‹ Les cavaliers athéniensChapitre 63 sur 86 · XVI · texte numérisé non relu

XVI

(4) Dém., c. Midias, 164.

(5) Voir plus haut, p. 308.

qu'à admettre dans le corps en formation les soldats qui composaient la cavalerie de l'ancien hipparque. Mais souvent aussi les effectifs sont trop faibles, il faut les compléter au chiffre fixé par la loi : c'est l'hipparque qui agit seul ici ; on ne voit pas l'action du stratège. L'hipparque dirige seul l'enrôlement des nouvelles recrues : tantôt il procède par la persuasion ; il essaie d'embaucher les jeunes gens par des caresses , par des flatteries ; tantôt il doit recourir à la contrainte : il cite les récalcitrants devant les tribunaux, et là l'autorité de l'hipparque n'est subordonnée qu'à l'autorité suprême du peuple, qui siège lui-même dans les tribunaux. Le Conseil a un droit de surveillance et de contrôle sur les choix de l'hipparque, mais son pouvoir se borne à constater que la loi a été observée. Pour ce qui est ici la question délicate, décider si tel citoyen peut, en raison de sa fortune, être enrôlé dans la cavalerie, la décision, en cas de litige , appartient, non au Conseil, mais aux tribunaux. Probablement, les pouvoirs du Conseil étaient plus étendus pour ce qui concerne l'examen physique du futur cavalier. Il nous a semblé aussi que, pour ce qui est relatif aux chevaux, le droit de les refuser et même de les exclure définitivement, en les faisant marquer aux mâchoires, appartenait plutôt au Conseil qu'à l'hipparque.

c( L'autorité de l'hipparque s'exerce, » dit Socrate (1), « sur les cavaliers et sur les chevaux ; il doit apporter tous ses soins à composer une bonne cavalerie, à rendre hommes et chevaux

meilleurs , xoùç ittttouç xal xouç iTZTzéoLç peXxiovaç Trot^aat (2). »

Xénophon a tracé à deux reprises les devoirs d'un bon hipparque. La première fois, c'est dans le livre consacré à rapporter les entretiens de son maître. Le chapitre est très intéressant : le nouvel hipparque ne se doute guère des devoirs qui lui incombent; il n'a voulu être commandant de la^cavalerie que pour avoir occasion de parader dans les 'fêtes publiques à la tête de ses escadrons. Socrate lui indique ce qu'il doit faire; il ne faut pas pour le choix des chevaux qu'il s'en repose absolument sur les cavaliers; il faut que lui-même examine les bêtes, qu'il voie si elles ont des défauts, si ces défauts peuvent être corrigés. 11 doit aussi s'occuper de l'instruction des hommes ; il faut qu'ils sachent sauter à cheval, manœuvrer sur les terrains difficiles, lancer le javelot. Un hipparque doit savoir se faire obéir et , pour cela , il a

(1) Xén., Mém., III. 3, 2 : « 'H Se àpyri uou , £9' i^v ^pïjaat, I'tttcwv t£ xat à(jLêa-

TfJ5v eCTTlV. »

(2) Ibid., III, 3 et 5.

deux moyens, la parole et l'ascendant qu'un chef capable , réellement supérieur à ses hommes, exercera nécessairement sur eux ; il faut donc qu'il sache parler : un hipparque muet n'est pas pour commander la cavalerie athénienne.

Ce chapitre des Mémorables est le résumé des vues que Xénophon développera plus tard dans son traité sur V Hipparque -^ cet ouvrage appartient, nousl'avons vu (1), à la dernière période de la vie de Xénophon ; il s'est réconcilié avec sa patrie ; le décret de bannissement qui avait été rendu contre lui a été abrogé ; son fils Gryllos se trouve dans l'armée athénienne ; il va combattre et se faire tuer à Mantinée dans les rangs de la cavalerie. Dans ce traité, Xénophon reprend la plupart des recommandations qu'il a mises dans la bouche de Socrate, mais en entrant dans de plus longs détails; c'est ainsi qu'il indique des procédés, dont luimême a éprouvé l'efficacité (2) , pour rendre plus durs les sabots des chevaux ; il montre les précautions à prendre pour marcher sur les différents terrains ; il insiste surtout sur les moyens à employer pour rendre la cavalerie brillante dans les processions et utile dans la guerre; il donne divers conseils, il propose des innovations. Nous avons déjà vu ce qui concerne les processions ; ce qui est relatif à la tactique sera l'objet d'observations spéciales (3).

Dans cet ouvrage aussi, Xénophon revient sur cette recommandation, déjà faite par Socrate dans les Mémorables, que l'hipparque ne doit pas être muet ; c'est surtout par la persuasion que cet officier doit agir sur ses hommes; Xénophon ne mentionne qu'une seule fois une mesure répressive, et elle est ordonnée par le Conseil (4), non par l'hipparque. Pour que les phylarques montrent du zèle et apprennent à leurs hommes l'exercice du javelot, l'hipparque doit exciter leur émulation (5) ; il fera naître entre eux des rivahtés ; il piquera aussi leur amour-propre pour que leurs cavaliers soient bien équipés (6); il proposera des prix pour les plus habiles et les plus zélés (7) ; quant aux hommes, il leur témoignera la plus grande bienveillance ; il se montrera tout dé-

(1) Voir plas haut , p. 265, n. 2.

(2) Chap. I, 16.

(3) Voir plus loin, ch. X et liv. IV, ch. I.

(4) Hipparch., I, 13 ; cf. Fr. Rûhl {Bemerkungen, p. 402) ; dans les Mémorables, III, 4, 8, il est question de punitions et de récompenses,

{b) Hipparch., 1,21.

(6) Ibid., I, 25.

(7) ma., I, 26.

voué à leurs intérêts (1); ce qu'il faut surtout, c'est qu'il ait sur eux l'ascendant moral que donne la supériorité; il faut que son mérite soit bien établi ; l'hipparque doit être le meilleur cavalier de sa troupe (2); dans tous les exercices difficiles, c'est lui qui doit donner l'exemple ; c'est par là qu'il inspirera confiance à ses hommes et pourra obtenir d'eux de la soumission. Mais il ne suffit pas que l'hipparque impose par son mérite personnel son autorité sur ses cavaliers ; il ne suffit pas qu'il gagne leur amitié en se montrant dévoué à leurs intérêts : il faut que, par des discours (3), il prenne la peine de leur faire connaître tous les bons effets qui résultent de l'obéissance et de la discipline , et que , dans la pratique, chaque fois que l'occasion se présentera, il leur montre combien d'avantages le bon ordre assure à ceux qui l'observent et combien de maux arrivent à ceux qui ne l'observent pas.

C'est bien là un des traits des moeurs athéniennes; la puissance de la parole est telle que là où l'hipparque ne peut parler, au Conseil , il devra , comme le lui conseille Xénophon , avoir des gens qui parleront à sa place , qui , selon les circonstances, apaiseront le Conseil ou l'exciteront contre les cavaliers pour les effrayer un peu ; car la crainte, dit Xénophon, est parfois une bonne chose (4). Dans cette démocratie, où les emplois étaient donnés soit par la voie du sort, soit par l'élection, où presque tous les fonctionnaires publics n'étaient nommés que pour un an , pouvaient pendant cette courte année être révoqués, étaient toujours responsables et devaient rendre des comptes à la fin de leur gestion , sous un tel régime, c'est sur leur ascendant moral, c'est sur leur talent de persuasion, que les magistrats devaient compter pour se faire obéir et écouter. Les mesures coercitives leur répugnent instinctivement; même quand ils défendent la loi, ils se sentent faibles, ils n'osent pas résister aux cris du peuple ; ils cèdent comme les prytanes qui présidaient l'assemblée lors du procès des généraux des Arginuses et laissent le peuple violer la loi. Cette faiblesse du principe d'autorité est un des traits particuliers de la démocratie athénienne; on peut dire que, dans Athènes, tout homme à qui est remise une part de l'autorité publique devient par là môme suspect ; c'est un des points par lesquels Athènes diffère

(1) Hipparch., tout le chap. VI.

(2) Ibid., VI, 4.

(3) Ihid., I, 24.

(4)ibid., I, 8.

le plus de Rome, la ville qui eut un sentiment si ferme et si juste de Vimperium.

Ce qu'il y a de plus curieux c'est que, dans Athènes, ce ne sont pas les classes inférieures qui donnent l'exemple de l'indiscipline. Un des adversaires les plus décidés de la démocratie, Xénophon, est obligé de reconnaître que l'ordre règne dans les équipages de la flotte, parmi ces pauvres matelots qui sont ou des citoyens de la quatrième classe ou des esclaves, des mercenaires. « N'est-ce pas » une chose merveilleuse que de telles gens obéissent à ceux qui » les commandent, et que les hoplites et les cavaliers, qui parais- » sent l'élite des honnêtes gens, soient les plus indisciplinés de ï tous (1). »

On comprend, dans ces conditions, combien étaient délicates les fonctions de l'hipparque. Commander à cette jeunesse aristocratique qui composait en très grande partie le corps des cavaliers, lui inspirer l'obéissance et le respect des règlements, n'était pas chose facile. L'hipparque ne pouvait songer à imposer réellement son autorité ; on aurait vite crié à la tyrannie ; c'est par les moyens indiqués par Xénophon qu'il doit procéder : par la persuasion , par la douceur, bien souvent même par la tolérance, en fermant les yeux sur bien des irrégularités. C'est ainsi que l'hipparque Cratinos (2), après avoir été insulté par Midias, s'est réconcilié avec lui; Démosthène craint même qu'il n'intervienne dans le procès en faveur de son ancien adversaire. Assurément, l'hipparque avait des moyens de répression comme tous les autres magistrats ; on mentionne même pour les hipparques de Syracuse un Tciva^ iTTTrapxou, sorte de tableau de discipline sur lequel ils inscrivaient ceux qui s'étaient rendus coupables de quelque infraction au règlement (3) ; était-ce là un moyen bien efficace ? Nous ne connaissons d'ailleurs aucun exemple de cette mise au tableau par les hipparques athéniens.

Nous avons dit que K.-F. Hermann (4) avait justement rap-

(1) Xén., Mém., III, 5, 18 et siiiv. : « OOx ôpqcç wç eÛTaxxoi (xév elcrcv èv toÎç vauitxoïç... TouTO yàp toi, Içy), xai Qa\)\i(x.az6v ècm, zà toùç [xèv toioutouç Treiôapxeîv Toïç £<p£(7'rà)(jt, xoùç ôè ÔTrXixaç xat xoù; lUTueiç, ol ôoxoO(7i xaXoxàyaôtcf Ttpoxexpiaôai Tûv uoXiTcov àueiOeCTTaTOU? eivai Tiàvrcov. »

(2) Dém. , c. Mid., 132. Les scolies donnent Cratinos pour un hipparque ou pour un stratège; la première de ces conjectures est plus probable; cf. la note de l'édition Henri Weil.

(3) Suidas : « *I'n;Ttàpxou uiva^ • èTçei Trapà Supaxôaiouç ol titizapyoi èv TttvaÇi Ta ôvofxaTa twv àraxToùvrcov ypàçovxeç 7rapeaYi[/.eio0vTO. » Cf. Hésychius. O.Miiller {Die Dorier, II, 158).

(4) De eq. ait., p. 19.

proche le droit qui est donné aux hipparques pour recruter la cavalerie, du droit que possédaient les chorèges pour réunir leurs choreutes ; il en a conclu que le rôle de la cavalerie dans les fêtes n'était pas moins ancien que la chorégie ; cela peut être accepté , s'il ne s'agit que des processions, et encore la question est-elle douteuse (1). Ce qui nous paraît une erreur, c'est de croire que, parce qu'il y avait deux hipparques, Ton avait eu l'intention de diviser la cavalerie en deux troupes rivales , en deux demi-chœurs qui devaient lutter dans les concours et se disputer la victoire. Très longtemps la cavalerie est restée , nous l'avons vu , essentiellement une arme militaire ; c'est seulement lorsque Athènes a cessé de jouer un rôle politique que la cavalerie prend part aux concours, et que, d'institution militaire , elle tend à se transformer en institution agonistique. L'explication de Hermann serait donc, par cela seul, inacceptable. De plus, si l'on prend les faits à l'origine , on trouve un corps de 96 cavaliers divisé en quatre pelotons , en quatre tribus; chaque tribu était probablement commandée par un officier; cet officier ne se serait pas appelé phylarque, si, comme le dit Hérodote (2), ce nom appartenait aux chefs des quatre tribus civiles ; mais l'explication d'Hérodote est vivement contestée (3). Il est difficile d'admettre qu'au-dessus de ces quatre ofûciers commandant chacun un peloton de cavalerie, il y ait eu deux officiers supérieurs, deux hipparques ; il est bien plus probable qu'il n'y a eu alors qu'un seul hipparque, chargé du commandement général de la cavalerie , comme il n'y a eu qu'un seul polémarque ayant le commandement général des forces de la république. Quand, au cinquième siècle , on a organisé un corps de 1,000 cavaliers, on a eu une division en 10 escadrons, division fournie par les 10 tribus ; chacun de ces escadrons est commandé par un officier, le phylarque ; puisqu'il y a 10 escadrons , le nombre des officiers supérieurs doit être nécessairement un nombre qui divise 10; on n'a donc le choix qu'entre 10, 5, 2, et 1 ; les chiffres 10 et 5 sont trop élevés ; pour commander 1,000 cavaliers , il n'était pas nécessaire d'avoir 10 ou 5 hipparques , lorsqu'il y avait déjà 10 phylarques ; les fonctions de l'hipparque sont bien moins importantes que celles du stratège. Ne nommer qu'un seul hipparque eût été contraire au sentiment démocratique qui voulait que les mêmes fonctions publiques fussent divisées entre

(1) A cause de l'inscr. C. I. A., H, 163, voir p. 153, n. î.

(2) Hérod., V. 69.

(3) Cf. Hermann, Staats., §§ 111, 12, et la note de Stein , édit. d'Hérodote.

plusieurs citoyens, et qui ne redoutait rien tant que la concentration du pouvoir dans une seule main : on était donc nécessairement amené à créer deux hipparques. Nous repoussons donc l'explication de Hermann ; nous croyons que la création des deux hipparques date seulement de l'époque où la cavalerie fut portée à mille cavaliers et que, dans la période qui a précédé, il n'y avait qu'un seul commandant général de la cavalerie, lequel avait sous ses ordres les chefs respectifs des quatre escadrons fournis par les quatre tribus.

Nous voyons chez Xénophon (1) la cavalerie divisée en deux corps de cinq escadrons qui, dans les exercices de l'Hippodrome, combattent entre eux , se chargent , se poursuivent ; la cavalerie est, en effet, divisée régulièrement en deux corps de cinq escadrons ; chacun de ces corps est commandé par un hipparque (2). Cette division répondait à l'une des exigences de l'art militaire d'alors, et peut-être faut-il voir là aussi une des raisons de cette division en deux corps et en deux commandements. Sur le champ de bataille, le rôle de la cavalerie est surtout de protéger les flancs de l'infanterie ; il faut donc qu'elle soit divisée en deux corps pour défendre chacune des deux ailes. Si nous supposons une bataille dans laquelle se trouve engagée toute l'armée de terre des Athéniens, nous aurons la disposition suivante : les hoplites sont rangés en ligne pour charger et enfoncer les hoplites ennemis; la cavalerie se trouve sur les deux ailes ; elle est divisée en deux corps de cinq escadrons, et chaque corps est sous les ordres d*un hipparque (3).

D'après un passage du discours de Démosthène contre Midias , il semblerait que l'hipparque avait le droit de faire des lois ou règlements, vofAot; Démosthène parle, en effet, de règlements qui ont été des plus nuisibles à la cavalerie; « c'est Midias, » dit-il (4), « qui en est l'auteur; il est vrai qu'il prétend aujour-

(1) Hipparch.f III, 10 et suiv. : « Sxav ol ÏTCTtapxot yiYwvTat xaîç itévre çuXatc. »

(2) Photios : « ÏTCTcap^ot • SOo Y^aav oï tûv Iuttécov t?iyouvto ôtsXofxevoi xàç çuXà; éxàtepoç àvà Trévxe. » Scolies de Démosthène publiées par Sakkélion, Disc, c. MidiaSy 164 {Bull, de corr. hellén., t. I, p. 16) : « "luTcapxoi ol tou ItcttixcO àp- Xovxe; • ^aav Se 5uo , irévTe çuXûv ëxaaxoç ÈTTijxeXoujjievoç. »

(3) Voir livre IV, chap. I.

(4) 174 : « "iTCTcapxo; x^ipoxovyiôel; XeXu(JiavTai tô Itcttixàv Ofxcîiv, xotouTouç ôeiç v6[jLouç oO; TràXtv aùxo; ëlapvo; ^v \l9i xeôeixévai. » Scolie : « 01 [ièv toOç Xoyouç, ou; eÎTce xa-rà tôv Itctccov, èxàXeaav vofxouç, ol 6è xîçi àXrjGeia OicéXaêov xeOeiaGai vofJiouç (b; oO ôeïtai lniïéwv i\ tcoXiç • xaTat^x^vouffi yàp aùxi^v. "lacaç ô' liçoCriaev ïva jjlî^ aTpaTeurjxai. »

» d'hui n'y être pour rien. » Le scoliaste essaie de deviner quels ont pu être ces règlements de Midias ; les explications qu'il donne ne sont que des hypothèses sans valeur. Dans quelle mesure un hipparque pouvait-il faire des règlements? Ces règlements n'étaientils en vigueur que pour le temps où l'hipparque était en charge? 11 nous semble bien difficile d'admettre que l'hipparque ait pu de sa seule autorité édicter des règlements assez importants pour nuire sérieusement, comme l'afTirme Démosthène pour Midias, à la cavalerie athénienne. Nous croirions plutôt qu'il s'agit ici véritablement de lois, de règlements de quelque importance, qui ont été votés par le peuple sur la proposition de Midias, quand il était hipparque ; naturellement , si Midias avait proposé ces décrets au peuple, c'est lui seul, d'après la coutume d'Athènes , qui en avait la responsabilité.

La charge d'hipparque offre les caractères généraux de toutes les autres fonctions publiques dans Athènes , c'est-à-dire le partage du pouvoir entre plusieurs citoyens , la courte durée , le contrôle ; ce qu'il y a de particulier ici, c'est que le contrôle était exercé par le Conseil ; nous pouvons enfin affirmer que les hipparques, eux aussi, étaient responsables et qu'ils devaient rendre leurs comptes quand ils sortaient de charge.

C'était l'hipparque naturellement qui représentait la cavalerie, qui en défendait les intérêts. Une affaire dans laquelle ils interviennent fréquemment , c'est le règlement de la solde ; ainsi Lycophron , hipparque à Lemnos , s'est interposé pour que l'on ménageât les citoyens athéniens établis dans cette île, et qui devaient fournir la solde aux cavaliers envoyés pour y tenir garnison (1). Dans une inscription du commencement du troisième siècle , les cavaliers décernent un éloge et une couronne d'or aux trésoriers de la déesse, parce qu'ils ont pris soin , de concert avec les hipparques, de leur faire payer la solde qui leur était due par le peuple (2). A la fin de l'inscription, il est dit que le décret sera gravé sur une stèle et déposé sur l'Acropole , et l'on indique que les hipparques auront à donner l'argent pour l'achat de la stèle et pour les frais de la gravure (3). Cet argent , les hipparques ne l'ont pas donné de leur propre fonds ; ils l'ont pris sur des fonds communs ; les cavaliers avaient donc une caisse commune qui était administrée par les hipparques ; il faut observer que la dé-

(1) Hyper., pro Lycophr., XIII.

(2) CI, A., II, 612. Voir le texte au chap. X.

(3) Ibid.

pense la plus considérable, celle qui est relative à la couronne d'or, n'est pas indiquée dans le décret. Dans les comptes de l'hipparque de Béotie , Pompidas , les frais de la gravure sont aussi indiqués sur l'inscription (1).

On trouve quelquefois la mention de distinctions honorifiques accordées aux hipparques ; ainsi, dans les inventaires des trésoriers d'Athêna, est indiquée une couronne que le peuple (2) a décernée aux hipparques de l'archontat d'Anaxicratès en 307. Lycophron, hipparque à Lemnos, a reçu trois couronnes des clérouques athéniens d'Héphaistia, d'autres des clérouques de Myrrhina (3).

Les hipparques pouvaient être envoyés hors d'Athènes, dans ces colonies appelées clérouchies que les Athéniens constituèrent surtout à partir du cinquième siècle. Les clérouques sont des citoyens athéniens, envoyés par la République dans un pays conquis pour y fonder une ville qui fera partie de l'empire athénien ; ils restent citoyens d'Athènes ; ils conservent tous leurs droits et ils ont les mêmes obligations que les Athéniens, sauf naturellement les exceptions qu'entraîne le séjour loin d'Athènes.

L'exemple le plus ancien que nous connaissions d'un hipparque envoyé ainsi dans les clérouchies concerne l'île de Lemnos. « Ne faudrait- il pas, » dit Démosthène, « que des taxiar- » ques, qu'un hipparque, qui émanent de votre suffrage, qui » sont des magistrats nationaux, soient présents là où se trouvent » véritablement les forces de la République? Mais non, l'hip- » parque, qui est créé par votre suffrage, doit aller à Lemnos, et » le commandant des cavaliers qui combattent pour les posses- » sions athéniennes , c'est Ménélas (4). » Ce témoignage de Démosthène a été confirmé par un passage du discours d'Hypéride, la défense pour Lycophron (5). Nous voyons là que l'envoi d'un hipparque à Lemnos est une chose régulière ; cet officier passe dans l'île toute l'année de son commandement ; il peut même être réélu et rester encore une seconde année à Lemnos comme hipparque.

Quel était le rôle de cet officier? M. P. Foucart, dans l'ouvrage

(1) Hermès, VIII (1874), p. 431 et suiv. ; voir p. 349, n. 1 du présent ouvrage.

(2) C. l. A. y II, 731, fr. A. : « STÉçavo; èç' ^ xà ôOo rï ô ô^[jloç 6 'AÔrivafwv To^ç iTtitàpxouc Toùç èîi' *AvaÇixpàTou; àpxovxo; » (ol. 118, 2 = 307/6). Cf. encore

(3) Hyper., pro Lycophr.y éd. Blass, XIV et suiv.

(4) Dém., Philip., I, 27.

(5) Pour Lycophr., XIV, de Blass.

qu'il a consacré à l'étude des colonies athéniennes au cinquième et au quatrième siècle (1), a ainsi expliqué quelle pouvait être la situation de cet hipparque :

« La République athénienne envoyait-elle un gouverneur civil » ou militMire dans les clérouchies pour y représenter l'autorité » de la métropole ? La question peut se poser au sujet de Lemnos. » Comme nous l'a appris le plaidoyer d'Hypéride, les Athéniens » envoyaient chaque année dans l'île l'un des deux hipparques, » avec un corps de cavalerie dont l'entretien était payé par les » clérouques. Mais cet hipparque ne ressemble pas à un gouver- » neur, comme ceux que les Athéniens instituèrent , avec des » titres divers, dans les villes alliées ou sujettes, pour les main- » tenir dans le devoir. Lycophron dit, en effet, que les Athé- » niens lui ont donné une marque de confiance en lui remettant » comme un dépôt la garde de deux villes habitées par leurs con-

» citoyens : 'AtzectÙIexs IxsTae TcapaxaTaTt6£[ji,£V0i Suo ttoXecç twv u|ji,eT£-

» pwv auTôv. L'orateur fait également valoir comme un titre à la ï bienveillance des juges les ménagements qu'il apporta à exiger » de leurs concitoyens de Lemnos l'argent nécessaire pour la » solde des cavaliers : Ou j^ouXofxsvoç TroXiTaç avSpaç ira xe(paA"^,v eidupàx- » T£tv Tov [Ataôov To^ç Î7r7C£uaiv àTTopwç 8[ax£t[ji.£vouç. L'hipparque athé- » nien n'avait pas à gouverner les clérouques, mais à commander » aux cavaliers athéniens en garnison dans l'île ; et ceux-ci de- » valent, non pas maintenir les colons, mais les protéger (2). Le « chef de ce corps avait, pendant son commandement, bien des » occasions d'être utile aux clérouques et de mériter par ses ser- » vices les couronnes que ceux-ci lui décernaient. Sa situation » peut être comparée, jusqu'à un certain point, avec celle du com- » mandant d'une station navale dans nos colonies (3).

(1) Mémoire sur les colonies athéniennes au cinquième et au quatrième siècle. Le passage que nous transcrivons est aux pages 369-371. Sur cette question, cf. A. Kirchhoff, zur Geschichte der Âttischen Kleruchie au f Lemnos. Hermès, 1, p. 217-228; M. Kôkler, Ueher den amwartigen Besitzstand Athens im Zweiten Jahrundert dans les Mitth. d. d. Arch. Inst. in Athen, 1, p. 256-268 ; Die Miinzen von Salamis, Eleusin imd Oropos ; ihid., IV, 217-228; IX, 117 (la première clérouchie est envoyée à Eleusis du temps de Pisistrate) ; Hauvette-Besnault, Les Strat. ath.y p. 169 et suiv. ; Gilbert, Handb., p. 424 et suiv. L'inscription C. L A., II, 14, est relative à la vente de biens confisqués dans l'île de Lemnos ; peut-être faut-il restituer, 1. 5 : « [iTrTcapxloùvToç èv Atqixvo). w

(2) M. Foucart dit, en note, que, dans le personnage qui, d'après l'inscription C. 1. ^., II, 592, reçoit une couronne et à qui on doit élever une statue, il faut voir probablement un hipparque.

(3) « Les mots TToXCTaç àvSpaç, du discours d'Hypéride, ne désignent pas » les Athéniens, mais les clérouques de Lemnos. Ceux-ci décernèrent à Lycx)-

OFFICIERS DE LA CAVALERIE. .l85

» Reste à expliquer pourquoi la solde des cavaliers étnit à la » charge des clérouques. Il est probable que ceux-ci avaient ré- » clamé leur présence comme une protection contre les barbares > de la Thrace ou les mouvements des anciens habitants laissés r) dans l'île. La nomination annuelle d'un hipparque pour » Lemnos, par des raisons que nous ignorons, était devenue une » mesure régulière, quoique la cause qui l'avait provoquée à l'ori- » gine eût vraisemblablement disparu. Déjà, dans sa première » Philippique, Démosthène reprochait aux Athéniens d'envoyer un » chef militaire à Lemnos, où sa présence était peu nécessaire, » tandis qu'ils remettaient à un étranger la défense de leurs » intérêts, menacés sur le continent (1). Les critiques de l'orateur » eurent peu d'effet, et, même à l'époque romaine, une inscription » mentionne encore un hipparque à Lemnos (2).

« L'explication est à peu près la même pour Samos. Les inscrip- » tions de la marine athénienne constatent , en 326 , l'envoi de » trois stratèges dans l'île (3). y>

Ces explications de M. Foucart se trouvent confirmées par des documents récemment découverts dans l'île de Salamine. Cette île semble avoir été à peu près dans la même situation que Lemnos; les Athéniens y avaient établi des clérouchies pour maintenir dans l'ordre les habitants; ils étaient même obligés d'y entretenir des troupes. Pausanias (4) parle d'un stratège de Salamine, condamné à mort en 318, pour avoir pris le parti de Gassandre. Une inscription trouvée en 1882, et qui appartient aux années qui ont précédé immédiatement la guerre lamiaque, prouve que ce corps d'occupation comprenait aussi de la cavalerie sous les ordres d'un hipparque (5). M. Kôhler a montré que l'ancienne population de Salamine ne s'était pas résignée à accepter la domi-

» phron trois couronnes : les deux premières pour chacune des deux années » de son commandement ; la troisième pour ses ménagements dans le recou- » vrement de la solde. — Dans le cas d'un envoi extraordinaire de troupes, » c'était la république qui payait les troupes , si l'on peut accepter comme au- « thentique le décret cité dans le discours Pour la couronne, g 115. »

(1) Dém., Phil., I, 27.

(2) C. l. A., Il, 593.

(3) Bœckh, Seewesen, p. 421.

(5) C. J. A., II, 962 : « 01 iTCTcetç ttjî SaXajxîvt àveôscyav

©eoyévyi; 0£oti.vi8ou; 'EXeuaivioç, »

Suit une liste des noms des cavaliers.

nation des Athéniens (1); une inscription récemment trouvée par M. Monceaux (2) semble indiquer que dans les années qui suivirent la guerre du Péloponnèse, l'île fut sur le point de recouvrer son indépendance ; en 386 , Athènes a raffermi sa domination dans l'île; elle y a établi de nouveaux clérouques (3).

L'hipparque, envoyé à Salamine, était sous les ordres du stratège ; il en était de même à Lemnos , mais seulement pour l'époque où il y a eu un arpaTriyoç IttI Aîjpov ; l'existence du stratège nous est attestée pour le deuxième siècle (4). Pendant le quatrième siècle , au contraire , on peut croire qu'il n'y avait pas de stratège à Lemnos et que l'hipparque commandait en chef; les expressions dont se servent Démosthène et surtout Hypcride (5), en parlant de cet hipparque , rendent cette supposition des plus probables; plus tard, il y eut à Lemnos, comme à Salamine, des stratèges commandant un corps de troupes, qui comprenait de la cavalerie sous les ordres d'un hipparque.

A côté de cet hipparque , commandant militaire, il y avait un magistrat civil appelé épimélète , du moins il en était ainsi pour Lemnos au quatrième siècle (6).

En dehors de la cavalerie, on ne trouve guère l'action de l'hipparque; il exerce, comme le dit Pollux (7), une magistrature purement militaire. De ce que ces ofïiciers peuvent être appelés à prêter serment pour confirmer les traités publics, à côté des stratèges , on ne peut pas en conclure qu'ils prennent régulièrement part, eux aussi, aux négociations qui ont amené le traité, et qu'ils aient eu un rôle dans la direction de la politique étrangère d'Athènes. Le serment qu'en cette circonstance on demande aux hipparques , on le demande aussi aux taxiarques , aux phylarques , quelquefois même à tout le corps des cavaliers (8). Nous

(1) Mitth. d. d. arch. Inst. in Athen, IV, p. 250 et suiv.

(2) Bull, de corr. hell, VI (1882), p. 520 et suiv.

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