CHAPITRE V
La xaTacrxaaiç n'était pas la seule dépense faite par l'Etat pour la cavalerie. Comme le cavalier romain , outre Vaes équestre pour acheter son cheval, touchait Vaes /lorrfearmm pour l'entretenir, de la même façon le cavalier athénien , outre la xaxaaTaatç , qui lui était payée à son entrée au service pour acheter un cheval , recevait tous les ans une indemnité pour l'entretenir, (tTtoç fe-Tcotç.
La solde militaire date de Périclès (1); Bœckh (2) a montré combien elle était devenue nécessaire depuis qu'Athènes se trouvait à la tête d'un grand empire , lorsque de longues expéditions pouvaient retenir longtemps le citoyen loin de ses terres ou de son commerce. Cette solde n'était donnée naturellement qu'à des troupes en campagne.
Les Grecs distinguaient dans la solde ce qui est proprement le salaire du soldat , [xiaOoç, et les subsistances, aiTYipeaiov, aixapxeta, oïToç; les deux étaient données en argent. Démosthène (3) dit que ce n'est pas un mince avantage pour les soldats d'avoir le criTYipeatov ; une fois qu'ils ont ce secours , il leur est facile de se procurer le l'esté par la guerre elle-même, d'avoir ainsi, sans nuire aux Grecs
(1) Scol. deDém., Hepi auvxa^, 166, 1 (p. 222, 10, de G. Dindorf; p. 575, col. I, au milieu, de Didot) : « IIpcoTo; yàp èxsïvoç Ixa^e (xioOoçopàv xal ëôwxe xtp Stq|jlw (7TpaTeuo[i.évt{). »
(2) Staats., I. p. 401. Pour tout ce qui touche la solde, voir surtout Bœckh, Staats., I, p. 351 et 377, II, p. 2; on n'a fait jusqu'ici que répéter ce qu'il avait dit; cf. Rûstow et Kôchy, Gesch. des griech. Kriegswesen , p. 102-, Ad. Schmidt, Das Perik. Zeitalter., I, p. 45; cf. aussi E. Curtius, Hist. Gr., II, 499, note.
(3) Philipp., I, "28 : « Xp^[jt,aTa toîvuv, Ittcv (xèv y; xpoçï). ffiTYipécriov (xovov.... » Ihid., 29 : « El ôé xiç oUxai [xtxpàv àçopfjiTQV , (TiTiQpéCTiov xoîç ffTpaxeuojJLévotç ÛTcàpxetv, oùx ôp9c5; ëyvwxev • dyw yàp oTôa (raçûç ÔTi, tout' àv yévviTai, TipoaTcopteï Ta XoiTra aÙTÔ t6 aTpdcTeujji' oltco tou TtoXéfxou, oOSéva Ttov 'EXXtqvwv àôixouv oùSè tc5v
et aux alliés, la solde complète, le (xtaôov IvTeXîi (1) ; dans ce passage, le mot (ji,ta6oç comprend donc les deux choses le rfixoç et le (xiaOoç ; ailleurs le terme général pour désigner les deux espèces de solde est (tTtoç, xpecpetv, xpocpT] (2). On admettait qu'un hoplite ne devait pas i^ecevoir, par jour, moins de deux oboles pour sa nourriture et de deux oboles pour son salaire ; de là le proverbe : la vie à quatre oboles, TETptoêoXou pioç, pour désigner la vie du soldat (3).
La solde de l'hoplite a été en moyenne de deux à six oboles. Bœckh (4), en comparant les divers témoignages que nous possédons, conclut que la solde du cavalier a été tantôt le double, tantôt le triple et même le quadruple de la solde de l'hoplite. Dans Athènes, elle était en général le triple ; ainsi, dans le traité conclu en 420 entre Athènes d'une part, Argos, Elis et Mantinée de l'autre, on fixe la solde de l'hoplite à trois oboles d'Egine, celle du cavalier à six oboles ou une drachme (5). En 383, les Lacédémoniens convoquent l'armée fédérale pour aller combattre Olynthe ; pour cette expédition lointaine, ils imaginent un nouveau système d'après lequel les confédérés peuvent remplacer les hommes qu'ils devaient fournir par une contribution en argent ; ils fixent la solde de l'hoplite à trois oboles d'Egine et ils décident qu'on paiera pour un cavalier comme pour quatre hoplites (6). Démosthène fixe la solde des troupes qu'il propose d'envoyer contre Philippe à dix drachmes par mois pour l'hoplite, à trente pour le cavalier (7).
Cette solde, nous l'avons dit, n'était donnée qu'à des troupes en campagne. Ce qui est particulier aux cavaliers, c'est qu'ils recevaient une solde même en temps de paix, pour l'entretien des
chevaux : « xal yàp 01 Ititzeiç , » dit un SCOliaste (8), « [xtaôov eXafxêavov
év eîpvîvy) uTièp toîî Tpscpetv touç ittttou;. » Xénophon indique très
(1) Le (xiaOoç èvxekriç est le prêt franc de nos troupiers,
(2) Dém,, Phil, 1, 23 : ^evtxàv -rpeçeiv. Olynth., I, 22 : Ta tï]? Tpoçf];.
(3) Eustath., ad Odyss., p. 1405; ad IL, p. 95L
(4) Staats., I, p. 38L
(5) Thuc, V, 47, 9 : a *H itoXtç i\ [xeTaTrefjnî^afjLÉvyi Siôotw (JÏtov tw (xèv ôulki^ xai ^ik(â xal To^oTY] rpeiç ôêoXoùç Alyivatouç tïj; vi(X£pa<; éxocatriç , tîô ôè liCTteï ôpaxt^yiv AiYtvaiav. » CI. A., IV, 46^, 1. 22 et suiv.
(6) Xén., Hell., V, 2, 21 ; E. Curtius, Hist. Gr., IV, 298.
(7) Philip., I, 28. Lorsque Thibron demande aux Athéniens trois cents cavaliers, il promet de leur fournir lui-même la solde, elutov ôxi aÙTOç [aktôov 7tapé^et (Xén., IlelL, III, l. 4) ; le mot txiaOoç se trouve encore pour la solde delà cavalerie chez Hypéride, II, 13, eiaTipàxTeiv xôv [jLia6àv toTç lirTceûaiv; dans l'inscription C. L A., II, 612, le terme employé est aÏTOç.
(8) Scôl. de Dém., c. Timocr., 732, 6. Cf. Bœckh, Staats., 1, p. 351 ; II, p. 2,
clairement que les cavaliers recevaient une solde en temps de paix et il évalue la dépense qui en résultait pour l'Etat à un chiffre rond de 40 talents (1). Démosthène, énumérant dans un de ses discours les principales dépenses de l'Etat pour des services réguliers, cite la cavalerie comme un de ces services (2).
La mention de cette solde de la cavalerie sous le nom significatif de (jTtoç iTTTcotç, se trouve sur plusieurs document épigraphiques : le plus important est une inscription du musée du Louvre, datée de l'archontat de Glaukippos, ol. 92,3 (410/9); elle a été étudiée d'abord par Barthélémy (3), ensuite par Bœckh (4); elle contient une liste de paiements faits aux hellénotames par les trésoriers de la déesse pendant les huit premières prytanies de l'année. Voici la liste des paiements pour la cavalerie :
(L. 3-5) : « 'Etti ty)ç AîavTiSoç Tupcorv]? TrpuTaveuoucririç 'EXXrivoTafjLiatç TrapeSoÔT) , K(xXkiit.<x-)(M 'Ayvouaiw , OpaatTsXiSY] 'Ixapte^, ititcoiç (tTtoç laoôri, 'AGTivat'aç noXiocSoç TTTXXXHHAAArHG, Ni'xriç pAAAAHID. «
(L. 7-10) : « 'EttI TTJç Oîvvitôoç xpixT)? 7rpuTav£Uouay)ç *EXXy)V0Ta[ji.iatç TrapeSoÔY], IleptxXsT XoXapYa xal (juvapj^ouctv , itittoiç cnioç sSoôr) TTPHHH- HAA- (5). »
« STSpOV TOtÇ aÙTO"lÇ *'EXXYlVOTa(JI,iatÇ , ITTTTOtÇ (7ÎT0Ç sSoÔY) TXPHHHH. »
(L. 10-12) : « 'Eià T^ç 'Axa[jt.avTiSoç Tsxapxï)? TCpuxaveuouaviç 'EXXvivoxa- [Aiatç TrapeôoÔY), n£pixX£"t XoXapy£"i xal auvapj^ouaiv , (j"tTOç iinrotç eSoGt) TTT. »
(L. 21) : « 'EttI x% 'AyxioyjBoç iêSofxviç TrpuxavEuouffyjç, » (L. 23) : « xv) aùx^ ^p-spa 'EXX'y]voxa|i.iaiç OaXàvôw 'AXwTcex^ôsv xal duvap)(ouatv c^xov tuTtotç TTTT. »
(1) Hipparch., I, 19 : « 'EiriTinSetov 8è {)Ttoixi|xvTncrxeiv ôxi xal -fi 7c6Xiç àvéxe^ai 6a- Tcavtôo-a el; t6 lirTrtxàv èyYÙç TexTapàxovxai xaXavxa xoO èviauxou , toç , i^v iroXejxoç Y^Y^T^xai , [L-^ Çyixeïv Sét;) tTCTrtxov, àXX' è^ exotjxou lx?[l TtapeaxeviafffJLÉvt}) xp^<y6at. » Voir p. 352, n. 1.
(2) C. Timoc. (XXIV), 97 : « Aià xotvuv xoù vofjiou xoyxou ôtoxeïxat xà xoivà • xà yàp elç xa; èxxXYiataç xal xà; 6u(jta; xat xi^v pouX:^v xal xoùç îuTréaç xal xdcXXa XpTÎijJ^ax' àvaXi(Tx6(xeva ouxoç ècr6' ô v6[xoç ô ttoicSv TrpoaeuTcopeTaxat. »
(3j Jf^m. de l'Âcad. des inscr., XLVIII, p. 337-407.
(4) Staats., Il, p. 2; C. /. G., 147. Nous donnons le texte du Corpus atîique, n° 188.
(5) Bœckh n'indique pas la lacune; Lejeune-Dirichlet ne l'indique pas non plus; la façon dont ce dernier transcrit l'inscription permet de croire qu'il a voulu indiquer des lacunes à la fin des chiffres de la première prytanie, second versement; de la troisième, second versement, et de la quatrième; il se trompe enfin dans l'addition des drachmes, 2145 au lieu de 2148; cependant, le chiffre exact était dans Bœckh, Staats., II, p. 25.
Dans ces huit prytanies , six versements ont été faits pour la cavalerie :
Dans la première prytanie, 3 talents 3,237 drachmes V2oboles. Dans la même, 91 » 3 74 »
Dans la troisième prytanie, 2 » 5,420 t>
Dans la même, 2 » 5,400 »
Dansla quatrième prytanie, 3 »
Dans la septième prytanie, 4 »
14 talents 14,148drachmes 3 3/4 oboles.
Puisque le talent vaut 6,000 drachmes, la somme totale est 16 talents, 2,148 drachmes, 3 oboles 3/4. Peut-être faut-il ajouter soit encore dix drachmes, soit quelques oboles, pour combler la lacune qui se trouve à la fin du premier versement fait dans la troisième prytanie.
Bœckh (1) fait le raisonnement suivant : « On a les versements opérés pour quatre prytanies, ces versements s'élèvent à la somme de 16 talents environ; c'est donc une moyenne de 4 talents par prytanies, et, comme l'année athénienne est divisée en dix prytanies, nous arrivons à ce chiffre de 40 talents indiqué par Xénophon pour les dépenses de la cavalerie. »
Cette explication soulève différentes objections. Bœckh les a prévues et réfutées en partie. Est-il bien sûr que les versements ne doivent être comptés ici qu'aux prytanies pour lesquelles ils sont indiqués et qu'ils ne portent pas sur toutes les prytanies que comprend ce règlement de compte ? Il y a un premier versement pendant la première prytanie ; mais ce versement peut servir aussi pour la deuxième, pendant laquelle aucun versement n'a été fait pour la cavalerie ; il y a un versement pour la quatrième prytanie, ce versement a pu servir pour la cinquième et pour la sixième ; de même celui qui est fait pendant la septième a pu servir aussi pour la huitième, la neuvième et la dixième. Bœckh ne croit pas cela probable (2) ; il se fonde sur ce fait que les dépenses indiquées sur ce compte pour la diobélie ne sont pas suffisantes dans quelques cas, qu'ainsi il faut admettre que des
(1) Staats. , I, p. 352. Cf. Gilbert, Handh. , p. 308. Voir une inscription de Béotie (Hermès, VIII, 1874, p. 431-441, Abrechmung eines Boeotischen Hippar^ cherij Wilamowilz-Môllendorff) contenant les comptes de l'hipparque Pompidas. Si l'on accepte l'explication de W.-M., cet hipparque aurait eu recours à de singuliers moyens pour couvrir les pertes que pouvait amener la baisse dont était frappée alors la monnaie de Béotie.
(2) Staats., II, 17.
paiements ont été faits par d'autres caisses. L'inscription ne donnerait donc les comptes que de la caisse des trésoriers de la déesse, et, dans les prytanies où des paiements pour la cavalerie ne sont pas portos sur le compte de cette caisse, c'est sur d'autres caisses que CCS fonds auraient été pris.
On peut encore objecter qu'en 410, Athènes se trouve en pleine guerre, que les dépenses inscrites alors sur le budget sont des dépenses extraordinaires. Mais Bœckh fait observer que dans le compte des trésoriers de la déesse, l'argent est donné par l'Etat pour l'entretien des chevaux, o-Ttoç I'ttttoiç (1). Il est très probable que cette solde, ce aTroç l'uTcotç, était la même en temps de paix et en temps de guerre; quand ils étaient en campagne, les cavaliers touchaient en plus la solde régulière comme les autres troupes. Les dépenses portées sur les comptes des trésoriers de la déesse ne sont donc pas des dépenses extraordinaires ; elles sont destinées à payer cette solde permanente que l'Etat donne au cavalier pour l'entretien de son cheval et qui est la même pendant la paix et pendant la guerre.
Nous avons vu que Démosthène porte le aTroç du cavalier à 30 drachmes xjar mois ; c'est donc une drachme par jour. Nous trouvons, en effet, ce même chiffre dans une inscription malheureusement trop mutilée pour qu'on puisse en tirer d'autres renseignements sur le sujet (2). S.i l'on évalue le <nxo<; du cavalier à une drachme par jour, pour 1,200 cavaliers (3), la dépense annuelle sera de 438,000 drachmes, soit, en chiffres ronds, 73 talents. Bœckh suppose alors qu'en temps de paix la moitié seulement de la cavalerie était enrôlée et soldée ; pour ces 600 cavaliers touchant une drachme par jour, la dépense annuelle serait de 36 talents, ce qui est à peu près le chiffre de Xénophon : èyyhç TsxTapaxovxa TdtXavxa tou eviaurou.
Pouvons- nous accepter ce système? L'explication de Bœckh sur la diobélie peut être exacte, s'ensuit-il qu'elle puisse être appliquée à la solde de la cavalerie ? Et, d'ailleurs ce point serait-il vrai, si le alxoç est cette partie permanente de la solde donnée au cavalier, comment expliquer qu'il y ait des paiements si différents pour les diverses prytanies ? Pendant la troisième prytanie il a été versé près de 6 talents (5 talents 4,820 drachmes), tandis
(1) Scolie de Dém., c. Timocr., 732, 6; voir p. 347.
(2) C. /. A., I, 79, l et suiv. : & [toù]? luiréa; 6è Spaxfxi^v toî» l[vtauToO... »
(3) Pour mille cavaliers, ce qui est le vrai chiffre, (voir le ch. VII), la dépense dépasserait 60 talents,
que pour la quatrième il n'en a été versé que 3 ; ici on ne peut pas invoquer cet argument que des paiements ont été faits par d'autres caisses : tout le système de Bœckh, tous ses calculs reposent sur ce point que, pour les quatre prytanies, il n'a été fait des versements que par la caisse des trésoriers de la déesse. Bœckh (1) suggère une explication pour rendre compte de ces différences entre les paiements des quatre prytanies : les cavaliers prennent part aux processions, et, pour cela, ils reçoivent une indemnité; par conséquent, selon qu'il y a plus ou moins de processions dans le mois, les paiements des diverses prytanies auront été plus ou moins élevés. Est-il bien sûr que les cavaliers aient touché une indemnité pour assister aux processions ? Nous n'avons là-dessus aucune preuve ; la chose ne paraît nullement probable ; et quel rapport peut-on établir d'ailleurs entre les processions et le aTroç ÏTTTTotç? Quand Xénophon parle des 40 talents, il dit que l'Etat dépense cet argent en vue de la guerre ; en admettant que l'on ait donné, à l'occasion des processions, de l'argent aux cavaliers, on ne peut pas voir dans cet argent cette solde permanente, à ura drachme par jour, qui forme le (ftxo^ accordé au cavalier. Er réalité ces différences de paiements que nous trouvons po-.r les diverses prytanies peuvent très bien s'expliquer par le fait de la guerre (2).
11 y a encore d'autres objections qu'on peut faire au système de Bœckh.
Je prends le texte de Xénophon relatif aux 40 talents. En divisant 40 talents, soit 240,000 drachmes, entre mille cavaliers, on obtient 240 drachmes par an pour chacun d'eux, c'est-à-dire à peu près 4 oboles ou environ 60 cent, par jour; Bœckh trouve (3) que c'est trop peu ; les matelots des galères sacrées, qui eux aussi étaient payés pendant toute l'année, recevaient cette solde de quatre oboles par jour' (4); des cavaliers, pense Bœckh, devaient recevoir davantage; il trouvait d'ailleurs, dans Démosthène et
(1) Staals., II. p. 17.
(2) Ne prenait-on pas sur les sommes affectées au (tîtoç tTCTcoiç de quoi indemniser les cavaliers dont le cheval avait été tué à la guerre ? On peut trouver encore d'autres explications ; les dépenses extraordinaires sont le cas ordinaire en temps de guerre.
(3) Cependant, ïaes hordearium des Romains ne s'élevait qu'à 200 fr. Si l'on compte douze cents cavaliers , chacun ne recevait par jour que 3 oboles 45 cent.
(4) Bœckh, Staats,, I, p. 339. Gilbert fait aussi le même calcul, Handb., p. 308, n» 3.
dans l'inscription C. I. A., I, 79, la preuve que la solde pour le cavalier était d'une drachme par jour ; devant l'impossibilité où il était de trouver dans les 40 talents de quoi donner une drachme par jour à mille ou à douze cents cavaliers, Bœckh avait été amené à supposer que la moitié seulement des cavaliers, c'està-dire six cents, étaient enrôlés et payés. Cette explication paraît bien difficile à admettre ; Xénophon dit que, si les Athéniens dépensent tous les ans près de 40 talents pour la cavalerie, c'est, dans le cas où une guerre surviendrait, pour n'avoir pas à chercher cette cavalerie, mais pour l'avoir sous la main, toute prête ; comme la solde est donnée en temps de paix pour l'entretien des chevaux, si la moitié des cavaliers ne reçoit pas cette solde, il en résulte nécessairement que la moitié des cavaliers n'avaient pas de chevaux en temps de paix et que, si une guerre survenait, il fallait s'occuper aussitôt de monter cette partie de la cavalerie ; cela ne peut se concilier avec ce que dit Xénophon (1).
L'erreur de Bœckh vient de ce qu'il considère comme normale la situation de la cavalerie à l'époque où Xénophon a écrit VHipparchicos (2) ; elle vient de ce qu'il croit qu'alors la cavalerie a son effectif régulier de douze cents hommes. Il me semble d'abord qu'ici il ne peut pas être question des deux cents archers à cheval, les ÎTCTtoToioxat ; ils ne font pas partie véritablement de la cavalerie athénienne ; ils sont organisés à part ; nous voyons même qu'ils étaient méprisés et que c'était une sorte de déshonneur pour un citoyen athénien de se mettre dans leurs rangs (3) ; il ne peut donc être question ici que de l'effectif des mille cavaliers citoyens. . Mais cet effectif, il n'est pas complet à l'époque où a été écrit le livre sur VHipparque : Xénophon dit en effet que le moyen le plus rapide et le plus commode pour obtenir cet effectif de mille cavaliers consisterait aie compléter par l'adjonction de deux cents cavaliers mercenaires ; il croit que la présence de ces mercenaires rendra les cavaliers athéniens plus disciplinés et plus zélés (4) ; il
(1) Voilà pourquoi dans le passage de Xénophon (voir le texte, p. 348, n. 1), nous n'acceptons pas la correction de Cobet, qui veut retrancher le mot Ttaped- H£Ua<rtxév(|) {Novae Lect., p. 704; cf. Rûhl, op. cit., p. 403).
(2) Voir p. 265 , n. 2.
(3) Lysias, XV, 6; Bœckh, Staats., 1, 368.
(4) Hipparch. , IX, 3 : « 4>ir)(jLc ô' èyà) <tùv toÏç ôeotç v.cd rb Tiav ÎTtTCixov wô* âv itùlxi OàTiov âx7rXï]pa)9yjvat eiç toùç x^lioMt; iTZTzéaç, xat uoXù pi^ov xoï; TtoXkaiç , el ôiaxocr^ouç lUTceTç ^evou; xaxaaTTQaavTO * SoxoOai yàp àv (xoi outoi TrpocTYevofxevoi xaî eÙTreta-Toxepov àv tcôcv to tTCTttxàv Tioiïjaai xat çiXoTi{i.6Tepov Trpèç àXXiQXouç îiept àvôpayaOïaç. »
LA SOLDE DE LA CAVALERIE. 3o3
propose môme de permettre aux métèques de servir dans la cavalerie (1). De ces deux textes, il faut rapprocher un passage du traité sur les Revenus, dans lequel l'auteur énumère tout ce que pourra faire la république si l'on parvient à mettre à exécution les pro • jets qu'il [)ropose pour relever les finances pul)li(]ues : nous pourrons, dit-il entre autres choses, rendre alors aux prêtres, au Conseil, aux magistrats, aux cavaliers leur situation héréditaire (2).
L'effectif de la cavalerie se trouve donc sérieusement réduit à l'époque où écrit Xénophon. Peut-on supposer qu'on ait maintenu au budget, pour cette cavalerie ainsi réduite, les dépenses qui y étaient portées quand elle avait un efTectif normal ? Ce n'est donc pas entre mille cavaliers que cette somme de 40 talents doit être répartie, c'est au plus entre huit cents, puisque Xénophon déclare qu'on n'aura cet effectif de mille cavaliers qu'en versant dans ce corps deux cents mercenaires; c'est même un chiffre certainement inférieur à huit cents; Xénophon, en disant que les cavaliers athéniens montreront plus de zèle quand ils auront à côté d'eux des mercenaires, indique par là que bien des Athéniens qui s'abstiennent, qui se dérobent, voudront alors s'enrôler. Si l'on divise cette somme de 40 talents ou 240,000 drachme par le chiffre 360 qui donne le nombre de jours de l'année athénienne, 'on obtient pour quotient le nombre 666. Faut-il croire que la cavalerie athénienne était réduite alors à un si faible effectif? Le passage que nous avons cité du traité sur les Revenus a un ton de tristesse tel que cette supposition n'est pas inadmissible.
Ainsi , nous ne repoussons pas complètement le système de Bœckh ; nous avons écarté quelques-uns des arguments de l'illustre savant, nous en avons repris d'autres en leur attribuant une valeur différente. Nous ne croyons pas qu'en faveur de l'explication d'après laquelle le cavalier avait une solde , un aXxoç d'une drachme par jour, on puisse invoquer comme preuve les versements faits pour la cavalerie aux trésoriers de la déesse en 410. Ce qui reste du système, c'est l'indication de Démosthène, dans la première Philippique, fixant aune drachme par jour la solde, le (tTto;, des cavaliers ; c'est le renseignement analogue donné par l'inscription C. I. A., I, 79 ; c'est enfin le texte de Xénophon portant à 40 talents la dépense que coûte par an la cavalerie à l'Etat ;
(1) Ibid., IX, 6 : Hop ôi, II, 3.
(2) 116 poi, VI, l : « 'lepeùai ôè xat ^ouX^ xat àpxat; v-Cti luTrêOffi taTràrpia àîro- 6w<jO{xev. »
pour ce dernier texte cependant il y a des incertitudes ; il ne nous donne d'une façon certaine qu'une des données du problème : nous savons quelle somme totale était portée sur le budget athénien pour la cavalerie, mais nous ne pouvons établir qu'approximativement entre combien de cavaliers cette somme devait être distribuée.
Il reste une question à examiner : la solde a-t-elle été donnée aux cavaliers en même temps qu'aux hoplites ? A Rome , les fantassins ont reçu la solde quelques années avant les cavaliers (l). Nous ne savons rien de ce qui s'est fait dans Athènes sur ce point ; peut-être, là aussi , quand la solde militaire a été instituée par Périclès, n'a-t-elle été donnée d'abord qu'à l'hoplite. Faudrait-il voir une allusion à ce fait dans les vers de la parabase des Cavaliers d'Aristophane où les cavaliers se vantent de défendre gratuitement la patrie et les dieux nationaux (2)? Quelque exagération que l'on puisse attribuer aux paroles du poète comique, ce passage n'en a pas moins quelque importance pour notre sujet ; c'est un témoignage qui ne peut être négligé , quoique nous ne puissions pas déterminer quelle en est la valeur précise (3).
Nous verrons qu'il se produisait parfois des retards, des difficultés pour le paiement de cette solde ; ce sont alors les hipparques qui interviennent entre les cavaliers et ceux qui doivent fournir la solde (4).
(1) Mispoulet, op. laud., p. 180
(2) Cavaliers, v. 57^ :
irpoïxa ysvvaiwç à(xOveiv xal Oeoïç eyxwpiotç. »
(3) Les cavaliers font-ils simplement allusion à la proédrie et aux autres honneurs accordés à Cléon après Pylos? C'est assurément l'explication qui nous paraît la plus probable, étant donné l'état de nos ressources; cependant les expressions qu'emploie Aristophane semblent dire quelque chose de plus.
(4) Voir au chap. VIII.