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CHAPITRE VI

LES CATALOGUES MILITAIRES ; LES LEVÉES DE LA CAVALERIE ; LES TRANSPORTS MARITIMES POUR LA CAVALERIE.

Nous avons va (J) qu'il y avait un jour de l'année dans lequel les jeunes Athéniens qui avaient accompli leur dix-septième année étaient inscrits sur le Xvi^tap/^ixov ypaix^aTsTov ou registre de l'état civil tenu dans chaque dëme par le démarque ; cette inscription faisait d'eux véritablement des citoyens. Si ces jeunes Athéniens appartenaient aux trois premières classes sociales, ils pouvaient alors servir comme hoplites ou comme cavaliers, car, en même temps que le démarque les inscrivait sur le registre civique du dème , le taxiarque ou le phylarque les inscrivait sur le registre militaire de la tribu. Les dix tribus servent de base à la formation de l'armée athénienne ; elles en marquent aussi les divisions (2); les hommes de chaque tribu sont incorporés tous ensemble ; ils forment la ra^tç des hoplites sous les ordres d'un taxiarque, ou la cpu^Ti des cavaliers (3) sous les ordres d'un phylarque.

Le catalogue militaire contient les noms des citoyens des trois premières classes sociales qui sont soumis au service militaire , c'est-à-dire les noms de tous ceux qui ont de dix-huit à soixante ans ; il comprend donc quarante-deux contingents. Chacun de ces contingents était indiqué par le nom de l'archonte éponyme

(1) Voir plus haut, p. 326.

(2) Xén., Hipparch., II, 2; Hellén. , iV, 2, 19; Isêe , II, 42; voir les autres textes dans Gilbert, Handb., p. 304, n. 4.

(3) Les 9uXai de la cavalerie sont désignées par Xén. , Hipparch., III, 11 ; Photius, V. l'uTiapxoi; Harpocration , Suidas, t;. çOXapxoç; Hekker, Anecd., 313, 32, Voir dans les Mittheilungen d. dents. Inst. in Athcn, V (1880) , p. 319, la dédicace d'un monument honorifique élevé par une çiuXVj de cavaliers probablement à un phylarque : *H cpuXi^ twv Iuttscov.

do l'aimée où ce contingent avait été inscrit , c'est-à-dire de Tannée où les hommes de cette classe avaient eu dix-sept ans accomplis (1). Il y avait un registre militaire par tribu; il comprenait en réalité deux catalogues : celui des hoplites qui était tenu par le taxiarque (2), et celui des cavaliers qui était tenu par le phylarque. Chaque année, les taxiarques devaient faire le catalogue de la classe qui arrivait à dix-huit ans et annuler le catalogue de la classe qui venait de finir ses soixante ans ; ils devaient aussi efFacer le nom de ceux qui venaient à mourir. Enfin, quand un Athénien passait du corps des hoplites dans celui des cavaliers, le taxiarque l'effaçait du catalogue des hoplites et le phylarque l'inscrivait sur celui des cavaliers (3). Etre inscrit sur le catalogue, cela signifie être soldat ; c'est ainsi que Nichomachidès dit à Socrate : « Ils ne m'ont pas élu stratège, moi qui, depuis que je suis inscrit sur le catalogue , me suis fatigué à faire la guerre (4). » De même, quand Aristote dit (5) que le nombre des gens de marque diminua dans Athènes parce que , pendant la guerre contre Sparte, on faisait les levées d'après- le catalogue, il veut dire que les citoyens qui étaient inscrits sur le catalogue, c'est-à-dire les citoyens des classes aisées, oi yvwptixot, ont eu à supporter le poids le plus lourd de la guerre, ce qui a amené l'affaiblissement de ces classes de la société.

Ces catalogues étaient inscrits , comme du reste le XTiitapj^txàv Ypa[ji,[jt.aT£Tov (6), sur ces planches blanchies à la craie qu'on appelait (javtSeç, et qui étaient d'un usage si fréquent dans Athènes, par exemple pour les tribunaux (7), pour la comptabilité (8). Aristo-

(1) Gilb., Handh., p. 300; H. Schwartz, Ad Atheniensium rem militarem (1878).

(2) Lys., XIII, 79; XV, 5.

(3) Lys., XV, 5 : a KeXeusiv ôè t6v xa^tapxov é^aXeC^eiv aCiTÔv ex toO tûv ôuXt- Ttov xaTaXoyou. » Est-il question, dans ce passage, d'un catalogue de levée ou du catalogue général? Le procédé était le même dans les deux cas.

(4) Xén., Mémor., III, 4,1 : « 'E[JLè {Jièv oOx eïXovxo, Ôç èx xaTaXoyou o-xpaxeuojxevoç xaTaT£Tpi[X[xai. »

(5) Polit., V, 2, 8 (1303 a , 8) : « Kai èv 'AÔTivaiç àtuxouvTwv tzbI^tçi oî yvwpiH-oi èXaTTOu; èyévovxo 5tà xo èx xaxaXoyou axpaxeueaôai Ouà xov Aaxwvixàv TroXe- {Aov. » Cf. Thuc, VI, 43, 2; VIII. 24, 2.

(6)A£X£ux(o[X£va Ypa[X(xaxeTa dans Harpocration , v. : Sxpaxsîa èv xotç £7cwvu[JL0t; . Cf. aussi Hésychius, £v Xeu xto [xaaiv.

(7) Aristoph., Guêpes, 848 :

<î>£p£ vuv, èveyxw xàç aavioaç xat xà; ypaçàç. Cf. la scolie du Plulus, v. 277.

(8) C. /. A., I, 324, frag. c, col. 1 , 31 et suiv. : « aaviSeç ôOo éç aç xov Xoyov àvaYpàçofJt-ev. »

phane (1) mentionne plusieurs fois, à propos des lovées de troupes, ces petites planches , Titvàxta. On les trouve employées hors d'Athènes, à Syracuse, et, là aussi, pour le recrutement de l'armée (2).

Ce catalogue de la cavalerie est mentionné deux fois par Lysias ; mais, dans les deux passages, il y a des différences , et les indications que donne l'orateur ne semblent pas tout d'abord concorder. Le premier de ces passages se trouve dans la défense écrite pour Mantithée. Ce personnage , quand il subit la dokimasie pour entrer dans le Conseil, est accusé d'avoir été cavalier sous les Trente, ce qui, d'après l'accusation , est une cause d'indignité et un motif d'exclusion. Le nom de Mantithée se trouve, en effet, inscrit sur le catalogue des cavaliers qui ont servi sous les Trente; mais, comme nous l'avons déjà dit (3), les registres publics n'avaient pas, dans Athènes, l'autorité que nous leur accordons ; ils ne faisaient pas foi en matière judiciaire. Dans les procès, c'est toujours à des témoignages qu'on a recours : on cite, pour attester que telle insertion a été faite sur un registre public, les personnes qui ont assisté à l'insertion, au lieu de produire un extrait du registre. Nous avons ici un nouvel exemple du peu de crédit qu'on accordait à ces registres. Mantithée ne nie pas que son nom ne soit sur le catalogue des cavaliers : il soutient que ce catalogue , cette petite planche , comme il dit dédaigneusement (4), n'a aucune autorité et ne mérite aucune confiance : le premier venu a pu y inscrire ou y effacer les noms qu'il a voulu (5) ; bien des citoyens qui sont connus notoirement pour avoir servi comme cavaliers sous les Trente manquent sur ce catalogue ; d'autres, au contraire, y sont inscrifs qui étaient alors absents hors d'Athènes. Ce n'est pas à ce catalogue qu'il faut ajouter foi, mais aux listes dressées par les phylarques , et le nom de Mantithée ne figure pas sur ces listes. On doit le reconnaître : puisqu'un décret du peuple avait chargé les phylarques de faire une enquête, de mander auprès d'eux tous ceux qui avaient été cava-

(1) Oiseaux, 450; Cavaliers, 1369, scolie.

(2) Plutarq., Nicias, 14.

(3) Voir page 338.

(4) Lysias, XVI, 6 et suiv. : « "ETceixa 6s ex toO (laviSiou toùç litTceudavraç ffxoTceïv eÛYiOé; èoriv • èv toutw yàp TroXXot (xàv tôv ô[i,oXoYoijvTa)v iTrireuetv oOx evei- (Tiv, èviot ôè Twv àTcoÔYijxouvTcov £yY£Ypa{jL[xévoi elaiv. »

(5) Ibid. , 7 : « "Qaxe tcoXù àv ôixaioxepov èxeivot; toïç yçâ[i.\ia.niv ^ toutoi; ttictreuoiTe • èx {xèv yàp toùtwv ^aStov y^v è^aXeicpôîjvat Tto pouXofjLevo), Iv èxeîvoiç ôè toùç l're7reu(TavTaç àvayxaîov ^v Otto tcov <pu>àpxwv à'jievexQ^vai. »

liers sous l'oligarchie, ce fait seul montre que le peuple lui-même n'accordait pas grande confiance aux catalogues publics.

Pour notre discussion, il résulte clairement de ce passage .que, sous les Trente, il y a eu un catalogue pour les cavaliers. On sait que l'oligarchie des Trente ne reconnut des droits politiques qu'à trois mille citoyens. Un catalogue officiel fut alors dressé (1) et donna le nom de ces trois mille ; la population fut alors divisée en deux grandes fractions : ceux qui étaient inscrits sur le catalogue ot £v Tw xaTaXoyw (2) , ceux qui n'y étaient pas inscrits oî eiw Tou xaTaXoyou (3). Un incident de la terrible séance, dans laquelle Théramène succomba sous les coups de Gritias, montre que ce catalogue était placé dans la salle des délibérations du Conseil (4). Ce catalogue est-il indiqué par Lysias dans un passage du discours Sitr la dokimasie d'Evandre, lorsque, comme preuve qu'Evandre a été cavalier sous les Trente, il dit que, sur le catalogue, ev xaïç cravtfftv, un char de course, ap[jia, se trouve tracé à côté de son nom (5)? Faut-il admettre que, sur ce catalogue, pour distinguer ceux des trois mille qui étaient cavaliers , on avait mis , à côté de leur nom , un petit signe représentant un char de course ? Il y a là un détail caractéristique, si caractéristique qu'il a paru un peu singulier à certains critiques et qu'on a voulu y voir une interpolation. Reiske a proposé de corriger à'pfxa par rouvojxa, Emperius par Ypà[j!.|xa. Une des règles de la critique verbale est que si, sur un passage donné, ii y a deux leçons , l'une vulgaire et banale, l'autre au contraire précise, pittoresque, indiquant un détail particulier, c'est celle-ci qui est la bonne; elle a été très souvent chassée des manuscrits par l'expression vulgaire, que les copistes entendaient mieux. Si, dans le passage que nous examinons de l'orateur Lysias , il y avait eu un mot comme ovo(xa ou Ypà{jt,{j!.a, jamais copiste n'aurait eu l'idée de le remplacer par apfxa. En ad-

(1) Xén., Hellén., II, 3, 18 : « KaTa)iyou(7i xpifT/iXiouç xoùç [xeôelovxaç 8i\ twv upayfxdcTwv. » II y a sur ce catalogue des 3000 une difficulté qui concerne les cavaliers; nous l'examinerons liv. IV, chap. II, 3.

(2) Mil., 52.

(3) Ibid. , 20 et 51, Il semble qu'il y avait aussi un catalogue où étaient inscrits ceux qui ne faisaient pas partie des 3000 , Isocr. , XVIII, 16; XXI, 2; Lysias, XXV, 16. L'explication de Scheibe, Die Oligarch. Umwdlzung , p. 72, n. 27) ne me paraît guère acceptable ; cf. la note de Frohberger, Lysias , loc. cit.; Grote, //. Gr., XII, p. 45, n. 2.

(4) Ibid,, 51 : « 'Eyà) ouv, eçy), 0yipa[xévy]v touxovt è^aXeiço) ex tou xaxaXoyou, auvûoxouv àTraoT'.v yifxïv • xat toutov, ëcpy), ri^sXç 6avaT0tj{Ji.£v. »

(5) Lys., XXVI, 10 : « El [jiv oi^ pouXeufiwv vuvi èôoxip-àÇeTO xal w; tTCTreuxoTQc aijToO £TÙ Tcôv À àp[jt,a év xaîc cravicriv iveyéyçccKTQ. »

mettant même une lacune, un trou, une tache dans le manuscrit, on doit croire que le copiste aurait mis précisément une expression vulgaire , un terme général , non un mot particulier comme à'p[jt.a. D'ailleurs , nous voyons que pour désigner le catalogue particulier des cavaliers, Lysias , dans le discours pour Mantithée, emploie le mot aaviStov ; l'expression èv xaTç craviaiv, dans le discours pour Evandre , est plus favorable à l'explication d'après laquelle il serait question , dans ce dernier passage, du catalogue général des Trois Mille. Il nous semble donc qu'il y a des raisons sérieuses pour conserver la leçon apfxa ; nous expliquerions les deux passages du discours pour Mantithée et du discours sur la dokimasie d' Evandre en disant que dans le premier il est question du catalogue particulier des cavaliers dressé dans chaque tribu par le phylarque, et que dans le second il s'agit de ce catalogue général des Trois Mille qui était au bouleutérion.

Ce catalogue, dressé pour chaque tribu par le taxiarque et le phylarque, qui forme véritablement les rôles de l'armée athénienne, doit être distingué des catalogues dressés pour le cas particulier d'une levée.

C'est l'assemblée du peuple qui décide quand il y a lieu de faire une levée et de quelle manière cette levée doit être faite. Il y avait deux systèmes pour lever les troupes : ou bien l'on prenait un certain nombre de classes complètes, ou bien les stratèges choisissaient, parmi les classes qui étaient désignées par le décret du peuple, le nombre des soldats fixé pour la levée (1). Avec le premier système, arpaxeia Iv toTç sicoivu- (xotç, il était seulement nécessaire d'indiquer, au moment de la levée , les éponymes des classes qu'on voulait appeler. Avec le second, arpatsia Iv xoïq (jLspsatv , il fallait dresser des catalogues sur lesquels on inscrivait les noms de tous ceux qui devaient partir. Cependant, même avec le premier système, on devait ensuite dresser aussi un catalogue, ne fût-ce qu'une copie du X7iiiap)([xbv YpaixfxaTe'tov , pour que les stratèges .pussent contrôler si tous les hommes qui faisaient partie du contingent appelé étaient présents sous les armes. Il y avait naturellement un catalogue pour les hoplites dressé par les taxiarques , et un autre pour les cavaliers dressé par les phylarques. Dans les cas d'une levée £v xoîç fAepsCTtv, les stratèges avec les taxiarques, les hipparques

(1) Voir sur ce double système rexplication de G. Gilbert, Beitrage, p. T)! ; Handhuch, p. 301 ; nous ne parlons pas des levées en masse, Ttavôvuxei.

avec les phylarques étaient chargés de confectionner les catalogues ; on pouvait ainsi former plus facilement une armée d'élite. C'est ainsi que l'on fit, par exemple, pour l'armée que Nicias, Alcibiade et Lamachos conduisirent en Sicile (1). Ce pouvoir attribué aux stratèges n'était pas sans présenter de graves dangers : ces officiers pouvaient être entraînés à composer leur liste d'une manière trop partiale. Les stratèges juraient, en entrant en charge, d'inscrire sur les catalogues des levées ceux qui n'avaient pas encore été enrôlés pour une expédition (2); mais bien des témoignages montrent que ce serment n'était pas toujours observé.

Trois discours de Lysias, que nous avons déjà eu l'occasion de citer , la défense de Mantithée et les deux plaidoyers contre Alcibiade le jeune, nous font assister à des scènes telles qu'il s'en produisait à propos des levées. Les trois discours se rapportent à la même expédition : les Béotiens vont être attaqués par les Spartiates; les Athéniens, quoique encore sous le coup des désastres de la guerre du Péloponnèse, font alliance avec leurs voisins; ils affrontent la guerre contre Sparte; une expédition est décidée et on décrète une levée. La campagne sera surtout périlleuse pour l'infanterie , car c'est contre les redoutables hoplites de Sparte qu'il faudra combattre. Démosthène, plus tard, a célébré à plusieurs reprises (3) l'héroïsme qu'Athènes , quelques années seulement après la ruine de sa puissance, avec ses murailles renversées, sa flotte détruite, montra en cette circonstance ; on ne peut nier, en effet, que la résolution, votée à l'unanimité par le peuple, déporter secours à Thèbes, d'affronter ainsi la guerre avec Sparte, n'ait été un acte de courage. Mais, à côté de cette résolution virile de tout un peuple, qui cède à un entraînement généreux, il est curieux d'opposer la conduite des individus. Ces mêmes hommes , qui avaient voté la guerre à l'unanimité , dès que l'heure est venue , dès qu'il faut partir pour aller combattre , se dérobent ; ils cherchent des prétextes, ils ne veulent que la moindre part du danger; la campagne doit être périlleuse pour l'infanterie; c'est donc dans la cavalerie qu'on veut être enrôlé ; la loi exige que les cavaliers aient subi la dokimasie devant le Conseil, on ne s'inquiète pas de

(1) Thuc, VI, 31 , 4. Isocr., XVI , 29 : « "Oxe 4>opti,iwv ii■f^ya■^ev èicc ©p^xy)? XOiouç 'A6r)vaia)v, ÈTrtXeÇàjxevoç toùç àpiorTouç. »

(2) Lysias, IX, 15 : « '0[x6aravT£ç [xèv o5v xoùç àTTpaTeuTOUç xaTaXé^etv. »

(3) Pro cor., 96 ; Philip. , 1 , 17. Sur ces faits, voir Xén., Bellén., III, 5, 7 et suiv.; Grote. Hist. Gr., XIV, 11; E. Curtius, Hist. Gr., IV, 214; pOur le décret dont parle Curtius, cf. C. I. A., Il, 6.

la loi. Il y a cependant des hommes de cœur comme Mantithée ; il est porté, lui, sur les rôles de la cavalerie, mais à la vue de ces basses intrigues, il ne veut pas d'un poste si recherché par les lâches ; il demande à être rayé du catalogue des cavaliers et à être incorporé là où il doit y avoir du danger, dans les rangs des hoplites (1). Les stratèges, les hipparques, ainsi que les officiers qui leur sont subordonnés, assistent à ces intrigues; Lysias présente ces irrégularités comme se commettant en leur présence ; on ne signale pas, de leur part, une opposition bien vive ; ils ferment les yeux sur la conduite d'Alcibiade; le fils du vainqueur de Cyzique ne s'est pas contenté de violer la loi qui défend à un hoplite de quitter le corps où il a été enrégimenté; il s'est rendu la risée de tous, car ce n'est pas dans le corps des cavaliers qu'il s'est rangé, c'est parmi les archers à cheval, c'est dans les rangs de ces mercenaires si méprisés qu'il s'est glissé pour se dérober au péril (2).

Aristophane se plaignait déjà de l'arbitraire que les taxiarques apportaient à la composition des catalogues des levées (3). Un des abus qu'il signale, c'est que l'homme de la campagne, le paysan, est appelé plus souvent que l'habitant de la capitale. Le citoyen de la ville connaît les officiers, il peut aussi être en relation avec quelqu'un de ces hommes politiques , de ces orateurs tout-puissants dans l'assemblée du peuple ; il est volontiers lui-même un politicien de la place publique ; aussi trouve-t-il mille moyens pour intriguer et obtenir que son nom soit omis par l'officier qui dresse le catalogue ; l'homme de la campagne est ainsi appelé plus souvent qu'à son tour. Un discours de Lysias est consacré à la défense d'un hoplite qui, furieux de se voir enrôlé trop souvent, avait incriminé avec trop de vivacité contre les stratèges (4). On avait conscience de ce mauvais état de choses; aussi voyons-nous que, dans les circonstances graves, on apportait plus de soin à la composition des catalogues (5).

Ainsi les deux abus que nous trouvons signalés le plus souvent sont que l'on inscrit arbitrairement sur le catalogue tel citoyen plutôt que tel autre, et, en particulier, l'habitant des champs plutôt que l'habitant de la ville, et que l'on incorpore dans la ca-

(1) Lys., XVI, 13.

(2) Lys., XV, 6.

(3) Cavaliers, 1369; Paix, 1179.

(4) Lys., IX ; sur ce discours , voir E. Stutzer, Beitràge sur ErUldrung und Kritik des Lysias dans l'Hermès, XVI (1881), p. 88,

(5) Thuc, VI, 31, 4; Isocr., XVI, 29.

Valérie des gens qui devaient rester dans les rangs des hoplites. Une fois la levée réglée, le catalogue arrêté, il y avait, avant la convocation, avant le départ des troupes, une réunion dans les dèmes; on y examinait probablement comment la levée avait été faite; ceux qui devaient partir prenaient peut-être aussi quelques dispositions pour leur famille en cas de malheur ; on y réglait encore certaines questions relatives à la campagne qui allait s'ouvrir; l'on venait en aide aux citoyens pauvres : la solde fournie par l'Etat n'était pas toujours suffisante pour couvrir les frais d'une entrée en campagne; c'était aux riches à aider les pauvres, à leur donner ce qui leur manquait; tantôt on complétait l'armement (1), tantôt on donnait de l'argent. C'est ainsi qu'a fait Mantithée : les démotes sont réunis avant le départ des soldats ; il voit que plusieurs citoyens braves et pleins de zèle n'ont pas de quoi subvenir aux frais de route ; il dit alors que c'est à ceux qui possèdent de fournir les frais de campagne à ceux qui sont dans la gêne ; et, joignant l'exemple au précepte, il distribue soixante drachmes à deux des assistants, non pas, dit-il, parce qu'il possède uue grande fortune, mais pour servir d'exemple aux autres (2).

A mesure qu'Athènes devenait une grande puissance, elle voyait s'étendre le cercle dans lequel agissaient ses armées. « Il n'est pas de terre, » dit Périclès (3), « où ne s'élève quelque monument de nos victoires ou de nos revers. » Un de nos textes épigraphiques les plus précieux nous donne, en effet, la liste des citoyens de la tribu Erechthéis qui, dans la même année, sont tombés à Gypre, en Egypte, en Phénicie, devant Halia, à Egine, à M égare (4).

La cavalerie n'a pu qu'assez tard prendre part aux expéditions lointaines ; le transport des chevaux, à de grandes distances surtout, présentait de sérieuses difficultés.

C'est seulement dans les premières années de la guerre du Péloponnèse, que les Athéniens commencèrent à se servir des vaisseaux disposés pour le transport des chevaux, vîîeç iTZTcoiytùyoi ou ÎTtTuyiyoi (5). La flotte que Périclès conduisit, en 430, ravager les

(1) Lys., XXXI, 15.

(2) Lys., XVI, 14.

(3) Thuc, II, 41, 4.

(4) Inscr. de Nointel, C. l. A., l. 433.

(5) Sur les vaisseaux iTTiraytoYoi, cf. surtout Bœckh, Staats., I, 398 ; Urhunden,

côtes du Péloponnèse, portait quatre mille hoplites athéniens et trois cents cavaliers sur des vaisseaux qui étaient destinés au transport des chevaux et qui furent faits alors pour la première fois avec de vieux vaisseaux (1). Sur ce point aussi, les Grecs avaient été devancés par les Perses; en effet, au moins dès 490, ceux-ci avaient des vaisseaux pour le transport des chevaux ; les généraux que Darius envoyait contre Athènes, Datis et Artapherne, avaient embarqué une forte cavalerie (2) dont il est souvent fait mention dans le récit d'Hérodote (3), sauf cependant pour la journée de Marathon (4).

Après 430, on voit assez fréquemment la cavalerie prendre part à des expéditions au delà des mers. En 425 , les Athéniens envoient Nicias sur le territoire de Gorinthe; le corps expéditionnaire comprenait deux mille hoplites athéniens et deux cents cavaliers (5); ceux-ci eurent une part importante dans le combat de Solygeia ; c'est leur intervention qui amena la victoire (6) ; et Aristophane, l'année d'après, chantait leur valeur dans la parabase des Cavaliers (7).

Dans cette magnifique armée que Nicias , Alcibiade et Lama-

(1) Thuc. , II, 56 : « ^Hye ô'ètci twv vewv ÔTtXtxaç 'Â6r)va(a)v Texpaxiaxi^^iouç xaî tTiTcéaç TpiaxoTtouç èv vauaiv iTruaycoyotç Trpwxov tots èx twv iraXaicov vewv -KoirfieiaoLiç. » Ad. Schmidt , Das Perikl. Zeitalter , I, p. 87) , dit de Périclès : « Seiû Name ist auf das Engste mit der Erfindung besonderer TransportschiflFe fur Pferde (hippagi) verkniipft. » Cf. p. 130 du présent ouvrage.

(2) Hérod., VI, 48 : « KeXeucov veaç te [xaxpà; xal iTZTza.y(ùyà TcXota 7cotée(T8ai. » — Ihid., 95 : « napeysvovTO 8è xai al iTCTraYwyol véeç xàç tô Tcpoxéptp Ixeï upoeÎTie Toïat IcouTou ôatTfxoçopoiai Aàpeto; éToi[j.àÇetv • dcrêa>,6(jLevoi Se toù; Ïtctcouç èç rauxaç. »

(3) Hérod., VI, 101 , 102. Pour les iTTTraywYà uXota de Xerxès, cf. Hérod., VII. 98.

(4) Voir sur cette bataille la dissertation de H. Noethe, Depugna Marathonia quaestiones. Le point obscur consiste à expliquer pourquoi la cavalerie perse n'a pas donné-, rien ne mentionne son action; cependant les Perses avaient choisi, sur le conseil d'Hippias, la plaine de Marathon, qui était très favorable à des manœuvres de cavalerie; les Perses, comme le croit M. E. Curtius {Hist. Gr., Il, p. 251), avaient donc , le jour du combat, leur cavalerie déjà à bord? Mais le récit d'Hérodote montre les deux armées en présence pendant un certain nombre de jours, et Miltiade attend, pour attaquer, que son jour de commandement soit venu. Voir un art. de Sv^oboda [Wiener Stud., t. VI, p. 1).

(5) Thuc, IV , 42, 1 : « Toù 5'aùxou ôepou; |xexà xaùxa eùOùç 'A6Y]vatoi èç x9lv KoptvOiav èaxpàxeuaav vauaiv ôyôoiQxovxa xai ôi(tx^^'0'<J ôu^ixat; éauxûv xat Iv Inrca.ytoyot; vaual ôtaxoaiot; luTteùcrtv. » Transports de chevaux mentionnés pai^ Dém., Phil, I, 21.

(6) Thuc, IV, 44, 1.

(7) Eq., v. 595 et suiv. Voir liv. IV, ch. 1 et a.

chos conduisirent contre Syracuse , il n'y avait qu'une seule galère lUTTriyoç; elle portait trente cavaliers avec leurs chevaux (1); cette fois, l'expédition était si lointaine et probablement l'installation de ces transports était encore si imparfaite, qu'on dut se contenter d'envoyer cette seule galère; plus tard, sur les vives instances de Nicias, on fit partir deux cent cinquante cavaliers avec leur équipement, mais sans les chevaux; ils devaient se les procurer sur place (2); nous verrons que le manque de cavalerie constitua dès le premier jour une infériorité irrémédiable pour les Athéniens et fut une des causes du désastre (3).

Quoique la galère Itttcyiyoç soit classée parmi les trières, elle en différait cependant par la consti'uction et par l'installation.

Pour ce qui concerne la construction, nous voyons que certaines pièces devaient avoir des formes particulières, car, en certains cas, il est spécifié que ces pièces ont les formes ordinaires; parmi ces pièces, nous pouvons citer les gouvernails, TrviSaXia (4) ; les gros câbles, aplatis probablement, qui servaient à préserver les vaisseaux des chocs , xk ÔTroCwjxaTa (5) ; dans une inscription , nous trouvons mentionnée, pour les galères ÎTCjryiyoi, une pièce nommée Ô7:oêAYi{Aa, dont la destination est encore très problématique (6).

La première qualité pour le vaisseau de guerre de cette époque c'est la vitesse : toute sa force semble aboutir à l'éperon dont le choc est plus ou moins meurtrier selon la vitesse qui aura été imprimée au navire ; la galère doit donc être un vaisseau long , vaîiç (xaxpa, xpiTipY); Ta/^e^a ; il faut donner à Favant des façons effilées et tranchantes , et à la coque entière des formes sveltes et allon-

(1) Thuc, VI, 43 fin : « Kai iTCTtaYwyto ^\^. Tpiàxovxa àyouain liriréaç. »

(2) Thuc, VI, 74, 1 ; 94, 3.

(3) Voir livre IV, ch. I.

(4) C. /. A., II , 808, col. b, l. 4 : « 'Ev vewpiw 7rape>à6o[i,£v rappoùç i%\ vauç HHpAAAAriI, xai xwuaç j^AriII, xat iTUTTriytÔv Tpiwv xappoùç xtouaç éxàatyiç (^A •

£v vewpio) uapéôofxev rappoùç ÈTct vaùç HH[^AAAAriI, xat xtoTra; pAniI, xat iTtTrYiYôJv TptcSv Tappoùç; xwuaç ixocCTTriç [^A, tcXï^v xwuwv FII. » Même passage avec quelques changements, C. I. A., II, 809, col. h, 1. 46.

C. 1. A., II, 808, col. &, 1. 19 : u IlriSàXia èv vewptoiç TcapeXàêojxev oùv toïç T^ç ÎTTTiriYoO eut vaùç HHPTII •

èv vewpCoi; Tcapéôojxev UYiôàXia crùv xoïç Tyjç lirTtyiYou èirt vaOç HH^riI xal uy)- ÔàXiov|. >) Même passage reproduit avec des chiffres différents (C. /. A., II, 809, col. 6, 1. 61.

(5) C'est le cas pour les deux galères hippèges que Miltiade conduit à Adria. Voir ce texte, p. 366. Sur les OTroJ^wjxaxa cf. Cartault, La Trière athénienne, p. 56; Bœckh, Urkunden, p. 133-138.

(6) Voir le texte, p. 365, n. 5. Cf. Bœckh, Urkunden, p. 161. Sur \'vt:661-/\[i.(i, cf. Cartault, op. laud., p. 57.

gces (1) ; en môme temps, comme les rameurs sont disposés le long du bord, il faut en accroître le nombre, et, par suite, allonger le navire, si l'on veut augmenter la force d'impulsion (2). Tout cela n'est pas nécessaire pour un vaisseau de transport ; il faut qu'il ait une grande capacité pour qu'il puisse contenir la plus grande quantité possible de marchandises : aussi le constructeur arrondira-t-il ses flancs, vau; axpoyYuXyi, quitte à le rendre plus lourd et moins bon marcheur ; comme ici il faut viser à l'économie , c'est le vent, force gratuite, qui servira à le faire avancer; on ne lui donnera qu'un très petit nombre de rames pour aider à la manœuvre en cas d'avaries et dans des circonstances extrêmes. Il semble que la galère ittttyiyoç était un vaisseau d'un type intermédiaire entre le vaisseau de combat et le vaisseau de transport; elle navigue avec les trières, on ne peut donc pas admettre qu'elle ait eu une vitesse par trop inférieure ; elle est classée elle-même parmi les trières ; elle a été faite parfois avec une trière qui a perdu quelques-unes de ses qualités; sans doute, il a fallu réduire le nombre des rameurs et faire de la place pour les chevaux ; mais le nombre de ces rameurs est encore assez élevé , il est encore (3) de soixante; pour le vaisseau de guerre , le nombre des rameurs est, en règle générale, de cent soixante et quatorze.

Il y avait là une série de conditions qui rendaient la construction d'une trière l-KTzriyoç un peu plus coûteuse que celle des autres galères; en effet, la somme qu'un triérarque verse d'ordinaire pour une galère est de 5000 drachmes; nous trouvons 5500 drachmes pour une galère kTrviydç (4).

Nous trouvons sur les inscriptions l'indication de trois galères Î7rTC7)Yoi qui furent déclarées impropres au service de la guerre par un décret du peuple rendu sur la proposition de l'orateur Démade (5).

(1) Cartault, op. laud., 120»

(2) Ihid., 24.

(3) C. l. A., II, 808 (voir le texte, p. 364, n. 4), xwitaç IxàcTTYiç pAj le même chiffre est indiqué pour les trois galères dont il est question n. 5, cidessous. Voir Bœckh, Urkunden, p. 124.

(4) Cf. Bœckh , Urkunden, 124 et 226; le texte sur lequel s'appuie Bœckh se trouve C. I. A., II, 808, col. c, 1. 81 : « 'EttI Nixo{i.àxou dcpxovroç (341/40 av. J.-C.) Tùiv jxexà XdtpriTo; ôiàôoxoç AuaixXet 'A6(jLoveï <î>aia^ AewSàixavxoç 'Axapveuç • rpiT^priç 'luTTriYo;, AvxTKTxpaTou epyov • Tautriç v.a.'zéëoLXe <ï>ata^ xà àuXcùv X[3 àTcoôéxtatç Toïç èni XpéfjLYixoç dpxovtoç xt>. » Le même passage est reproduit C. LA., II, 809, col. d, v. 218.

(5) C. l. A., Il, 807, col. h, 1. 42 : «< Tpiripet; xàcSe Imzfiyobç, elç tïXoùv 5o6e(aa;

Voici comment sont décrits les deux transports de chevaux que Miltiade avait dans sa flotte quand il est allé fonder Adria (1) :

« ÎTrTtyjyoç ''iTCTrap/^Y) 'AptaxoxpocTouç èpyov • Tptiqpapy^oç AiotteiÔy]; AtoxXeiâou Opeocpptoç • axsuy) f/ouai ^uXtva hrzkri , xp£[xa<7Tà svteX^ , UTîO^ojfjLaxa as II II TptrjptTixcov • TauTy]v ttjv vauv xat toc cxeuv) TiapeXaêev MtXTtàSviç AaxtaoYiç ô oîxt(TT7]ç xotToc i];7]cptar[ji,a Ô7][xou , 8 elirs Kyicpiaocpwv KoXapyeuç.

Î7r7ry)YOç 'A^tovixT) , AuctcrTpàTOu epyov • Tpi7Jpap)(oç AyijxoxXvjç KpaxYiTo; MsXi- T£u; • xal (Txsuiri e/ouatv ^uXtva IvTsXvi, >tp£[J>-acrTà IvteXyî, uTro^cof/axa Se |||| Twv lyXuôsvxwv xptY)ptxtxa)V • xauxriv x^ vaîîv , » et la suite COmme

précédemment.

èx Twv vetopiwv ô ôï)[aoç è^'Ylç'tcraTO aOxàç xat xà axeur] xaxà TtoXsfxov àxpinfTXOui; yeyovévat xaxà tj'iQçiCTixaxa à AiQixàÔYiç Ay](ji,£ou Ilatavisùç eîue •

rv(o[jLYi , Nau(7tvixou ëpyov, ^ç èxpiripàpxei 'ATCoXXoôwpoç Aïoçàvouç rapyyjxxtoç • axeOy) xpefjiaaxà èvxeXrj, xôSv ^uXivœv xcoTiaç [^A *

'AaxXyiTiidcç , 'ÂyvoôrjfjLou ëpyov, f^c, èxpiyipàpxei 'AXxifxaxoç 'AXxéxou Hatavieuç • orxeur) Ix^' xpefjiaaxà dvxeX^ , xcov ^uXivwv xa^uaç PA •

KaXXi^éva, Xatpiwvoç spyov, -^ç expiripàpxet EùÔuxX^ç Kxriaiou Aetpaôttoxy]? • aY.^\)-r\ ë/ei xpe[JLa(Txà èvxsXïj tcXt^v uuoêXT^jjLaxoç, xwv ^uXivwv xwuaç |^A • »

Le même passage est reproduit C. I. A., II, 808, col. d, 1. 1 ; 809, col. d. l, 1; 811, col.b, 1. 70.

(1) CI. A, II, 809, col. a, 1. 64.

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