Les cavaliers et les Quatre Cents
Cette haine du parti aristocratique, cette opposition contre le gouvernement démocratique devinrent encore bien plus violentes à mesure que se prolongea la lutte entre Athènes et Sparte. Tout le poids de la guerre retombait sur les riches (2) ; les liturgies extraordinaires, comme la triérarchie, étaient devenues un fait régulier; les contributions sur le revenu, les eicrcpopai, étaient chaque jour plus nombreuses et plus fortes. G'est sur les riches seulement que pesaient toutes ces charges ; ils avaient vu en outre leurs somptueuses propriétés dans la campagne ruinées par les
(1) Cf. Oncken , Athen und Hellas^ I, p. 219. — D'après une autre scolie, Cléon aurait lui aussi fait partie du corps des cavaliers, Equités, 225 : « 01 luTceï; èuéôovTO aOTw ettsI ôxe ^v eîç auTÛv , xaxtoç aOtoù: ôiéôrjxev. » Le fait n'est pas impossible; Cléon a pu avoir le cens nécessaire pour être cavalier; il n'est cependant pas probable que les hipparques aient cherché à l'enrôler, ni que lui ait voulu entrer dans un corps de sentiments si aristocratiques.
(2)Thuc., VIII, 48, 1.
invasions répétées des Lacédémoniens ; ils avaient aussi à supporter la plus lourde part du service militaire, seuls ils servaient comme hoplites, et de nombreux témoignages attestent que, dans .toutes les batailles de cette guerre, ils avaient été véritablement décimés (1). Qu'à ces souffrances, qui étaient véritablement intolérables , ou ajoute les blessures de l'amour-propre, l'amertume que devaient éprouver ces citoyens des premières classes à voir le gouvernement dans les mains des hommes du. démos , et on comprendra aisément à quel degré de haine contre la démocratie le parti aristocratique en était arrivé à la fin de la guerre.
Le vice radical (2) de la position prise par l'aristocratie consiste en ce que le programme qu'elle avait adopté, snr la direction à donner à la politique extérieure, aboutissait fatalement, non pas peut-être à l'abaissement complet, mais certainement à l'amoindrissement de la grandeur d'Athènes. C'est parce qu'elle est devenue une puissance maritime qu'Athènes a pu constituer un grand empire; en devenant une puissance maritime, elle devait devenir une démocratie; c'est donc sur le régime démocratique que repose la grandeur et la puissance d'Athènes ; pour que le régime démocratique tombe, une partie de l'aristocratie athénienne acceptera la ruine de la grandeur d'Athènes; elle travaillera de tous ses efforts à détruire cette puissance, qui est l'œuvre de la démocratie.
Tant que la victoire resta indécise entre Athènes et Sparte, il était impossible aux aristocrates d'agir ; enfin Nicias et Démosthène sont écrasés en Sicile (sept. 413) ; la plus belle armée qu'Athènes ait jamais possédée est anéantie; une partie des alliés se soulève ; Athènes cependant résiste ; elle déploie à ce moment suprême une énergie qu'on était loin de soupçonner. C'est le moment que le parti aristocratique choisit pour agir. Le peuple, écrasé par la défaite, montrait la plus grande docilité, on avait introduit dans le gouvernement une nouvelle magistrature chargée de surveiller rigoureusement les affaires publiques (3) ; l'aristocratie pensa qu'il ne serait peut-être pas difficile d'obtenir des changements plus complets, d'obtenir du peuple lui-même l'abolition del'ancienne constitution. Le parti était organisé depuis long-
Ci) Andocide, De Pace, 30; Thuc, VII, 82; Aristot., Polit., V, 2, 8.
(2) Voir la conclusion du présent ouvrage.
(3) Les 7rp6gûu>.ot, voir Thuc, VIII, l, 4 ; Lysias, XII, 65; Aristot., Rhet., III, 18, 2; Bekker, Anecd., I, 298. Cf. W. Wattenbach, De Quadringentonm Athenis factione, p. 18 et suiv.; K.-F. Hermann, 5«aa«salf., g 165, 10 et suiv.; E. Curtius, Hist. Gr., III, 399; Gilbert, Beilràge, 289; Pôhlig , Der Athener Theramenes , p.233.
temps (l) en sociétés secrètes ou hétairies, constituées, dit Thucydide (2), en vue des élections et des procès. Nous n'avons pas à raconter ici cette tentative de coup d'Etat, connue dans l'histoire sous le nom de révolution des Quatre-Cents. La conspiration, dirigée par des hommes comme Antiphon, Théramène, Pisandre, Phrynichos, avait tout ce qu'il fallait pour réussir. Il se forma d'abord une sorte de gouvernement occulte qui manifesta son existence par des assassinats mystérieux commis contre des hommes du parti démocratique. Quand la ville eut été ainsi placée sous un régime de terreur (3), on convoqua une assemblée hors d'Athènes, à Golone, et là le peuple, sous l'action delà peur, vota l'abolition de l'ancienne constitution ; les anciennes magistratures, les emplois salariés furent supprimés ; un Conseil de quatre cents membres fut établi avec des pouvoirs à peu près absolus. Ce Conseil n'était pas élu par le peuple ; on avait seulement nommé un comité de cinq citoyens; ce comité devait nommer cent conseillers et chacun de ceux-ci devait en nommer à son tour trois autres qui seraient ses collègues ; ce Conseil devait gouverner avec le recours d'une assemblée de cinq mille citoyens qui seuls auraient des droits politiques. Le peuple consentit à tout : le coup d'Etat réussit, sans que la loi eût été violée en apparence. On sait comment. la révolution, à peine accomplie, échoua par l'opposition de l'armée de Samos. Aussitôt cette opposition connue, les partisans du coup d'Etat se divisent ; les modérés , sentant que l'affaire est perdue , ne cherchent plus qu'à en sortir , même en sacrifiant leurs anciens complices plus compromis et résolus à aller jusqu'au bout.
La participation des cavaliers au mouvement nous est signalée par divers indices. L'incident qui amène la fin du régime révolutionnaire se produisit au Pirée ; les Quatre-Cents faisaient élever à Eétionée une forteresse destinée plutôt à contenir la ville qu'à la défendre; les hoplites qui travaillaient aux fortifications se révoltent et saisissent le stratège Alexiclès, l'un des plus dévoués partisans de l'aristocratie. Les Quatre-Cents étaient en séance au palais du Conseil ; aussitôt qu'ils sont informés de ce qui se
(1) Hermann Bûttner, Geschichte der politischen Uelàrien in Athen. Pour l'hétairie de Kylon, Hérod., V, 71 j Thuc. , I, 126 ; Plut. . Solon , 12 ; cf. Bûttner, page 7.
(2) Thuc, VIII, 54, 3 : « xàç ^uvtofxoaiac, aÏTrep i^dyioLvov TcpoTspov èv t^ îToXei oOdai èizl ôixaic xat àp^atç. »
(3) Sur tous ces événements, voir Thuc, VIII, 66 et suiv. ; Gilbert, Beitràge, 300 et suiv., et les ouvrages cités plus haut.
passe, ils envoient Théramène, alors stratège, avec mission de délivrer son collègue ; en môme temps que Théramène, Aristarchos, qui était aussi stratège, se portait au Pirée avec quelques jeunes gens d'entre les cavaliers (1). Arrivé au Pirée, Théramène se fâche contre les hoplites, mais seulement pour la forme ; Aristarchos , au contraire, et ses compagnons étaient irrités 'tout de bon (2); enfin Théramène se joint aux insurgés; les fortifications sont démolies ; dès lors l'opposition contre les Quatre-Cents devient irrésistible.
Ce qui nous intéresse , c'est l'intervention des cavaliers à côté d'Aristarchos ; ils ne pouvaient se ranger auprès d'un personnage plus compromettant ; Thucydide (3) dit qu'il était un des plus anciens et un des plus ardents adversaires du parti populaire. Quand l'affaire a complètement échoué, Aristarchos s'éloigne d'Athènes avec une troupe de ces archers barbares qui étaient au service de la république ; il se rend à OEnoé, forteresse de la frontière, assiégée en ce moment par les Béotiens. Après s'être concerté avec les assiégeants, il entre dans la place, annonce à la garnison que la paix est conclue avec Sparte et qu'un des articles du traité ordonne de livrer la place aux assiégeants ; les soldats de la garnison le crurent parce qu'il était stratège et qu'eux-mêmes, assiégés, ne savaient rien de ce qui se passait au dehors (4). Aristarchos se vengeait ainsi de la victoire de la démocratie, en livrant, lui stratège, une place forte à l'ennemi : voilà l'homme auprès duquel nous trouvons les cavaliers.
Un éditeur de Thucydide, M. J. Glassen, croit qu'il est encore question des cavaliers dans le passage où l'historien raconte l'expulsion de l'ancien Conseil des Cinq-Cents par les Quatre-Cents (5). On craignait que l'ancien Conseil ne fît de l'opposition et refusât de se dissoudre. Les Athéniens qui étaient du complot se réunissent en armes non loin du palais du Conseil ; on avait aussi
(1) Thuc. , VIII, 92 , 7 : « 'Eêo^Oei 6è xai 'Aptfftapxo; xaî tûv innétav vea-
V ICTXOl. »
' (2)Thuc., VIII. 92, 9.
(3) Thuc, VIII, 90, 1 : « 'ApÊcTTapxoç àvT^p èv toïç |xà>i(TTa xai èx irXeiCTTOu èvav- Tioç Tw bri\it(i. » Sur Aristarchos, cf. Th. Bergk, Comment, de reliquiis comoediae^
(4) Thuc, VIII, 98.
(5) VIII, 69, 3 : a TouTwv Se 6taT£TaYtA£vo)v outwç èXôovxe; ol TETpaxodioi , {xerà Çicpiôtou àçavoùç ÊxadTo;, xac ol etxoai xat êxaTov [xex' ayTwv ["EXXïiveç] veavio-xoi , olç èxptovTo eï Ti uou ôéot x^^po^PYS'"^- " Dans cette phrase , le mot "EXXyjveç est difficile à expliquer; il est très probable qu'un copiste a confondu les soldats des îles avec les 120 veavicrxoi et qu'il a ajouté au texte le mot "EXXriveç.
massé, sur la place, des gens d'Andros, de Téos, 300 Garystiens, quelques Athéniens établis à Egine et venus exprès avec leurs armes. Ces mesures prises, les Quatre-Cents, munis tous de poignards sous leurs vêtements, accompagnés des 120 jeunes gens dont ils se servaient pour les coups de main , se présentent devant le Conseil élu au scrutin des fèves et le somment de se disperser en recevant leur solde entière pour le reste du temps à courir : ils avaient apporté l'argent nécessaire et ils le distribuèrent à chacun quand il sortait. Dans ces 120 jeunes gens, il faut voir, d'après Classen, ces jeunes cavaliers que nous avons vus au Pirée, autour d'Aristarchos (1). Cette explication paraît -très acceptable ; dans le passage de Thucydide, la distinction est très marquée entre les deux groupes de coopérateurs qui sont à côté des Quatre-Cents : les uns, habitants des îles, sont en armes sur la place pour prêter main-fdrte, si c'est nécessaire ; les autres, les 120 veavicxot, accompagnent les Quatre-Cents dans le palais du Conseil (2). Le rôle des vsavicrxot est important dans cette conspiration ; ce sont eux qui tuent le démagogue Androclès (3); on peut conclure du passage de Thucydide, livre VIII, 92, 7, que la plupart d'entre eux étaient des cavaliers ; si l'explication de M. Classen est exacte, les Quatre-Cents auraient recruté cette troupe de 120 satelHtes pour exécuter les coups de force parmi les jeunes cavaliers. Le gouvernement des Quatre-Cents prit fin au commencement de l'année attique 411/10; il avait duré quatre mois (4).