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CHAPITRE PREMIER

Nous avons étudié les origines de la cavalerie athénienne ; nous avons vu comment elle avait été instituée par Solon , quel développement elle avait reçu du temps de Périclès ; nous avons ensuite examiné quel était le rôle de la cavalerie dans les processions et dans les concours ; c'était là un point délicat à déterminer : ou sait quels services le cavalier peut rendre à la guerre; sa participation aux fêtes religieuses est un fait particulier qu'il était nécessaire d'expliquer et de connaître, au moins autant que le permettent les ressources dont nous disposons. Nous pouvons à présent étudier quelle était Torganisation de la cavalerie , et voir comment fonctionnait ce service de l'administration publique dans Athènes.

La division des classes instituée par Solon a pour principal objet, comme nous l'avons montré (1), l'organisation de la défense militaire d'Athènes. Deux services importants , celui de la flotte et celui de la cavalerie , sont organisés par le moyen de deux prestations , la triérarchie et l'hippotrophie , qui sont réparties entre les citoyens, d'après une division du territoire, les naucraries, et une division des personnes, les classes censitaires.

Les prestations publiques, ou liturgies, sont un des traits les plus curieux de l'organisation politique dans les divers Etats de

(l) Voir la partie II du livre I".

l'ancienne Grèce. Demander à l'impôt toutes les ressources nécessaires aux besoins publics était une chose qui répugnait aux sentiments des Grecs ; il y avait bien un système d'impôt , des droits d'entrée et de sortie , des droits de mutation , un impôt direct qui était exigé des étrangers et des esclaves ; mais tous ces impôts , avec les revenus que l'Etat tirait des immeubles qui lui appartenaient, des mines, etc., avec ce que donnaient les amendes , les confiscations, ne suffisaient pas pour subvenir à tous les besoins. L'Etat abandonnait donc aux citoyens aisés quelques uns des services publics dont ils avaient à faire les frais et dont la gestion leur appartenait. Une telle institution répondait à l'idée que les anciens se faisaient des droits et des devoirs de la richesse. Si le riche a droit à une part plus considérable dans la direction des affaires publiques , il doit aussi supporter une part plus considérable des charges. En temps de guerre, par exemple, il ne doit pas seulement aider l'Etat de sa fortune , c'est à lui que revient l'honneur des plus grands périls ; ce sont les citoyens des classes aisées qui forment seuls ce qui est véritablement l'armée nationale. Si la patrie est opprimée par des tyrans on par l'étranger, c'est le citoyen riche qui conspire , qui joue sa vie dans les aventures les pkis hasardeuses (1). Les droits de l'Etat s'étendent aussi sur sa vie privée ; il faut qu'il vive largement ; on lui fait une obligation d'une existence somptueuse ; plusieurs fois par an, il doit offrir à ses concitoyens pauvres de beaux spectacles , de riches banquets ; il est tenu et de jouir lui-même de sa fortune et d'en faire jouir les autres.

L'organisation financière de la plupart des peuples grecs comprenait une série d'institutions qui avaient pour objet de répartir entre les citoyens des classes aisées une partie des charges publiques. Le citoyen riche aide l'Etat de sa fortune, non seulement dans des circonstances extraordinaires, comme la guerre, en faisant des dons volontaires, ItziBocek; (2), en payant un impôt extraordinaire sur le revenu, eïatpopà (3) ; il y a , de plus ,

(1) Voir là-dessus les observations très justes de Grote, XIV, p. 243.

(2) Gilbert, Hand., 345.

(3) L'impôt sur le revenu a été d'abord réparti d'après la division des classes de Solon : il ne frappait que les trois premières classes. Des systèmes qui ont été proposés pour expliquer d'après quelle proportion ces classes participaient à l'elTtpopà, c'est celui de Bœckh qui était généralement accepté [Staats., I, 667; cf. Gilbert, Handb., p. 345 ; Thumser, op. laiid., p. 16). Ce système vient d'être attaqué par J. Beloch, Das Volksvermôgen der Attica , dans l'Hermès, t. XX (1885), p. 237. En 378, sous l'archontat de Nausinikos, un nouveau système de répartition fut inauguré, celui des Symmories.

un système de prestations , qui sont les unes relatives à la guerre, les autres relatives à la paix , et qui toutes sont supportées par les citoyens des premières classes : c'est le système des liturgies.

Le mot liturgie, pris dans un sens général , désigne toute prestation, tout service envers l'Etat (1) ; l'hoplite, qui s'arme et va combattre acquitte une liturgie ; on trouve même cette expression appliquée au magistrat, à l'éphèbe ; en accomplissant les obligations qui leur sont imposées par la loi , ils acquittent , eux aussi, une liturgie (2). Dans un sens plus restreint, ce mot désigne un certain nombre de prestations bien déterminées, qui avaient une organisation particulière et par lesquelles fonctionnait une partie considérable des services publics.

Les anciens distinguaient deux sortes de liturgies. Les liturgies extraordinaires ont pour objet la défense de l'Etat et ne sont exigées qu'en cas de guerre. La plus importante de ces liturgies extraordinaires (3) est la- triérarchie (4). Telle qu'elle fut instituée par Solon, elle était exclusivement assignée aux citoyens de la première classe. Quand Athènes devint la première puissance maritime de la Grèce, la triérarchie reçut une organisation nouvelle ; elle n'était toujours imposée qu'aux plus riches , et l'expression fortune trier ar chique servait à désigner une grande fortune. Le triérarque reçoit de l'Etat la coque du vaisseau et les agrès ; il est tenu d'équiper le vaisseau et d'en prendre le jcommandement. On ne trouve d'abord qu'un seul triérarque pour chaque vaisseau ; en 405, on a des exemples de auvrpiTÎpapx^oi, deux citoyens s'unissent pour se partager les dépenses ; en 357/6 , la loi de Périandre applique à la triérarchie le système des symmories ; enfin ce dernier système est modifié en 340 par Démosthène, le grand orateur (5).

Les liturgies ordinaires ont pour objet le culte et les fêtes reli-

(1) G. Curiius [Grundzûge d. Gr. Etym., p. 364) rapproche Xao;, lâlioç, X^Itoç, XstToupYeTv; pour l'orthographe, cf. P. Foucart, Rev. de phil., I, p. 37, Notes sur l'orthographe attique.

(2) Thumser, op. laud., p. 26 et suiv.

(3) Depuis l'institution des symmories, la Tcpoeicrçopà peut être considérée comme une liturgie extraordinaire ; cf. Gilbert, Handh. , 350, particulièrement la note 4 ; Thumser, op. laud., p. 55 et suiv.

(4) Pour la triérarchie, voir surtout Bœckh, Staats., I, 699 et suiv. ; Gilbert, Handh.f 351 ; Thumser, op. laud., 58 et suiv.

(5) Bœckh, Staats , I, 717 et suiv. et 741 et suiv. Arn. Schsefer, Demosth., I, 417 et 424. Gilbert, Handh., p. 355.

gieuses. Elles reviennent régulièrement tous les ans, et c'est pour cela qu'on les désigne sous le nom de ly}(.uy.lm. Ces liturgies sont la chorégie, la gymnasiarchie , l'hestiase , l'archithéorie , la canéphorie, etc. (1). La chorégie étant la plus importante de ces prestations , on se servait de ce mot comme d'un terme général pour désigner toutes les liturgies ordinaires (2).

L'impôt sur le revenu , rei(T(popà , n'est pas une liturgie : il frappe, sans aucune exception, tous les citoyens qui ont le revenu imposable , même les orphelins mineurs , même les citoyens qui se trouvent soumis à une liturgie au moment de l'eiffcpopdc. Les liturgies , au contraire , admettent quelques immunités. Sont exempts des liturgies tant ordinaires qu'extraordinaires : les neuf archontes , les orphelines non mariées , les orphelins mineurs , les clérouques, etc. (3); nul n'est tenu à deux liturgies à la fois ou à la même liturgie deux ans de suite ; enfin, il y a, mais seulement pour les liturgies ordinaires (4) , des exemptions individuelles accordées comme un témoignage honorifique.

Les liturgies extraordinaires ayant pour objet la guerre , la prestation porte à la fois (5) sur les biens et sur le corps ; le triérarque équipe un vaisseau , et il est tenu de le commander luimême : Irixou^yEî x pri[xa(7i xal (T(jL)[jt.aTt. Les liturgies ordinaires ne portent que sur les biens : le chorège, par exemple, est tenu d'entretenir un chœur , de le faire instruire , de l'habiller richement le jour du concours ; c'est sa fortune seule qui est atteinte par la liturgie : XvjxoupyeT yp7](ji,affc. ,

Un des traits essentiels à relever, c'est le caractère agonistique de l'institution. La liturgie est une prestation imposée aux citoyens riches en vue d'un concours. Il y a des prix pour les triérarques qui ont le mieux équipé leur galère, comme pour le chorège qui a présenté le plus beau chœur. Les fêtes religieuses sont autant de concours , et ce sont les citoyens les plus riches de

(1) Thumser, op. laud., p. 99.

(2) Thumser, op. laud., p. 53. Cf. Dém., c. Lept., 19, avec la note de H. Weil; Lysias, XIX, 57 ; Isée, V, 41 ; VII, 35 ; il semble que ce dernier orateur donne rarement au mot ioçtr\yia, un sens général (V, 36 ; VI, 60 ; VII, 40, toujours la chorégie proprement dite), et qu'il emploie de préférence, pour ce sens, le mot XetToupYia (VI, 38; VII, 38, 40).

(3) Thumser, op. laud., p. 118.

(4) Dém., c. Lept., 18, 26, 27.

(5) Il n'est question, naturellement, que de la liturgie extraordinaire par excellence, la triérarchie ; la Trpoeicxçopà ne date que du milieu du quatrième siècle.

chaque tribu qui se disputent tour à tour les prix. C'est par des liturgies que les Athéniens ont créé ces flottes qui ont été si longtemps les maîtresses de la mer ; c'est par des liturgies qu'ont été formés ces choeurs qui, sur le théâtre de Dionysos, venaient exécuter les danses, réciter les chants que leur avait appris l'art d'un Eschyle , d'un Sophocle ou d'un Aristophane. Il y a peu d'institutions qui aient exercé une influence aussi décisive sur le développement de la grandeur militaire et artistique d'Athènes.

Quelle liturgie acquitte le citoyen athénien qui sert dans la cavalerie? L'Athénien qui est enrôlé par l'hipparque est tenu d'entretenir un cheval à ses frais et de servir lui-même comme cavalier ; il est donc soumis à une double prestation : l'une qui porte sur la fortune, l'autre qui porte sur la personne ; Irixorj^ytt XÇW^<^i îtal (Twfxaxt. C'est dans des termes à peu près équivalents qu'était rédigée la loi sur le recrutement de la cavalerie. 11 est évident, dit Xénophon (1), qu'il faut, conformément à la loi, enrôler dans la cavalerie ceux qui sont les plus riches et les plus robustes, Toî^ç SuvaTWTdcTouç xal j(^p7][xa(7t xai (jcojjiafft. Peut-être Xénophoii cite-t-il textuellement quelques-uns des termes de la loi. Ces paroles ne laissent aucun doute sur le caractère de l'institution ; la cavalerie est une prestation militaire, qui atteint à la fois la personne et les biens. Nous avons ici encore une analogie directe entre la cavalerie et la triérarchie, analogie naturelle si l'on admet que ces deux services ont été organisés par le même homme et que tous les deux ont le même objet, la défense militaire du pays (2).

Mais les nécessités , qui pèsent sur les deux services , ne sont pas les mêmes : le triérarque n'est tenu d'équiper un vaisseau qu'en cas de guerre ; dans Athènes , tout le monde est marin : on a vite recruté un équipage. Il faut, au contraire, beaucoup de temps pour former un cavalier ; cette nécessité d'une longue instruction a établi de tout temps entre la cavalerie et la triérarchie, des différences graves. De plus, la cavalerie, dans Athènes, n*est pas exclusivement une arme militaire ; le cavalier athénien n'a pas seulement un service actif en temps de guerre , un service d'instruction en temps de paix ; il a aussi un service qui concerne les fêtes religieuses ; il figure dans le cortège des proces-

(1) Hipparch., I, 9 : « Toùç jxèv to/vuv IrcTziaç ôîjXov ôti xaBio-xàvai 8et xaxà tàv v6(i,ov Toùç SuvaTWTàxouç xaî xpTQy'-oKyi ^«^ dWfjLatnv. » Cf. aussi Ile pi Itciiixîjç, II, 1.

(2) Voir p. 104.

sions ; plus tard même il prendra part à ces concours qui sont une partie importante des fêtes. A mesure que l'esprit militaire diminue chez les Athéniens, cette partie du service , qui est imposée à la cavalerie, devient chaque jour plus importante ; la cavalerie prend une part chaque jour plus grande aux fêtes, aux processions, aux concours, aux parades sur la place publique. Ainsi deux causes différentes, l'une inhérente à la nature de l'arme, aux nécessités du service, l'autre produite par l'état social du pays, ont contribué à faire de la cavalerie une liturgie d'un genre tout particulier ; par certain côtés , elle est une liturgie militaire, elle se rattache à la triérarchie; par d'autres, elle se rapprocherait plutôt des liturgies purement agonistiques comme la chorégie, la gymnasiarchie ; enfin certains caractères qu'elle présente sont tels qu'on hésite à voir véritablement là une liturgie. On comprend donc que sur ce point les avis aient pu être très différents, que des savants se soient trouvés d'une opinion tout à fait opposée sur la question de savoir quel était véritablement le caractère de la cavalerie, si elle était ou non une liturgie.

L'opinion que l'Athénien enrôlé dans la cavalerie acquitte une véritable liturgie a été défendue par K.-Fr. Hermann (1). Ce savant s'appuie surtout sur deux textes, l'un de Xénophon, l'autre de l'orateur Lycurgue. Dans le premier texte (2) , l'iTTTroTpo^ia est mentionnée comme une liturgie, à côté de la chorégie et de la gymnasiarchie et elle est opposée aux prestations militaires , la triérarchie et l'eiccpopa. Le second texte paraît encore plus explicite : Lycurgue (3) oppose lui aussi la chorégie et l'hippotrophie à la triérarchie ; il dit de plus que les deux premières liturgies ne servent que pour amuser le peuple , tandis que la triérarchie sert au salut de l'Etat. D'ailleurs, ajoute Hermann, puisque la cavalerie est un service qui n'atteint que les citoyens riches , et qu'elle implique la nécessité d'entretenir un cheval, cela seul suffit pour montrer le caractère liturgique de l'institution. On

(1) De equîtihus Âtticis, p. 24 et suiv.

(2) Economique^ II, 6 : « "Exi ôè v.cd tt^v ttoXiv alaôàvofxai rà {xèv ^8if\ aoi upoffràTTOUcrav iTCTcoxpoçiaç te xat yoç)r\yia.ç xat yv\i.voi<7i(xçiy ioL(i v-al upocrTaxeiaç • >^v ôè Si^ TcoXejJLOç yévyiTai, oTô' ôxt xat rpiYipapxiaç ^a' elacpopà; Tocrauraç noi TrpoaTa^ouaiv ôtraç ffv où ptjcSiWi^ uicoiaetç. » J'accepte la correction de Cobet, Nov. Lect., p, 572.

(3) Lyc. , c. Leocr. , 139 : « Où yàp eï xtç ÎTUTroxexpocpvjxev ^ xe^opT^yrixe XafjiTrpûç 9l xiùv àXXwv xà)v xotoùx'ov xt ôeôaTràvYixev, à^toç èaxt uap' {ifiwv xoiaùxyjç xapiTo; {ènl Toùxotç yàp aùxoç [xovoç crxeçavoOxai xoùç àXXouç oùôèv tîxpeXâiv), àXX' £Ï xiç xexpiYipàp- Xr\v.t XajxTipiùç 9i xet'xiQ t^ Tiaxpiôt TcepiéêaXev 9) upoç xyjv xoivtqv ffwxriptav èx xwv lôiwv «TUveuiïopriae. »

peut rapprocher ce qui s'est passé à Sparte : quand on a voulu armer une flotte pendant la guerre du Péloponnèse, on a emprunté aux Athéniens le système des triérarchies ; de même , quand les Spartiates se sont décidés à former une cavalerie, c'est sur les citoyens riches qu'ils ont fait peser l'obligation d'entretenir un cheval. Cette argumentation a été reproduite par M. Thumser (1), qui s'est borné, pour montrer mieux ce qu'était cette kTioxpocpia , à citer les concours qui étaient attribués à la cavalerie dans les jeux des Panathénées, des Théséia, etc.

Bake (2) est d'une opinion contraire et , pour prouver que la cavalerie n'est pas une liturgie , il cite les trois faits suivants : Alcibiade le jeune (3), qui avait été enrôlé comme hoplite, s'est mis dans les rangs des cavaliers , il a fait campagne avec eux et, pour ce fait, il est sous le coup d'une poursuite pour abandon de son poste , Inzozaliou ; — Mantithée (4) est un cavalier , la campagne doit être périlleuse surtout pour l'infanterie : Mantithée demande à servir comme hoplite, il l'obtient; — comment la cavalerie peut-elle être une liturgie , puisque l'Etat accorde des secours au cavalier même en temps de paix (5) ?

Ce dernier argument de Bake est le plus faible et M. V. Thumser n'a pas de peine à le réfuter ; le triérarque aussi reçoit de l'Etat divers secours ; il n'en acquitte pas moins une liturgie. Les deux autres arguments ont plus de valeur ; si la cavalerie est véritablement une prestation publique, une liturgie, il est difficile de comprendre qu'on ait pu être poursuivi pour avoir voulu. s'y soumettre, comme le jeune Alcibiade, ou que, pour en être exemj)té , on n'ait qu'à le demander , comme Mantithée.

Non sealement M. V. Thumser ne réfute pas ces deux arguments de Bake, mais sa discussion présente encore ce défaut qu'en rapprochant des textes de Xénophon et de Lycurgue les catalogues des Panathénées et des Théseia , en ne tenant pas compte des différences d'époque qui séparent ces deux groupes de témoignages, ce savant commet l'erreur d'attribuer à des auteurs du quatrième siècle la mention de faits qui n'appartiennent qu'au deuxième et de considérer comme des caractères constants de la cavalerie athénienne des changements survenus assez tard dans cette institution.

(1) De ci^ium Atheniensium munerihus, p. 80 et suiv*

(2) Mnémosyne, VllI (1859), p. 225.

(3) Cf. les deux discours de Lysias contre Alcibiade, XIV et XV.

(4) Lysias, pour Mantithée (XVI), 13*

(5) Voir plus loin, chap. IV et V.

Ce qui a contribué à embrouiller la question , c'est que le mot employé pour désigner l'entretien des chevaux en vue des concours est le même qui sert pour désigner l'obligation à laquelle est soumis le cavalier d'avoir à entretenir un cheval pour le service de l'Etat. On a été ainsi amené à confondre les deux choses ou au moins à rapporter à l'une des textes qui se rapportaient à l'autre. En effet , le riche Athénien , qui élève à grands frais des chevaux de course pour obtenir la victoire à Olympie , à Delphes ou dans Athènes môme, est appelé î-rcTrorpo^poç, comme le citoyen , qui est enrôlé par l'hipparque , et qui est tenu d'entretenir à ses frais un cheval pour servir dans la cavalerie. Le premier de ces deux sens se trouve dans le passage où Platon célèbre la gloire et la richesse de la maison de Lysis (1) , ainsi que dans Thucydide (2) et Isocrate (3), quand ils rappellent la grande victoire olympique , remportée par Alcibiade ; et , d'autre part , quand Xénophon parle du recrutement de la cavalerie, il emploie le mot ÏTTTroTpocpe^v pour désigner l'obligation à laquelle est soumis le citoyen qui est enrôlé dans le corps des cavaliers (4); c'est ainsi que l'adversaire de Phénippe le désigne sous le nom d'ÎTrTro- Tpocpoç quand il servait dans la cavalerie (5).

Il nous a été possible, dans le livre II de cet ouvrage (6), de déterminer quel était le rôle des cavaliers dans les fêtes religieuses et surtout dans les concours. Les courses faites par les cavaliers , ex T(ov iTTTrewv , et par leurs officiers , les phylarques , ex twv (puXap)^a)v , se distinguent des courses faites par les citoyens athéniens, ex Tôov TToXtTwv , et des courses faites par des concurrents de tous pays , ex TravTwy , par une différence essentielle : les cavaliers courent eux-mêmes , ils ne confient pas leur chevaux à des écuyers, il descendent eux-mêmes dans l'arène, et ces courses, ils les font avec leur monture réglementaire , avec le cheval qui a été passé en revision par le Conseil (7); voilà pourquoi ils ne" font jamais de courses de chars ; ils courent avec leurs chevaux de guerre , ces courses de la cavalerie devant être un spectacle agréable pour

(1) Lysis, p. 205 c. ; voir ce texte, p. 111, n. 3.

(2) VI, 12, 2 : ÔTiwç 6au[xaa9^ (xèv àuo t^ç iTruorpocp^aç. Cf. encore Ibid», 15, 2.

(3) XVI, 33 (Voir ce texte, p. 169, n. 5). Cf. d'autres textes, p. 169 et suiv.

(4) Hipparch., I, Il : « Tà6e ôiôàaxwv (bç àvayxaaOïqdovTai {jièv iTCTCOTpoçetv ^v |x9i \)n6 <70u, Otc' àXXou ôtà là xç-f\[i.az(x. »

(5) [Dém.], c. Phén., 24; voir ce texte, p. 318, n. 8.

(6) Voir toute la partie 11 de ce livre.

(7) Voir p. 264.

LE SERVICE DU CAVALIER EST-IL UiNE LITURGIE V 303

le public et en même temps un exercice utile pour les cavaliers.

Nous avons vu aussi que ces courses des cavaliers sont d'institution très récente. Les cavaliers assistent aux processions très probablement dès l'époque où le corps a été réorganisé par Périclès ; mais c'est seulement longtemps après l'époque de Xénophon et de Démosthène , probablement dans la première moitié du deuxième siècle, qu'ils ont commencé à prendre part aux courses de Vot.ytù'^ \tz'Kix.6ç.

Il y a donc :

D'un côté, des courses U tô5v ttoXitcSv et èx Tràvrwv , depuis une époque très ancienne; l'kTroSpofjiia des Panathénées est certainement antérieure à Pisistrate ; ces concours comprennent surtout des courses de chars; enfin les concurrents ne courent pas eux-mêmes , ils font courir ;

D'un autre côté, des courses réservées à la cavalerie, U xwv ÎTTTrewv; elles sont très récentes et elles présentent cette particularité que les cavaliers courent eux-mêmes et avec leur monture réglementaire.

L'hippotrophie , l'élève des chevaux pour les courses ix. twv TToXtTwv et Ix TTocvTwv, cst uuo llturglo, elle pèse sur tous les citoyens riches, qu'ils servent ou non dans la cavalerie. Pour les hippodromies des Théséia, des Panathénées, etc. , les citoyens riches sont tenus de faire courir; c'est à cette liturgie que se rapportent les textes de Xénophon et de l'orateur Lycurgue cités par Hermann (1) ; dans ces deux textes, l'hippotrophie est rapprochée très justement de la chorégie et des autres liturgies ordinaires ; Lycurgue dit que ces liturgies ne servent qu'à amuser le peuple, tandis que la triérarchie sert au salut de la patrie. Xénophon ajoute que l'hippotrophie est une liturgie obligatoire (2). Il y avait donc dans le règlement sur les liturgies un article relatif aux jeux équestres èx tôv ttoXitwv et Ix Tcavrwv des grandes fêtes d'Athènes et aux obligations qui pesaient sur les riches à ce sujet. A côté de cette obligation formelle, ne concernant que les fêtes d'Athènes , les riches ont aussi l'obligation morale de faire courir à Olympie , à Delphes , à l'Isthme, à Némée ; l'Etat même accorde de grandes récompenses à ceux qui feront proclamer le nom d'Athènes dans une de ces grandes solennités.

Quelles sont les obligations imposées au citoyen athénien qui est enrôlé dans la cavalerie ? Entretenir à ses frais un cheval ac-

(1) Voir les textes , p. 300, n. î et 3.

(2) Xén., loc. cit. : « T:^v ttoXiv... coi irpoaTaTToOaav ÎTrirôTpôçiaç» xtX»

cepté par le Conseil, et, avec ce cheval, faire son service de cavalier ; il a un cheval dit TtoXefAtariqç ou TrofXTctxoç, Xa[ji.7rpoç ; il n'est tenu que d'avoir ce cheval; c'est ainsi que Phénippe, quand il est dans la cavalerie, est appelé ÎTTTroTpo^oç ; il a un cheval, TcoXsfjitaTTipioç ; il sort de la cavalerie, il se défait de son cheval (1). Si le cavalier est riche, il peut être soumis à l'autre genre d'hippotrophie, celle qui a pour objet les concours Ix twv ttoXitwv, Ix 7ràvT0)v des fêtes athéniennes ; peut-être même est-il soumis plus particulièrement que les autres citoyens à cette obligation ; il peut aussi faire courir hors d'Athènes , à Oly mpie, Delphes , etc. ; alors , à côté de sa monture réglementaire , ittttoç 'KoXeii.iaxriç ou Xa(A7rpoç , il aura des chevaux pour les courses, pour les concours, iTTTrot à6XriTa(. C'est ce qui est exprimé très clairement dans un texte de Lysias : « Ainsi, quand mon père était cavalier, non seulement il posséda » des chevaux brillants^ Xafx-jrpouç, mais, avec des chevaux de con- » cours , à6X7]Ta"iç , il fut vainqueur à l'Isthme et à Némée , ce qui » lui valut de faire proclamer le nom de la ville , et à lui-même » d'être couronné (2). » Les deux sortes d'hippotrophie sont encore distinguées dans le passage suivant d'Isée : « Il est évident, » dit-il à Dicéogène, « que jamais tu n'as dépensé rien, soit pour la ville, » soit pour tes amis. En effet, tu n'as pas même fait des frais pour » élever des chevaux (xaÔtTTTroTpocprjxaç), car jamais tu n'as possédé de » cheval valant plus de trois mines ; tu n'as pas non plus fait des » frais pour avoir des attelages de char de course (y.oLTd^euyox^o^fi- » xaç), car jamais tu n'as possédé même un attelage de mules (3). » Dans cette phrase, le mot xaôt7r':roTpocpYixaç désigne l'entretien du cheval pour la cavalerie, et xaxe^suyoTpo'^Yixaç l'entretien des chevaux pour les courses de chars. Dicéogène a pris la succession d'une maison très riche, où il y a eu des triérarques, des phylarques, des stratèges ; c'est donc un devoir pour lui de continuer les tradi-

(1) [Dém.] , c. Phén., 24 : >< 'A7ro56[jLevoç xôv 7toXe[i,t(TTiiiptov ÏTurcov xataêéêYixev àTio TÙiv Ïtitciov. m Du temps de Démosthène, disait-on, dans ce sens TuoXejJLidT^pioç ou TToXefxiçTrjç Ïtcttoç ? Cf. ce que nous avons dit p. 207, n, 7.

(2) XIX, 63 : « AÙTtxa ôxeÏTnreuev, ou [xovov ïttttouç exTriaraxo Xa^xTupouç, à>Xà xai àôXyixaï; èvixriaev laOjxoT xal Nefxsqc, oiaxe x:^v tcoXiv XYipu^ôvivat xal aùxôv crxeçav(o6î)vai. »

(3) V, 43 : « Oûxs Yàp el; xt^v tcoXiv oûxe elç xoùç «pCXouç çavepôç eT ôaTravriôsl; oOôév. 'AXXà [x^v oùôèxaôtuTroxpoçYixaç* où yàp TcwTioxe i^x-fiaco Ïicttov iiXebvoç à^iov 9i xpicôv (xvcôv • ouxe %(x.z&l^e\jyoxç>6({iriv.a.Q, eTtet oOôè ^eÙYOÇ è')(.xYi(7(ji ôptxèv oOôeTctouoxe è%l xoaouxoiç àypoTi; xai xxT^fxaaiv. » Nous avons souligné les divers emplois d'oûxe et d'o06é ; il y a là des nuances importantes pour notre discussion.

tions de cette maison : il ne le fait pas ; non seulement il ne se soumet pas à l'hippotrophie des concours, il n'élève pas des attelages pour les courses de chars ; bien plus , il ne se soumet pas à cette hippotrophie beaucoup moins coûteuse du cavalier qui entretient un cheval pour le service public. Dans nos catalogues agonistiques , nous trouvons des exemples de cavaliers prenant part à la fois aux concours Ix xwv iTtuewv et aux concours Ix Travxcûv, ou ex Twv TToXtTwv , c'est-à-dire pratiquant les deux sortes d'hippotrophie : Dionysios, fils d'Agatoclès, est vainqueur au SiauXov ex Tcov ÎTCTcewv et à ràxa[X7ttov ex 7ràvT(ov(l); la famille Echédémos-Arkétos est une famille de cavaliers ; plusieurs de ses membres sont vainqueurs à des courses èx tô5v iroXtxwv (2).

Ainsi l'hippotrophie, pour les concours U tôv tcoXitcov ou Ix ttocv- Twv, est une liturgie, mais cette liturgie ne frappe pas les cavaliers particulièrement ; si elle les frappe , c'est quand ils sont riches et par cela seul qu'ils sont riches , non parce qu'ils sont cavaliers. Les concours Ix tSv îtttowv peuvent-ils être considérés comme faisant l'objet d'une liturgie ? Ces concours ne peuvent être faits que par une minorité assez restreinte des cavaliers ; on ne peut pas supposer que les mille cavaliers aient exécuté à la fois des courses comme ràxà[ji,7rto; et surtout le Biaukoç ; supposer une série de courses assez nombreuse pour que tous puissent concourir est encore une hypothèse inadmissible (3). Y a-t-il eu, pour les cavaliers riches, obligation de prendre part aux concours et, par conséquent, une véritable liturgie ? S'il en était ainsi, comme c'est avec leur monture réglementaire que les cavaliers doivent concourir, il faudrait supposer que, dans l'examen auquel le cheval est soumis devant le Conseil, quand le cavalier entre au service (4), le Conseil tient compte de la fortune du cavalier et oblige les plus riches à avoir un plus beau cheval. Gela est-il probable ? En tout cas, ceci n'aurait pu se faire qu'à une époque assez récente , quand les courses ex twv ÎTTTrewv ont été instituées.

Là où l'on doit voir une liturgie , c'est à propos des concours d'eùavSpia et d'sûoTrXia ; peut-être ces concours sont-ils relativement anciens ; mais nous ne savons pas si ces liturgies pesaient parti-

(1) C, l. A., II, 446; II, 1. 87 et 94.

(2) Voir la notice que nous avons consacrée à cette famille, p. 276.

(3) Krause {Die Gymnast., p. 578, n. 20) n'admet pas, d'ailleurs, que le système des àçeSpoi ait été appliqué aux jeux équestres, comme il l'était aux jeux gymniques.

(4) Voir plus loin le ch. III, sur la dokimasie.

culièremciit sur les cavaliers riches, sur les phyiarques peutêtre (1).

L'hippotrophie pour les concours Ix xwv ttoXitcov, sx ttocvtwv , n'est donc pas une liturgie qui concerne la cavalerie. Peut-être les concours £x Tôûv iTTTrewv fonctionnaient-ils au moyen de liturgies ; cela est sûr pour les concours d'sùavSpia et d'sùoTtXia ; mais il n'est nullement certain que même ces liturgies pèsent particulièrement sur les cavaliers. Quant au service militaire dans la cavalerie, on peut le considérer comme une liturgie, puisque, par ce mot, on peut entendre toute prestation publique quelle qu'elle soit ; mais on ne peut l'assimiler en aucune façon aux liturgies ordinaires, comme la chorégie et la gymnasiarchie ; l'argumentation de Bake sur ce point conserve toute sa valeur ; les deux faits qu'il a allégués sont décisifs ; si le service dans la cavalerie est considéré comme une prestation publique, comme une liturgie, on ne peut pas comprendre que le jeune Alcibiade puisse être poursuivi pour s'être volontairement soumis à cette charge ; on comprend encore moins que Mantithée n'ait qu'à le demander pour en être exempté. En admettant même qu'il y ait eu, dans la cavalerie, quelques liturgies particulières comme celles qui concernent les concours d'eùav- Spta et d'eùoTcXia , OU encore les courses Ix twv iTrTcewv, on ne serait pas autorisé à assimiler le service militaire du cavalier aux liturgies ordinaires : il y a pour cela une raison décisive. K.-F» Hermann, poussant son système jusque dans les dernières conséquences, est tenté de croire qu'en effet les cavaliers jouissaient de rimmunité d'après laquelle on ne pouvait être soumis (2), . deux ans de suite à la même liturgie (3). C'est une erreur ; en effet, nous avons plusieurs exemples d'Athéniens n'ayant jamais servi que dans la cavalerie (4) ; si l'hypothèse de Hermann était vraie, comme ces Athéniens n'ont jamais servi dans les hoplites, il en résulterait que, de deux ans l'un, ces Athéniens ont pu être* exemptés du service militaire , ce qui ne peut être admis d'aucune façon.

(1) Les phyiarques sont nommés pour ces concours. Voir le chapitre consacré aux Jeux équestres des Théséia, liv. II, ch. VI.

(2) Démosth., c. Lept. , U. Isée, VII, 38. Cf. Bœckh , Staats., I, 599. Schômann, Griech. AU., I, 488.

(3) De eq. ait., p. 34 : « Qui si ad reliquarum liturgiarum similitudinem existimandus esset, alternis annis vacationem habuisse videri possit. »

(4) Lysias, XIV, 10 : « Kai ëxepot [xèv oùSeTcwTTOTe Ô7r>iTeu<yavTeç , ÎTiTieùcravreç 6è xai Tôv àXXov /povov. » — Xén,, Mém., III, 4, 1 : « 'Avridôévriv ôé, icpr\, eïXovxo xèv oûxe ÔTcXtTYiv TitoTtoxe (jTpaTeU(Tdc(X£vov , ëv xe toi; tTCvreOdiv oOôèv TceptêXeTtxov Tcoiif)aavxa. »

Ainsi, pour toute la période pendant laquelle Athènes a été indépendante, le service dans la cavalerie ne peut être assimilé aux liturgies ordinaires comme la chorégie ; il se rapproche plutôt de la triérarchie; c'est une liturgie militaire : elle a pour objet un service qui concerne le salut de l'Etat (l) ; elle porte sur le corps et sur les biens ; elle frappait d'abord les citoyens de la deuxième classe, comme la triérarchie ne frappait que ceux de la première. Mais, par d'autres côtés, elle diffère complètement de la triérarchie; elle n'est pas une liturgie extraordinaire imposée seulement en temps de guerre ; la prestation, qui est imposée au cavalier, l'entretien d'un cheval pour le service public, se combine avec l'obligation du service militaire qui pèse sur tous les citoyens. Le cavalier, en même temps qu'il est un citoyen qui acquitte une liturgie, est un soldat et un soldat qui a besoin d'une longue instruction. De là, la nécessité du service permanent ; ce service dure non seulement toute l'année, mais il peut encore être imposé les années suivantes , il peut être imposé au cavalier tant qu'il a l'âge pour être soldat. Si le cavalier est riche, il est tenu, en outre, d'entretenir des chevaux pour les concours athéniens ; cette obligation constitue une véritable liturgie : elle frappe tous les citoyens riches, qu'ils soient ou non dans la cavalerie. Plus tard , cette obligation d'entretenir des chevaux pour les concours fut plus nettement formulée ; on établit des concours Ix tôSv ÎTriréwv et ex Twv (puXapx.a)v. A cette époque, Athènes a cessé de jouer un rôle politique ; son armée, chaque jour plus faible et plus réduite, ne s'acquitte plus que d'un service de police à l'intérieur du pays. La cavalerie athénienne ne figure plus sur les champs de bataille ; en revanche, son rôle devient chaque jour plus important dans les fêtes et dans les parades , sur la place publique ; la cavalerie perd peu à peu le caractère qu'elle avait de liturgie militaire pour devenir une liturgie agonistique; mais, même alors, on le comprend sans peine , elle se distingue, par des différences essentielles, de la chorégie et de la gymnasiarchie ; comme, quand elle était une liturgie militaire , elle se distinguait nettement de la triérarchie.

(l) Isocrate (VIII, 20) : « Ttepi xèv 7c6X£{jlov. » Cf. Thumser, op. laud., p. 26 et suiv.

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