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CHAPITRE IX

CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES SUR l'oEUVRE LÉGISLATIVE DE SOLON.

Nous pouvons à présent, en nous plaçant au point de vue spécial (1) qui fait l'objet de cet ouvrage, nous rendre un compte plus exact de ce qu'a été l'œuvre de Solon. Ce n'est pas seulement une réforme sociale qu'il a opérée, ce n'est pas seulement une constitution qu'il a donnée aux Athéniens : il a aussi créé une organisation administrative toute nouvelle. La longue discussion qui remplit les pages précédentes n'a eu d'autre objet que de bien mettre en lumière ce dernier trait, jusqu'ici trop méconnu, de l'œuvre du grand législateur. Cette réorganisation se rattache étroitement à la réforme sociale et à la revision constitutionnelle; ce sont là trois parties d'un même ensemble, on pourrait dire les trois membres d'un même organisme : une pensée unique anime l'œuvre tout entière et rattache les unes aux autres toutes les parties de cette grande création. Quand Solon accepta le rôle d'arbitre entre les partis, on peut croire qu'il avait déjà embrassé toute l'étendue de l'œuvre qui devait relever Athènes et préparer ses glorieuses destinées. Ce qu'il fallait faire avant tout , c'était de constituer la cité, car, depuis qu'elle n'appartenait qu'à un petit nombre de privilégiés , depuis que le reste de la population se voyait peu à peu dépossédé non seulement de ses droits politiques, mais aussi de ses biens et de sa liberté, on peut dire, comme nous l'avons fait , qu'il n'y avait véritablement plus de cité. Il fallait donner à l'Etat, qui menaçait de périr faute d'hommes, un corps assez nombreux de citoyens , lui procurer ainsi une armée nationale telle que la demandaient les destinées d'Athènes. Solon se heurtait là aux difficultés les plus graves. D'après les idées des

(1) Pour une exposition d'ensemble de la législation de Solon, je renvoie à Grote, Hist. Gr., chap. IV du tome IV; à E. Curtius, Hist. Gr., II, ch. II, sect. 2, p. 392 et suiv. ; à G. Perrot , Droit public, p. 124 et suiv.

110 LES CAVALIERS ATHÉiNIENS.

anciens, pour être citoyen de plein droit, il fallait posséder une portion de la terre de la patrie. Dans l'Attique, la terre était divisée en gi'ande et en petite propriété : la première aux mains des nobles, des Eupatrides; la deuxième aux mains des paysans, des Géomores. Par des raisons peut-être autant politiques qu'économiques ,^ la petite propriété subissait en ce moment une crise qui menaçait de la faire disparaître. Le paysan s^tait endetté; il était devenu le débiteur de l'Eupatride; sa terre se trouvait hypothéquée, et, en vertu du droit du créancier sur le corps du débiteur , de nombreux Athéniens avaient été saisis et vendus comme esclaves ; le nombre des propriétaires et, par là, celui des citoyens diminuait chaque jour ; l'oliganthropie, cette maladie qui marque le déclin des Etats et qui a sévi si souvent dans les sociétés antiques, frappait Athènes en pleine jeunesse. Cet Etat, qui commençait à peine sa croissance , se trouvait déjà épuisé. L'abolition des dettes et des contrats est le remède héroïque que Solon se crut en droit d'appliquer ; cette mesure eut pour conséquence d'affranchir les petits propriétaires , et de rendre ainsi à l'Etat cette classe moyenne qui n'existait déjà plus.

C'est assurément un des épisodes les plus curieux et les plus intéressants de toute l'histoire que cet acte des Athéniens choisissant Solon comme arbitre et lui confiant la mission de régler le différend qui divisait la cité. Un fait semblable s'est produit plusieurs fois dans l'antiquité ; Lycurgue , Zaleucos , Gharondas ont été aussi choisis pour apaiser les troubles et rétablir l'ordre dans l'Etat ; mais de tous ces faits , c'est encore , malgré de nombreuses lacunes, l'œuvre de Solon que nous connaissons le mieux.

Solon reçoit de ses concitoyens une double mission : il est nommé arbitre , c'est à lui qu'est remise la décision de la querelle qui trouble et déchire la cité ; il est ensuite nommé législateur et chargé du soin de réorganiser complètement l'Etat.

L'arbitrage a été d'un usage fréquent dans l'antiquité pour régler les querelles internationales. Nous le voyons pratiqué à l'époque de Solon et pour des événements auxquels lui-même a pris une grande part; le jugement, qui devait terminer le débat entre Athènes et Mégare, au sujet de Salamine, fut remis à la décision des Lacédémoniens (1). Ge qui est plus curieux c'est de voir l'arbitrage fonctionner dans l'intérieur d'une cité ; c'est de voir , au

(1) Voir Platarque (Solon, 10), qui donne le nom des cinq Spartiates qui furent nommés arbitres , ôiaXXaKxàs xat Stxao-Tàç. Cf. sur les arbitrages internationaux en Grèce, E. Egger, Etudes hist. sur les traités publics , p. 67 et suiv.

CONSIDÉRATIONS SUR l' OEUVRE LÉGISLATIVE DE SOLON. 111

milieu de discordes violentes, les partis mettre bas les armes et s'entendre pour remettre à un arbitre, librement accepté de tous, le soin de juger le différend.

Presque toujours , dans l'antiquité et dans les temps modernes, les luttes des partis ont été décidées par des coups de force , à la suite desquels les vainqueurs ont imposé, sous forme de lois, leur volonté aux vaincus. Aujourd'hui même nous ne concevons pas de moyen plus simple et plus juste de terminer un débat politique que de le porter devant le tribunal de la nation et de le faire décider à la majorité des suffrages ; la justice n'est plus qu'une question de chiffre ; c'est encore la majorité dont la volonté devient la loi. L'idée que la minorité avait aussi des droits date seulement de quelques années et jusqu'ici elle n'est pas sortie du domaine de la théorie. Aussi les raisons ne font jamais défaut au vaincu pour refuser d'accepter le verdict du vainqueur ; l'on conteste la légitimité du vote , l'on prétend que la question a été mal posée , que le vote n'a pas été loyal , que le pouvoir a fait violence directement ou indirectement à la nation. Nous ne prétendons pas que la décision d'un débat par un arbitre soit un procédé à l'abri de tout reproche; on nous dit que Solon n'a d'abord satisfait aucun des deux partis ; cependant l'arbitrage , outre qu'il marquait un plus grand respect des droits de tous , présentait des garanties sérieuses ; cette manière de terminer la querelle ne faisait ni vainqueurs ni vaincus ; ceux même qui avaient été moins favorisés pouvaient s'incliner devant la décision de l'arbitre; leur dignité était sauvegardée, car, en s'inclinant devant la décision de l'arbitre qu'ils avaient librement choisi , ils pouvaient dire qu'ils ne s'inclinaient que devant un acte de leur propre liberté. D'ailleurs le fait seul que l'arbitre était accepté par tous était déjà une chance de succès ; un tel homme avait dû se tenir également éloigné des exagérations de l'un et de l'autre parti; il ne devait s'être compromis avec aucun d'eux ; on pouvait donc espérer qu'il tiendrait la balance égale. Si une mesure comme l'abolition des dettes avait été imposée après un coup de force par le parti démocratique, croit-on que l'aristocratie se fût résignée facilement à une telle spoliation ? Croit-on surtout qu'un tel acte , ainsi accompli , n'eût pas exercé une influence désastreuse sur la conscience du peuple athénien ?

L'abolition des dettes privées, cette mesure si étrangère au monde moderne , se présente plusieurs fois dans l'antiquité (1) ;

(l) L'école historique en Allemagne et en Angleterre a abusé des rapproche-

elle fut appliquée par exemple, à Mégare ; et nous pouvons juger par comparaison de ce qu'a été la Ssiffa/^ôsta. A Mogare , le parti démocratique est victorieux ; il impose l'abolition des dettes , il va jusqu'à décréter que les intérêts déjà payés seront restitués (1). Cette façon d'user de la victoire eut pour conséquence la ruine irrémédiable de Mégare. « Cette exaspération des haines politi- » ques amena l'affaiblissement définitif de Mégare et épuisa pour » toujours l'énergie de son peuple; si bien que, après une pé- » riode de gloire qui remplit environ deux siècles à partir du » commencement des Olympiades , elle ne parvint plus jamais à » vivre de sa vie propre et à reprendre une attitude indépen- » dante (2). »

Dans Athènes, au contraire, si vives que soient les haines qui divisent les partis , une entente finit par s'établir ; on convient de confier la décision de la querelle à un arbitre ; on donne de pleins pouvoirs à cet arbitre ; on rend ainsi possibles les changements les plus graves, les mesures les plus radicales; et, en même temps , on enlève à ces mesures ce qu'elles ont de plus odieux , la violence , la spoliation du vaincu par le vainqueur ; ce n'est plus un parti qui dépouille l'autre , c'est un homme revêtu de la confiance publique, en dehors et au-dessus des partis, qui n'écoute que la voix du bien public et l'intérêt de la patrie ; et ainsi , par un phénomène qui fait de la 2£t(7àx,Ô£ta un événement unique dans l'histoire , cette réforme , qui , pour la gravité , n'a pas d'analogue dans aucune de nos révolutions modernes , n'apparaît pas

ments entre le monde ancien et le monde moderne ; ces rapprochements ont toujours quelque chose de forcé; les situations sont si différentes qu'à vouloir expliquer ce qui s'est passé autrefois par ce qui se passe aujourd'hui , on risque presque toujours de s'égarer; ce sont surtout les révolutions des sociétés anciennes et des sociétés modernes qu'on est tenté de comparer, et ni>lle part ces comparaisons ne sont plus dangereuses. La Seiaàxôeia, par exemple, n'est pas une banqueroute publique; l'Etat ne viole pas ses engagemenis envers ses créanciers : ce sont les engagements de particulier à particulier qui sont déclarés nuls, ce sont les dettes privées qui sont abolies; on ne peut comparer l'enlèvement des bornes hypothécaires qu'à ce que serait chez nous l'incendie , sur tous les points du territoire , des registres où sont inscrites les hypothèques. Cette mesure est une des plus graves qu'une révolution puisse appliquer, et elle a eu certainement dans Athènes ce caractère ; cependant nous ne pouvons pas juger de ce qu'elle a été dans Athènes par ce qu'elle serait dans un pays comme la France ou comme l'Angleterre; tout diffère : conditions économiques, état social , situation politique , idées religieuses et morales ; et tout cela a eu une influence décisive sur les conséquences d'une telle révolution.

(1) IlaXtvToxia , Plutarque, Quxst. gr^c, 18.

(2) Curtius, Hist. Gr,, T, 349.

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avec un caractère révolutionnaire; une légalité véritable, dont tous les citoyens ont conscience, consacre les actes du législateur auquel le libre consentement de tous les partis a remis le soin de pacifier l'Etat.

Selon était admirablement préparé pour un tel rôle ; sa noble naissance , les services qu'il avait rendus, son caractère aimable et conciliant, son désintéressement reconnu de tous, sa profonde moralité, toutes ces qualités qui l'avaient désigné au choix de ses concitoyens , durent singulièrement aider au succès de l'œuvre dont il avait été chargé; aussi l'on peut dire que, si l'arbitrage offrait des avantages incontestables et des chances sérieuses de succès, il valait surtout par la personne à qui il était confié.

Il faut aussi faire une grande part dans le succès de la ^Ei^di^eioL aux idées morales de l'époque. Dans les ïambes sublimes que Solon a consacrés à la justification de son œuvre, le sentiment qui domine c'est qu'en délivrant la Terre noire , la mère des dieux olympiens, il n'a pas fait un acte impie; c'est qu'en rendant des Athéniens à la liberté et à la patrie, même quand leurs malheurs étaient mérités (1), il n'a pas violé les lois éternelles de la justice, de cette justice souveraine, dira-t-il ailleurs, qui, silencieuse (2), surveille toutes les actions humaines. Assurément la société, qui avait besoin d'un remède tel que l'annulation des contrats, était travaillée d'un mal profond, mais en résistant à un tel traitement, elle donnait par là même une preuve éclatante de la vitalité qui était en elle. Sans doute, les troubles recommencèrent; Athènes avait traversé une trop longue période de discordes civiles pour que le calme pût être rétabli tout d'un coup ; mais la législation que Selon avait donnée à son pays résista à cette dangereuse épreuve ; le régime despotique des Pisistratides ne fit que consacrer l'œuvre du grand législateur (3). Aristide avait au plus vingt ans , Eschyle en avait quinze , quand la liberté fut rétablie ; de tels hommes étaient la preuve vivante que la conscience athénienne n'avait pas été atteinte , que ni la Ssiaà-^^ôsta , ni les troubles qui suivirent, ni le règne des tyrans n'avaient déformé le caractère athénien.

C'est un des plus beaux titres de gloire, et pour Selon, et pour

(1) Solon, frag. 36; V, 8; voir page 58. (î) Solon, frag. 4, li et suiv. :

Ti aiywo-a auvoiSe Ta Ytyvo^eva r^po x'èovxa. » (3) Thuc, VI, 5'i : ai] TTÔXi; toÏç Tcptv x£1[jl£voi; v6[xoiç èy^Ç^'^o.

Athènes, que cette révolution , une fois opérée, ait été définitive ; jamais depuis aucune atteinte ne fut portée dans Athènes au droit de propriété et au respect des contrats. Par un sentiment qui est tout à l'honneur des Athéniens , on en vint à douter qu'un homme comme Selon eût pu commettre un tel acte ; on se refusait à charger la mémoire du législateur, que tous respectaient, d'une mesure si contraire à la justice. C'est alors qu'on imagine, pour justifier la Setaa/Gsia, des explications comme celle que nous connaissons d'Androtion. C'est un fait significatif que cette répulsion de la conscience athénienne, à près de trois siècles d'intervalle, devant l'acte de Selon. Cependant, l'opinion générale n'admettait pas l'explication d'Androtion : elle croyait à une abolition des dettes. On se trouvait alors en présence d'un de ces actes pour lesquels les anciens n'invoquaient d'autre excuse que l'intérêt suprême de la patrie, cet intérêt qui faisait commettre des injustices à un Aristide (1);

Nuv â'sîç àvatSs; %£paç [xspoç ^^ctyy Soç (xot ffsauTOV , xaxa xbv Xoitcov j(^povov xsxXyio-o ttocvtwv sùffsêsaTaTOÇ Ppoxôav (2).

Le corps social reconstitué, il fallait l'organiser. La société athénienne, à l'époque de Selon, comprenait des privilégiés, depuis longtemps en possession de l'autorité et maîtres du culte. Dans le sentiment des anciens, l'idée de privilèges impliquait l'idée de devoirs ; plus une classe avait de privilèges, c'est-à-dire plus grande était sa part dans la direction des affaires publiques, plus lourdes étaient les charges qui pesaient sur elle : c'est ce principe que Selon appliqua. Il fallait faire un partage équitable de ces charges et de ces droits, établir une hiérarchie sociale qui indiquât à chacun , par la place qu'il occupait , l'étendue de ses droits et de ses devoirs. Une telle hiérarchie existait dans Athènes avant Selon, mais elle reposait sur un princijje qui avait vieilli, le privilège de la naissance. Un changement était nécessaire ; la société devait être réorganisée sur un principe nouveau. Cette révolution , Selon l'accomplit , mais avec un sentiment profond des intérêts conservateurs de l'Etat ; en remplaçant la naissance par la fortune pour régler la hiérarchie sociale , il trouva un système qui, tout en laissant à chacun la situation qu'il avait déjà, en

(1) Plutarque, Arist.^ 25.

(2j Sophocle, Philoctèle, 83 et suiv.

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respectant ainsi les droits acquis , était plus en rapport avec les idées nouvelles , avec les changements qui s'étaient opérés dans les croyances. Il y eut encore des privilégiés dans l'Etat de Selon ; mais l'espoir d'élever sa condition sociale fut ouvert à tout le monde; les barrières qui séparaient les castes cessèrent d'être infranchissables ; un champ nouveau fut ouvert à l'activité et au mérite. Un des traits de cette division des classes était que le cens portait seulement sur le revenu foncier; nous avons expliqué qu'en le réglant ainsi, Selon suivait tout simplement les idées qui régnaient de son temps sur la propriété foncière, qu'il ne fallait pas voir là une idée particulière au législateur et lui attribuer une préférence systématique pour cette forme de la richesse; on peut, au contraire, relever chez lui une tendance assez marquée à favoriser le commerce et l'industrie.

A. cette division des classes se rattache étroitement l'organisation administrative de l'Attique ; ce n'est pas là une des parties les moins intéressantes de Tœuvre de Solon. Cette organisation , sur laquelle nous n'avons que de trop courts renseignements , comprenait surtout deux services : la flotte et la cavalerie. Faut-il voir là deux créations ? On peut le croire : le chiffre minime auquel Solon porta la cavalerie ne permet pas de penser qu'il y eût avant lui un corps de cette arme qui, à cette époque, aurait été nécessairement encore plus faible. Quant à la flotte, la guerre de Mégare montre que , sur ce point , l'organisation des Athéniens était toute rudimentaire; après Solon, au contraire, Athènes a une flotte et avec l'effectif exact qu'il a déterminé (1). Ce qui est important ici, c'est le nombre de vaisseaux que Solon fixa comme devant être le chiffre de l'effectif régulier ; une flotte de quarantehuit vaisseaux était , comme nous l'avons vu , une force considérable pour l'époque ; donner alors une telle flotte à Athènes, cela indique une pensée politique des plus remarquables sur l'avenir de la puissance athénienne. Pour devenir une grande puissance, Athènes devait être un Etat maritime et avoir l'empire de la mer; sur le continent, elle trouvait devant* elle Thèbes et Sparte , deux puissances militaires de premier ordre ; elle ne pouvait guère espérer constituer une infanterie plus forte que celle de ces deux peuples. Entre Thémistocle qui voulait construire la flotte de Sa-

(1) Dans la guerre contre Egine (Hérod., VI, 89), les Athéniens empruntent aux Corinthiens vingt vaisseaux, ce qui porte leur flotte à soixante et dix vaisseaux ; ils en avaient donc eux-mêines cinquante; les nancrarie? fa: ont portées de quarante-huil à cinquante par Clisthène.

lamine, cette flotte sur laquelle on pût transporter tout l'Etat , et Aristide qui n'avait confiance qu'en la bravoure de l'hoplite pourvu d'un patrimoine, c'est Thémistocle qui avait raison; et, si les Athéniens, écoutant Aristide, s'étaient obstinés à porter exclusivement leurs soins à la formation d'un bon corps d'hoplites , Athènes serait restée forcément une puissance de second ordre. Pour prendre place à côté de Sparte, pour aspirer à lui disputer un jour l'hégémonie de la Grèce , Athènes devait tourner toute son attention , tous ses efforts du côté de la mer.

Par là , Athènes devait être une démocratie. Du moment que sa puissance ne reposait plus sur le corps des hoplites , corps aristocratique, comme l'avait observé Aristote (1), car il n'était composé que des citoyens des trois premières classes ; du moment qu'elle reposait sur les matelots, c'est-à-dire sur les citoyens de la quatrième classe, sur le peuple, le gouvernement athénien devait de plus en plus incliner vers la démocratie. Ce fut une bonne fortune pour le parti démocratique que son intérêt se confondît avec l'intérêt national ; la grandeur d'Athènes était attachée au triomphe du régime démocratique. Dès qu'Athènes veut être une grande puissance et fonder un grand empire, Sparte devient l'ennemi national ; c'est elle qui essaiera d'arrêter le développement de la grandeur d'Athènes ; c'est à elle qu'il faudra disputer l'hégémonie de la Grèce. La démocratie seule pouvait mener vigoureusement cette guerre ; car, comme Sparte représente en Grèce le principe aristocratique, les aristocrates d'Athènes professent cette doctrine qu'à Sparte appartient la direction du monde grec, et qu'Athènes ne doit être qu'une vassale.

Ainsi , marine et démocratie , tout l'avenir d'Athènes est dans ces deux mots. Pour la démocratie, « ce n'est pas Solon qui l'a » fondée, au sens où l'on entend ordinairement ce mot et où Fen- » tendaient les orateurs attiques ; mais c'est lui qui l'a préparée » et rendue possible ; c'est lui qui a ouvert aux Athéniens la voie » où ils vont s'élancer bientôt et marcher si rapidement, poussés » en avant par leur propre génie, par les événements, par la » main d'un Clisthène, d'un Aristide, d'un Ephialte, d'un Péri- » dès (2). y> Quant à la marine, nous pouvons aujourd'hui croire

(1) Politiq., VI, 7, 1 (1321 a). [Xén.], Rép. des Ath., 1 , 2 : « *0 6^[jloç tcXéov ëxet Tûv yevvatwv ôià xoôe ôxt ô àr,\i,6z £gtiv ô âXaOvwv Tàç vaùç xai ô x^^v duvajjitv TrepiTiOetç iri 7:6).£i. ■» Pluîarque, Thém., 19 : « Olofxevoi tyiv xarà ôàXaxTav àpyjQv ysveaiv elvat x^.-, ôrifxoxpaxiaç. »

(2) G. Pcnut, lissai sur le droit public, p. 128 et suiv.

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que Solon, comme nous l'avons dit, avait déjà entrevu que là était le secret de la puissance athénienne. Un siècle avant Thémistocle, un effort sérieux avait été fait pour créer cette flotte, de laquelle dépendait la grandeur des Athéniens.

Il y avait une lacune grave dans l'œuvre du législateur ; le dualisme local qui divisait les habitants de l'Attique persista encore après lui ; la ville et la campagne continuèrent à être en guerre ; les discordes civiles recommencèrent bientôt , et Solon put voir Athènes sous la domination d'un tyran. Croyait-il avoir assez fait en délivrant les paysans et en constituant avec eux la troisième classe sociale? JN'osa-t-il aller plus loin? Cela est probable. Le plus grand reproche qu'on lui adressait , c'est qu'il avait trop favorisé le peuple. Il semble donc qu'il avait fait pour le paysan tout ce qu'il était alors possible de faire. La réforme définitive fut opérée par l'Alcméonide Clisthène. L'antagonisme local , l'esprit de particularisme furent énergiquement combattus par l'institution des dèmes. L'Attique fut divisée en cent communes réparties entre dix tribus, mais sans égard à leur situation géographique ; les dèmes qui composaient chaque tribu étaient généralement éloignés les uns^des autres ; par là, la tribu n'est pas véritablement une unité territoriale. Si, comme cela semble très probable , la ville d'Athènes fut divisée en dix dèmes, dont un fut attribué à chacune des dix tribus, l'on peut dire que, cette fois , c'est la capitale qui fut absorbée par les petites communes (1).

Nous n'avons pu examiner qu'une partie de l'œuvre de Solon; nous avons laissé de côté tout ce qui touche à l'aréopage, au conseil probouleumatique, ou à des réformes religieuses et sociales, comme l'admission des citoyens nouveaux aux cultes publics , comme la liberté de tester, etc. On est véritablement étonné de la quantité et de l'importance des questions que Solon a embrassées dans sa législation : réforme religieuse, règlement de la question sociale, revision constitutionnelle, division des classes servant de base à l'organisation administrative du pays, tout un mécanisme constitutionnel à créer et à faire fonctionner, réforme du calendrier , réforme monétaire , règlements de toute sorte sur la propriété, sur l'industrie, sur le commerce, sur les fêtes, sur. les mœurs publiques, les femmes, etc. ; c'est une réorganisation complète de tout l'Etat. Jamais peut-être cette partie la plus élevée

(l) Sur cette œuvre de Clisthène, cf. surtout Am. Hug , Studien, p. 13 et suiv.

118 LES CAVALIEHS ATHÉNIENS.

de la science poiitique, la vo^xoÔsTtxiq, n'a produit une œuvre aussi complète, aussi considérable, plus propre surtout à plaire à l'observateur moderne. Nous n'avons pas, en effet, affaire ici avec un politicien de cabinet, avec un théoricien qui équilibre des formules et traite les hommes comme des abstractions. Solon ne fait pas une législation idéale ; c'est un homme d'Etat qui cherche quelles lois peuvent le mieux convenir à un peuple comme les Athéniens. Ce qui semble être le, trait essentiel du caractère de Solon, nous l'avons déjà dit, c'est un mélange heureux d'idées nouvelles et de sentiments conservateurs. Certes, l'homme que la soif de connaître dévorait jusque dans l'extrême vieillesse était un esprit tourné vers l'avenir. Il avait reconnu que l'ancien régime devait être transformé, et il apporta à cette œuvre une vive décision; sans doute sa constitution est encore aristocratique, et cependant il suffira de quelques changements, tels que l'institution des dèmes et l'admission des citoyens de toutes les classes aux fonctions publiques, pour en faire la constitution de la démocratie. Il suit, avec une initiative hardie, la transformation économique et sociale qui s'opère à cette époque. Dans cette société encore tout aristocratique , il encourage le commerce et l'industrie; il ne marchande pas la cité à l'étranger qui vient à Athènes avec le désir d'y rester; à côté du corps aristocratique des hoplites, il s'occupe de créer une grande flotte; il n'hésite pas devant des réformes prématurées, comme la liberté de tester, si contraire à l'ancienne religion. Mais toutes ces réformes, il les fait avec le sens politique le plus habile ; il procède par tempéraments, soucieux de respecter les droits acquis, de rendre les changements moins brusques. La réforme religieuse , que nous connaissons si imparfaitement, est peut-être la partie la plus considérable de son œuvre; c'est parce côté surtout qu'il serait intéressant d'étudier Solon. Il opère les changements les plus graves; sur certains points il est bien en avant de ses contemporains; mais, sur certains autres, comme il est encore de son temps, et combien il tient encore au passé! Quel épisode étrange que la visite d'Epiménide, cette sorte d'enchanteur, ce prophète appelé par Solon pour arracher, par des cérémonies magiques, Athènes au charme qui pesait sur elle! Cet heureux mélange de vues hardies et d'attachement à la tradition rendit possibles les grandes réformes de Solon ; ce qui dut aussi singulièrement faciliter cette œuvre, ce sont les heureuses qualités de caractère que tous les témoignages s'accordent à attribuer à Solon, ce ferme bon sens qui l'empêchait de s'emparer de la tyrannie quand cela était si facile , ce besoin de se communi-

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