CHAPITRE X
OBSERVATIONS GÉNÉRALES SUR LES CONCOURS , ET LA PART QU'y PRENNENT LES CAVALIERS.
On a pu dire des éphèbes athéniens qu'il n'est pas de confrérie militaire dn moyen âge qui ait attaché plus d'importance aux pratiques du culte, à leur scrupuleuse observation (1). La religion n'a pas, dans la vie du cavalier, une place si considérable que dans la vie de l'éphèbe, parce que le cavalier est libre, qu'il vit chez lui, qu'il n'est présent au corps, comme l'hoplite, que si ses chefs le convoquent. L'éphèbe, lui, est présent au corps constamment; il vit dans une caserne ou plutôt dans un collège, dans un internat. Aussi la vie y est-elle rigoureusement ordonnée : les éphèbes donnent tout leur temps à la gymnastique, aux lettres , aux exercices militaires, surtout au culte des dieux nationaux. Les inscriptions montrent quelle importance la république attachait à voir les éphèbes accomplir avec zèle leurs devoirs religieux ; un des grands éloges qu'on leur accorde, à la fin de leur noviciat, c'est d'avoir été pieux et religieux. Le cavalier n'est plus soumis à cette discipline ; il vit en citoyen ; il est en possession de toute sa liberté , et cependant on a pu voir combien ses devoirs religieux étaient nombreux. Le culte public comprend les sacrifices, les prières de chaque jour, quand le Conseil entre en séance, quand le peuple se forme en assemblée, etc., il comprend aussi des fêtes religieuses qui reviennent à intervalles fixes. Les cavaliers assistent à ces fêtes; ils font partie du cortège des processions et cela dès le milieu du cinquième siècle, dès le jour où la cavalerie a été véritablement organisée; plus tard , on les fera concourir pour les prix d'eùavSpia , d'eûoTcXCa, d'àv6i7nra(7ta ; on leur donnera une part importante des courses de ràyo^v tTTTTtxoç ; on leur fera faire enfin des courses aux flambeaux.
(l) Albert Dumont, Essai sur l'éphéhie, I, p. 249.
'observations générales sur les concours. 283
Outre ces devoirs envers le culte public , les cavaliers font pour leur propre compte des cérémonies et des sacrifices ; ils se réunissent pour honorer eux-mêmes en particulier les dieux (1).
Dans l'antiquité, la religion est partout; elle est mêlée à tous les actes de la vie publique et de la vie privée. La patrie n'est qu'une des formes de la religion : avoir une patrie , ce n'est autre chose qu'avoir des dieux nationaux ; être citoyen d'une ville, c'est 3urtout avoir le droit d'assister au culte public ; les parents d'une même famille, les membres d'une même gens^ les citoyens d'une même ville se reconnaissent à ce qu'ils ont des dieux communs. Une fête en l'honneur des dieux était donc un acte de la plus haute importance. La divinité , ou , ce qui est la même chose, sa statue habite dans son temple , bâti généralement dans l'endroit le plus inaccessible de la cité ; la faire sortir de ce sanctuaire pour la promener dans la ville , quelquefois même hors des murs , était chose très grave. Autour de cette divinité qui était la plus grande force de l'Etat, on rangeait toutes les forces de l'Etat, toute l'armée nationale; hoplites, cavaliers, éphèbes, tous sont là couverts de leurs plus riches armures, parés de leurs plus beaux ornements ; dans un texte (2) , la procession est désignée sous le nom de arpaTta, l'armée-^ aux Dionysies, c'est à l'archonte éponyme que la statue du dieu est confiée ; il est responsable de tout ce qui peut lui arriver (3). Il ne suffisait pas de défendre la divinité, il fallait aussi lui faire honneur. Une procession n'est pas seulement pour un Etat une occasion de montrer sa puissance militaire : il peut alors aussi étaler ses richesses, montrer sur quelles ressources repose cette puissance. Les objets précieux, que la cité a fait fabriquer pour ces solennités, ou qui ont été donnés par des particuliers , ce matériel si varié dont nous trouvons le détail dans les inventaires officiels , conservés sur les inscriptions, et qui était assez riche pour que Périclès pût le compter parmi les ressources financières d'Athènes au moment de la guerre contre le Péloponnèse (4) , ces trésors sont promenés dans les rues avec la statue du dieu. Tout ce qu'une race , possédant à un degré suprême le sens du beau, peut trouver d'inventions heureuses, d'arrangements harmo-
(1) Voir livre III, ch. X.
(2) C. 1. A.^ III, 1132, 1. 9 : « T^; :?i(jLépa;, èv -^ irpà; tt^jv 'EXeuaTva ^ (TTpattà. iropeOexai. »
(3) Dém., c. Jfid., 9, scolie.-
(4) Thuc, II, 13.
nieux, est accumulé pour donner au cortège un aspect de majesté, de grandeur et de richesse. Tout ce que l'Etat a de ressources et de puissance, il le montre ce jour-là ; il en offre le spectacle aux dieux en qui tous voient les auteurs de cette puissance et de ces richesses.
Les processions, les sacrifices sont précédés ou suivis des concours , divertissements que l'homme offre aussi à la divinité ; c'est la partie la plus intéressante de la fête. L'organisation de ces concours, le système d'après lequel ils fonctionnaient , la vogue extraordinaire dont ils ont joui, l'action qu'ils ont exercée sont pour nous autant de renseignements des plus précieux pour connaître comment la race grecque a compris l'organisation sociale, quelle idée elle s'est faite de l'éducation nationale, de l'art, de la religion, de la patrie.
Une fête religieuse met en mouvement l'Etat tout entier. On pouvait connaître la puissance d'une ville par la richesse et l'éclat de ses fêtes ; elle avait là l'occasion de montrer le nombre de ses habitants , leur vigueur physique , leur valeur intellectuelle , leurs richesses, leur patriotisme. Quand Athènes obligeait ses alliés, qui n'étaient que des sujets, à venir contempler ses grandes fêtes des Panathénées, des Dionysies , elle consultait bien plus ses intérêts particuliers que ceux de la religion ; elle pensait que le spectacle de tant de puissance était bien fait pour comprirner , chez ces alliés , tout esprit de révolte , et aussi pour les consoler de leur abaissement en leur montrant qu'il y avait quelque gloire à faire partie d'un si grand Empire. C'est la religion qui a donné naissance aux fêtes et aux concours ; mais ici, par une exception des plus remarquables, l'idée de religion, l'idée de patrie, toujours étroite et exclusive chez les anciens, s'agrandit et s'élève. Chaque cité veille avec un soin jaloux sur ses dieux, elle est fière d'avoir des dieux nationaux , des dieux qui ne soient qu'.à elle, et cependant on voit que beaucoup de ces cités ontle désir de faire de leurs grandes fêtes religieuses autre chose que de simples fêtes locales ; elles ont l'ambition d'avoir une fête qui soit une solennité nationale pour tous les Hellènes. Sans doute , il ne faut voir dans ce désir qu'un calcul égoïste, mais ce calcul même est une preuve de la haute portée de ces institutions. Dans cette Grèce toute morcelée, toute divisée en petits Etats toujours en guerre les uns contre les autres , une chose montre aux hommes de ce pays qu'ils sont d'un même sang , qu'ils appartiennent à la même civilisation : ce sont les grandes fêtes d'Olympie , de Delphes, de l'Isthme et de Némée ; là, tous les Grecs se sentent
frères, là ils voient qu'il y a une race et une civilisation helléniques. Dans chaque ville , la cité, la religion est fermée à l'étranger ; il n'y a de cité et de religion dans Athènes que pour l'Athénien ; dans un seul endroit, l'étranger jouit des mêmes droits , des mêmes privilèges que le citoyen , c'est à l'Odéon , dans le Stade, à l'Hippodrome, dans tous les lieux enfin où sont célébrés de grands concours.
L'impiété est un fait , on peut dire , étranger dans Athènes. Le seul moment où les doctrines irréligieuses ont eu de nombreux adhérents se place dans la seconde moitié du cinquième siècle, et même une génération seule fut atteinte, celle des hommes qui avaient trente ou quarante ans au moment de l'expédition de Sicile, c'est-à-dire la génération des Alcibiade, des Critias , des Aristophane. Les désastres de la guerre , la ruine d'Athènes amenèrent un retour de la piété; la génération de Démosthène compte encore des sceptiques, mais ils sont bien moins nombreux et surtout ils n'ont plus les allures provocantes d'autrefois ; à partir du deuxième siècle, on peut dire qu'il n'y a plus de sceptiques dans Athènes. Les progrès de la philosophie n'ont pas , comme chez les Latins , nui à la religion ; les habitudes pieuses retrouvent une nouvelle ferveur au moment où la décadence de la vie publique est complète (1). Cette faveur toujours plus grande de la religion est aussi attestée par nos catalogues agonistiques ; ce mouvement croissant de la piété , nous pouvons là aussi le suivre et l'étudier. Les fêtes deviennent chaque jour plus brillantes et plus nombreuses parce que la piété va toujours en augmentant. C'est là un des côtés les plus curieux de la religion grecque , un point par lequel elle se distingue essentiellement du christianisme. La religion du Christ prêche la souffrance , le renoncement aux joies du monde, la mortification ; la religion de la Grèce païenne est toute joie et lumière. Si un peuple a fait ses dieux à son image , c'est bien le peuple grec ; il prête à ces êtres qu'il adore ses joies , ses plaisirs, ses goûts , ses passions. Il croit que la divinité prend aux fêtes et surtout aux concours le plaisir qu'il y prend lui-même; c'est pour réjouir Apollon que les Ioniens instituent à Délos des concours de lutte et de pugilat ; c'est donc faire un acte de piété que de multiplier ces jeux, que de les rendre toujours plus beaux et plus riches ; plus l'homme prend plaisir à ce spectacle , plus il croit honorer
(1) Alb. Dumont, Essai »ur l'éphébie, I, p. 252.
les dieux ; plus il s'amuse, plus il se croit pieux , car le plaisir qu'il goûte, ses dieux le goûtent avec lui.
On dira que ce n'est pas seulement le zèle religieux qui inspire ici les Grecs et que, dans les causes qui ont favorisé le développement de l'agonistique, il faut faire la part grande à la curiosité, à l'amour des spectacles , à la passion des concours ; mais , chez les anciens , de tels sentiments n'étaient pas contraires à la religion ; loin de là, ils la servaient, et l'on ne peut contester qu'ici l'action de la religion n'ait été toute bienfaisante. Si la Grèce libre n'a point connu ces honteuses réjouissances du peuple-roi , les massacres et les horreurs du grand Cirque , si jamais elle n'a eu d'elle-même (1) cette pensée de prendre pour spectacle, pour sujet d'amusement les pleurs et les souffrances des malheureux, elle le doit, sans doute , au caractère plus humain de son génie , à cette douceur , à cette pitié , [ à tous ces sentiments d'humanité et de sympathie que Rome ne connut qu'assez tard ; elle le doit aussi à Faction de la religion. Les jeux et les concours sont offerts à la divinité ; ces dieux du sixième et du cinquième siècle sont devenus doux et humains comme les Hellènes ; on rougirait de leur offrir à contempler des massacres et des tortures. En Grèce, les fêtes ont été ce qu'elles doivent être pour un peuple : un moyen d'éducation nationale. C'est la religion , c'est la patrie qui est le sujet de ces fêtes ; elles entretiennent, elles animent, elles exaltent le sentiment patriotique; elles l'élèvent, elles montrent à chaque Grec que sa cité n'est pas sa seule patrie , qu'il appartient aussi à la grande patrie hellénique. Dans toutes ces fêtes , il y a des concours réglés sur le modèle de celui d'Olympie et de Delphes; il s'établit ainsi dans toute la Grèce une agonistique, et, par suite, une éducation nationale uniforme. Tous les exercices, qui développent l'homme dans un harmonieux équilibre , qui façonnent à la fois l'intelligence et le corps , reçoivent des couronnes. De beaux athlètes nus descendent dans l'arène , offrant le magnifique spectacle de corps dont une éducation savante a fait autant de modèles que l'art s'empresse de reproduire ; ce spectacle seul est déjà une leçon ; ensuite vient le combat avec toutes les émotions qu'il provoque , c'est un drame véritable qui se joue sous les yeux des spectateurs. Mais ce n'était pas seulement la force physique de l'homme qui était exaltée dans ces concours : sa force intellectuelle , sa richesse , cette autre puissance , avaient droit aussi à des couronnes ; il y avait des prix
(1) Dans l'époque impériale, la Grèce a connu les combats de gladiateurs.
pour le citoyen riche qui dépensait sa fortune à élever des chevaux , à préparer de beaux attelages pour les concours ; il y avait des prix pour le poète qui avait composé le meilleur chœur , présenté la plus belle tragédie ou la plus belle comédie ; il y en avait aussi pour le joueur de cithare, pour le joueur de flûte, pour le chanteur ou le rhapsode déclamant des vers épiques.
M. E. Gurtius (1) attribue à l'influence de la fête d'Olympie la rapide extension que prit, au septième siècle, la gymnastique en dehors du Péloponnèse , et , en particulier, chez les Ioniens ; tout porte à croire assurément que ce sont les Doriens , en Crète surtout et en Laconie, qui ont fait de la gymnastique un art, qui ont inventé la méthode rationnelle propre à donner au corps toute la souplesse et toute la vigueur dont il est capable. Il ne faut pas cependant méconnaître que, si cette méthode n'est pas encore indiquée par Homère , si , par conséquent , on doit admettre qu'elle n'avait pas encore été rigoureusement formulée , les héros de l'Iliade n'en ont pas moins une connaissance exacte et une pratique habile de tous les exercices qu'embrasse cette méthode. Une autre preuve du goût que les Ioniens , dès une époque assez reculée , avaient pour la gymnastique , est fournie par ce fait qu'à la grande fête de la race ionienne , à la fête de Délos , il y avait un àywv yujxvtxoç (2). Si les Doriens ont réellement appris la gymnastique aux Athéniens, ceux-ci se montrèrent bientôt aussi habiles que leurs maîtres ; ils mirent un tel zèle à s'approprier la nouvelle méthode, et ils obtinrent de tels succès que « les maîtres » de gymnastique athéniens passaient pour les premiers de toute » la Grèce et arrivaient, même dans les villes doriennes , à la » plus haute réputation (3). » Mais , dans Athènes , la gymnastique ne fut pas enseignée d'après la manière étroite de la race dorienne. Non seulement les Athéniens avaient une idée plus juste de ce que doit être l'éducation ; ils sentaient mieux qu'on doit tenir la balance égale entre les soins à donner au corps et ceux que réclame l'intelligence; ils reconnaissaient que l'éducation, pour être complète, pour développer harmonieusement toutes les facultés de l'homme, doit comprendre deux grandes sciences : la yufji.vaffTtxii et la {Aoudixii W'', niais, de plus, ici, l'influence d'une aris-
(1) Hist. Gr., II, 41. Sur toute cette question, voir Krause, Die Gymnastikf II, p. 662.
(2) Hymne à Apollon Délient 149.
(3) Curtius {loc, laud.)^ qui renvoie à Dissen, Commentaire sur Pindare, p. 109. Cf. Pindare, Olymp., VIII, g 4. Ném., VI, 58.
(4) Krause, Die Gymnastik, I, p. 67.
tocratie, riche et puissante, aimant le luxe, tout ionienne par certains côtés , eut une action salutaire ; elle contribua à rendre l'éducation nationale moins exclusive et plus large.
L'honnête homme, le xaXoç xàyaGoç d'Athènes possède plus complètement que celui de Sparte ce double ensemble de qualités différentes que le mot indique ; il réalise plus exactement ce type idéal sous le double aspect qu'il présente. Le xaXoç xàyaôoç athénien a la beauté physique , c'est-à-dire cette force , cette santé et aussi cette pureté de traits que , chez une race saine et sous un climat tempéré, l'éducation du gymnase assure au corps. 11 a aussi la beauté morale; cette beauté consiste surtout dans la juste fierté qu'inspire la conscience de la supériorité de sa race et de sa patrie, dans l'attachement sans bornes à cette patrie, dans le respect de la discipline et la religion du devoir. De telles vertus forment le fond le meilleur du caractère Spartiate; et , quand, dans une âme d'elle-même grande et forte, elles n'ont pas été amoindries et rapetissées par un esprit trop étroit de patriotisme local , mais relevées et ennoblies par le sentiment de la solidarité hellénique , par la conscience des droits de la patrie grecque qui ne doit pas être sacrifiée à la patrie Spartiate, alors l'idéal du caractère Spartiate se trouve réalisé en des figures comme Brasidas ou Gallicratidas. Cependant , même chez de tels hommes , il y a toujours de la raideur, de la sécheresse; l'être humain ne s'est développé que d'un seul côté : ils ne sont trop que des soldats. Ce que l'Athénien possède en plus, c'est précisément la grâce, la finesse, une certaine souplesse à se prêter aux situations les plus diverses (1) . Aux qualités morales que possède le Spartiate, l'Athénien ajoute la culture intellectuelle que donne une éducation soucieuse de développer aussi l'intelligence ; le xaXoç >càYa6(^ç athénien n'est pas seulement un homme de bonne maison , c'est aussi un homme de bonne éducation ; au moins pendant un certain temps, il a su aimer le beau , goûter les jouissances intellectuelles sans rien perdre de son énergie et de sa virilité (2). Même dans un homme comme Gimon, entiché de laconisme par suite d'une éducation aristocratique et aussi par caractère (3) , il y a
(1) Thucyd., II, 41, l.
(2) Thuc. , II, 40, 1 : « $tXoxaXoij[xev yàçi p-et' euxeUiaç xal (piXoffOçoujJiev aveu {jiaXaxîa;. »
(3) Sur la nature un peu vulgaire de Cimon, cf. Plutarq., Cimon, 4 ; il y avait eu, dans la famille, des cas de simplicité d'esprit ; l'aïeul de Cimon, le père de Miltiade, était surnommé Coalemos, le simple d'esprit, cf. Plutarq., ibid.
tout un côté brillant et chevaleresque qui le sépare complètement de ces Spartiates qu'il voulait tant imiter. Après les Trente, quand une guerre civile atroce aura aigri les esprits , l'aristocratie athénienne affectera, pendant un certain temps, une passion exagérée pour les exercices gymnastiques ; c'est alors que se formera ce parti des hommes aux oreilles meurtries , dont parle Platon dans son Gorgias (1) ; c'était une façon nouvelle d'afficher son laconisme. Mais ce zèle exagéré , que l'aristocratie montra quelque temps à Athènes pour la gymnastique, n'était qu'une pure affectation ; ces partisans si zélés de Sparte ne laisseront pas de fréquenter l'école des sophistes bien plus que le gymnase. L'infériorité intellectuelle de leurs voisins de Béotie, qui n'avaient su développer que leurs muscles et n'être que des gymnastes, était pour les Athéniens une leçon et un avertissement. Si l'on pense à l'influence que l'agonistique exerce sur l'éducation nationale d'un peuple , et aussi combien elle représente ses goûts , ses aptitudes , une part de ses traditions, rien de plus intéressant à étudier que le programme des jeux célébrés aux fêtes religieuses d'Athènes : la gymnastique y a sa place; il y a toujours un àywv yufxvixoç très complet; mais ce concours n'est jamais le seul, et, même dans les plus grandes fêtes, il n'est jamais le plus important ; tantôt , comme aux Panathénées , ce sont les jeux équestres qui forment la partie la plus brillante de la fête ; tantôt , comme aux Dionysies, ce sont des concours tragiques et comiques, ces concours où l'on voyait les Eschyle, les Sophocle, les Euripide , les Aristophane, se mettre sur les rangs et disputer la victoire.
Des trois concours qui étaient célébrés dans les fêtes, l'àyc^v (aou- (Ttxoç, ràY<!i)v Y^ptxoç, ràytriv itt-ttixoç , nous n'avons eu à nous occuper que du dernier. Nous avons vu qu'il se distingue des deux autres par une différence essentielle ; celui qui dispute le prix n'a pas ici à descendre dans l'arène; il peut confier ses chevaux à un écuyer, à un cocher qui concourt en son nom ; les victoires équestres sont surtout les victoires de la richesse, les citoyens des classes élevées peuvent seuls y prétendre. L'étude de ces concours peut donc nous fournir des renseignements précieux sur l'état social d'un pays. Nous connaissons les jeux équestres de deux des grandes fêtes athéniennes , et . cette fois , la fortune a voulu que nous ayons les catalogues de deux fêtes dont les jeux présentent des différences considérables. Aux Théséia, les concours sont essentiellement athéniens ; les étrangers sont bien admis à concourir,
(l) P. 515 E. Voir liv. IV, ch. IV du présent ouvrage.
29U LES CAVALIERS ATHÉMENS.-
iiiais ils ne [iroliUîiit guère do ce droit : les concurrents sontpresque tous dos citoyens d'Athènes. Aux Panathénées, les concours sont cssentiellcinont helléniques, il y a des concurrents venus de toutes les parties de la Grèce. Les jeux équestres des Théséia sont des plus modestes : ils ne comprennent, en règle générale, que des courses au cheval monté , et la plupart de ces courses sont faites par la cavalerie , officiers et soldats. Les courses fournies par les amateurs , les dilettanti de l'art de l'équitation , sont assez peu nombreuses. Les jeux équestres des Panathénées sont, au contraire , des plus brillants ; les cavaliers sont cette fois au second rang. Ce qui fait l'éclat des jeux, ce sont surtout les courses de chars, et elles sont toutes réservées à l'amateur, citoyen ou étranger ; les plus riches Athéniens , et , parmi les étrangers , des rois, des princes se font un honneur de concourir. Nous avons pu suivre le développement de ces jeux pendant une assez longue période et indiquer quelques modifications importantes.
Les courses des cavaliers se distinguent des autres courses de ràywv iTTTTtxoç en ce que les cavaliers doivent paraître eux-mêmes dans l'arène et concourir. Ils ne font pas coitnr, ils ne confient pas des chevaux à des écuyers : ils courent eux-mêmes et avec le même cheval qu'ils ont pour le service militaire , avec le cheval qui, comme le maître, a été passé en revision par le Conseil. Ainsi, un cavalier peut prendre part aux grandes courses Ix iravTwv, ex Tcov TtoXiTôov ; s'il est riche , on lui en fait même une obligation morale : il doit avoir de beaux attelages , de beaux chevaux pour les concours, ^uttouç àôXviTàç; il doit, de plus, avoir un cheval pour le service , un cheval examiné et accepté par le Conseil , et , avec ce cheval dit 'Kokeif.icxr^ç , Xa[jt,7rpoç ou TrofATTixoç , il prendra part à des courses faites dans les jeux par la cavalerie, il disputera des prix contre ses camarades.
Ce n'est pas seulement aux concours de Fàycbv kTrtxoç que prennent part les cavaliers. Nous avons vu que les catalogues indiquaient deux catégories de prix : prix collectifs, prix personnels. Les cavaliers concourent pour les deux catégories de prix. A côté des hoplites, ils concourent pour les prix d'eûavSpia et d'eùoTrXia; à côté des amateurs et des dilettanti , ils concourent pour les prix de l'aywv ÎTTTTtxoç. Les concours d'eùavSpia et d'sùoTrXia ont un caractère tout militaire ; ils sont disputés par les trois catégories de soldats qui forment l'armée athénienne : les hoplites , plus tard les fcTTiXexTot , les cavaliers , les étrangers. Ce n'est pas seulement dans ces sortes de concours que les cavaliers se trouvent à côté des hoplites : c'est aussi dans les processions , et là c'est encore
en leur qualité de soldats qu'ils font partie du cortège. La cavalerie est donc un corps militaire : elle figure dans les fêtes religieuses , à la procession et dans certains concours , comme corps militaire. Mais, en même temps , elle concourt pour les prix personnels : il y a dans Vàiytby kTrtxoç une catégorie de courses qui lui sont réservées ; elle doit aussi faire des lampadodromies. La cavalerie est donc aussi une troupe agonistique ; c'est par là qu'elle se distingue de l'infanterie des hoplites. Ceux-ci n'assistent qu'à la procession, ils ne concourent que pour les prix d'eùavSpia et d'eùoTcXia ; les cavaliers doivent, en outre, concourir pour les prix personnels , pour les prix de Vkyèiv îitTrtxoç.
On dira que même ces concours personnels de ràywv lizmy.oç avaient encore pour la cavalerie quelque chose de militaire , puisque le cavalier doit courir lui-même et qu'il doit le faire avec sa monture réglementaire ; que des gens compétents , des militaires exercés ont regardé ces courses comme un excellent moyen pour former l'éducation du cavalier ; que , d'ailleurs , la cavalerie n'a commencé à prendre part à ces concours qu'au deuxième siècle, c'est-à-dire quand le rôle politique d'Athènes était terminé. Tout cela est vrai : les hommes qui ont réorganisé la cavalerie athénienne au cinquième siècle ont eu en vue exclusivement la défense nationale. En constituant un corps de mille cavaliers tous citoyens, ils comblaient, dans l'organisation militaire d'Athènes, une lacune qui devenait chaque jour plus dangereuse. Tout indique même que les règlements qui furent alors promulgués restèrent longtemps la loi de la cavalerie ; mais il n'en faut pas moins reconnaître que la cavalerie était destinée, plus que le corps des hoplites, à prendre une place chaque jour plus grande dans les parades de la place publique. L'agonistique envahit tout dans Athènes : l'armée , la marine , la religion , la littérature. Quelle partie de l'armée pouvait-elle être plus facilement envahie par l'agonistique que la cavalerie ? Au cinquième siècle , les hoplites et les cavaliers figurent ensemble dans les processions ; peu à peu , cependant , nous voyons les hoplites mentionnés plus rarement : c'est surtout à la cavalerie que l'on pense lorsque l'on parle d'une troupe militaire présente dans une procession. Plus tard , on institue des concours militaires d'eùav- Spia , d'sùoTrXia , d'eùxa^ia ; au deuxième siècle , on donne à la cavalerie une place dans les concours de l'aycov î-^tccxoç, on lui fait faire des courses aux flambeaux. Il y a là une série de faits qui s'enchaînent et qui s'expliquent les uns les autres : c'est une évolution naturelle qui suit son cours. Dans la place si importante que
Phidias a accordée à la cavalerie sur la frise de la cella, il y a déjà l'explication des faits que nous ont révélés les catalogues agonistiques du deuxième siècle.
11 est intéressant de remarquer que sur la question de savoir si l'armée doit prendre part aux concours, c'est Xénophon , un militaire, qui émet un avis favorable, tandis que Démosthène, un homme politique , fait des réserves. Xénophon croit qu'un des moyens de relever l'armée athénienne et surtout la cavalerie, c'est d'admettre l'une et l'autre dans les concours publics , c'est d'ajouter à l'agonistique une section nouvelle , c'est d'instituer une série de concours militaires. Démosthène trouve que, de son temps, l'armée paraît trop sur la place publique , qu'elle s'occupe trop de processions, de parades, pour amuser le public, et qu'elle ne s'inquiète pas assez de l'ennemi ; tout porte à croire qu'ici c'est Démosthène qui avait raison , que le politique y voyait plus juste que le soldat.
Les raisons , qui poussaient Xénophon à donner à ses compatriotes des conseils qu'ils n'étaient que trop portés à écouter, sont faciles à saisir. Xénophon obéit à des considérations de politique intérieure ; il essaie de trouver, dans l'état social tel qu'il est dans Athènes à cette époque, quelques moyens pour refaire les mœurs militaires de son pays. Les deux traités , qu'il a composés sur la cavalerie, sont pleins de cette pensée que c'est par la persuasion qu'il faut agir sur les Athéniens, c'est par la puissance de la parole qu'il faut les gouverner ; il avait déjà dit, dans un autre ouvrage, qu'il ne voulait pas d'un hipparque muet (1); à présent aussi, une des qualités qu'il demande au commandant de la cavalerie, c'est de manier habilement la parole afin de se faire obéir (2). Sous l'action d'une démocratie envahissante, le principe d'autorité s'affaiblissait chaque jour. Xénophon voit très bien que les moyens de répression deviennent toujours plus difficiles à appliquer, il ne peut donc compter que sur le bon vouloir des citoyens, et ce bon vouloir est loin d'être assuré ; pour la cavalerie surtout, les difficultés sont grandes ; ce corps ne peut être recruté que parmi les citoyens des classes aisées et ceux-ci, au grand étonnement des amis de l'aristocratie , sont les plus turbulents , les plus portés à l'indiscipline et au désordre (3). Xénophon cherche donc de tous
(1) Mémor., III, 3, 11.
(2) Hipparch., 1 , 24 ; tout le chap. VI : De re eq., Vlll , 13, etc. ; voir le iiv. III, ch. VIII du présent ouvrage.
(3) Xén., Mém., III, 5, 8.
les côtés des moyens à ;proposer à l'hipparque pour arriver à se faire écouter de ses soldats et à leur inspirer l'amour de leur arme ; un des moyens qu'il imagine c'est de proposer des prix et des concours ; il sait la passion des Grecs pour les jeux publics, il connaît leur esprit d'émulation ; il espère obtenir quelque chose en faisant agir ce ressort encore puissant dans les âmes grecques. Démosthène, lui, avait vu Eubule diriger la politique et l'administration publique dans Athènes d'après ce principe que les dépenses pour les fêtes doivent former le chapitre le plus important du budget , que le plaisir du peuple doit passer avant tout ; « d'après l'antique usage , le superflu des reve- » nus annuels allait alimenter le trésor de la guerre ; il fallait » expresssément écarter ce danger, et l'on fit, en conséquence, » une loi spéciale qui condamnait à mort quiconque oserait pro- » poser d'employer à la guerre des sommes destinées aux fê- » tes (1). » Ce fut la gloire de Démosthène de' faire abolir cette loi, une des taches de la démocratie athénienne ; par son éloquence, par son patriotisme , il obtint que tous les excédents des revenus publics fussent appliqués à la guerre, que toutes les ressources fussent affectées à la défense nationale. Et, cependant, lorsque, plus tard, il défend contre les accusations d'Eschine la politique qu'il a conseillée aux Athéniens , lorsqu'il fait l'apologie de sa vie passée, lorsqu'il ne craint pas d'évoquer le souvenir de Ghéronée, et de revendiquer, comme un titre d'honneur , la responsabilité de la défaite, il n'ose pas rappeler (2) aux Athéniens cette abrogation de la loi d'Eubule sur le théoricon : « Il » n'ose pas se faire un mérite, en parlant devant le peuple, d'une » victoire remportée sur le peuple lui-même , ni rappeler à ses » juges la longue guerre qu'il leur avait faite avant d'arriver à » ce résultat. » Il sent trop que le peuple athénien d'alors lui sait peut-être mauvais gré de l'avoir frustré de ses fêtes et de ses plaisirs dans l'intérêt de la liberté d'Athènes et de la Grèce.
Si, en même temps qu'il remportait cette victoire sur le peuple, le grand orateur avait pu aussi, comme il le demande si souvent, obtenir des Athéniens qu'ils s'habituassent à s'armer eux-mêmes comme autrefois leurs père's du temps de Périclès , et à aller en personne défendre leurs intérêts au lieu de les confier à des mercenaires, la lutte contre la Macédoine aurait pu avoir une issue
(1) E. Curtius, Hist. Gr., V, 131.
(2) Je suis ici l'explication donnée par M. IL Weil, Les plaidoyers politiques de Dém., préface du discours sur la Couronne, p. 395 de la 2^ édition.
tonte différente. An commencement, Athènes est assez puissante, Philippe a tout autour de lui assez d'ennemis pour qu'il soit permis d'avoir confiance ; il est peut-être possible d'arrêter le développement d'une puissance si menaçante pour la liberté des cités grecques ; mais, pour cela, il faut que chaque Athénien se rende bien compte des nécessités où se trouve la patrie et des obligations que cette situation lui impose à lui-même. Si la démocratie ne sait développer que l'esprit d'égoïsme , l'indifférence , la légèreté, le désir des jouissances, si elle est incapable de suite dans les desseins et impuissante à tendre, au moment voulu, tous les ressorts de l'Etat , la lutte n'est plus possible contre, une monarchie absolue, qui puise dans son principe l'autorité nécessaire pour imposer la discipline , imprimer l'unité de direction et qui a su former une armée nombreuse , disciplinée , instruite , solidement encadrée par une aristocratie militaire sachant obéir et commander.