mais en changeant de signification : il désignait une somme d'argent qui était destinée à payer les frais de justice (3) et que les deux parties étaient tenues de déposer avant le procès. Il y avait là un souvenir du sens primitif du mot, une allusion à ces présents qu'on faisait au roi qui allait juger (4). Dans ce fait que les colacrètes avaient administré à la fois les TrpuxavETa et les vauxpaptxa, on trouvait une nouvelle preuve du lien qui rattachait au prytanée les prytanes des naucrares.
Il paraissait donc impossible d'écarter soit le témoignage de Thucydide , soit celui d'Hérodote; et, en effet , on a pensé longtemps qu'il y avait là une énigme , qu'il fallait se résigner à ne pas connaître complètement une question sur laquelle nous n'avions que des données contradictoires. Les témoignages des deux historiens conservaient chacun leur valeur ; mais il y avait entre eux une opposition qu'on ne pouvait expliquer.
Du passage d'Hérodote , ainsi que des autres textes, qu'on en avait rapprochés , il résultait que les prytanes des naucrares avaient occupé dans le gouvernement une situation très élevée. Le prytanée est le centre même de la cité ; les magistrats qui siègent en cet endroit doivent être parmi les premiers de l'Etat. Aussi 0. Millier (5) assimilait-il les prytanes des naucrares aux quatre rois des tribus , aux cpuXoêaatXsïç ; il plaçait cette institution à l'époque la plus ancienne d'Athènes. Schômann (6) , qui
(1) Androtion, frag. 4, Millier.
(2) Bœckh, Staats., I, p. 237 ; Curtius, Hist. Gr., I, 380 et suiv. Une explication différente est donnée par Schômann, Griech. Alt., I, 35 et 346 ; Wachsmuth, HelL AU., I, 341 ; II, 65 ; Wecklein, Der Areopag , die Ephet., p. 39 et suiv.
(3) Pollux, VIII, 38 : « Ta [xèv upuraveta d)pta[X£va, ô xi ëSeï xaxaêaXeïv irpè T>iç ôtxriç Tàv Stœxovta xat Tèv 6t(i)x6[ji£vov xt>>. » De même Suidas, Harpocration, V. IIpuTaveïa; Meier et Schômann, Der Attische Process , p. 25.
(4) Cf. Wecklein, op. cit., p. 32; Ad. Philippi, Der Areopag und die Epheten, p. 227.
(5) Euménides, p. 157, remarq. 13; R. Schôll {Hermès, VI, 21) est revenu à cette idée. D'après M. E. Curtius {Hist. Gr., I, 381), le prytane est le chef de la naucrarie; ils sont donc au nombre de quarante-huit, et l'institution, au moins dans ses grandes lignes, remonte au temps des rois.
(6) Op. cit. dans les Opusc. acad., p. 198, Griech. Alt., l, 345.
a réfuté Mtiller, voyait dans ces prytanes un collège formé par les présidents de l'assemblée des quarante-huit chefs des naucraries. Ces prytanes siègent en permanence dans le local appelé de leur nom : prytanée. D'après ce savant, l'origine de l'institution est assez récente : il faudrait la placer peu de temps avant la tentative de Gylon , quand la lutte avec Mégare , pour la possession de Salamine , porte les Athéniens à organiser une marine ; Duncker (i) , au contraire, la plaçait en 683, au moment de l'établissement de l'archontat annuel. Philippi voyait dans les prytanes des naucrares les chefs des douze trittyes (2), Hammarstrand les chefs des douze phratries (3). M. Wecklein (4) croyait, lui aussi, à l'ancienneté de l'institution; il la faisait remonter jusqu'à l'époque royale : les naucrares auraient été les représentants du peuple attique ; ils formaient cet ancien conseil qui siège d'abord à côté des rois , ensuite à côté des archontes. Ce conseil avait un comité , un bureau , analogue à ce que sera plus tard la «puXTj Trpoxaveuouaa ; les membres de ce comité sont les prytanes , qui siègent en permanence au prytanée.
Jusqu'ici, en somme, on était d'accord sur un point : c'est que le témoignage d'Hérodote et celui de Thucydide devaient être également acceptés ; ils ne concordaient pas ; le lien qui les unissait nous échappait ; il y avait là, comme disait M. E. Gurtius (5), une énigme ; mais , si le récit de Thucydide est plus conforme à ce que nous connaissons de l'ancienne constitution d'Athènes , on pouvait « être convaincu, d'autre part, qu'Hérodote était bien renseigné. » Les opinions variaient sur les origines de l'institution et sur son caractère , sur les attributions de ces prytanes qui étaient les chefs des naucraries ; mais on croyait à la véracité d'Hérodote, et on admettait, sur son témoignage, l'existence des naucraries avant Selon. C'est précisément sur ce point , mis jusque-là au-dessus de toute contestation, l'exactitude du fait attesté par Hérodote , que des attaques très vives ont été dirigées , dans ces derniers temps , par deux savants distingués d'Allemagne.
(1) Gesch. des Allen., V, 474 ; cf. encore Bœckh , Staats., 1, 358 ^ Wachsmuth, Hell. Alt., I, 367 et 437 ; Grote, Hist.Gr., IV, 127 ; Westermann, dans le dictionnaire de Pauly, art. Nauxpapia.
(2) Der Âreopag und die Epheten (1874), p. 234 et suiv. ; du même, Beitrdge zu einer Geschichte des Attischen Burgerreclites (1870), p. 151 et suiv. Voir encore un article dans le Rheinisch. Muséum, XXIX (1874), p. 1 et suiv.
(3) Attikas Verf., p. 816.
(4) Der Areopag ^ die Eph., p. 43 et suiv.
(5) Hisl. gr., I, p. 388, note 1.
La première de ces attaques est venue d'un homme d'une grande compétence sur la matière, M, H. Stein. On sait quels services M. Stein a rendus à l'intelligence du texte d'Hérodote par la double édition critique et exégétique qu'il a donnée de l'œuvre de l'historien (1). L'édition exégétique contient, à propos du passage sur les prytanes des naucrares , une note dans laquelle M. Stein dit : « Hérodote tombe ici dans une double erreur en » les plaçant avant l'époque de Solon et en les donnant comme » les premiers magistrats de l'Etat ; » et il cite contre Hérodote le passage de Thucydide et ceux de Photius, Harpocration , Suidas (2). L'idée d'opposer à Hérodote non seulement Thucydide, mais Aristote, appartient donc à M. Stein. Après lui, M. G. Gilbert (3) a repris la question en lui donnant le développement qu'elle comportait, en ajoutant des preuves nouvelles à celles qu'avait apportées M. Stein. Il nous semble cependant que, même après la discussion de M. Gilbert, la question n'est pas complètement épuisée ; les conclusions qu'il a proposées ont été vivement contestées par Schômann ; l'illustre savant s'est fait, cette fois, le défenseur de la tradition, et c'est son opinion qui prévaut aujourd'hui généralement. Nous croyons donc devoir de nouveau ouvrir le débat.
Hérodote est favorable aux Alcméonides ; il a vu le grand Périclès dans Athènes, il est devenu son admirateur. Depuis, rien de ce qui touche à cette grande famille ne lui est indifférent (4). Il réfute très vivement (5) l'accusation dont on chargeait cette
(1) Les travaux de M. Stein sur Hérodote viennent d'être l'objet de critiques très vives de la part d'un savant distingué, M. Th. Gomperz (Herodoteische Studien, 1883, Vienne).
(2) La note, que j'ai résumée, se trouve déjà dans la deuxième édition, qui est de l'année 1866.
(3) M. G. Gilbert a exprimé pour la première fois ses doutes sur l'existence des naucraries avant Solon, dans son étude Die Àltattische Komenv.^ voir l'appendice p. 245 ; il a ensuite exposé tout son système dans un article publié dans les Neue Jahrb. f, Phil., 1875, p. 12, sous le titre Die Attische Naukrarienverfassung ; Schômann publia, dans le même recueil (même année, p. 449), un article de réfutation intitulé Das Kylonische Attentat, etc. Dans son manuel (p. 135, note 3 de la page 134) , M. Gilbert déclare qu'il n'a pas été convaincu par la réfutation de Schômann.
(4) M. Wecklein {Der Areopag, die] Eph., etc., pp. 33 et suiv.) et surtout Lange {Die Epheten und die Ar., p. 55) ont insisté sur ces tendances du récit d'Hérodote. Wecklein en conclut à une conciliation entre Hérodote et Thucydide ; le premier a seulement exagéré le rôle et l'importance des naucrares. M. Curtius {Hist. Gr., 1 , 491, note) reconnaît qu'Hérodote traite les Alcméonides avec des égards qui sentent la partialité.
famille d'avoir élevé le bouclier qui devait indiquer aux Perses , vaincus à Marathon , de marcher sur Athènes. Dans le récit du KuXwvstov àyoç , la tendance est la même : il cherche encore à disculper les Alcméonides ; de là l'intervention des prytanes des naucrares ; il ne les fait intervenir dans cette afTaire , il ne leur attribue un rôle si important que pour rejeter sur eux le sacrilège dont on accusait les Alcméonides.
Thucydide , au contraire , n'est pas un historien à écouter de telles considérations; il dit que ce sont les archontes qui ont dirigé toute l'affaire , et , par là , la responsabilité du sacrilège retombe sur les Alcméonides, car Mégaclès était alors archonte (1) et peut-être archonte aÙToxpàxojp. Le souvenir du sacrilège était une chose toujours vivante au temps d'Hérodote. En 508, quand les Spartiates voulurent renverser Clisthène et rétablir le régime aristocratique , leur roi Gléomène , pour donner un prétexte à l'invasion , demanda le renvoi des sacrilèges (2) ; au commencement de la guerre de Péloponnèse, les Lacédémoniens renouvelèrent cette demande, qui était, cette fois, dirigée contre Périclès, dont la mère était une Alcméonide (3). 11 y avait donc un motif sérieux , pour un ami de la noble famille , de chercher à la disculper et à rejeter sur d'autres le crime dont elle était chargée.
Assurément on peut admettre que Thucydide ne critique pas Hérodote, comme quelques savants l'ont cru, et que la phrase de Thucydide : tots Bï rà TzoXkk twv ttoXitixôov o\ Ivvsa d^yovxEç Ircpaffffov, ne vise pas la phrase d'Hérodote : o! TrpoTavcsç twv vauxpocpwv ot'Tcep £ve(ji.ov TOTE Totç 'AÔTivaç ; on peut admettre que Thucydide a voulu simplement rappeler à ses contemporains l'ancienne importance de l'archontat (4); mais il faut aussi reconnaître que, si les prytanes des naucrares avaient eu dans cette affaire le rôle que leur attribue Hérodote, Thucydide les aurait certainement mentionnés ; le récit qu'il fait de cet événement est si détaillé qu'un tel incident n'aurait pas été passé sous silence. Ainsi, même en écartant cette supposition d'une critique par sous-entendu d'Hérodote par Thucydide , il y a bien réellement opposition entre les deux historiens ; les données qu'ils présentent sont contradictoires ; l'un attribue toute
(1) Plutarq., Solon, 12 : « MeyaxXîjç ô àp/wv... à MeyaxXrjç xat ol auvàpxovteç. »
(2) Hérod., V, 72.
(3) Thuc, I, 126, l.
(4) C'est aussi l'explication de Classen. II ne nous semble pas que SchÔmann {op. cit., p. 450 et suiv.) rende bien compte de l'opposition qu'il y a entre les deux phrases que nous avons citées.
la puissance publique aux archontes, tandis que l'autre l'attribue aux prytanes des naucrares.
On a vu que les grammairiens nous ont conservé , sur les naucraries , des renseignements qui, quoique incomplets, n'en sont pas moins des plus précieux , car quelques-uns sont empruntés au grand ouvrage d'Aristote sur les Uokixeîon. Aux textes déjà connus, il faut ajouter aujourd'hui le fragment reproduit par le papyrus de Berlin, fragment II ^ chez Landwehr. Tous ces textes, comme on le voit dans le tableau que nous insérons ici , peuvent être divisés en deux catégories , selon qu'ils contiennent ou non
la phrase : xaxecrTiricrs xai 5y)ji,ap)(0uç ttjv auTTjV eyovraç £7:t{X£X£tav toTç TtpoTspov vauxpàpoiç. D'un côté , il faut placer le papyrus de Berlin , le scoliaste d'Aristophane et les deux textes d'Harpocration ; de l'autre , il n'y a que le seul Photius (1).
(1) Nous laissons de côté, pour le moment, le passage de P^llux, VIII, 108.
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Dans la première catégorie, le passage si embarrassant d'Hérodote est examiné deux fois. Les critiques anciens avaient déjà signalé la difficulté que ce passage soulève et essayé de résoudre ce problème ; et , chose très grave, ce n'est pas Thucydide qu'ils opposent à Hérodote; l'auteur que les critiques anciens opposent à Hérodote, c'est Aristote. Le passage qui montre le plus clairement cette opposition est celui d'Harpocration , v. Nauxpapixa : Hérodote et Aristote sont nommés l'un et l'autre ; et, pour concilier leurs témoignages contraires , le grammairien suppose que les archontes s'appelaient autrefois naucrares et que c'est ainsi qu'il faut entendre ce mot chez Hérodote !
La scolie d'Aristophane (1) n'est pas moins importante ; ici Hérodote n'est pas nommé, mais le grammairien a sous les yeux un témoignage contraire à l'auteur qu'il suit et qu'il vient de citer , Aristote ; ce témoignage contraire ne peut être que celui d'Hérodote ; le grammairien n'ose décider entre des auteurs tels qu'Hérodote et Aristote; il conclut en disant : « Les anciens naucrares, qu'ils aient été établis , soit par Solon , soit auparavant. » Aristote indiquait donc que les naucraries étaient une institution de Solon, de la même façon qu'Hérodote en reculait l'origine jusqu'avant l'attentat de Gylon.
Ce qui est particulier à ces divers témoignages , avec la phrase commune xaxeaTyiffs xa\ xxX , c'est qu'ils renvoient à un passage des IIoXiTe"tat où il n'était question qu'indirectement de Solon et des naucraries ; c'est à propos des réformes de Glisthène , à propos de la création des dèmes et des démarques qu'Aristote rappelle l'institution de Solon. Ce qui est particulier au seul Photius, c'est qu'il paraît bien se rapporter directement au passage d' Aristote consacré à la législation de Solon; cette affirmation, que l'institution des naucraries appartenait à Solon , se trouvait donc dans
(l) Nuées , 37. Pour ce qui concerne Aristote, cette scolie reproduit simplement Harpocration , Nauxpaptxà, et Bekker la cite en note, au n° 359 des fragments d'Aristote,- reproduisant ce dernier texte; M. Heitz, au n° 19, fait ressortir la valeur du témoignage du scoliaste. Cette scolie ne se trouve pas dans les deux meilleurs manuscrits d'Aristophane, celui de Ravenne et celui de Venise. Dans l'étude que j'ai consacrée aux scolies du premier de ces manuscrits (fasc. XXVÏI, de la Bihl. des Ec. fr. d'Ath. et de Rome, pp. XXIII et suiv.) , j'ai montré que , « de ce qu'une scolie ne se trouve pas dans le manuscrit de Ravenne , il ne s'ensuit pas qu'elle n'ait pas été dans l'archétype sur lequel le manuscrit a été copié. » Je crois que la démonstration que j'ai faite à propos du manuscrit de Ravenne s'applique aussi au manuscrit de Venise. On peut donc , en dehors de ces deux manuscrits , trouver des scolies qui dérivent d'une source ancienne, peut-être même de l'archétype.
deux passages du livre d'Aristote. Voici les deux points à relever dans le texte de Photius.
1° C'est Selon qui a donné leur nom aux naucrares. M. Philippi soutient (1) qu'ici 6vo{j!,àC£tv ne signifie pas donner un nom ^ mais mentionner ^ parler de y dire le nom de. On ne peut contester que ce ne soit là, en effet, un des^sens du mot évofxaÇetv (2); il semble aussi , que , pour ce texte de Photius , c'est peut-être tout d'abord à ce sens qu'on doive penser, à cause des deux citations qui suivent des lois de Selon sur les naucraries ; cependant, quelques lignes plus loin, les mots xal ^\^.^^10i èy.'kiQr\coL)f me semblent au contraire montrer que réellement ovofxaÇstv a ici le sens de donner un nom, d'où la conséquence, que , si Selon a donné aux naucraries leur nom, c'est lui qui les a instituées.
2** Photius transcrit le passage des UoknBîon , dans lequel Aristote résume les traits principaux de cette partie de l'œuvre de Solon : « Il y eut quatre tribus comme autrefois , et quatre rois » de tribus ; mais , de chaque tribu , on forma trois trittyes et » douze naucraries (3). » Ici encore, il y a contestation. D'après Schômann (4) , ce passage ne renferme pas une opposition ; la conjonction Bï , dans les mots Ix Se Trîç cpoXîî; , n'est pas adversative , mais copulative. Cette explication ne nous paraît pas acceptable. S'il n'y a pas une opposition dans cette phrase, on se demande quelle est la portée de la citation de Photius, et surtout quel sens il faut attacher aux mots qui précèdent cette citation : a èx T7)ç 'ApiffTOTeXouç TToXtTeiaç 8v xpoTTOV Stsxa^e tyjv uoXtv ô 2oX(i)V. » La phrase d'Aristote conservée par Photius ne peut signifier qu'une chose : « Solon conserve les quatre tribus avec leurs rois ; il crée les trittyes et les naucraries. »
De ce texte de Photius , il faut rapprocher le passage de Pollux, VIII, 108. Pollux (5), lui aussi, s'était reporté à cette partie du grand ouvrage sur les constitutions grecques où Aristote exposait l'institution et l'organisation des naucraries. Il était naturel qu'à cet endroit de son ouvrage Aristote relevât l'erreur d'Hérodote. Il l'a fait ; mais cela ne lui a pas suffi. Quand il a parlé de la réforme de Clisthène et de l'institution des dèmes , il a cru devoir
(1) Beitràge, p. 152, note 10 : « Hat Aristoteles erwâhntdass Solon... vonden Naukraren spreche. »
(2) Hérod., I, 86 : « *£? rpiç oùvofxdccrai « EéXwv ».
(3) Voir le texte, p. 88.
(4) Das Kylon. Attentat, etc., p. 453.
(5) Voir le texte, p. 79, n. l. Fedor von Stojentin , op. laud., p. 43 : « Nec dubitabis quin et Pollux et Photius ad eundem Aristotelis locum pertineant. »•
relever de nouveau l'erreur de l'historien ; ici évidemment il n'était question qu'indirectement des naucrares; Aristote pouvait se borner à dire qu'ils furent remplacés par les démarques; il a voulu cette fois encore dire qu'Hérodote s'était trompé sur l'origine de l'institution. De la part d'un auteur comme Aristote, une telle insistance à relever une erreur est, pour la thèse que nous défendons, un argument décisif (1); c'est là un point essentiel qui ne peut être contesté ; les passages des grammairiens , que nous avons cités, sont catégoriques. Ce qu'on peut encore moins contester, c'est, nous ne dirons point la compétence d'un Aristote (2) , mais le soin particulier qu'il a mis à connaître cette organisation des naucraries. Malheureusement Pollux et Photius seuls se sont reportés directement au passage où il était question de cette institution; les courts renseignements qu'ils nous ont transmis sont de la plus grande importance. Les autres grammairiens ou lexicographes , obéissant à cette manie de résumer, qui est ou qui était la tyrannie de ce genre de littérature , ont trouvé ce passage où Aristote compare les naucrares aux démarques ; il y avait là une formule faite à souhait pour des lexicographes ; ils se sont empressés de la transcrire les uns après les autres , en gens heureux d'avoir trouvé le moyen d'éviter de plus amples recherches.
Ainsi, nous n'avons plus seulement ici une opposition entre Hérodote et Thucydide : ce désaccord des deux historiens, qui a si vivement frappé les modernes, ne paraît pas avoir frappé les anciens : ils trouvaient une opposition bien plus grave, bien plus claire entre Aristote et Hérodote.
Nous avons donc , d'une part , opposition entre Hérodote et Thucydide sur les magistratsjqui gouvernaient Athènes à l'époque de la tentative de Gylon. Thucydide nomme les archontes comme étant alors les premiers magistrats d'Athènes ; Hérodote nomme les prytanes des naucrares. L'opposition peut ne pas être intentionnelle de la part de Thucydide, mais elle est formelle, et tout ce que les partisans d'Hérodote peuvent faire , c'est de voir là , comme M. E. Gurtius, une énigme.
Nous avons, d'autre part, une opposition intentionnelle de la part d' Aristote contre Hérodote , sur l'origine des naucraries. Dans son livre sur les UokitsXtxi, l'ouvrage le plus important peut-
(1) La valeur de cet argument a échappé à Gilbert, cf. Die AU. Naukr. p. 15.
(2) Cf. cependant Wecklein , op. laud., p. 35.
être que la science politique ait produit dans l'antiquité, Aristote, à deux reprises^ contredisait formellement Hérodote et attribuait à Solon l'institution des naucraries.
Enfin, cette assertion d'Hérodote est en complète contradiction, non seulement avec tout ce que nous savons de l'histoire politique d'Athènes à cette époque , en particulier , avec ce que tous nos témoignages nous apprennent sur l'importance de l'archontat, mais aussi avec tout ce que nous pouvons connaître de l'organisation de ce pays ; l'institution des trittyes , l'organisation de la flotte et de la cavalerie, toute une série de questions des plus importantes , concernant l'organisation administrative de l'Attique , deviennent , comme nous le montrerons dans les chapitres qui suivent, autant de problèmes obscurs et insolubles si l'on s'obstine à vouloir concilier le dire d'Hérodote avec des témoignages complètement contradictoires. Dans de telles conditions, nous croyons que l'assertion d'Hérodote doit être rejetée (1).
Dirons-nous qu'Hérodote a falsifié l'histoire? M. Gilbert (2) croit que l'historien a écrit bona fide le récit de ces événements, d'après la tradition qu'il a recueillie auprès des Alcméonides. Y a-t-il eu réellement sur ces faits une tradition imaginée par cette famille? Il est bien difficile de se prononcer. On peut conclure, du récit de Thucydide (3) , qu'il était resté , à propos de cette affaire, quelques souvenirs sur l'intervention de la population des campagnes; cette population a dû marcher sous les ordres de ses chefs immédiats. Depuis l'organisation des dèmes par disthène , les naucraries ont pu être considérées comme une institution très ancienne ; on a donc pu supposer que les magistrats qui ont alors dirigé le peuple étaient les prytanes des naucrares. On pourrait donc expliquer, dans une certaine mesure, la croyance à l'intervention des prytanes des naucrares. Ce qui est plus grave, c'est de leur attribuer des pouvoirs si exagérés ; il me semble qu'il y a là , de la part de ceux qui ont mis en avant le nom de ces magistrats , autre chose qu'une erreur involontaire.
(1) Les preuves accessoires , qu'on avait cru trouver pour confirmer le dire d'Hérodote, se réfutent facilement. Nous aurons l'occasion de parler du texte d'Androtion, relatif aux colacrètes et aux naucraries. Quant à la preuve tirée de la loi d'amnistie et du tribunal qui a siégé au Prytanée, M. Phîlippi a montré que les juges qui ont siégé en cet endroit pour cette affaire étaient les archontes [Der Àreopag, pp. 225 et suiv.).
(2) Die AU. Naukr., p.- 11.
(3) Thuc, I, 126 : « ïlavôviixti èx twv àypwv. » Voir le texte complet n. 3,