CHAPITRE PREMIER
L'histoire militaire de la cavalerie athénienne ne comprend guère plus d'un siècle. Jusqu'à Périclès, ce corps est trop peu nombreux pour avoir eu quelque action sur les champs de bataille ; les cavaliers ne font guère d'autre service que celui d'éclaireurs ou même de messagers, comme à Platée (1). Après 445 , Périclès organise un corps nombreux de cavaliers ; et, quand la guerre éclate contre le Péloponnèse, Athènes possède une cavalerie qui aura une action importante dans les combats, qui comptera comme un des éléments de sa puissance. L'histoire militaire de la cavalerie athénienne ne commence donc en réalité qu'en 431, et elle finit sur le champ de bataille de Chéronée en 328 ou, si l'on veut, sur celui de Granon en 322. Après cette dernière défaite , il y a encore une cavalerie athénienne , comme il y a encore une Athènes; mais le rôle militaire de l'une peut être considéré comme terminé , parce que le rôle politique de l'autre l'est aussi.
Le siècle qui va de l'an 431 à l'an 322 est une époque importante dans l'histoire de l'art militaire. Une révolution, préparée depuis longtemps, se termine à la fin de cette période : elle a pour résultat de donner à la cavalerie , qui n'avait encore qu'un rôle secondaire sur les champs de bataille , une action décisive. En 431 , c'est encore la tactique dite dorienne qui règne exclusivement ; elle a remplacé Tancienne façon de combattre des héros de l'Iliade. La tactique homérique, nous l'avons vu (2), est toute féodale ; l'action de quelques individus distingués par leur courage, par leur force musculaire, supérieurs de plus par l'armement
(1) Hérod., IX , 54. Deux cavaliers ont été tués à Tanagra en 447. Paus. , I, 29,6.
(2) Voir p. 8.
est prépondérante; ils combattent sur un char (1); la foule du peuple les suit, elle avance ou recule selon que les chefs avancent ou reculent, elle ne contribue que d'une façon très secondaire au succès. La tactique dorienne est encore aristocratique, en ce sens qu'elle exige un armement assez coûteux et une éducation gymnastique très longue et très compliquée; l'hoplite, ou le fantassin pesamment armé , ayant l'armure complète , est , dans tous les Etats de la Grèce, un citoyen appartenant aux premières classes sociales ; mais la façon de combattre de cette troupe aristocratique est toute démocratique ; la victoire n'est plus l'œuvre exclusive de quelques personnalités brillantes, elle est l'œuvre de tous. Les hoplites des deux armées sont rangés en ligne ; au signal donné, ils se précipitent les uns contre les autres, en conservant leur ordre, au son des instruments pour cadencer et régler la marche. Quand les deux troupes se rencontrent, il se produit ce choc des boucliers qui est le moment décisif du combat; l'armée, qui a su, au même moment , donner le choc le plus puissant , enfonce la ligne ennemie et, cette ligne une fois enfoncée, la victoire est gagnée. L'organisation sociale et militaire de tous les Etats grecs, pendant la période de l'indépendance , a consisté uniquement à former une grosse infanterie en état de donner, sur les champs de bataille , un choc de boucliers aussi fort que possible. Une longue préparation était nécessaire pour faire un bon hoplite. Il fallait d'abord une éducation gymnastique accomplie pour que chacune des unités de la masse possédât le maximum de force dont elle était capable. Il fallait en même temps une très forte instruction militaire : l'ordre était la condition suprême du succès ; le choc des boucliers n'avait toute son efficacité que si toute la masse agissait au même instant , si le choc était donné par toute la ligne à la fois. Il fallait donc avoir des gens habitués à garder leur rang, à le modifier, à le reprendre , surtout à se précipiter au pas de course sans laisser fléchir ou rompre leur ligne, sachant enfin exécuter promptement et sûrement toutes les évolutions nécessaires. Le pays qui avait porté on peut dire à la perfection l'éducation militaire exigée par cette tactique, c'est Sparte; jusqu'à la journée de Leuctres, le choc de ses hoplites a été d'une puissance irrésistible ; l'organisation militaire des autres peuples ne paraissait qu'une œuvre incomplète et grossière à côté de la perfection de cette machine militaire construite parles Spartiates, qui seuls avaient su être de vrais artistes dans les choses de la
(l) Sur le char de guerre, voir Helbig, Das homer. Epos, p. 88.
guerre (1). Il y avait quelque chose de chevaleresque dans la manière dont les Spartiates combattaient; pour eux , l'action sur le champ de bataille ne comprenait que le choc des boucliers ; si l'on enfonçait la ligne ennemie, la journée était décidée, et même, par un sentiment qui présente une grandeur particulière , ils refusaient de pousser plus loin la victoire; ils dédaignaient de poursuivre les vaincus (2). Le combat n'était qu'un concours, un aYcov de bravoure et d'énergie guerrière ; ce concours était décidé par le choc des boucliers ; le parti qui enfonçait la ligne ennemie remportait le prix de la valeur l'àptdTstov; il était maître du champ de bataille , il y élevait un trophée, et le vaincu avouait sa défaite en venant demander ses morts au vainqueur.
Les guerres médiques montrèrent les qualités et les défauts de cette tactique. Les Perses furent absolument incapables de supporter le choc des hoplites grecs ; mais en revanche leur armement était plus varié; ils avaient des archers, des frondeurs , et surtout une excellente cavalerie. Ces diverses armes firent beaucoup de mal à Tennemi et, en particulier, la cavalerie, à Platée, causa un moment de vives craintes aux généraux grecs. Les défauts delà tactique grecque étaient le manque de variété dans l'ar* mement et dans l'action. Ces défauts avaient été très bien sentis par les Perses : « Pour qu'ils puissent se battre , » dit Mardonius à Xerxès (3) , « ils doivent choisir un terrain le plus beau et le » plus uni, ils s'y rendent et ils combattent de façon que les vain- » queurs soient fort maltraités , et que les vaincus succombent » tous. Ne devraient- ils pas plutôt choisir des positions faciles à » défendre et tenter là le sort des armes ? »
Ces critiques étaient très justes ; le choc de l'hoplite est irrésistible; mais, pour cela , il faut qu'il combatte en plaine, il faut aussi que l'hoplite , qui se meut un peu difficilement, ne soit pas attaqué par des ennemis agiles qui pourront s'approcher rapidement, lancer des traits, et aussitôt se dérober. N'avait-on pas vu à Platée des troupes légères , des cavaliers criblant de loin de
(i) Xén., Rep. Lac, XI , 5 : « AaxcSat[xov(ou; Sa {xovouç rîp 6vti texvCxaç tûv TToXejxixûv. » Plut., Pelopid. , 23 : «* Ilàvxwv dxpoi xe^yXiai xal aoçiaxai tûv îto- >,e(i,tx(Sv ôvxeç ol STrapTiaxai. »
(2) Thuc, V, 73.
(3) VII , 9 ; ce discours de Mardonius à Xerxès sur la tactique grecque est très intéressant. Après Salamine , quand Mardonius est laissé en Grèce seul chef de l'armée, il écrit aux Grecs une lettre de défi, d'après Plutarque {AristidCt 10), pour leur demander de choisir un bon terrain propre à des cavaliers et à des hoplites qui veulent combattre ; Hérodote ne dit rien de cette lettre.
leurs traits la grosse infanterie grecque, incapable de se défendre et de poursuivre les assaillants. La cavalerie des Perses semble avoir produit sur l'imagination des Grecs une impression profonde; très souvent Hérodote indique qu'une des préoccupations des Grecs est de choisir un terrain où cette cavalerie ne puisse manoeuvrer que difficilement (1); ils ne prennent confiance à Platée qu'après avoir reçu le choc des cavaliers perses et les avoir repoussés (2). On trouve la marque de cette impression dans les chants du grand tragique qui avait vu l'invasion et qui avait combattu sur les divers champs de bataille où se jouait le sort de la Grèce. La tragédie des Perses a été représentée sept ans après Platée, dans l'Olympiade 76, 4 (472) ; celle des Sept contre Thèbes est de l'Olympiade 79. Plusieurs passages de ces deux tragédies reproduisent cette terreur que les Grecs éprouvèrent de la cavalerie perse (3). Ce souvenir vivait encore un siècle et demi plus tard : Eschine montre' Démosthène, quand Alexandre se fut enfoncé dans la Gilicie , allant répéter partout que le maître de la Grèce allait bientôt être foulé sous les pieds de la cavalerie des Perses (4).
Il faut cependant observer que la cavalerie de Mardonius n'a jamais chargé les hoplites en ligne ; tout ce qu'elle pouvait faire, c'est de s'approcher de l'ennemi et de lancer ses traits ; assurément cette tactique a pu fatiguer l'ennemi, lui faire même sérieusement du mal ; elle n'a pas eu cependant de résultat décisif. Il y avait là entre la cavalerie que Xerxès conduisit en Grèce et celle qu'Hannibal, deux siècles et demi plus tard, emmenait contre Rome, une difiFérence essentielle. Si parmi les 80,000 cavaliers qui étaient dans l'armée de Xerxès , le quart seulement eût été en état d'aborder les lignes ennemies par des charges à fond, comme celle que les cavaliers numides exécutèrent contre les légionnaires, le sort de la campagne aurait été tout différent.
(1) VII, 177; IX, 17, 51 ; c'est la même préoccupation qui guidait Hippias quand il indiquait aux Perses la plaine de Marathon, lors de la première guerre (Hérod., VI, 102).
(2) Hérod., IX, 25 , cf. aussi ibid., 20.
(3) Perses, 19 et suiv., 27 et suiv., 46. 106, 126, 302, 315. etc.; Sept chefs, 61, 122, 245, 393 et suiv., 461 et suiv., 475, etc. Dans une inscription en l'honneur des Mégariens morts dans les guerres contre les Mèdes, on lit, V, 7 :
oÏTtveç ëxXav Xeïpa; èTu'àvôpwTrouç iTritofJiàxou; levai. C. I. G., 1051 ; Kaibel, Bpigr. graeca, n° 461 ; Paus., I, 43, 3.
(4) C. Ctésiph,, 164 : « "HfxeXXev, ùçfi'^ uapà ctou Xoyoç, ffU[i.7raTri6TÏ(Te(T8aiC>7i6 t^ç IlepaiXT); tiïuou. »
ROLE xMILITAIRE DES CAVALIERS. 431
La nécessité de transformer leur tactique fut donc sentie par les Grecs, lors de l'expédition de Xerxès. La phalange restait un corps incomparable pour l'attaque ; on ne pouvait songer ni à la remplacer ni même à en modifier la constitution ; c'est à elle qu'était toujours réservée l'action décisive dans les combats ; mais elle avait besoin d'être défendue et protégée , elle ne se suffisait plus à elle-même comme auparavant. C'est , on peut dire , de ce moment que commencent une série d'évolutions qui de Platée à Ghéronée eurent pour conséquence d'amener une transformation complète de l'art militaire en Grèce.
Pendant la guerre du Péloponnèse , une armée grecque ne comprend plus exclusivement un corps d'hoplites ; les armes de jet figurent désormais régulièrement sur les champs de bataille. Chaque armée possède des archers, des frondeurs et un corps de cavalerie; elle a quelquefois de l'infanterie légère, des t]/tXoi (1). La cavalerie a pour mission de défendre le corps des hoplites contre la cavalerie et les troupes légères de l'ennemi. Pour cela, elle est divisée en deux corps placés chacun à l'une des deux ailes : de cette manière , le corps des hoplites a ses deux flancs défendus ; il peut alors, sans rien craindre qui vienne déranger sa marche, se précipiter au pas de course pour enfoncer la ligne ennemie. Dans un combat de cette époque, il y a en réalité deux engagements : les deux armées sont en présence, l'infanterie au milieu , la cavalerie avec les troupes légères aux deux ailes ; c'est là, on peut dire, la disposition classique (2). La journée commence par une action de cavalerie : les cavaliers et les troupes légères des deux partis en viennent aux mains sur les deux ailes; ils combattent jusqu'à ce qu'un des deux partis soit mis en fuite ; les vainqueurs restent sur le champ de bataille ;
(1) Les archers et les frondeurs ne font pas partie des ij^iXoC ; ce sont des troupes mercenaires; les 4*1^01 > au contraire, seront des citoyens de la quatrième classe. Dans l'énumération des forces d'Athènes (Thuc, II, 13), Périclès ne mentionne pas les ij^tXoî; il dit, au contraire , qu'Athènes possède 1,600 archers; ailleurs, Thucydide ajoute qu'Athènes n'eut jamais de 'i^Ckoi (IV, 94, 1, avec la note de Classen). A cette époque, les citoyens de la quatrième classe servent sur la flotte. On trouve des ^Ckoi dans l'armée achcenne , mais ce sont des bannis de Mégare (VI , 43 , 2). Nicias , dans son discours aux Athéfliens , quand on délibère sur l'expédition de Sicile, demande des hoplites, de la cavalerie, des archers et des frondeurs (VI, 22, 1). Cf. Gilbert. Handh., p. 305.
(2) Thuc, V, 67, 2 : <f Kat ol Iictttjç aÙTûv éxatépo) rtÔ xépqp. » Aristoph. , Eq., 241; AristotB, Ile pi xoajAou, 6, p. 399 b, 5, de Bekker ; t. III, p. 639, 1. 15 et suiv. de Didot. — C'est toujours la disposition classique jusqu'à Frédéric et Napoléon ; voir Thiers, Consulat et Empire, XX, p. 742 et suiv.
mais cette action n'a pas grande influence sur le résultat final : ce qui décide la victoire , c'est la lutte entre les fantassins, entre les deux corps d'hoplites , et , dans cette lutte , la cavalerie n'intervient pas; c'est seulement quand l'action est décidée, quand un des deux partis est en fuite , que la cavalerie peut être utile , soit pour protéger la retraite de l'infanterie en cas de défaite, soit pour rendre la poursuite plus terrible en cas de victoire.
La cavalerie a donc désormais un rôle sur les champs de bataille ; son action n'est pas décisive , elle est cependant utile, et, chaque jour, l'emploi de cette arme deviendra plus nécessaire. Jusque-là, l'organisation militaire des Etats grecs n'avait d'autre objet que de former uq corps d'hoplites ; elle dut comprendre désormais un corps de cavaliers. Les hommes d'Etat athéniens s'aperçurent de bonne heure de cette nécessité; ils reconnurent qu'Athènes ne pouvait affronter la guerre qui se préparait, sans avoir complété son organisation par la formation d'une cavalerie. Les Lacédémoniens , qui étaient beaucoup plus lents, qui ont toujours montré de la répugnance pour les innovations , ne se décidèrent à avoir de la cavalerie qu'en 424 , lorsque la guerre durait déjà depuis huit ans (1). Encore ne prirent-ils cette détermination qu'à regret ; ils l'exécutèrent d'une façon maladroite : en temps de paix , les riches devaient entretenir un cheval ; si une guerre éclatait, on donnait ces chevaux aux citoyens les plus faibles , à ceux qui montraient le moins d'amour de la gloire. On imagine ce que pouvait être une telle cavalerie. Aussi à Leuctres ne put-elle supporter le choc de la cavalerie thébaine , et sa déroute fut une des causes qui amenèrent la perte de la bataille.
Nous avons vu quelles difîicultés la création d'un bon corps de cavaliers présentait dans la plupart des pays grecs. L'école d'équitation est très imparfaite : on ne connaît ni l'étrier ni le ferrage du cheval ; aussi la mise en selle est-elle particulièrement difficile ; une fois en selle , le cavalier est peu sûr de son assiette , et surtout une partie de sa force se trouve paralysée : il reste toujours assis ; il ne peut se dresser, se roidir sur l'étrier au moment de frapper. Toutes ces imperfections expliquent comment le cavalier, à cette époque , n'a pas assez confiance en lui-même pour oser charger l'infanterie; elles expliquent aussi le mépris qu'en beaucoup de pays on eut longtemps pour une arme qui paraissait d'abord si redoutable et qui n'avait pas d'action sur le champ de bataille pour décider la victoire. 11 y avait là, en effet, une sorte
(l) Thuc, IV, 55, 3. Sur la valeur de cette cavalerie cf. Xéa., Hell., VI, 41, 10,
de contradiction qui a dû agir vivement sur les esprits : cette masse de cavaliers donnant une impression de puissance, de force, réduite à l'impuissance, incapable d'aborder les fantassins, se dérobant et fuyant dès que ceux-ci s'ébranlent pour les poursuivre. Le pays où l'on affectait le plus ce mépris pour la cavalerie était Sparte. C'est avec la plus grande répugnance que le Spartiate servait dans la cavalerie : il n'était pas à son aise sur un cheval pour combattre. On vit môme un commandant de cavalerie, un hipparmoste, au moment d'en venir aux mains, ne rien trouver de mieux à faire, lui et ses hommes, que d'attacher les chevaux à des arbres , prendre des boucliers et charger comme hoplites (1).
Ce sentiment de mépris pour la cavalerie se trouve très bien exprimé dans un passage du discours que Xénophon adresse à ses compagnons de l'armée des Dix-Mille, après l'assassinat des stratèges, lorsqu'ils se trouvent sans chefs, sans guides, perdus au milieu de l'immense empire des Perses. Ce que les soldats craignaient le plus, c'est la cavalerie de l'ennemi; il fallait les rassurer làdessus : « S'il y en a parmi vous qui se découragent parce que » nous n'avons pas de cavalerie, tandis que l'ennemi en a une » nombreuse, réfléchissez que dix mille cavaliers ne sont que » dix mille hommes : jamais personne, en effet, n'a péri dans une » bataille ni d'une morsure, ni d'un coup de pied de cheval; ce sont » les hommes qui font les blessures. Suspendus sur leurs che- » vaux, eux, ils ont peur, non seulement de nous, mais aussi » de tomber; nous, au contraire, solidement campés à terre, » nous pouvons frapper plus fortement qui nous approche et » viser plus sûrement où nous voulons. Sur un point seul, les » cavaliers ont l'avantage : la fuite a pour eux moins de dangers » que pour nous (2). »
Ce sentiment de mépris commençait bien à s'affaiblir à l'époque où Xénophon prononçait ces paroles ; on est même étonné de les trouver dans la bouche de l'homme qui a écrit le traité sur VEqui" tation, le traité sur VHipparque, la Cyropédie, V Economique ; je m'arrête , car peut-être faudrait-il nommer tous les ouvrages de Xénophon, si l'on voulait citer tous ceux dans lesquels il a fait l'éloge de la cavalerie.
La guerre du Péloponnèse fut trop longue et trop importante pour ne pas amener des changements dans l'art militaire. Pen-
(1) Thuc, IV, 4, 10.
(2) Anab., III, 2, 18 et suiv.
dant ces vingt-sept ans de lutte acharnée , les expériences se succédèrent nombreuses et variées selon la chance des événements ; quelques-unes durent être particulièrement décisives. A Sphactérie, quand il fallut attaquer les hoplites lacédémoniens enfermés dans l'île , on vit de quel secours pouvaient être les troupes légères, les '\>i'kQi. L'utilité de la cavalerie fut démontrée pendant les invasions des Lacédémoniens en Attique , et surtout pendant le siège de Syracuse. Tandis que le reste de l'armée et toute la population étaient obligés de s'enfermer dans Athènes, seuls les cavaliers tiennent la campagne : ils surveillent l'ennemi, le contiennent, profitent de ses négligences et de ses faux mouvements. L'on sent déjà si bien l'utilité de la cavalerie, que le stratège Hippocratès peut dire à ses soldats, avant d'engager la bataille de Délion, que, s'ils sont vainqueurs, jamais les Péloponnésiens, privés de la cavalerie béotienne, n'oseront envahir l' Attique (1).
Mais c'eat surtout dans l'expédition de Sicile , pendant le siège de Syracuse , que l'on put bien se rendre compte de l'importance que la cavalerie avait su prendre dans les opérations militaires ; on vit alors combien il était dangereux désormais, même pour une armée brave et bien conduite , de faire campagne sans être protégée par un corps suffisant de cavalerie. Cette guerre, si féconde en événements imprévus (2) , mettait cette fois en présence deux armées : l'une supérieure par l'instruction et par l'armement, ayant des chefs éprouvés et habiles, mais qui était privée de cavalerie ; l'autre inférieure comme qualité , commandée par des généraux indécis, sans confiance en elle-même, mais qui était soutenue par une cavalerie nombreuse. Pour l'histoire de l'art militaire dans l'antiquité, cette campagne est une des plus instructives. Nous n'avons qu'à suivre Thucydide, nous verrons qu'une des causes principales de la ruine de l'armée athénienne a été le manque d'un corps suffisant de cavaliers.
Dès que l'expédition est discutée , ce point est signalé par les généraux des deux partis, comme devant exercer une grande influence sur les opérations ; les Syracusains y voient un motif pour avoir confiance (3); les généraux athéniens, reconnaissant l'impossibilité d'emmener si loin une nombreuse cavalerie ,
(1) Thuc, IV, 95, 2.
(2) Tout le monde connaît le magnifique chapitre (1 , 23) dans lequel Thucydide a exprimé quelle impression cette guerre avait produite sur les contemporains.
essaient de suppléer à ce vice de leur armée, et demandent qu'on lève un corps nombreux d'archers et de frondeurs, pour les opposer aux cavaliers ennemis (1). Ces demandes sont accordées, et l'armée athénienne, une des plus belles, des plus nombreuses que la Grèce ait encore vues, met à la voile. Elle comptait, sans parler des autres troupes, 5,500 hoplites, 1,180 archers ou frondeurs, et seulement 30 cavaliers, sur une galère disposée pour le transport des chevaux (2) ; l'effectif total du corps expéditionnaire peut être évalué à 36,000 hommes (3).
La première difficulté qui se présentait était le débarquement; c'est pendant cette opération que l'attaque de la cavalerie ennemie était surtout dangereuse ; elle pouvait charger les hoplites quand ils descendaient des vaisseaux , et les empêcher de se former en ligne. Les généraux athéniens ne voulurent pas effectuer cette opération de vive force. De faux avis sont donnés aux Syracusains qui s'éloignent, et, en leur absence, le débarquement, très bien dirigé par Nicias , se fait sans trouble et sans danger (4). Les Athéniens ont débarqué; une bataille générale s'engage le lendemain ; les Syracusains ont fait une levée en masse ; Nicias, dans l'allocution qu'il adresse aux troupes avant l'action (5), leur rappelle cette circonstance pour lear donner confiance ; une levée en masse peut-elle lutter contre des troupes bien choisies et bien exercées? Mais les Syracusains ont une cavalerie de 1,200 hommes (6), et Nicias a bien soin de montrer aux soldats combien la retraite serait pour eux difficile en cas de défaite. L'action (7) s'engagea par un combat entre les soldats armés de pierres, les archers et les frondeurs ; comme cela arrive à ces sortes de troupes, ils se mirent en fuite alternativement. En même temps que cette action des troupes légères, aurait eu lieu, dans une bataille ordinaire, l'engagement de la cavalerie ; mais les Athéniens n'ont aucune cavalerie à mettre en ligne , les cavaliers syracusains restent donc sur le champ de bataille , à attendre les événements. Les devins apportent les victimes, les trompettes sonnent; les deux armées, c'est-à-dire les deux corps d'hoplites, s'ébranlent et se chargent.
(1) VI, 20, 3; 21, l.
(3) Voir les calculs dans Bœckh, Staats., I, p. 370. Cf. E. Curtius, Hist. Gr., III, p. 338.
(4) VI, 21, l; 64, 65 et 66.
(5) VI, 68. Cf. aussi, sur les levées en masse, IV, 90, 1 ; 94, 2.
(7) VI, 69 et suiv.
La lutte fut acharnée ; les Syracusains, malgré leur inexpérience, résistèrent longtemps. Ils furent enfm rompus et mis en fuite; mais cette défaite n'eut pas de graves conséquences pour les vaincus. La poursuite ne fut pas longue; la cavalerie syracusaine, attaquant les soldats isolés, forçait les Athéniens à conserver leur ordre; ils poursuivirent l'ennemi, en serrant les rangs, aussi loin qu'ils le purent sans danger ; puis ils revinrent et dressèrent un trophée (1). Après ce combat , Nicias , voyant l'hiver approcher , et reconnaissant l'impossibilité de résister à la cavalerie ennemie (2), se retire à Gatane avec l'armée, et de là il envoie une galère à Athènes pour demander de l'argent et des cavaliers (3). '
La galère arrive à Athènes, les demandes de Nicias sont accoi'dées par le peuple (4) ; 250 cavaliers avec 30 archers à cheval s'embarquent, emportant leur équipement , mais sans les chevaux; ils devaient se les procurer sur place (5). A ces cavaliers s'en joignent d'autres que Nicias a pu lever à Egeste et chez les Sicules; l'armée athénienne se trouve alors posséder un corps de 650 cavaliers (6). Le siège de Syracuse est commencé ; assiégeants et assiégés élèvent une série d'ouvrages , les uns pour investir la ville, les autres pour empêcher cet investissement. Les Athéniens étaient renommés par leur habileté à conduire un siège; ils avaient sur ce point une supériorité marquée sur les Spartiates ; on avait vu , à Platée , ces derniers arrêtés devant les retranchements du camp des Mèdes , incapables de le forcer , et obligés d'appeler les Athéniens. Thucydide a décrit avec détail toutes les opérations de ce siège de Syracuse , régulier , méthodique, conduit d'après toutes les règles de la stratégie de l'époque, par un général comme Nicias (7).
Pendant toute cette partie du siège, quand on exécutait ces travaux d'investissement, la cavalerie ne pouvait avoir d'autre action que de surveiller l'ennemi, le contenir, l'obliger à être toujours en garde. Une bataille était inévitable quand les lignes
(5) VI, 94, 3. La Sicile exportait des chevaux jusqu'en Attique,Soph., (Ed. Col., 312 et la scolie.
(6) VI, 98, l.
(7) Thucydide l'oppose évidemment à ce siège de Platée conduit si maladroitement, au début de la guerre, par les Lacédémoniens.
d'investissement des Athéniens atteindraient les lignes de contreapproche des Syracusains. Cette bataille fut encore une victoire pour les Athéniens ; il y eut une mêlée très confuse ; le stratège Lamachos , isolé un moment de ses troupes , fut provoqué en combat singulier par le cavalier Gallicratès. Dans ce duel, le fantassin et le cavalier se tuèrent l'un l'autre (1). A un moment du combat, la retraite se trouvait fermée à une partie.de l'armée syracusaine , qui ne fut sauvée que par l'action vigoureuse de la cavalerie (2).
Malgré bien des lenteurs et des hésitations, le blocus de la place s'opérait peu à peu ; le mur d'investissement allait être terminé et porté jusqu'à la mer. La reddition de Syracuse ne paraissait plus être qu'une question de temps , quand l'arrivée du Lacédémonien Gylippe vint tout changer : il relève le courage des assiégés ; eux qui parlaient déjà de se rendre, pensent à prendre l'offensive. Il fallait à tout prix empêcher les Athéniens de continuer le mur jusqu'à la mer. Gylippe fait élever un mur perpendiculaire pour les arrêter. Deux combats s'engagent : dans le premier, les Athéniens sont victorieux , parce que l'on se bat dans l'intervalle des murs, là où les Syracusains ne peuvent faire usage de leur cavalerie. Gylippe reconnaît aussitôt son erreur : après la bataille, il convoque ses soldats , il leur dit que la faute n'était point à eux, mais à lui seul ; qu'en s'engageant ainsi dans les retranchements il avait rendu la cavalerie et les gens de trait inutiles aux hoplites ; il ajoute qu'il va les ramener à l'ennemi , car des Doriens , des habitants du Péloponnèse ne peuvent admettre qu'ils soient vaincus par des Ioniens et des habitants des îles (3). Gylippe conduisit, cette fois, ses hoplites à une plus grande distance du mur ; il plaça les cavaliers et les gens de trait sur le flanc des Athéniens, dans l'espace libre où finissaient les ouvrages des deux partis. Au milieu de l'action , la cavalerie , attaquant l'aile gauche des Athéniens qui était devant elle, la mit en fuite, ce qui entraîna la défaite de toute l'armée. Nous avons ici un exemple de l'intervention de la cavalerie dans le combat des hoplites, dans ce qui est l'action décisive ; les cavaliers ne chargent pas vérita-
(1) Plut., Nicias, 18 : « 'Aîro^JiovtoOel; ô Aàfxaxoç {nrécTTri twv Supaxofffwv toù; IttîteTç èutçeTtOfxévou;. "TEïv 6è irptoxoç aùxâv KaXXtxpàxYiç, àvTjp itoXejJLixèç xaî 8o[xoei- ÔTf)ç. Ilpèç toOtov èx irpoxXviaetoç xataaTaç ô AàfJLaxoç i\t.ovo\i.â-j(y\oe, xai Xaêùv irXriY^v irpoxepov, eTxa 6où; xal ireawv ô|xoy cruvaTuéOave T(p KaXXixpàTêi. »
(2) Thuc, VI, 101 et 102.
(3) Id., VII, 5, 2 et 3.
blement les hoplites : ils les prennent de flanc, pendant que ceux-ci sont engagés avec l'ennemi, et, aidés des gens de trait, ils les mettent en désordre. Cette défaite des 'Athéniens eut les plus graves conséquences. La nuit suivante, les Syracusains prolongent le mur- parallèle au delà des lignes ennemies : l'investissement de la place est devenu impossible (1).
Les rôles à présent sont changés : obligés de s'enfermer dans leurs retranchements, les Athéniens, qui ont l'air d'être les assiégeants, sont en réalité, comme l'écrit Nicias au peuple, les assiégés, car la cavalerie les empêche de s'avancer dans la campagne (2) ; il devient très difficile d'aller fourrager, prendre de l'eau ou faire la maraude (3). A ce moment, les Syracusains possèdent une cavalerie nombreuse. Sans parler des vingt cavaliers qu'avait envoyés Gamarine (4) , Gylippe en a amené cent avec lui (5) ; il en est arrivé deux cents de Gela (6). Ces renforts leur ont permis de réparer leurs pertes. 11 n'en a pas été ainsi des Athéniens ; du moins nous ne voyons pas que les six cent cinquante cavaliers qui composaient toute leur cavalerie aient été renforcés. Voilà pourquoi la cavalerie athénienne n'a jamais pu engager avec la cavalerie syracusaine un combat général ; il y a eu , il est vrai, un engagement de cavalerie dans lequel les Athéniens ont eu la victoire, mais toute leur cavalerie était en ligne ; elle était, de plus,. soutenue par une tribu d'hoplites et elle n'avait devant elle qu'une partie de la cavalerie ennemie : les Athéniens ont pu, une fois du moins , élever un trophée pour une victoire dans un combat de cavalerie (7).
Mais la supériorité numérique de la cavalerie syracusaine est devenue chaque jour plus marquée. Désormais, la cavalerie athénienne doit se borner à protéger les hoplites sans pouvoir trop s'éloigner de leurs lignes (8). Quand une seconde armée athénieflne vient, sous les ordres de Démosthène, secourir Nicias, nous ne trouvons pas , dans la composition de cette armée , mention de troupes de cavalerie ; il devait cependant y en avoir. Démosthène
(1) Thuc, VII, 6.
(2) M., VII, It, 3.
(3) Id., VII, 13. 2.
(4) id., VI, 88, 1.
(5) Id., VIT. 1,5.
(6) Id., VII, 33, 1.
(7) Id., VI, 98, 4.
(8) C'est à tort que Grote (Hist. Gr. , X, p. 226) reproche à Nicias de n'avoir pas su se servir de sa cavalerie.
amenait avec lui une armée de plus de vingt mille hommes de troupes de terre et de mer (1) : une armée si nombreuse, qui formait, comme dit Thucydide , un armement complet, devait avoir de la cavalerie ; mais le fait que cette cavalerie n'est pas mentionnée montre qu'elle ne devait pas être bien nombreuse.
En somme, jusqu'à l'arrivée de Gylippe, la campagne avait été glorieuse pour les Athéniens : ils avaient remporté huit victoires, comme le rappelait fièrement Euripide dans l'épigramme qu'il composa, après la défaite, pour le monument funèbre élevé à ceux qui avaient succombé ; les Athéniens ont été victorieux tant que les dieux ont tenu la balance égale entre les deux partis (2). A présent, en effet, tout est contraire aux Athéniens; les dieux, comme disait le poète, combattent pour leurs adversaires. On connaît la suite des événements : l'échec de la tentative que Démosthène dirige la nuit pour enlever les retranchements ennemis sur les Epipoles, les deux défaites de la flotte dans le Grand- Port. Désormais, non seulement tout espoir de prendre la ville était perdu, mais, par les lenteurs inexplicables de Nicias, la retraite était devenue des plus difiB.ciles pour cette armée naguère si forte et si brillante.
« Le défilé commence : un défilé de quarante mille hommes, » semblable à l'émigration d'une ville (3). » G*est pendant cette retraite que les cavaliers syracusains ont une action décisive ; la démoralisation de l'ennemi augmente leur audace : pendant toute la marche , ils ne cessent de le harceler, en voltigeant sur ses flancs , en le couvrant de traits (4) ; ils l'empêchent de se disperser pour faire des vivres, et, comme les Athéniens n'ont pu emmener de bagages , chacun , même les hoplites et les cavaliers (5), a dû porter ses vivres ; aussi la disette se fait bientôt sentir. Le quatrième jour, la route est fermée aux Athéniens ; les Syracusains les ont devancés sur les hauteurs de
(1) Démosthène amenait 73 galères, 5,000 hoplites athéniens et alliés, un grand nombre de gens de traits grecs et barbares. Le service des galères exigeait 13,870 hommes. Le total des forces envoyées en Sicile par les Athéniens s'élève par là à 60,000 hommes environ. Cf. Bœckh. Staats., 1, 372 ; Curtius, Hist. Gr., III, 389.
(2) Plut., Nie, 17 :
OÏSe Supaxoaiouç ôxto) vixa; èxpàxYiaav
'AvSpeç, ôt' ■^v xà ôetSv i\ ISaou àfxçoTÉpoi;.
(3) E. Curtius, Eist. Gr., III, p. 376.
(4) Thuc. YII, 78.
(5) J'accepte la correction de Pluygers (Thuc, VII, 75, 5) : « èui toÎç ÔtîXoiç, au lieu de ; « b%6 xoî; ÔttXoiç. »
l'Aci'éoii-Lépas, qu'ils ont fortifiées. Après une lutte acharnée, les Alhéniens doivent renoncer à forcer le passage ; ils se dérobent par une marche de nuit. Mais la cavalerie syracusaine est bientôt sur leurs traces. Les Athéniens sont divisés en deux corps commandés l'un par Démosthène, l'autre par Nicias ; le corps de. Démosthène, qui formait l'arrière-garde , est attaqué le premier : la cavalerie a bientôt enveloppé et resserré sur un même point ce corps isolé (1); Démosthène se trouve enfermé dans un enclos d'oliviers, et les assaillants n'ont plus qu'à cribler de traits cette masse qui n'est pas en état de riposter. Les Athéniens résistent une journée entière : ils sont enfin obligés de se rendre au nombre de six mille. La poursuite reprend aussitôt contre la division de Nicias ; les Syracusains l'atteignent le lendemain et le somment de se rendre. Nicias refuse et remet l'armée en marche. Pendant toute la route, la cavalerie, les troupes légères ne cessent de harceler les Athéniens et de les cribler de traits ; ils se hâtaient pour gagner le fleuve Asinaros : ils espéraient, une fois au delà, échapper aux attaques continuelles des cavaliers et des troupes légères (2) ; ils espéraient aussi apaiser leur soif. On sait comment le désordre se mit dans l'armée et le massacre qui s'ensuivit : l'armée était anéantie , une partie dans le fleuve, une partie sous les coups de la cavalerie (3).
Cette campagne des Athéniens en Sicile est, nous l'avons dit, des plus importantes pour l'histoire de l'art militaire dans l'antiquité ; elle montre quels changements s'étaient opérés depuis les guerres médiques, A Platée, les hoplites grecs, sans le secours d'aucune cavalerie, triomphent des Perses ; ils ont pu être incommodés par la cavalerie ennemie, mais le succès n'a jamais été véritablement compromis. Autour de Syracuse, au contraire, les hoplites athéniens, supérieurs de beaucoup, comme instruction militaire (4), aux hoplites syracusains , remportent d'abord des victoires, mais ces victoires n'ont presque pas de résultats ; ils finissent enfin par être battus, et une des raisons principales de l'effroyable désastre qui anéantit cette magnifique armée, c'est qu'elle ne possédait pas de cavalerie pour protéger ses hoplites.
Les conséquences de cette guerre furent considérables pour les
(1) Thuc, VII, 81, 2.
(2) Id., VII, 84, 2.
(3) Id,. VII, 85. 1.
(4) Id., VI, 69, 2; 72, 2; 91, 1 et 2.
progrès de l'art militaire. Elle avait été si longue que, pour beaucoup de Grecs, le service militaire était devenu un métier; la paix rétablie, tous ces soldats se trouvèrent désœuvrés et incapables de gagner leur vie ; d'autre part, les classes sociales, dans lesquelles les milices civiques étaient recrutées, avaient été si éprouvées qu'elles ne sentaient plus que la fatigue et le dégoût du service. En même temps, le métier militaire devenait chaque jour plus difficile : M Personne ne pourra -devenir un excellent joueur » de dés ou d'osselets s'il ne s'applique à ces jeux dès l'en- » fance, et il suffira de prendre un bouclier ou une autre » arme quelconque pour devenir du jour au lendemain un bon » hoplite (1) !• » Les milices civiques avaient eu leur moment de gloire héroïque; dans les guerres contre les Perses, elles avaient sauvé la Grèce; elles avaient des qualités précieuses, surtout l'esprit de sacrifice et le dévouement à la patrie ; malheureusement, la guerre du Péloponnèse amena dans les divers Etats grecs une recrudescence déplorable des discordes civiles; la lutte entre les partis en vint à un degré de fureur et de férocité qu'on n'avait pas vu jusqu'alors (2) ; le sentiment patriotique reçut de ces luttes une atteinte profonde. En même temps, avec le développement croissant de la démocratie , l'esprit d'indiscipline devenait chaque jour plus fort dans les armées ; les généraux ne pouvaient manier qu'avec les plus grands ménagements ces hommes qui, de retour dans leur ville, allaient devenir peut-être leurs accusateurs et même leurs juges.
Toutes ces raisons expliquent les changements qui se produisirent après la guerre du Péloponnèse. Lorsque Gyrus le Jeune résolut de marcher sur Babylone pour renverser son frère , le roi de Perse , près de treize mille Grecs , qui faisaient de la guerre leur métier, répondirent à son appel. C'est Iphicrate (3) , dit-on , qui organisa le premier corps de troupes mercenaires que les Athéniens ont possédé.
Ces troupes nouvelles ne pouvaient avoir ni la même organisation ni le même armement que les milices civiques. Une réforme de l'armement était nécessaire ; elle était préparée depuis longtemps ; elle fut exécutée par Iphicrate. La guerre du Péloponnèse et sur-
(1) Platon, Rép.^ II, 15 (574 c); tout ce chapitre est très intéressant ; le principe de la division du travail y est très nettement exposé ; cf. encore le chap. VIII du livre III.
(2) Thuc, III, 84 et suiv.
(3) Cf. Curtius, HisU Gr., IV, 277 avec les textes.
tout les expériences faites dans l'attaque de Sphactérie et devant Syracuse avaient démontré plus clairement que jamais que le corps des hoplites ne pouvait plus sans danger être amené seul sur le champ de bataille ; il devait être entouré et protégé par des corps plus mobiles. Le rôle de ces troupes mobiles ne devait même plus se borner à protéger les hoplites ; elles devaient avoir un rôle offensif important ; elles pouvaient attaquer les hoplites , les couvrir de traits, les fatiguer; elles pouvaient , en cas de succès, poursuivre l'ennemi et recueillir tous les fruits de la victoire. Si la Grèce avait été un pays de cavalerie , on aurait alors pu organiser un corps de cavaliers comme celui que formèrent plus tard les rois de Macédoine ; mais les Grecs avaient décidément trop de répugnance pour le service à cheval. Ce qu'on opposa à la grosse infanterie, c'est l'infanterie légère; devant l'hoplite, on mit le peltaste. Iphicrate n'a pas créé le peltaste (1) : il existait avant lui; mais il lui a donné sa véritable valeur. Iphicrate fut à la fois un instructeur , un organisateur et un réformateur de l'armement (2) ; les réformes qu'il a introduites ont eu surtout pour objet la mobilité plus grande des troupes sur les champs de bataille et dans les marches. Le peltaste résume , on peut dire , ces réformes ; Iphicrate lui donne un bouclier rond, plus petit et plus léger, la toXtt), une cuirasse de toilej et pour les jambes, des sortes de bottes ou guêtres qu'on appelle iphicratides ; mais, en revanche, il l'arme d'une épée et d'un javelot beaucoup plus longs ; il allège les armes défensives pour donner plus de force aux armes offensives. La cavalerie a son rôle dans l'armée d'Iphicrate : elle est destinée à éclairer sa marche et à poursuivre l'ennemi ; quant à l'attaque , c'est l'œuvre de rhoplite et du peltaste. Au lieu d'une seule arme, la grosse infanterie, qui ne sait que se précipiter sur la grosse infanterie de l'ennemi , l'armée qu'Iphicrate conçoit est une réunion de forces diverses ayant toutes un rôle et un usage particulier ; l'emploi habile de chacune de ces forces constitue la première qualité d'un général. Il comparait lui-même une armée au corps humain ; elle doit avoir des mains, c'est l'infanterie légère; des pieds, c'est la cavalerie ; une poitrine robuste et solide, c'est la grosse infanterie; une tête, le général (3). Ces réformes furent couronnées de brillants succès ; les Lacédémoniens , qui se moquaient d'abord
(1) Grote, XIV, 67, note.
(2) Kôchly et Rûstow, Gesch. d. gr. Kriegsw., p. 163 et suiv.
(3) Plut., Pêlopidas, 2.
des ^ikoi d'Iphicrate, qui reprochaient aux Thébains d'avoir peur des peltastes, comme les enfants ont peur des fantômes (1), virent bientôt, quand Iphicrate eut détruit une division Spartiate près de Corinthe (2) , que le peltaste du général athénien était bien une réalité et autre chose qu'un vain fantôme.
L'œuvre d'Iphicrate fut continuée par Epaminondas , puis par Philippe et Alexandre. Ce qui fit la gloire militaire d'Epaminondas c'est qu'il imagina, pour la phalange des hoplites, une disposition qui devait rendre sa force irrésistible dans le choc des boucliers (3) ; ses contemporains n'admiraient pas moins son habileté à employer les autres forces de son armée. Les dispositions qu'il adopta à Mantinée furent surtout admirées ; il y eut dans cette bataille un combat de cavalerie très important. Une disposition nouvelle fut appliquée pour la première fois ; l'ennemi , dit Xénophon, avait disposé sa cavalerie comme uu corps d'hoplites, sur un ordre profond, et sans y mêler d'infanterie ; cette disposition indique que les Spartiates, reconnaissant la supériorité de la cavalerie thébaine, ne réservaient à leur propre cavalerie qu'un rôle purement défensif (4). Epaminondas imita cette disposition (5) ; il forma sa cavalerie en un solide coin d'attaque; mais il eut soin de l'entremêler dans ses rangs de ces fantassins appelés à'[j!,t7r7rot , ce qui donne à cette cavalerie une supériorité décisive.
L'époque macédonienne est le triomphe de la cavalerie (6). Les
(1) Xén,, HelL, IV, 4, 17 : « ...ol (xèv AaxeSai|jLÔviot xat èTcicrxcûUTeiv ÈToXtxwv w; ol (Tij(X(ji,axoi cpoêoTvTO toùç ueXTaaxàç w(Tiuep [Jiopfxovaç Tratôàpia. m
(2) Xén.,Hell., IV, 5, 7 et suiv.
(3) La phalange en ordre oblique, XoliP) çàXay? ; cf. Arrien, p. 63 ; Suidas, voir ce mot ; Aelien, Tact., 30.
(4) C'est l'explication de Kôchly et Rûstow, op. cit. , p. 176 ; elle paraît très juste.
(5) On ne peut donc pas attribuer à Epaminondas « la gloire d'avoir deviné le parti que l'on pouvait tirer d'une cavalerie massée. » Th. Pasquier, Esquisses historiques sur la cavalerie chez les peuples anciens et modernes dans les Mélanges militaires , publication de la réunion des officiers, fasc. 55-59, Paris, 1875. M. Pasquier ne prétend pas, comme le lui fait dire M. S. Reinach {Manuel de philologie grecque, p. 243, n. 8), qu'Epaminondas ait pratiqué le premier en Grèce les charges de cavalerie; à Leuctres et à Mantinée, la cavalerie thébaine ne se bat que contre, la cavalerie ennemie, elle n'agit pas contre l'infanterie. M. Pasquier ne donne d'ailleurs qu'un résumé des plus succincts de la question.
(6) Pour l'organisation militaire de la Macédoine , voir surtout Kôchly und Rûstow, Gesch. des Gr. Kriegsw., p. 232 et suiv. : Bas Heerwesen der Makedonier unter Philipp und Alexander, et J.-G. Droysen, Hist. de l'Hellén., I, p. 164 et suiv. ; Hermès , XII. Cf. aussi Grôte , Hist. Gr., XVIII , 63. La question a été
Macédoniens n'avaient pas pour la cavalerie cette répugnance que la plupart des autres peuples grecs n'ont jamais pu surmonter. La cavalerie était l'arme nationale en Macédoine ; de plus, les Thessaliens, qui étaient les meilleurs cavaliers de la Grèce, furent bientôt annexés, ce qui donna à l'armée macédonienne un contingent de cavalerie d'une valeur exceptionnelle.
Dans cette armée, la force principale est toujours l'infanterie : il y a une grosse infanterie, la phalange, qui représente le corps des hoplites dans les autres armées grecques ; mais la phalange macédonienne est mieux armée, plus solide, plus habilement disposée. A côté de la phalange, il y a une infanterie légère, les hypaspistes ; ceux-ci avaient plusieurs destinations : ils pouvaient, ou bien remplacer la phalange quand le terrain ne permettait pas de retirer de ce corps tous les services qu'il pouvait rendre, ou bien on leur confiait soit des attaques soudaines, des marches rapides pour lesquelles la phalange n'avait pas assez de mobilité et les troupes légères pas assez de solidité. Les troupes légères comprenaient des acontistes , des archers, etc.
La cavalerie, elle aussi, comprenait la grosse cavalerie et la cavalerie légère, les sarissophores. La première était composée surtout d'escadrons macédoniens et thessaliens ; elle était recrutée parmi la noblesse chevaleresque de la Macédoine et de la Thessalie. La cavalerie, qui jusque-là n'entre dans la composition des armées que pour la proportion (1) de un à dix, entre dans l'armée d'Alexandre (2) pour la proportion de un à six. C'est à Alexandre que J.-G. Droysen attribue l'honneur d'avoir dirigé le premier des charges de cavalerie contre l'infanterie, a Philippe avait or- » ganisé l'armée macédonienne ; il l'avait formée (3) par une » sévère discipline et de nombreuses campagnes ; en unissant » étroitement la cavalerie thessalienne avec celle de la Macédoine » il avait créé un corps de cavalerie tel que le monde hellénique » n'en avait point encore vu. Mais Philippe n'était point parvenu » à tirer tout le parti possible de sa supériorité militaire, à manier » d'une main parfaitement libre sa propre force et, pourrait-on » dire, à en avoir conscience. A Ghéronée , où il conduisait les » cavaliers macédoniens de l'aile droite, il ne rompit pas la ligne
traitée tout récemment par Hans Droysen, Untersuchungen ûber Alexanders des Grossen Ueerwesen (1885).
(1) A Chéronée, Philippe n'a que 2,000 cavaliers pour 30,000 fantassins.
(2) J.-G. Droysen, Hellénisme, I, 176.
(3) Ibid., p. 179.
» des ennemis qui fonçaient sur lui ; il laissa la phalange elle- » même se retirer, bien qu'elle le fît en bon ordre. Ce fut Alexan- » dre qui , à la tête de la cavalerie thessalienne, refoula l'attaque » énergique de l'ennemi et décida du succès de la journée (1). »
Dans la lutte contre les Perses, la cavalerie était particulièrement nécessaire, car les cavaliers asiatiques formaient la force principale de l'armée persane ; aussi Alexandre renforça-t-il cette arme et lui réserva-t-il le rôle capital dans l'attaque. Dans cette campagne d'Asie, c'est à la cavalerie que revient l'action la plus importante et aussi les plus grandes fatigues. « Il est à remarquer » que l'étrier (2) et le fer à cheval étaient inconnus des Grecs et des » Macédoniens ; il en était certainement de même dans la cava- » lerie asiatique , sans quoi cela eût suffi pour lui assurer la su- » périorité. Quand on songe aux fatigues inouïes, aux longues » marches, en hiver, sur le verglas des' routes de montagne » qu'Alexandre imposa aux chevaux de sa cavalerie dans ses der- » nières expéditions, on doit se souvenir que les chevaux n'avaient » pas de fers. »
En Asie des perfectionnements furent encore apportés à cette organisation. Ces changements, qui étaient peut-être inspirés par ce qu'on savait de la légion romaine , eurent surtout pour objet d'accroître les moyens d'action de la phalange , en combinant , dans ce corps, des jtroupes pesantes, des peltastes, avec des troupes légères (3) ; on employa enfin les éléphants pour charger la grosse infanterie.
A ce moment est à peu près terminée cette transformation de la tactique grecque, qui commence après les guerres contre les Perses. Cette transformation présente une série d'évolutions qui peuvent être indiquées par les noms de Périclès, d'Iphicrate, d'Epaminondas, de Philippe et d'Alexandre. A la fin de cette période , la Grèce est parvenue à créer une force militaire qui, par la richesse, la variété , la puissance des moyens d'action , est supérieure à ce que l'antiquité a jamais connu. Dans cette armée , toutes les armes ont une action, un rôle particulier ; elles se soutiennent et se complètent mutuellement. La grosse infanterie reste encore la force principale de l'armée ; mais, loin d'être en état de suffire seule sur le champ de bataille pour décider le suc-
(1) J.-G., Droysen, HisL de l'Hellén., I, p. 176.
(2) Nous avons déjà citt^ (p. 403) le passage dans lequel M. Droysen parle du surcroît de fatigue que devait éprouver le cavalier à se tenir à cheval sans selle ni étriers, et des difficultés que causait, dans le combat, l'absence de l'étrier.
(3) J.-G. Droysen, Hist. de VHell, 1, p. 726 et suiv.
ces comme à Platée, à présent, en rase campagne, devant la cavalerie et ses éléphants, il lui est impossible de se sauver (1). Un tel fait , qu'un Grec de l'époque de Xénophon aurait cru à jamais impossible, nous montre la portée du changement qui s'était opéré et le chemin qu'on avait parcouru.
L'évolution qui s'est opérée dans l'art militaire , depuis la campagne de Xerxès jusqu'aux guerres des Diadoques, a consisté à appliquer dans la constitution des armées le grand principe économique de la division du travail. Une armée est alors comme un vaste corps qui dispose des organes les plus variés ; chacun de ces organes a une fonction propre; par une longue et savante préparation, il a été dressé à la fonction qu'il doit remplir ; il dispose de moyens particuliers parfaitement appropriés à l'action qu'on attend de lui. L'organisation de l'armée grecque d'Alexandre et des Diadoques est une des créations qui font le plus d'honneur au génie de la race hellénique. Le Grec conçoit sous l'idée générale d'àycov ou concours les luttes des soldats sur le champ de bataille, les luttes des athlètes dans le stade, les luttes des orateurs dans l'Assemblée ou devant les tribunaux. La victoire dans chacun de ces concours est d'un prix exceptionnel : l'athlète vainqueur devient la gloire de sa patrie ; l'orateur, dont la parole est souveraine dans les luttes de la tribune , devient bientôt l'arbitre et le chef de son pays ; les soldats , qui sur le champ de bataille dressent le trophée de la victoire , sauvent la patrie et lui procurent gloire et puissance. La victoire est donc vivement disputée dans chacun des trois concours ; on ne peut espérer l'emporter sur ses rivaux que si, par de longs et pénibles efforts, par d'habiles et savants exercices, on s'est préparé depuis longtemps à ces luttes. Il y a donc , pour chacun des trois concours , un art spécial , et une éducation spéciale pour chacun des trois concurrents, pour l'athlète, pour l'orateur, pour le soldat. La YU(i.va<TTt)fy) xiyyri forme les athlètes ; elle a pour objet de donner, par une série savante d'exercices rationnels , à tous les organes du corps le maximum de force et de souplesse dont ils sont capables; la fy]Top[X7) Ts/yri forme les orateurs ; elle a pour objet de donner à l'intelligence toute la puissance, toute la force, toute la finesse qui sont nécessaires dans les luttes de la parole ; la cT^oLxriyix^ xi-/yr\ (2) forme l'homme de guerre ; elle comprend l'éducation du
(1) J.-G. Droysen, HelUn., II, p. 16.
(2) Socrate, chez Xénophon {Mém., III; 1), plaisante sur l'éducation donnée par un de ces maîtres de stratégie.
soldat et celle du général. Chacun de ces arts s'est développé en Grèce librement , en suivant une marche rationnelle , d'après la tendance , les qualités du génie grec. Ce développement régulier et harmonique est une des lois les plus heureuses du génie grec; il règle la succession des genres dans la littérature, celle des écoles en architecture et en sculpture ; il préside aussi aux transformations de l'art militaire.
Nous trouvons là encore une série- d'évolutions qui se succèdent dans un ordre logique, l'une produi sant l'autre, et aboutissant à créer enfin, après une série d'efforts réguliers et méthodiques , un type idéal longtemps entrevu et poursuivi. On sait quelle influence la gymnastique a exercée sur la civilisation hellénique ; grâce à elle, l'éducation nationale a été complète et harmonique ; elle a pu satisfaire à la fois les besoins du corps et ceux de l'intelligence ; la rhétorique a produit des orateurs comme Péri clés, Lysias, Eschine et Démosthène ; l'art militaire de la Grèce , en arrivant enfin à constituer l'armée d'Alexandre et des Diadoques , a produit une œuvre qui n'est inférieure à aucune des plus belles créations du génie grec. Aujourd'hui, quand on parle de génie militaire, d'organisation militaire dans l'antiquité, c'est le grand nom de Rome qui efface tous les autres ; il serait facile de montrer qu'ici encore le génie romain a été moins original , moins fécond que le génie grec. Loin de nous assurément la pensée de vouloir rabaisser le génie militaire de Rome ; la création de la légion suffit à sa gloire. Lorsque , par la division en manipules, au temps de Camille (1) , la légion fut devenue aussi propre à l'attaque qu'à la défense , elle constituait une troupe de ligne supérieure à la phalange grecque, qui a toujours eu de la raideur et de la lourdeur. Mais , après avoir créé la légion , le génie de Rome s'est arrêté ; les changements introduits après Camille ne marquent pas un progrès sérieux pour l'art militaire ; même après la campagne d'Hannibal, après l'écrasement des légions à la Trébie, à Trasimène, à Cannes par les cavaliers numides, les Romains ne sont pas arrivés à former une bonne cavalerie.
Jamais l'armée romaine n'a été un ensemble aussi savant et aussi habile de forces différentes que l'était l'armée grecque d'Alexandre. Mais les événements ont été favorables à Rome ; si le choc, qui devait un jour heurter l'un contre l'autre le monde hellénique et le monde romain, au lieu de se produire au deuxième siècle, s'était produit au commencement du quatrième,
(1) Voir Lange, loe. laud.
peut-être aujourd'hui est-ce le génie grec que nous célébrerions au-dessus de tous les autres en matière d'organisation militaire.
La place qu'Athènes occupe dans l'histoire de la science militaire est en somme honorable. Athènes est surtout une puissance maritime; Thémistocle a deviné que la mer était la véritable voie que les Athéniens devaient suivre pour arriver à constituer un grand empire; ce sont les flottes qui ont permis aux Athéniens de jouer un grand rôle dans le monde grec , et c'est dans l'organisation de leur marine que se montre surtout leur génie. Mais ils n'ont pas pour cela négligé l'armée de terre ; l'auteur de la République des Athéniens dit que leur grosse infanterie ne paraît pas très bonne (1). Cependant les 8,000 hoplites qu'Aristide commandait à Platée formaient un magnifique corps qui prit une part décisive à cette victoire où le sort de la Grèce fut décidé. La défaite de Tanagra contre les Lacédémoniens fut une défaite glorieuse : la valeur des hoplites athéniens fut paralysée tout à coup par la trahison de la cavalerie thessalienne , qui , sur le champ de bataille , passa à l'ennemi. Contre leurs voisins de Béotie , les Athéniens perdirent les batailles de Coronée et de Délion , mais ils furent vainqueurs à Oinophyta avec une armée composée d'hommes qui avaient passé ou qui n'avaient pas encore l'âge du service.
Les Athéniens ont été prompts à comprendre que la tactique , qui avait donné à Platée la victoire à l'armée grecque , offrait des lacunes. Ils essayèrent d'abord d'avoir une cavalerie étrangère, en s'alliant à la Thessalie ; ils surent enfin créer une cavalerie nationale , bien avant Sparte , bien avant les autres Etats chez lesquels la cavalerie n'était pas l'arme nationale. Cette création fut l'œuvre de Périclès : l'armée que ce grand homme organisa en vue de la guerre contre Sparte était largement suffisante pour le service qu'on lui demandait en rase campagne ; il est vrai qu'elle ne peut affronter la lutte contre les hoplites lacédémoniens : Sparte , là, a une supériorité marquée ; toutes les forces de l'Etat sont portées sur ce point, Sparte n'est qu'une puissance continentale. Athènes est surtout une puissance maritime ; mais, par sa position continentale, elle est obligée aussi de se défendre du côté de la terre. Il lui faut donc non seulement la première flotte de la Grèce , mais aussi une armée de terre suffisante , sinon pour repousser une invasion de la
(l) [Xén.], Rep. Athen., II, 2 : « Ta 8è ôtuXitixôv aOtoîç, ô ^xicrta Soxeî tî l^J^i^ 'AôrjvYiffiv. »
Grèce coalisée, au moins pour contenir les peuples voisins.
Cette situation toute particulière aux Athéniens présentait des difficultés qui étaient vivement senties par leurs hommes d'Etat; ils regrettaient que l'Attique ne fût pas une île, ce qui aurait permis de porter tous les efforts du côté de la mer (1) ; ils voyaient qu'ils ne pouvaient jamais engager qu'une partie de leurs forces contre les ennemis qu'ils avaient à combattre (2). L'Attique était à peu près dans la même situation que la France à partir du dix-septième siècle; nos adversaires ont été surtout l'Angleterre et l'Allemagne , l'une puissance exclusivement maritime, l'autre puissance exclusivement continentale; la France, comme Athènes , a dû faire face à la fois sur terre et sur mer ; seulement si Athènes a été une puissance plutôt maritime, la France est restée une puissance plutôt continentale.
L'armée de terre d'Athènes est encore une des premières de la Grèce ; inférieure en force à l'armée Spartiate , elle a sur celle-ci l'avantage de posséder une organisation plus complète, plus nouvelle, plus en rapport avec les progrès de la science militaire. La tactique de cette armée ne se borne pas seulement à l'attaque des hoplites , au choc des boucliers ; elle sait pourvoir aux autres nécessités de la guerre ; l'armée athénienne n'est pas exposée au danger de se voir arrêtée court devant les plus légers retranchements, comme les Spartiates à Platée ; elle est la première de la Grèce pour l'habileté à attaquer et à défendre les places. Le siège de Samos par Périclès marqua un progrès important dans l'art de faire les sièges ; la façon dont les soldats du stratège Démosthène fortifièrent Pylos (3) montre quelle variété d'aptitudes offraient le soldat et l'officier de l'armée athénienne. Après la guerre du Péloponnèse , de nouvelles réformes étaient nécessaires ; la plus importante fut l'œuvre de l'Athénien Iphicrate : il devina ce que devait être le peltaste et il lui donna l'armement nécessaire pour ce nouveau rôle ; et bientôt, les Athéniens, qui n'avaient jamais eu de troupes légères (4), en vinrent à vaincre, avec leurs peltastes, les hoplites si redoutés de Lacédémone.
La guerre du Péloponnèse, si désastreuse cependant , ne ruina pas la puissance athénienne. Au moment où la mort d'Epami-
(1) Périclès, dans Tlmc, I, 143, 4; [Xén.], Rép. des Ath., II, 14-16. Cl) Périclès, dans Thuc, II, 39, 2-3.
(3) Thuc, IV, 4.
(4) Id.y IV, 94, 1.
nondas laissait la Grèce sans direction, Athènes, qui avait réparé ses forces , refait ses finances et son armée, aurait pu prendre la place de Thèbes et |de Sparte, et se mettre à la tête du monde grec; mais alors se lève, au nord de la Grèce , une puissance organisée en monarchie militaire, qui, en quelques années, étend son autorité sur toutes les républiques grecques. Nous avons dit qu'Athènes, au commencement, était assez forte pour arrêter Philippe et écraser, avant son développement, cette puissance si menaçante pour la Grèce. Mais c'est moins la force et les ressources qui font défaut aux Athéniens, que le don de savoir se servir de cette force et de ces ressources. Cette activité , cet esprit d'initiative qu'au commencement de la guerre du Péloponnèse , leurs adversaires reconnaissaient aux Athéniens (1) ; tous ces dons heureux qui avaient fait la grandeur d'Athènes sont à présent du côté de Philippe (2). J.-G. Droysen (3), a montré quels changements distinguaient l'époque de Démosthène de celle de Périclès. Les Athéniens, et Démosthène plus que tout autre, avaient bien conscience que tout était changé ; dans un des passages les plus intéressants d'une de ses Philippiques, le grand orateur comparaît l'ancienne guerre du temps du roi Archidamos et de Nicias avec la guerre telle que la faisait alors Philippe : il montrait les Lacédémoniens envahissant l'Attique à la belle saison, ravageant le pays, puis se retirant et se reposant pendant l'hiver; pour Philippe , au contraire, il n'y a pas de saison ; il fait la guerre en hiver et en été ; ce n'est pas la phalange qu'il met en mouvement mais ses troupes légères qu'il promène de tous côtés, ses <fiXoi, ses cavaliers, ses archers , ses mercenaires : « tout a changé , tout » s'est perfectionné dans notre siècle , mais nulle part les change- » ments et les progrès n'ont été aussi considérables que dans les » choses de la guerre (4). »
C'est là qu'il faut voir la cause principale de la défaite d'Athènes et des victoires de Philippe. Les anciennes républiques grecques étaient organisées dans l'unique but de fournir à l'armée nationale un corps d'hoplites citoyens ; ces soldats étaient levés quand le besoin l'exigeait ; la campagne terminée , ils rentraient chez eux et redevenaient citoyens ; même pendant les plus longues guerres, on avait, sauf de rares exceptions , l'hiver pour se
(1) Thuc, I, 70.
(2) Déni., Phil, I, 3 et suiv., 42; III, 49.
(3) Hist. de l'Hell, I, 33 et suiv.
(4) Philipp., III, 47 et suiv.
reposer. A présent, la guerre était continuelle; il fallait faire campagne l'hiver et l'été; aussi les citoyens d'Athènes éprouvèrent-ils bientôt pour le service militaire cette répugnance contre laquelle Démosthène s'élève et s'indigne si souvent. En outre, l'art militaire, comme le disait le grand orateur, avait fait les plus grands progrès en bien peu de temps : la guerre était devenue pour les soldats un métier, pour les généraux une science qui réclamait l'étude de toute la vie. Sparte , qui ne savait faire de ses citoyens que des soldats, aurait pu, mieux qu'Athènes, imposer à ses soldats ce service continu que les transformations de la tactique exigeaient ; mais le génie de Sparte était chose trop simple et trop raide; il était absolument incapable de se transformer, de se plier aux exigences d'une situation nouvelle. Sparte avait organisé un excellent corps d'hoplites ; tant que les hoplites ont seuls suffi pour décider du sort des batailles , Sparte a été la première puissance militaire de la Grèce ; mais, du jour où la tactique viendrait à changer, Sparte devait déchoir de ce rang. Le génie d'Athènes, plus souple, aurait pu mieux se prêtera ces transformations, qui sont la loi de tout progrès ; malheureusement ici c'est une transformation sociale et économique qu'il aurait fallu opérer ; pour qu'Athènes eût pu résister à la Macédoine, c'est l'Etat athénien tout entier qu'il aurait fallu changer.
Quant à la cavalerie athénienne , elle a eu quelques glorieuses journées; son histoire se déroule dans cette période d'efforts, d'élaboration féconde qui remplit la seconde partie du cinquième siècle et la première moitié du quatrième. Ce long travail aboutit, nous l'avons vu, à remplacer la tactique dorienne, trop raide, trop uniforme, qui ne dispose que d'une arme , la grosse infanterie, et d'un seul moyen d'action, le choc des boucliers, parla tactique macédonienne qui conçoit une armée comme un riche organisme dans lequel chaque force a un rôle, une fonction propre. Dans cette période de transition , la cavalerie ne prend pas véritablement part à l'action qui décide la victoire ; elle ne peut qu'éclairer l'armée, défendre les flancs du corps deâ hoplites et, une fois la journée décidée, achever la victoire ou protéger la retraite.
La cavalerie athénienne eut tout le succès dans l'expédition que Nicias dirigea, en 425, contre Gorinthe; elle contribua grandement au gain de la victoire de Solygeia. Les Athéniens avaient deux mille hoplites et deux cents cavaliers. Le combat fut long et acharné ; à la fin , les Athéniens , grâce à leur cavalerie , parvinrent à rompre les lignes des ennemis, qui prirent la fuite en
laissant leur général, Lycophron, parmi les morts (1). C'est cette victoire qu'Aristophane a célébrée dans le bel antepirrhema (2) de la parabase des Cavaliers : le poète ne peut mettre dans la bouche des cavaliers , qui forment le chœur , leur propre éloge ; il leur fait donc faire l'éloge de leurs chevaux. Mais les cavaliers n'y perdront rien, car ce sont leurs propres actions que le poète , par une liberté ordinaire à la comédie antique, attribue aux chevaux. Aristophane montre ces chevaux supportant bravement les privations de la campagne, s'élançant sur les galères et ramant comme des hommes en s'excitant par des cris ; puis ils sautent sur le rivage et poursuivent les Corinthiens comme des crabes (3), si bien que ceux-ci s'écriaient : « Ni dans l'abîme, ni sur terre, ni sur mer, nous ne pouvons, ô Poséidon, échapper aux cavaliers! »
Pendant les cinq invasions que les Lacédémoniens firent en Attique, dans la guerre d'Archidamos , la tache de la cavalerie devint naturellement très importante ; on vit alors combien avait été heureuse cette création de Péri clés; les Athéniens possédèrent alors un corps de troupes qui pouvait encore tenir la campagne et surveiller l'ennemi. Le service de la cavalerie devint des plus fatigants, lorsque les Lacédémoniens, après avoir fortifié Décélie d'après les conseils d'Alcibiade , eurent rendu l'invasion permanente ; les cavaliers durent faire journellement des patrouilles , soit vers Décélie , soit dans le reste du pays , et leurs chevaux recevaient des blessures ou s'estropiaient, en parcourant sans relâche un sol hérissé d'aspérités (4). A la funeste journée deNémée, le contingent athénien se trouva dans la plus dangereuse situation, il venait d'être enfoncé, et l'armée ennemie, le débordant, allait bientôt l'envelopper; ce mouvement fut heureusement arrêté par la cavalerie, ce qui permit aux Athéniens d'opérer leur retraite (5). La bataille de Corinthe, en 394, nous intéresse particulièrement, car nous possédons deux inscriptions relatives aux cavaliers qui furent tués ; l'un de ces textes donne
(1) Thuc, IV, 42 et suiv.
(2) Eq., 595 et suiv.
(3) Reiske suppose , d'une façon très vraisemblable , que le mot crabe devait être un sobriquet donné aux Corinthiens.
(4) Thuc, VII, 27, 4.
(5) Id. , V , 73 , 2. Je ne parle pas des prétendus exploits des cavaliers à Délion (Diodore, XII, 70), et lors de l'invasion d'Agis {idem, XIII, 72). Thucydide non seulement ne dit rien de ces exploits, mais son récit de la bataille de Délion est en opposition avec celui de Diodore.
la liste de ces cavaliers; parmi eux se trouve un phylarcjue; l'autre est l'épitaphe particulier de Dexiléos qui mourut à Gorinthe , l'un des cinq cavaliers; il y a probablement dans ces derniers mots une allusion à un épisode, que nous ignorons, de la bataille (1).
Mais la campagne, qui fut la plus glorieuse pour la cavalerie athénienne, est celle qui se termina par la bataille de Mantinée. Athènes, jalouse de la puissance de Thcbes, est entrée dans l'alliance de Sparte ; une armée de six mille Athéniens vient dans le Péloponnèse envahi une seconde fois par Epaminondas ; la cavalerie était commandée par l'hipparque Géphisodoros ; elle avait dans ses rangs les deux fils de Xénophon, Gryllos et Diodore, les deux Dioscures, comme on les appelait à cause de leur amitié et de leur beauté. Gette cavalerie, partie d'Eleusis, arriva juste à temps pour sauver les Mantinéens , surpris par l'attaque imprévue des cavaliers d'Epaminondas (2) : « Quand on connut l'approche de l'en- » nemi , les Mantinéens supplièrent les cavaliers athéniens de » leur porter secours autant que possible; ils leur montrent dans » les champs tous leurs troupeaux, les ouvriers, beaucoup d'en- » fants et de vieillards de condition libre ; les Athéniens , enten- » dant cela, leur viennent eil aide, quoique étant à jeun eux et » leurs chevaux ! Qui n'admirerait pas leur valeur en cette cir- » constance ? Bien qu'ils voient des ennemis beaucoup plus nom- » breux et qu'ils aient éprouvé un échec près de Gorinthe, ils ne » se laissent point arrêter par ces considérations ni par la pensée » qu'ils vont combattre des Thébains et des Thessaliens, réputés » la meilleure cavalerie; mais rougissant à l'idée que leur pré- » sence ne serait d'aucune utilité pour leurs alliés, dès qu'ils » aperçoivent l'ennemi, ils s'élancent , désireux de sauver l'hon- » neur de leur patrie ; et ce fut à leur bravoure que les Manti- )) néens durent de conserver tout ce qu'ils avaient dans la cam- » pagne; des hommes braves périrent du côté des Athéniens (3). » Parmi ces braves était un des fils de l'historien, Gryllos. On sait
(1) Voir ces deux textes, p. 415.
(2) Xén., Hell., VII, 5, 15 et suiv.
(3) Ihid., 17 : « AÙTûv ôè àTreÔavov àvôpeç àyaBoi. » Arnold Schâfer a élucidé toutes les questions qui se rattachent à ce combat de cavalerie {Demoslh. und s. Zeity III, 2« part., p. 11-19) ; il a surtout montré la fausseté du récit de Pausanias (IX, 15, 5, et I, 3, 4), faisant périr Epaminondas sous les coups de Gryllos. Celui-ci fut tué, comme nous l'avons dit, dans le combat de cavalerie qui précéda de quelques jours la bataille. Sur les marques de sympathie données à Xénophon dans cette circonstance, cf. Diog.-Laër., II, 55. d'après Aristote.
avec quel courage Xénophon supporta le malheur qui le frappait; cet éloge de la conduite des cavaliers athéniens à Mantinée est un sui)renie hommage du père à la mémoire du fils , mort glorieusement en combattant pour sa patrie. Avec Gryllos, l'hipparque Géiihisodoros fut aussi tué dans cet engagement ; d'après Pausanias (1), les Mantinéens attribuèrent le premier prix pour la valeur à Gryllos, le second à Céphisodoros , le troisième seulement à un de leurs compatriotes, Podarès. Gryllos fut enterré par les Mantinéens à la place même où il était tombé (2); une statue équestre lui fut élevée à Mantinée (3) ; et, au Céramique d'Athènes, était exposé un tableau du peintre Euphranor qui représentait ce glorieux combat (4).
Une des dernières mentions que nous trouvions de la cavalerie athénienne se rapporte à la grande invasion gauloise de 272. La Grèce entière rassembla ses forces, sous la direction des Etoliens, pour résister aux envahisseurs ; les Athéniens envoyèrent toutes les galères qu'ils avaient en état de naviguer , 500 cavaliers et 1,000 fantassins (5). Le nombre des cavaliers est considérable pour l'époque ; mais cette troupe ne put prendre part à l'engagement général qui eut lieu aux Thermopyles : le terrain était trop resserré pour permettre une action de la cavalerie (6). Nous avons vu que la Grèce institua les jeux Sotéria pour célébrer sa délivrance; nous possédons l'acte par lequel les Athéniens déclarent adhérer à cette institution ; dans ce texte , il est fait mention du contingent qu'Athènes a envoyé contre les barbares , contingent comprenant des fantassins et des cavaliers (7).
(2) Paus., VIII. 11, 6.
(3) /d., VIII, 9, 5.
(4) Id., I, 3, 4. Ern. Curtius, Hist. Gr„ V, 194.
(5) id.,X, 20, 5.
(6) Id., X, 21,2.
(7) C. l. A., II, 323, 1. 12; voir p. 161 du présent ouvrage»