‹ Les cavaliers athéniensChapitre 25 sur 86 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

L'importance des fêtes religieuses est assurément un des traits les plus caractéristiques de la civilisation hellénique. Peu d'institutions ont exercé une aussi grande influence sur l'histoire politique , sur l'organisation administrative , sur la science , sur l'art, sur la littérature, sur l'éducation, en un mot sur toutes les manifestations de la vie nationale en Grèce. Nous n'avons à traiter ici qu'un point spécial de cette grande question; peut-être cependant, précisément parce que nous examinons ce sujet par un côté tout particulier, nous sera-t-il possible de relever quelques détails nouveaux.

Une fête religieuse, dans l'antiquité, comprend, en général , deux parties importantes :

Un sacrifice^ qui, le plus souvent, est précédé d'une procession;

Des concours ou jeux publics.

Il n'est pas, pour un ancien, d'acte religieux plus important que le sacrifice. Par le sacrifice , l'homme se met en communion avec la divinité, il partage un repas avec elle. D'après une explication qui se rencontre plusieurs fois chez les auteurs anciens (1) , la prçcession se rattache étroitement au sacrifice , elle

(l) Isocr., Aréop.f 29 : « Tptaxoabuç pouç licejiwrov. » Du même, Eloge d'Hél.j 29; Hérodote, II, 45; C. I. A., II, 163, 1. 18 : « oî IspoTcoiot (xeTà xtSv powvtSv 7ré{x<|;avTeçT:^V7to{i,7t^v t^ ôet^^ ôuovxwv xadxaç tàç poOç ànàaaç. » Voir une

en est l'acte préliminaire; dans la procession (TtofXTcvî), on conduit (TrefjiTreiv) les victimes à la divinité pour lui être immolées. Les sacrifices variaient suivant la divinité à laquelle ils étaient offerts ; on ne pouvait immoler à tel dieu telle victime qui pouvait être offerte à tel autre ; ils variaient aussi selon la fortune ou la bonne volonté de celui qui les offrait; ils pouvaient être offerts soit par de simples particuliers , soit par des associations civiles ou religieuses , les membres d'un dème , d'une phratrie , d'un thiase; ils pouvaient enfin être faits au nom et aux frais de l'Etat; des différences analogues se présentent pour les processions.

« Lorsqu'un (1) simple particulier voulait sacrifier à quelque » dieu pour lui et les siens , il disposait tout à l'avance dans sa » maison. On le voit dans les Acharniens d'Aristophane. La fa- » mille de Dicéopolis se rend processionnellement à l'autel de » Dionysos avec tous les objets destinés à la cérémonie : la fille » porte la corbeille, avec le gâteau qui doit être consacré, et l'es- » clave suit avec le phallus (2)... Cette procession vers l'autel est » quelquefois représentéo sur les monuments figurés : on la reny> contre sur certains bas-reliefs votifs à Asclépios. Les suppliants » s'avancent avec la victime , et derrière eux marche une femme » qui porte sur la tête une sorte de ciste ou de corbeille recou- » verte d'un morceau d'étoffe, et dans laquelle se trouvent proba- » blement tous les objets nécessaires à l'accomplissement de la » cérémonie. »

Nous avons de nombreux exemples de processions célébrées par des associations civiles ou religieuses , par des corporations de citoyens ou d'étrangers. Tout le monde connaît l'admirable début de la République de Platon. C'est la fête des Bendidies ; Socrate est descendu au Pirée avec Glaucon, fils d'Ariston et frère de Platon ; ils assistent à la fête de jour, qui comprend surtout deux processions : l'une est organisée par les citoyens du dème , l'autre par les Thraces ; ceux-ci ont été jaloux de montrer leur dévotion à la déesse Bendis et leur procession n'est pas jugée la moins belle (3). Socrate s'apprête à rentrer en ville quand il est aperçu par Polémarque, le frère de Lysias, qui lui apprend qu'il doit y avoir une fête de nuit avec des courses aux flambeaux

autre explication dans Wachsmuth, Hell. AU., II, 561. Sur les processions, voir K. F. Hermann, Die Gottesdienst. Ai^, § 31, Il et suiv.

(1) Les Sacerdoces athéniens , par Jules Martha , p. 67.

(2) Vers 239-261 ; l'auteur cite encore Thesmophoriazusœ , v. 284 et suiv.

(3) Liv. 1 , 1 : « KaXr) [jLèv o5v (jloi xal ii tûv âTcixtopitov TcofjLTti^ ëôoÇev eTvat , où li.évToi ^TTOv èçaivexo TipéTreiv i^v ol ©pqtxsç lirej^Ttov. »

faites, chose toute nouvelle, par des gens à cheval; il oblige ainsi Socrate à rester pour voir ces divertissements et il l'entraîne chez son père Géphalos , dans la maison duquel a lieu l'entretien imaginé par Platon.

Les Mésogéiens formaient une des plus anciennes associations religieuses de l'Attique (1); ils faisaient tous les ans un sacrifice et une procession en l'honneur d'Héraclès ; ils avaient un magistrat , qui portait le titre d'archonte , par les soins duquel la fête était célébrée. Nous avons deux décrets honorifiques rendus par les Mésogéiens en l'honneur de deux de ces archontes ; on leur décerne un éloge public et une couronne de lierre; la proclamation de l'éloge et de la couronne doit être faite par le héraut, à la fête d'Héraclès, dans l'Héracléion ; par le même décret on décerne aussi un éloge aux diverses personnes , prêtres , fonctionnaires , simples particuliers qui ont aidé l'archonte à faire le sacrifice et la procession (2).

Nous possédons trois décrets par lesquels les membres du thiase d'Aphrodite décernent , à trois reprises , un éloge et une couronne à un métèque du nom de Stéphanos , qui était fabricant de cuirasses; ce Stéphanos, quand il était l'épimélète de la communauté, avait organisé avec beaucoup de zèle la procession des Adonies, que le thiase célébrait, selon l'usage des ancêtres (3).

Mais les processions les plus belles et les plus importantes étaient celles que la cité célébrait, à intervalles réguliers, en l'honneur des divinités nationales. Ici c'est au nom de l'Etat que se célèbre la fête ; c'est par une loi qu'est réglé tout ce qui concerne le sacrifice et la procession (4). Le nombre et la qualité des victimes, le lieu du sacrifice, les personnages chargés des divers actes du sacrifice, tout cela est soumis à l'avance à l'assemblée du peuple, qui vote en se conformant toujours aux usages des ancêtres. Pour les processions aussi , la loi désigne quels personnages doivent faire

(1) Gilbert, Handh., p. 104 et 201.

(2) C. I. A., II, 602 et 603.

(3) P. Foucart, Bull, de corr. h'ellén., III (1879), p. 510 ( Dittenb., Sylloge, 427) : « 'Ettî NixoxXsouç àpxovxo; , ëSo^ev toÏç ôiao-wxaiç , eTteiÔTrj Exeçavoc ô ôwpaxoTioioç èi:i\iekrixriç, yevofxevoç to5v xoivwv tcocvtwv , £7rt{ji,£[jL£XY)Tat Tyjv èirifxéXeiav iiv lôei aOxàv è7Ci{XfeXr)8^vat xai xaXka. 9tXoTi{JLou(xsvoç ôtexéXeaev ÛTrèp toO xoivoO xaî Ti^v uofJLTCT^v Twv 'ASwvtwv l'Ke[).^e xaxà xà Tuàxpia. »

(4) Dem., Phil., I, 11 : « 'Exeïva {xèv ôcuavTa v6[jl(|) TÉtaxTat. » C. /. A,, II, 163; III, 74; 'AôVivaiov, II, p. 327 (Dittenb., SylL, .373), etc. Dans les inscriptions éphébiques : xaxà xoùç v6 (Jt-ouç xal xà ij^yjçiCTfjLaxa xoO ôi^jaqu èir6(iusudav. C, l. A., II, 472, 8; 470. 7.

partie du cortège , dans quel ordre ils doivent se placer , quelles fonctions ils ont à remplir, quel costume ils doivent porter, à quels droits ils peuvent prétendre (1).

Si nous prenons pour exemple les trois grandes fêtes d'Athènes, les Panathénées, les Dionysies, les Eleusinies, on peut distinguer trois sortes différentes de processions. Aux Panathénées, les Athéniens vont en grande pompe offn7' à Athêna, dans son temple de l'Acropole , le péplos et la couronne d'or qui sont les prix de la valeur , les àpta-T£"ta , qu'elle a remportés dans la lutte contre les géants ; aux Dionysies, on va prendre le dieu dans son temple, situé au sud-est de l'Acropole, et on raccompagne dans un autre de ses sanctuaires , voisin de l'Académie ; enfin , aux Eleusinies , on va au-devant (ÔTrairavTYiatç) des divinités qui arrivent d'Eleusis et on leur fait cortège dans la ville.

Outre les processions qui revenaient régulièrement avec chaque fête, il y en avait d'extraordinaires, pour remercier les dieux au moment même où l'on venait de recevoir une marque de leur bienveillance. C'est ainsi qu'après la défaite des Trente , Thrasybule et ses compagnons partent du Pirée tous en armes , montent processionnellement à l'Acropole et vont sacrifier à Athêna (2) ; Dion , avant de s'embarquer pour aller attaquer Denys, conduit à Apollon une grande procession formée par toute son armée dans le plus bel ordre, dans la plus belle tenue, et offre au dieu des sacrifices (3).

Le soin d'organiser la procession est tantôt confié à des personnages qui occupent déjà d'autres fonctions; tantôt ce soin constitue une véritable magistrature. Aux Panathénées , ce sont les démarques qui organisent la procession (4). Le décret des Mésogéiens en l'honneur de leur archonte Epigénès est important en ce qu'il nous fait connaître quels personnages ont organisé la procession de concert avec l'archonte (5) ; nous avons vu que, pour la TuofxTTvi des Adonies, ce soin est confié à l'épimélète du

(1) Cf. surtout l'inscription relative aux mystères d'Andanie, Foucart chez Le Bas, Voy. arch., II, 326 a (Dittenb., Syll, 388 , Cauer, Delect., 47), à partir de la ligne 28; voir aussi C. I. A., II, 163.

(2) Xén., HelL, II, 4, 39; Lys., XIII, 80 et suiv. Une fête annuelle, XaptaTyjpta èXeuOepCaç, fut instituée à cette occasion (Plut., De glor. Athen., 7; A. Moramsen, Heort., p. 217).

(3) Plut., Dion, 23.

(4) Aristoph,, Aves, 37, scolie.

(5) CI. A., II, 602 et 603.

LA PROCESSION DANS LES FÊTES RELIGIEUSES. I4l

ihiase (1). Les inscriptions des Théséia (2) mentionnent comme une des fonctions dont s'est acquitté l'agonothète celle de préparer la procession. Aux Dyonisies ce soin regarde l'archonte, ses parèdres et des magistrats spéciaux aj)pelés oi £7rt(jL£Xy)Tal Tîiç 7ro(ji- TTîiç (3); il est probable cependant qu'il restait encore quelqua chose à faire, puisqu'on trouve mentionnés, pour cette même procession des Dionysies, des personnages qui portent le titre de Tro(j!,7ro<7ToX7iaavTeç. Pour l'exemple que nous connaissons , ces izo^- -KoaTokiaoLVTeq appartiennent à la famille des Bacchiades; probablement les membres de cette famille avaient des fonctions religieuses qui touchaient de très près à la célébration des fêtes de Dionysos (4). Il y avait un édifice public affecté au service des processions et appelé pour cela le no[X7r£Tov : il était situé dans le Céramique intérieur, près de la porte Dipyle (5). C'est là qu'étaient enfermés quelques-uns des objets nécessaires aux processions, xà TrojxTrsta. D'autres de ces objets, probablement les plus précieux, étaient gardés dans les deux temples de l'Acropole , l'Erechthéion et le Parthénon (6); il y en avait aussi dans l'édifice appelé Chalcothèque, sorte d'arsenal, où, à côté de boucliers pour la guerre, étaient déposés des boucliers plus petits pour les processions (7). Beaucoup des objets qui servaient pour les processions étaient, comme

(1) Voir la note 3 de la page 139.

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