CHAPITRE IL
Pour l'éclat dont elles resplendissaient, pour les dépenses qu'elles entraînaient, les fêtes d'Athènes étaient parmi les premières de la Grèce. Les Athéniens se vantaient d'être les plus pieux des Grecs , parce qu'ils avaient deux fois plus de fêtes religieuses que les autres peuples (1). Platon dit que les Athéniens offrent aux dieux les plus nombreux sacrifices et que les processions célébrées dans Athènes sont les plus brillantes et les plus saintes (2). Pausanias relève, en différents endroits, le &èle des Athéniens pour tout ce qui concerne le culte des dieux (3). « Allons vers Athènes, » disent les Nuées (4), dans la comédie d'Aristophane, « là où sont des temples au toit élevé, et des statues consacrées, » là où les processions en l'honneur des dieux bienheureux » sont les plus saintes, là où, dans toutes les saisons de l'année, » se célèbrent des sacrifices et des festins aux belles couronnes. » Dans cette oraison funèbre , où Périclès , voulant faire l'éloge de ceux qui sont morts pour la patrie , fait l'éloge» de cette patrie même, où il montre ce qu'était Athènes, ce qu'elle est devenue, la place qu'elle tient dans la Grèce ; dans cet admirable tableau des causes qui ont fait d'Athènes l'école de la Grèce, une cité non seulement puissante et redoutable au dehors par la force de ses armes, mais brillante et séduisante par l'éclat et le charme de sa civilisation, — il n'oublie pas de parler de ces concours, de ces sacrifices qui , dans Athènes , dit-il lui aussi , reviennent à toutes
(1) [Xén.], JRep. Athen., III, 8. Voir, sur cette question, Fust. de CouL, Cité ant., p. 260. K. F. Hermann, Die gottesdienst. AU., g 54. Schomann. II, p. 439.
(2) Âlcih., II, p. 148. Cf. Dem. , PhiL, 1 , 35.
(3) I, 24, 3 : « AeXsxxat Se {loi xai Ttporepov (1 , 17, 1) wç ^'AOrivacoi; TtepKTfférepov Ti 9i Toïç (ïXXoiç èç Ta ôeïà èaxi CTTrouôrjç. »
(4) Vers 306 et suiv. Voir aussi Paix , 397.
les époques de l'année, moments de soulagement, spectacles brillants dont la vue console des misères de la vie (1).
L'organisation des fêtes formait une des parties les plus importantes de l'administration publique ; nous verrons les hommes d'Etat les plus illustres, les administrateurs les plus habiles qu'Athènes ait possédés , les Solon , les Pisistrate , les Périclès , les Lycurgue , se préoccuper de donner le plus grand éclat à ces solennités (2). Les dépenses qu'elles entraînaient, quoique l'Etat, grâce aux liturgies, pût en rejeter la part la plus considérable sur les particuliers , ces dépenses constituaient une charge très lourde pour le budget (3). Démosthène dit que, pour les Panathénées, pour les Dionysie» , on dépensait plus que pour une expédition navale (4). Nous possédons aujourd'hui assez de documents pour nous convaincre que ces paroles du grand orateur ne contiennent aucune exagération (5).
Dans Athènes , comme dans les autres cités grecques , l'armée prend part aux processions. Dès l'époque des Pisistratides, les hoplites athéniens en armes , avec la lance et le bouclier, figurent dans la 7ro[j(.7C7i des grandes Panathénées (6). Près de deux siècles plus tard, Démosthène, dans sa première Philippique , reproche à ses concitoyens de n'élire des chefs militaires que pour les parades de la place publique et non pour la guerre : « Vos ofîiciers , stratèges , taxiarques, hipparques et phylarques, conduisent des processions au lieu d'aller combattre (7). » Dans les inscriptions éphébiques , un des éloges qu'on trouve toujours adressé aux éphèbes, c'est qu'ils ont assisté régulièrement à toutes les processions (8).
Plus que les autres parties de l'armée régulière , la cavalerie ,
(1) II, 38 : « Kal (xy^v xaî twv itovwv izleiaroiç àvaTiauXaç tv] y^^P'-^ liropj.O'dcjAeôa , àyûat (xév ys i^-od ôuaiatç SieTy]a-iotç vo[;.iCovt£ç , lôiaiç ôè xaTaaxeuatç eÙTtpsTrédiv , wv xa6' TTKxépav v) TÉp^^tç xà Xuirripàv èxuXviaaei. >■> "Voir la même idée développée plus longuement par Isocrate {Panégyr., 45), mais sans ce sentiment de mélancolie qui termine si bien la phrase de Thucydide.
(2) Voir partie II, ch. If.
(3) Bœckh, Staats., I, 293.
(4) Phil., I, § 35.
(5) Bœckh, Staats., I, 297.
(6) Thuc, VI , 58 : « Toùç TrofjiTreaç toùç ôuXxaç... » Ibid. : «'Meta yàp àCTTcCSoç xat ôopaxoç etwôeaav Tàç uo(X7ràç iroieïv. > Cf. ibib., 56. Voir Aristoph., Ranae ,
(8) C. I. A., II, 469, 12: «Kai xàç Tzo\Lità(; ÈTrofXTreuCTav irào-a;. » De même ibid., 467, 14; 468, 10. Cf. Albert Dûment, Essai sur l'éphébie, I, p. 249.
tant à cause des qualités esthétiques qu'elle possède que par la façon dont elle était recrutée dans Athènes, était destinée à prendre une part de plus en plus grande aux processions et aux concours. Le passage de la première Philippique nous montre les officiers de la cavalerie , les hipparques et les phylarques , figurant dans le cortège des processions à côté des stratèges et des taxiarques. Dans le discours que le même Démosthène a écrit contre Midias , il reproche à son ennemi, qui a été hipparque , de n'être pas même capable de conduire une procession à travers l'Agora (1).
D'autres textes prouvent que ce n'étaient pas seulement les officiers , mais tout le corps des cavaliers qui assistaient aux processions. Xénophon, dans son traité de VHipparchicos, ne s'occupe pas avec moins de sollicitude de cette partie du service de la cavalerie. « Une fois que les cavaliers auront été formés à ces exercices , il » faut qu'ils apprennent à conserver l'ordre qui rendra les plus » belles possibles les processions que l'on fait aux dieux (2). » Il propose alors un système de division de la troupe qui n'est autre que le système tactique des Spartiates, appliqué aux dix tribus athéniennes (3) ; puis il ajoute (4) : « L'hipparque s'appliquera » à obtenir des dieux des sacrifices favorables pour la cavalerie ; » ensuite il cherchera à rendre dans les fêtes les processions dignes » de la plus grande admiration. » Ici encore Xénophon propose des innovations ; il le fait du ton d'un homme convaincu qu'il rend service à son pays ; pour Xénophon, qui est à la fois un esprit religieux et qui a la passion de la cavalerie, quelle joie de montrer que la cavalerie peut encore être employée et rendre des services dans le culte qu'on rend aux dieux! Les paroles de l'écrivain sont pleines de chaleur et de vivacité : « Quant aux processions, je crois » qu'elles seront beaucoup plus agréables aux dieux et aux spec- » tateurs , si , autour de toutes les chapelles et de toutes les statues » qui sont sur l'Agora, en commençant par les Hermès , les ca- » valiers font une évolution en l'honneur des dieux... En se re- » trouvant aux Hermès, après avoir fait le tour de l'Agora, on » offrirait, selon moi, un beau spectacle en lançant par tribu » les chevaux au galop jusqu'à l'Eleusinion. »
« Je ne négligerai pas de parler des lances et des moyens
(1) Pémosth., c. Mid., I7l et 174; cf. aussi Théophraste, Charact., 21.
(2) Hipparch., II, l.
(3) Xén., Bép. des Lacéd.y XI, 5.
(4) Hipparch.f III , l et suiv.
» d'éviter qu'elles ne s'embarrassent les unes dans les autres. » Chacun devra tenir la sienne entre les oreilles de son cheval , » si l'on veut qu'elles paraissent bien distinctes, nombreuses et » terribles à la fois. Après ce temps de galop , il sera beau d'aller » ensuite au pas jusqu'aux chapelles par le chemin déjà par- » couru. De cette manière tout ce qu'il y a de beau dans la cava- » lerie sera montré aux dieux et aux hommes. Les cavaliers ne » sont pas habitués à ces manœuvres , je le sais ; mais je crois » aussi qu'elles paraîtront bonnes, belles et agréables aux spec- » tateurs. »
Les évolutions nouvelles que propose Xénophon doivent avoir lieu sur l'Agora ; la mention de cette place revient fréquemment dansJes textes qui rappellent le rôle des cavaliers dans les processions (1); il est certain que c'était là un point topographique très important; aux Panathénées en particulier, le cortège, partant du Pompéion pour se rendre à l'Acropole, devait forcément traverser l'Agora.
Ce que Xénophon recommande le plus à l'hipparque pour ces processions , c'est de chercher à briller , non lui tout seul , mais avec tous ses cavaliers ; c est un effet d'ensemble qu'il recommande ; il veut voir tout le corps des cavaliers évoluant avec précision , rapidité et élégance; il revient souvent sur ce sujet; il croit que le phylarque fait plus d'honneur à la république par la bonne tenue de sa troupe que par les belles parures dont il peut se couvrir; la vraie parure d'un commandant de cavalerie c'est la bonne tenue de son escadron (2) ; il ne veut pas que l'hipparque ou le phylarque fasse aller sa troupe au pas dans le seul but de pouvoir, lui, faire parader son cheval (3); il ne trouve rien de brillant dans un pareil spectacle.
La cavalerie était divisée en deux corps , chacun de cinq escadrons ; en tête de chaque corps est un des deux hipparques (4) ; chaque escadron à son tour est précédé par le phylarque qui le
(1) Démosth., c. Mid., 171 : « ôxet<T6ai 8tà tïJç àyopSç xatç iroiiTcaîç où 8uvdc|xevov. » Ménandre chez Photios, au mot uéfATt eiv :
a Mtxpà IlavaÔTQvai' èTtetô^ ôt' àyopâç 7cé(X7rovTà <rs , Moax'wv, IJI.TQTY1P éwpa Tyjç xopTQç è<p' àpixatoç. » De même, Hégésandros chez Athénée, IV, 64, p. 167 F.
(2) Hipparch., I, 22.
(3) Ilepi luTcixïjç, XI.
(4) Xén., Hipparch., III, Il : «,ÔTav ol ÏTiTcap^oi i?iYœvTai xaïç 7tévT£ çuXatç. » Photius , Lexique : « "iTTTrapxoi ôuo ^crav , ol twv luTrétov tiyoOvto , ôieXofJievoi tàç 9V)Xàç éxàxepoç àvà Trévxe. »
commande (1). Devant le corps des cavaliers marchaient les deux cents archers à cheval , troupe composée exclusivement d'étrangers à la solde des Athéniens (2).
L'impression que produisait sur la foule le défilé de la cavalerie a été exprimée par Aristophane dans cette scène si comique des Grenouilles^ où Xanthias , esclave de Dionysos, essaie de se faire passer pour le dieu lui-même. L'esclave et le maître, l'homme et le dieu acceptent d'être battus tour à tour, le premier des deux qui manifestera de la douleur sera aussitôt reconnu pour le mortel; Dionysos, qui s'était vanté d'être insensible aux coups, en sa qualité d'immortel , par une de ces inconséquences devant lesquelles ne reculait pas la muse comique , sent les coups comme Xanthias; il crie, « qu'est-ce donc? » lui dit-on. — « Je vois des cavaliers », reprend-il aussitôt, voulant ainsi donner le change et faire passer le cri de douleur qui lui a échappé pour un cri de joie et d'admiration (3). Nous assistons à la scène même, aux cris du peuple quand il voyait dans le cortège s'avancer en lignes serrées et recouverts de leurs plus belles parures , le corps des cavaliers athéniens. On comprend alors mieux toute l'ironie de Démosthène reprochant à l'hipparque Midias de ne pas savoir monter à cheval , de ne pas être en état de conduire une procession à travers l'Agora, bien plus, de conduire cette procession sur un cheval d'emprunt, car lui, le chef de la cavalerie athénienne, n'a pas même de cheval.
Si nous en croyons des grammairiens , les cavaliers auraient fait , dans les processions , des sacrifices qui avaient un nom particulier ; on les appelait ÎTr-rràSeç (4).
La présence des cavaliers dans le cortège des processions est donc un fait sufîisamment établi. Mais si, à côté de ces affirmations générales , nous cherchons des textes qui indiquent d'une façon précise à quelles fêtes particulières la procession comprenait un défilé des cavaliers, nous serons étonnés de la pénurie
(1) Hepî ÎTririxyjç, XI, 12.
(2) Xén., Memor., III, 3, 1 : « "Exoiç àv, I^ï], w veavia, elueiv ■^(xïv ôtou gvexa èTTeOufjLrjo-aç lirirapxeîv; où yàp 6ii toO TTpwxoç twv iTTTréwv èXauvsiv • xaî yàp ol luTTOTo^otat TOUTOU ys à^ioùvTai • upoeXauvoucrt yoùv xal Ttov iTnràpxwv. »
(3) V, 653 : (c 'loù lou. — Ti I<ttiv ; — 'iTTuéa; ôpû. »
(4) Aristoph., Eq., 627, scolie : « Kal Tàç Ouaia; &ç auToi TrefJLTtotev èv Tatç ttoji- •Tiaïç èxdcXouv luTrotôaç. » Ce qui est curieux, c'est que le bœuf immolé dans ces sacrifices .s'appelait aussi luTràç. Hésychius : « 'iTt-nràç • ... Kaî al Oudiat Se al uepi Twv iTCTtéwv £7iiTgXou[xevat ÎTCTràSeç èXéyovTO, xai yi etç t:^v 6u(jtav \a\i.6avo^évr\ pou; liCTtàç. »
de nos renseignements. Nous ne connaissons qu'une fête pour laquelle cette indication soit certaine. Plutarque raconte que le jour où Phocion, condamné à mort avec ses compagnons, devait boire la ciguë, les cavaliers qui faisaient la procession en l'honneur de Zeus passèrent devant la prison ; les uns enlevèrent leurs couronnes, les autres regardèrent en pleurant les portes de la prison (1). Cette fête de Zeus serait les 'OXuix-jneTa , une des grandes fêtes d'Athènes; elle aurait été instituée très probablement par Pisistrate au moment où il commença la construction de ce grand temple à Zeus Olympien qui ne fut terminé que par l'empereur Hadrien (2) ; la fête était encore célébrée du temps des Antonins ; elle comprenait , au moins dès le commencement du troisième siècle avant J.-C, un concours d'anthippasia exécuté par les cavaliers (3); une inscription, expliquée par Bœckh (4), a montré, par le nombre des victimes qui étaient immolées, quelle était l'importance de cette fête.
Les cavaliers, nous le voyons par ce texte de Plutarque, portaient donc des couronnes sur la tête dans les processions. C'était d'ailleurs la règle (5) ; les éphèbes avaient des couronnes de myrte.
Ce texte de Plutarque, nous l'avons dit, est le seul qui, en mentionnant la présence des cavaliers dans la procession , donne le nom de la fête ; partout ailleurs cette indication fait défaut. Il n'y a pas de fête pour laquelle cette participation de la cavalerie à la procession soit considérée comme aussi certaine que pour les Panathénées, et cependant là aussi nous ne pouvons fournir aucun témoignage précis (6). On allègue d'ordinaire une anecdote rapportée par Athénée d'après Hégésandros (7). Démétrius, descendant de Démétrius de Phalère , étant hipparque , fit aux Panathénées dresser sur l'Agora une tribune devant les Hermès et plus haute que ces Hermès , pour que sa maîtresse Aristagora pût mieux voir la procession. Ici la fête est indiquée, mais le nom des
(1) Plutarque, Phocion, 37 : « ^Hv 6à ii^éçxx {XYivàç MouvuxiôSvoç èvàTV] ÈTct ôéxa xal TÎD Alt T-?iv 'n:o[L'Ki\v TréfXTrovTsç ot luTzeXç, iraps^ineffav • wv ol [xàv àçstXovxo toùç (TTe9àvou; ol ôè upèç xàç 6upa; SeSaxpufjiévoi xfjç eîpxt^ç àiiéële^oLv. »
(2) Sur cette fête, voir A. Mommsen, Heort., p. 412; K. F. Hermann, Gottesdienst. Alt., § 60, 5; Schbmann , Gr. AU., II , 506.
(3) Sur l'anthippasia, voir le chap. IV de la partie IL
(4) Staats., II, p. 112 et suiv. ; l'inscription se trouve dans le Corpus attique, tome II, n° 741, frag. A.
(5) Michaelis, Der Parthenon, p. 207.
(6) Id., ihid., p. 214.
(7) Athénée, IV, 64, p. 167 F : « Totç Se Ilavaôyivaioiç l'uTrap^o? wv îxpCov ëaTYiae Ttpà; ToTç *Ep|xatç 'ApKTxaYopa [xexewpoxepov xœv 'Epjxcov. »
cavaliers manque ; le fait qu'un hipparque, et surtout un hipparque qui descend de Démétrius , a élevé sur l'Agora une tribune pour que sa maîtresse pût mieux voir la procession sufFit-il pour attester formellement la présence des cavaliers dans cette procession ? Il y a là évidemment une présomption très forte, mais non certitude.
Le témoignage le plus important relatif aux Panathénées est celui que le génie de Phidias a tracé sur les murs de la cella au Parthénon. Nous avons déjà parlé de la frise de la cella; la part si importante que le sculpteur a attribuée à la cavalerie dans cette représentation nous a fourni un indice pouvant nous permettre d'indiquer une date pour la réorganisation de la cavalerie (i). Nous n'avons pas l'intention de traiter cette question de la frise de la cella , un des points les plus obscurs et les plus difficiles de l'archéologie grecque. On est en général d'accord pour croire que la frise représente la fête des Panathénées, mais s'agit-il d^e la procession , ou des préparatifs de la procession , ou bien des concours ? Il est difficile de se prononcer (2) ; comme le dit M. E. Gurtius (3), l'interprétation de cette frise est encore une question pendante qui, avec les ressources dont nous disposons, ne peut plus être complètement vidée.
La décoration part de l'angle sud-est ; au centre de la paroi occidentale sont des personnages immobiles, qui représentent évidemment des divinités. C'est vers ces personnages que se dirige, des deux côtés, la procession (4). Sur la façade orientale le sujet représenté est le départ des cavaliers; la scène ne se passe pas sur l'Acropole, trop rocheuse et trop encombrée , c'est plutôt le départ des cavaliers du Pompéion ; les cavaliers ne courent pas ; c'est une vraie parade. Sur la façade nord, encore des cavaliers ; ici il y a une indication de rangs ; le cortège s'est formé ; après les cavaliers viennent des chars dont le mouvement est de plus en plus rapide; sur ces chars se trouvent une jeune femme et un guerrier : tantôt celui-ci est à terre, tantôt il saute sur le
(1) Voir p. 130 et suiv.
(2) Voir surtout Michaelis [Der Parthénon, Berlin , 1871 , p. 203 et suiv.) et J. Overbeck {Geschichte der griechischen Plastik, 3» éd., Leipzig, 1881, t. I, p. 328 et suiv.); le chapitre de Beulé {Acropole d'Athènes , t. II, p. 138 et s.) est intéressant pour l'appréciation artistique de ces sculptures ; cf. aussi M. Collignon, Manuel d'archéologie grecque, p. 164.
(3) Hist. Gr., II, p. 638. Voir à la fin du chap. VII part. II du présent ouvrage.
(4) C'est-à-dire d'une part sur la paroi est et sur la paroi nord , de l'autre sur la paroi sud.
char ; il s'agit très probablement du jeu de Tapobate ; ce qui est difficile à expliquer , c'est la présence de la femme, peut-être est-ce une figure allégorique, la Victoire? La représentation de cet exercice ne prouve nullement qu'il s'agisse ici non de la procession , mais des concours; le jeu de l'apobate était un exercice national chez les Athéniens, qui en attribuaient l'invention à Erechthée (1) ; comme on chantait des hymnes, comme on faisait des danses dans les processions, on pouvait aussi exécuter le jeu de l'apobate.
Peut-être , au contraire , dans ce fait que l'on trouve sur la frise des chars à deux chevaux, des ^uvwpiSs; (2), y a-t-il une preuve contre l'explication d'après laquelle la frise représenterait les concours. En effet , les courses avec cette sorte de char n'ont été introduites à Olympie qu'en 408 ; peut-on croire que dans Athènes de telles courses aient déjà figuré dans le programme des concours des Panathénées avant 444? Ce char était cependant à la mode, auprès des jeunes Athéniens au moment de la représentation des Nuées d'Aristophane, en 423. La ^uvwpiç a donc pu figurer dans les processions dès l'époque de Phidias, tandis qu'elle n'aurait été admise dans les concours qu'assez longtemps après (3).
De ce que les cavaliers sont représentés tantôt avec le costume militaire, casque , cuirasse , etc. , tantôt simplement avec le manteau , chiton ou chlamys, M. Michaelis (4) en conclut que l'artiste a voulu représenter, à côté des cavaliers proprement dits, des amateurs, des dilettanti, citoyens ou étrangers. Un passage de Théophraste semble indiquer que des citoyens, sans être incorporés dans la cavalerie, peuvent prendre part aux processions (5); il y avait d'ailleurs dans les jeux équestres, nous le verrons, une série de concours dits Ix twv TroXtxwv et qui étaient ouverts à tous les citoyens , cavaliers ou autres. Mais pour ce qui concerne la frise de la cella, rien ne prouve que le sculpteur n'ait obéi qu'à des raisons purement artistiques, telles que le désir de mettre de la variété dans cette composition ; une Longue suite de cavaliers ayant tous le même costume aurait produit un effet un peu trop monotone. Il n'est nullement prouvé que les étran-
(1) Voir plus loin, partie II, chap. v.
(2) Voir au même chapitre.
(3) Il y a là un indice qui a quelque importance ; nous ne trouvons pas sur les catalogues panathénaïques la mention d'un concours Çuvwpiôt TrofXTîtx^ , cf. partie II, chap. vu.
(4) Op. laud., p. 216.
(5) Théophraste , Charact.., 21 : « Kat TcofXTreuaraç (xexà tôSv îtctcécov. »
gers, à l'exception des métèques, aient été admis à faire partie de la 7co(X7C7i des Panathénées ; le contraire môme paraît probable , si l'on pense qu'il n'étaient pas admis à prendre part au concours d'eùavSpta qui se rattachait très probablement à la 7ro[X7:iî (1).
Si donc il nous était permis d'avoir une opinion sur un sujet si délicat, nous nous rangerions du côté de M. A. Michaelis; nous croirions que la frise représente d'abord les préparatifs de la procession (paroi est) , puis la procession elle-même (paroi sud et nord). Le sculpteur qui a conçu cette grande composition, ne s'est pas astreint à donner une représentation exacte du cortège ; il était avant tout artiste, il a traité son sujet ei:^ artiste : dans la foule des motifs que le sujet lui fournissait, il a choisi ; il a pris ceux qui lui offraient les plus heureuses lignes, les groupements les plus harmonieux ; telle partie du cortège sacré se retrouve représentée longuement sur la composition ; telle autre est sacrifiée ; à tels personnages , il a conservé le costume officiel , à d'autres il a mis un costume de fantaisie, il a fait flotter le chiton sur leurs épaules; un grand nombre même sont complètement nus ; l'artiste ici n'obéit qu'à sa fantaisie ; il ne fai-t pas comme nos peintres du moyen âge ou du commencement de la Renaissance, qui, en peignant la Passion, s'appliquent à reproduire sur leur toile tous les épisodes du drame divin. Le sculpteur de la cella est plus maître de son sujet, ou plutôt il ne l'interprète qu'au point de vue de la beauté esthétique. Vouloir retrouver dans cette grande composition tous les personnages ofiiciels qui composaient la procession et chacun dans son costume officiel , c'est méconnaître la pensée première qui a dirigé l'artiste dans cette grande création.
Il y a un autre point obscur sur cette question de la participation des cavaliers à la procession des Panathénées. Le document le plus important que nous possédions sur cette procession est l'inscription C. /. i., II, 163. Ce texte, qui paraît appartenir à l'administration de l'orateur Lycurgue, indique d'abord quels personnages ont droit à recevoir une ou plusieurs parts des chairs des victimes sacrifiées à la fête d'Athêna ; sont mentionnés les prytanes, les neuf archontes, les trésoriers de la déesse, les hieropoioi, les stratèges, les taxiarques, tous ceux des Athéniens qui prennent part à la procession , enfin les canéphores (2) ; les officiers de la
(1) Voir plus loin, partie II, chap, rv.
(2) L. 10. « xai veifjiavT
aç TOÎç irpuTàvJedtv Ttévte [Jiepiôa; xaî xoïç dvvéa àp
cavalerie ne figurent pas dans cette liste. Il nous paraît impossible que les hipparques et les phylarques n'aient pas eu leur part des viandes avec les stratèges et les taxiarques. M. Aug. Mommsen (1) pense qu'ils sont compris dans l'énumération xal xoTç arpa-
TTiyotç xat ToTç Ta^tapj^otç... xai toTç 7ro[AT:£ucrtv toTç 'AÔTivaiotç. Cette explication nous paraît des plus probables. La première condition pour avoir droit au partage des viandes était d'être citoyen athénien (2) ; l'inscription est très explicite là-dessus : Traatv xoTç TrofjLTcsuatv toïç
'AÔTjvaiotç (1. 14), Ta Se aXXa xpea AôrjVatot; [Aspi^siv (1. 15), V£(xovt(»)v toc
xp£a Tw Sy][xw tw 'Aôrivatcov (1. 24). A l'époque de Pisistrate, si l'on croit que les étrangers aient eu le droit de faire partie de la TrojxTni, ce qui n'est nullement certain , c'étaient les cavaliers thessaliens qui, probablement, paradaient dans le cortège ; il n'est question des Athéniens que comme hoplites pour cette procession (3). Ces étrangers thessaliens n'avaient pas droit à la distribution des viandes ; peut-être notre inscription a-t-elle conservé quelque chose de la rédaction du règlement primitif.
)(ou(Ttv....] Ttaî TafjLtaiç x^ç ôeou {JLiav xai xoïç îep OTiotoïç {jLiav] xat xoîç <7xpaxyiYoïç xat xoî; xa^tàpx
otç xat x]oTç 7io{X7r£0(7iv xotç 'A6y]vaioiç xat xa
15 tç xavTiçopoi]? xaxà (xà) £tw[66xa] * xà ôè àXXa xpéa 'ÂÔYivaio
tç [XEptJ^etv. »
L. 14, Rangabé (n° 814) restitue : otç [xiav xat xotç ir., restitution inacceptable; la ligne 14 n'aurait plus que 41 lettres , il en faut 42; M. A. Michaelis (op. laud., p. 332) rétablit : oiç xat xpetç (?) xal xotç tt. Cette restitution n'est pas non plus acceptable. L'inscription indique d'abord ceux qui ont droit à cinq parts , puis ceux qui ont droit à trois ( probablement il faut restituer xpEtç , 1. 12 ), puis ceux qui ont droit à une ; il y a là une gradation descendante ; tous ces personnages doivent être servis les premiers et recevoir leur part réglementaire : ce qui restera des viandes sera distribué au peuple. Avec la restitution de M. Michaelis, cet ordre ne se retrouve plus dans l'inscription; de plus, quelle sera la part à donner xoïç TrofXTreOatv et xatç xavrjçopotç? Les mots xaxà xà EÎwOoia s'appliquent au règlement tout entier et non aux deux dernières catégories de personnages. Nous croyons qu'une seule restitution est possible , c'est le mot Tràatv , et nous restituerions ainsi ce passage : otç xat Tcàatv xotç Tc. ; cf. C. I. A., II, 331, 1. 83 : « è\>. Tràat xotç àytoai. «
(1) Heort., p. 176.
(2) Les étrangers étaient rigoureusement exclus ; en tout cas les exceptions sont rares; cf. Le Bas-Foucart, Voyage archéol.. Mégaride, Péloponnèse, n° l, 1. 12, avec le commentaire de M. Foucart; ihid., n» 12, 1. 21 : « 6i86aeat 6è xat {iieptôa aOxq) èx xtov Maa^xTcoSettov . » Cf. C. L G., n»' 2554, 1. 76; 2556, 1. 14 et 36; 2557, 1. 19. A l'époque impériale, cet esprit d'exclusion a beaucoup diminué; on est allé jusqu'à admettre des esclaves , leurs femmes ; cela provient très probablement de ce que ce n'est plus la cité qui fait les frais du festin , mais les magistrats.
(3)Thuc., VI, 56.
Malgré cette absence de tout témoignage précis , nous regardons la participation des cavaliers à la procession des Panathénées comme un fait au-dessus de toute contestation. Nous n'aurions pas la frise de la cella , ou bien il serait prouvé que le sujet représenté sur cette frise n'est pas la procession des Panathénées, qu'il suffirait des textes que nous avons cités de Xénophon et de Démosthène pour nous permettre d'affirmer que les cavaliers étaient dans le cortège ; nous pourrions l'affirmer même, en voyant que leur nom ne figure pas dans la liste donnée par l'inscription C. 1. i., II, 163, des gens qui formaient ce cortège. La TrojxTCTi des Panathénées était certainement une des plus importantes de toutes celles qui étaient célébrées dans Athènes ; du moment que les auteurs attestent d'une façon générale la présence de la cavalerie dans le cortège des processions , si , par exception , elle avait été dispensée d'assister à celle des Panathénées , une telle exception aurait été signalée.
C'est en vertu du même raisonnement que M. P. Foucart a très justement compris les cavaliers dans la grande procession des Dionysies : « Dans la fête des Dionysies , l'antique statue en bois T) apportée d'Eleuthéra , statue qui est pour les Athéniens plus » que l'image du dieu, et , jusqu'à un certain point , le dieu lui- « même , part du temple situé au sud-est de l'Acropole pour visi- » ter un autre de ses sanctuaires voisin de l'Académie. Dans sa » marche , il est accompagné de la cité tout entière , prêtres , ma- » gistrats , cavaliers , citoyens , rangés par tribus et par dèmes , » ^ TTOfATci]. Devant le temple de l'Académie est un autel à feu, » l^sjâ^yL. Le dieu placé près de cet autel, on immole les victimes » offertes par l'Etat et par les particuliers ; les enfants libres » chantent un hymne composé en son honneur (1). »
Pour la procession des Eleusinies, peut-être un texte de Polybe nous fournit-il quelque lumière. La -Ko^t.Tzi des Eleusinies est une uuaTravTYiaiç : la procession va au-devant , va à la rencontre des objets sacrés qui viennent d'Eleusis. Dans les inscriptions éphébiques, on a soin d'indiquer que les éphèbes ont pris part en armes à cette cérémonie; ils allaient attendre les objets sacrés jusqu'à un certain endroit appelé Echo (2). Nous trouvons chez Polybe
(1) Sur l'authenticité de la loi d'Evégoros, Rev. de PhiloL, t. I , p. 176.
(2) C. I. A., II, 467, 1. 9 : « 'Euonn(xavTO (ol eçYiêoi) 6è xaî ti^v ÛTraTrdlvTyiffiv Toïç lepoïç èv ÔTcXotç xat 7rpos7tê{jn];av aura. » Ibid., 468, 6; 469, 6; d'après 470, 1. 8, on allait jusqu'à Echo. Cf. là-dessus A. Mommsen, Heort., p. 252; A. Damont,%Ephéhie, I, 263 et suiv.
la description de ce qu'était une àTràvrviatç ; il s'agit de la rentrée du roi Attale dans Athènes et des honneurs qui lui furent rendus en cette circonstance; le tout avait été réglé par un décret du peuple : « Le lendemain le roi avec les Romains et les archontes » des Athéniens monta (du Pirée) vers la ville dans le plus pom- » peux appareil ; non seulement les magistrats avec les cavaliers , » mais tous les citoyens avec leurs enfants et leurs femmes allè- » rent à sa rencontre. Quand les deux troupes se rencontrèrent, » l'accueilqu'on fit aux Romains et surtout à Attale dépassa tout » ce qu'on peut imaginer. On entra dans la ville par le Dipylon ; » des deux côtés étaient rangés les prêtres et les prêtresses ; tous » les temples étaient ouverts ; dans tous ces temples étaient des » victimes (1). »
Assurément, nous sommes à une époque où les Athéniens sont devenus les plus ingénieux , les plus raffinés des flatteurs ; si Polybe décrit minutieusement cette réception, c'est parce qu'elle fut une chose extraordinaire; quoique peut-être ce qui était extraordinaire c'est d'avoir rendu à un homme des honneurs qu'on ne rendait qu'aux dieux. Mais, même en admettant que tout ce que les Athéniens firent alors n'était pas du programme ordinaire des ÔTraTuavTiiaetç , la façon dont s'exprime Polybe prouve que la présence de la cavalerie à côté des magistrats était de règle dans les cérémonies de ce genre.
Voilà toutes les fêtes pour lesquelles nous pouvons trouver des témoignages qui montrent , soit directement , soit indirectement , que les cavaliers ont pris part à la'procession ; mais, comme nous l'avons déjà dit, de ce que nous n'avons pas un témoignage formel pour telle ou telle fête , on ne peut pas en conclure à l'absence de la cavalerie dans la procession de cette fête; tout au contraire. Des preuves nombreuses attestent d'une façon générale la présence des cavaliers aux processions ; il nous semble qu'on peut en conclure que la cavalerie a figuré dans le cortège de la -no^-K-fi des principales fêtes d'Athènes.
(1) Polybe, XVI, 25, 3 et suiv. : « "O 8è tôSv 'AÔYivaCtov Sîjijloç yvoùç ti^v wapou- (Tiav aÙTou {xeyaXoixepioç i'i^fi^iaa.'zo irepi tvjç aTravTTQ crewç xat t^ç ôXr]ç àTroSoxvîç Tou paatXéwç. "AxxaXoç ôè xarauXeuaraç elç tôv Ileipaia tt'iv [xèv upcoTYiv T^[A£pav êxp^" {xàTio-e Toïç ex Trjç V(ii\xm Trpeaêeuxaiç... t^ ôè euaupiov (SfJia toïç PwjAaioi; xai totç Tûv 'A6v)vatwv àpxoudiv àvéêaivev etç àaxu (J-exà [xeyàXriç TrpoaTaataç * où yàp (jLovov ol xàç àp/àç ëxovxeç (xexà xàiv iTTTiéwv, àXXà xaî ■jràvxsç ol TcoXîxai |iexà xc5v xéxvwv xat y^vaixtov àiriQVXcov aùxoîç * wç ôè (Tuvétii^av xotauxy) uapà xûv uoXXtov i-^ii^zxQ xaxà xy^v àuàvxriaiv çiXavOpwuCa upoç xe Pwjxaiouç xal Ixi {xaXXov upàç x6v "AxxaXov coffÔ' u7rep6oXylv {x9l xaxaXiueïv • èTtei ôè eîa^st xaxà x6 AittuXov, eÇ ixaxépou xoO (ji.épouç Tcapéfrxricrav xà; îepeiaç xal xoùç lepetç. »
Le fait important à relever, c'est que cette participation de la cavalerie aux processions remonte à une époque déjà ancienne ; elle est attestée pour le quatrième et pour le cinquième siècle ; non seulement du temps de Démosthène et de Xénophon , mais du temps d'Aristophane, du temps de Phidias, les cavaliers font partie de la tcojxtiii ; nous croyons qu'ils en ont fait partie au moins dès le jour où le corps a été réorganisé et porté à un effectif de mille hommes. Si nous avions, comme c'est le cas pour les éphèhes , des inscriptions donnant en détail la liste des divers services qui étaient demandés aux cavaliers, nul doute que les processions ne fussent très souvent mentionnées dans ces textes. Malheureusement, ces secours nous font défaut; c'est seulement par des combinaisons, par des rapprochements que nous avons pu indiquer que les cavaliers prenaient part à la procession de telle ou telle fête. Nous verrons que, pour les concours aussi, nos ressources, pour être plus abondantes, n'en sont pas moins insuffisantes.