Les cavaliers et les Trente
Athènes, môme après le désastre de Sicile, avait encore trop de vie et trop de forces pour être ainsi subjuguée par une poignée de conjurés; c'est seulement après la défaite suprême, quand la
(1) Ch. 92, 7.
(2) Grote, Hist. Gr. , XI , 104 ; Er. Curtius, HisL Gr. , III , 430 ; W. Wattenbach, op. laud., p. 47, n. l ; Krûger, éd. de Thuc. , loc. cil., acceptent la leçon "EUtiveç; Gilbert, Beitrdge , p. 307, dit simplement : « Die 400 drangen alsdann in Begleitung von 120 Jiinglingen in den Rath. »
(3) Thuc. , VIII, 65, 2; ils assistent à la séance dans laquelle Critias accuse Théramène (Xén., Hellén., II, 3, 23).
(4) 11 faut relever le fait suivant : Polystratos , pour qui a été écrite une défense attribuée à tort à Lysias (dise, xx) a exercé de nombreuses magistratures (§ 5); il a été mis, malgré lui, dans le conseil des Quatre-Cents-, deux de ses fils ont été des cavaliers {g§ 24 et suiv., 28).
dernière flotte a été livrée à l'ennemi par l'impéritie des généraux athéniens (1) ; c'est quand Athènes n'a plus d'armée, plus de vaisseaux ; quand , après un long et pénible siège , elle a dû se soumettre à Lysandre, c'est alors que l'établissement du gouvernement aristocrati(jue était possible. Cette fois, l'aristocratie était bien maîtresse; la puissance d'Athènes était bien tombée et, avec elle, la démocratie à qui Athènes devait sa grandeur. Aussitôt installé par Lysandre, le gouvernement des Trente travaille énergiquement à détruire Toeuvre de la démocratie, l'œuvre de Thémistocle et de Périclès. Les Trente trouvent que leur patrie a été traitée avec trop de douceur, que le vainqueur a été trop modéré : ils demandent que la ville soit occupée par une garnison lacédémonienne. Lysandre n'avait demandé que la destruction des fortifications : les Trente décrètent la destruction de ces magnifiques arsenaux d'où étaient sorties ces flottes si souvent victorieuses sous les ordres des Périclès, des Phormion , des Alcibiade. Les proscriptions étaient la conséquence nécessaire d'un changement de régime. Ici la situation se compliquait ; le parti des honnêtes gens n'avait pas seulement des adversaires à frapper, il lui fallait aussi remplir les caisses de l'Etat, qui étaient vides. Gomme les biens des condamnés étaient , selon l'usage , confisqués, on trouva tout simple de condamner des citoyens qui n'avaient jamais appartenu au parti démocratique , mais qui étaient riches ; on s'en prit aussi aux riches métèques , et l'on sait que l'orateur Lysias fut inscrit , avec son frère Polémarque , sur les listes de proscription ; plus heureux que son frère , il réussit à s'échapper au moment où on le conduisait en prison. Ces exécutions, qui frappaient des citoyens appartenant aux classes élevées, soulevèrent l'indignation ; les modérés, parmi les Trente, essayèrent de jouer, cette fois encore, le jeu qui leur avait réussi lors du coup d'Etat des Quatre-Cents : sortir de l'affaire en sacrifiant leurs collègues plus compromis. Mais, cette fois, les radicaux étaient résolus à n'être pas dupes : Théramène le cothurne, accusé par Critias dans une séance du Conseil qui rappelle les journées les plus orageuses de notre Convention , but la ciguë et , par sa mort , le parti modéré se trouva réduit à Tim-
(1) Grote {Hist. Gr., XII, 15), E. Curtius {Hisl. Gr. , III, 506 , note 2) croient à une trahison des stratèges athéniens. Gilbert, qui a étudié cette question en détail {Beitrdge, p. 390 et suiv.), établit que l'accusation de trahison ne pourrait être portée que contre le seul stratège épargné par Lysandre, Adeiuiantos ; il conclut simplement à l'incapacité des chefs de la flotte.
puissance ; les radicaux , délivrés de cette opposition , redoublèrent de violences. On sait comment les excès de ce régime en amenèrent la fin.
Nous avons, sur le rôle que les cavaliers ont joué sous les Trente, des documents précis et, cette fois, assez nombreux. Les cavaliers ont été les plus zélés défenseurs de l'oligarchie ; ils se sont faits ses agents les plus dévoués et ont lutté pour elle jusqu'au dernier moment. Si même l'on accepte l'opinion admise généralement aujourd'hui, les cavaliers auraient joui, sou-s ce régime, d'une situation officielle qui aurait été tout à fait exceptionnelle et qui aurait constitué une sorte de privilège. On sait que les Trente n'avaient reconnu des droits politiques qu'à trois mille citoyens; sous les Quatre-Cents, on était allé jusqu'à cinq mille : l'aristocratie, à présent, était plus sûre de la victoire ; elle réduisait son chiffre. D'après M. Grote (1) et M. E. Gurtius (2), les cavaliers, que l'on considérait comme une classe à part^ n'étaient pas compris parmi ces Trois-Mille, c'est-à-dire que les droits politiques avaient été reconnus aux trois mille et en plus aux cavaliers. K.-F. Hermann partage aussi cette opinion ; il cite le texte qui est cause de l'erreur que nous combattons (3) : les Trente, à la nouvelle que Thrasybule s'est emparé de Phylé, s'avancent contre lui avec les Trois-Mille et les cavaliers, sêoviôouv ex xou aaxsoç auv xe ToTç Tptaj^iXiotç xal chv xoiç ÎTCTrsuat.
Nous n'acceptons pas l'explication que l'on a donnée, jusqu'ici, de ce passage; il n'y a, d'après nous, qu'une seule façon de comprendre cette phrase, c'est de traduire : les Trois-Mille y compris les cavaliers. Le second énoncé abv xoïç ÎTrueuat n'est qu'une partie du tout auv xe Totç xpt(7x.tXioiç, auquel il est rattaché par la conjonction xai ; il y a là une construction grammaticale qui est con-
(1) Hist. Gr. , XII, p. 44 : « Ils préparèrent en conséquence une liste de trois mille personnes à investir de droits politiques , choisies , autant que possible , dans leurs partisans connus et dans les citoyens oligarchiques. Outre ce corps, ils comptaient aussi sur l'attachement des cavaliers, parmi les citoyens les plus riches de l'Etat. »
(2) Hist. Gr., IV, 26 : « On dressa une liste de citoyens sûrs; et, outre les chevaliers, que l'on considérait comme une classe à part, on fixa le nombre normal à trois mille. »
(3) Staatsalt., § 167, 9; Xén., Hellén., II, 4. 2. K. Fr. Scheibe {Die Oligarchische Umwdlzung zu Athen, Leipzig, 1841) indique le chiffre de 3,000 pour le catalogue (p. 71); plus loin (p. 108), il cite le texte de Xénophon {Hellén. , II , 4, 2) sans relever la difficulté qu'il présente. J. Beloch {Die Attische Politik , p. 100), ne parle que de 3,000 Athéniens ayant reçu leurs droits civiques.
nue (1). Je dis que c'est ici la seule façon de comprendre ce passage. En effet, si les cavaliers ne sont pas compris dans les Trois-Mille ; si, par exception, ils ont été dispensés d'être inscrits sur le catalogue, que signifient des expressions comme oî èv tw xaxaXoytf) pour désigner ceux qui ont des droits civiques ; oî l^w Tou xaxaXoyou pour désigner ceux qui en ont été privés (2)? Gomment expliquer les paroles de Gritias au Gonseil (3)? « Il y a dans » la nouvelle Gonstitution qu'aucun des Trois-Mille ne peut être » mis à mort sans avoir été condamné par vous, mais que les » Trente ont le droit de faire mourir ceux qui sont hors du cata- » logue. » Peut-on admettre que , si une telle exception avait été faite pour les cavaliers ; si le corps civique, sous les Trente, avait été formé de trois mille citoyens plus les cavaliers , un tel fait n'aurait pas été mentionné dans les nombreux cas où il est question de ce catalogue ? Nous avons vu (4) qu'il y avait eu sous les Trente un catalogue des cavaliers ; mais c'était là la règle ordinaire : les phylarques ont dû dresser le catalogue des cavaliers de leurs tribus comme les taxiarques celui des hoplites ; ils l'ont fait sous les Trente, comme ils l'avaient fait auparavant. Peutêtre trou vera-t-on que, si des Trois-Mille on retranche mille cavaliers, il ne reste plus que deux mille partisans des Trente pouvant servir comme hoplites ; ce nombre d'hoplites devait paraître suffisant aux Trente, puisque le reste du peuple était désarmé et qu'ils disposaient d'une garnison lacédémonienne. En ajoutant, au contraire, mille cavaliers aux Trois- Mille, on a un corps civique de quatre mille personnes ; ce chiffre est bien élevé , si l'on pense que le parti aristocratique considérait le nombre des Ginq- Mille du temps des Quatre-Cents, non plus comme une oligarchie, mais comme une véritable démocratie (5). Nous croyons d'ailleurs que les cavaliers qui ont servi sous les Trente n'étaient pas au nombre de mille : ce chiffre était l'effectif normal en
(1) C'est la même construction que nous avons déjà trouvée dans le passage de Thucydide relatif à l'effectif de la cavalerie en 431 ; voir p. 368. Sur cette construction, cf. K. W. Krûger, Griech. Sprachlehre, § 69, 32, 2; des exemples donnés par Krûger, nous ne citerons que celui-ci qui offre beaucoup d'analogie avec la phrase de Xénophon : « Tt^v èXeuOepcav... x^ àuô tûv âvôptouwv xai A axsôaifxovtwv xijxopiqi TïiCTxeuovTeç Tteipaffofieôa (TcoU<j6ai. » Thuc, V, 112, 2.
(2) Voir plus haut, p. 368.
(3) Xén.. Hellén., II, 3, 51.
(4) Voir plus haut, p. 355 et suiv.
(5) Thuc, VIII , 92, 11 : « Ta [jLèv xaTacjT7j(Tai [xexoxouç ToaouTouç àvTixpvç àv 6>j{xov •:?iYoù{Jt,evoi. »
temps régulier ; dès que l'Etat est dans la gêne, ce chiffre est réduit (1). A l'époque des Trente, après une guerre de vingt-sept ans qui a surtout été désastreuse pour les classes bourgeoises, il paraît bien difficile de croire qu'on ait pu avoir une cavalerie à l'effectif complet; les cavaliers ont pu être proportionnellement assez nombreux : ils sont dévoués au régime; tous ceux qui ont pu se monter l'ont fait ; mais je doute fort qu'il y ait eu alors dans Athènes mille citoyens en état d'être cavaliers (2). En 399 , il restait plus de trois cents de ces cavaliers (3) ; peut-être était-ce là la moitié des cavaliers qui ont servi sous les Trente. Quoi qu'il en soit d'ailleurs de ce point, il y a sur la question qui nous occupe, sur l'interprétation que nous proposons du passage de Xénophon relatif aux Trois-Mille et aux cavaliers, un dernier argument qui nous paraît décisif. Ce texte si embarrassant de Xénophon devient très clair, si on le rapproche de ce que le même auteur dit , dans le même passage , quelques lignes plus bas :
TrapsxaXEO-av xouç Iv tw xaxaXoya) ÔTrXtxaç xai touç aXXouç iTTTceaç ; ils Convoquèrent les hoplites inscrits sur le catalogue et les autres citoyens (inscrits également sur le catalogue) qui étaient cavaliers (4).
C'est lorsque le gouvernement des Trente est attaqué par les bannis, dans la lutte suprême soutenue par le parti oligarchique pour conserver le pouvoir, que nous trouvons l'intervention des cavaliers, et que nous pouvons connaître, d'après ce qu'ils ont fait alors, quelle a pu être leur attitude pendant tout le règne des tyrans. Thrasybule part de Thèbes avec une poignée de conjurés, soixante et dix environ (5) ets'emparedu fort abandonné de Phylé. A cette nouvelle, les Trente accourent avec les Trois-Mille, hoplites et cavaliers ; après une attaque inutile, dans laquelle quelques jeunes gens du parti des Trente sont blessés , l'on se retire ; le lendemain, nouvelle démonstration contre la place ; mais, comme
(1) Cf. plus haut p. 369 et suiv.
(2) Voir Bake, Mném., VIII, 221, sur la détresse qui régnait alors dans Athènes.
(3) Xén., Hellén., III, 1, 4.
(4) Xén., Hellén., II, 4, 9 ; luTcéaç est ici apposition à toùç àXXovç. Sur la construction de àXXoç dans ce cas, cf. les exemples cités par Breitenbach et Bûchsenschûtz, édit. des Helléniques, loc. cit.; Krûger, Griech. Sprachl., § 50, 4, II. L'explication de Grote {H ist.Gr., XII, p. 69), « le reste des cavaliers qui n'avaient pas été employés à Eleusis et à Salamine, " est fautive.
(5) C'est le nombre donné par Xénophon; sur les autres chiffres, cf. Scheibe, op. laud., p. 108, n. 20. Sur tous ces événements, cf. Xénophon, HelL, II, 4, 2 et suiv. ; Diodore , XIV , 32 ; Scheibe , op. laud. , p. 108 et suiv. ; E. Curtius , H. Gr., IV, p. 36 et suiv. ; Grote, H. Gr., XU, 66 et suiv.
i.ÔLE POLITIQUE DES CAVALIERS. 477
il tombait beaucoup de neige , le désordre se met parmi les gens des équipages ; un grand nombre d'entre eux tombent sous les coups des soldats de Thrasybule; il faut battre en retraite.
Les Trente sentirent que l'affaire devenait sérieuse; pour intercepter les communications entre Phylé et Athènes, ils résolurent d'établir un camp à quinze stades de Phylé; ils y appelèrent la garnison lacédémonienne presque entière avec deux escadrons de cavaliers. Mais, pendant la nuit, Thrasybule, dont la troupe s'élevait déjà à 700 hommes (1), sort de Phylé, se met en embuscade, et le matin, quand les sentinelles se retirent et que les valets des cavaliers faisaient grand bruit en pansant les chevaux (2), ' il fond sur le camp; l'ennemi surpris prend la fuite; on le poursuit vivement; on revient, après avoir fait des prisonniers et tué plus de 120 hoplites avec quelques cavaliers ; parmi ces derniers, se trouvait Nicostratos surnommé le Beau ; lui et deux autres cavaliers furent pris encore au lit. Après cela, Thrasybule et ses soldats dressent un trophée et se retirent à Phylé. Les cavaliers restés dans Athènes accourent en toute hâte; mais ils ne trouvent plus d'ennemis; ils restent sur les lieux jusqu'à ce que l'on ait enlevé les morts pour les porter dans Athènes.
Les Trente, si arrogants quelques jours auparavant, furent tellement frappés de cette défaite, qu'ils firent des ouvertures à Thrasybule; ils lui offrirent de l'admettre, lui, dans le gouvernement et de rappeler un certain nombre de proscrits. Thrasybule réclama le rétablissement de l'ancienne constitution et la restitution des biens confisqués. Tout accord était impossible. Les tyrans sentirent que leur situation dans Athènes n'était peut-être pas bien sûre et qu'il y avait nécessité pour eux de préparer une position d'où ils pussent braver toute attaque ; ils choisirent Salamine et Eleusis (3). Ils ordonnent aux cavaliers de les suivre et ils se rendent, Gritias en tête, à Eleusis. Dès qu'ils sont arrêtés, ils font, au milieu des cavaliers (4), une revue des hommes en état de por-
(1) Diodore dit 1.200, loc. cit.
(2) Grote cite un cas analogue d'une armée lacédémonienne surprise par les Thébains à cette heure dangereuse, Xén., HelL, VII, 1, 16 ; cf. £/ipparc/i., VII, 12 ; cf. p. 410.
(3) Il est curieux que Xénophon ne parle que de l'exécution des Eleusiniens ; Lysias (XII, 52, et XIII, 44) et Diodore (XIV, 32) parlent aussi de l'exécution des Salaminiens ; Lysias porte le nombre de ceux qui périrent dans cette occasion à 300.
(4) Breitenbach supprime les mots èv toïç l-KTztùai dans le passage de Xénophon Hell. , II , 4 , 8 ; on peut cependant admettre qu'il y a eu une revue des
ter les armes (1); ils voulaient, disaient-ils, s'assurer de leur nombre et déterminer quel chiffre de troupes nouvelles serait nécessaire. Tous les hommes valides d'Eleusis, dit Xénophon, reçurent ensuite Tordre de se faire inscrire; chacun, à mesure qu'il était inscrit, devait sortir par une poterne donnant sur la mer; mais derrière la poterne, des deux côtés, étaient des postes de cavaliers ; ceux qui sortaient étaient aussitôt chargés de liens parles valets. Quand tous eurent été ainsi arrêtés, l'hipparque Lysimachos reçoit l'ordre de les conduire dans Athènes et de les livrer aux Onze. Le lendemain, les Trente convoquent, dans i'Odéon, les hoplites du catalogue avec les cavahers. Là, par une pratique habituelle aux Trente, qui cherchaient toujours à compromettre avec eux les autres citoyens, à les rendre complices de leurs excès pour se les attacher (2), ils leur ordonnent de condamner les Elensiniens et les Salaminiens. C'est Gritias qui prend la parole; il dit aux Trois-Mille que l'oligarchie ayant été établie pour leur bien autant que pour celui des Trente, ils doivent en partager non seulement les profits mais les périls ; il leur montre alors une place où ils doivent déposer leurs suffrages à découvert ; la garde lacédémonienne était toute en armes au milieu de rOdéon ; les Trois-Mille durent, sous les yeux de Gritias, donner tous un suffrage de condamnation. L'on sait que, dans Athènes, voter à découvert était la même chose que voter par contrainte; il n'y avait de garantie pour un suffrage libre et sincère que s'il était secret et nombreux (3).
Cette exécution en masse (4) des habitants valides d'Eleusis et de Salamine est assurément un des actes les plus odieux de cet atroce régime. L'affaire présentait quelques dangers : le pouvoir des Trente était sérieusement menacé ; de plus , le crime était si barbare qu'on pouvait craindre quelque résistance ;de la part de ceux qui auraient à prêter leur concours. Si les Trente ont choisi les cavaliers pour faire une telle besogne, c'est qu'ils étaient bien
Eleusiniens faite par les Trente; ceux-ci sont escortés par les cavaliers, qui vont ensuite se masser au bord de la mer.
(1)M. E. Curtius (UisL'Gr., IV, p. 37) suppose que la revue avait surtout pour objet de permettre qu'on fît un triage des suspects et des non-suspects, et que les premiers seuls furent ensuite arrêtés ; Xénophon dit cependant : « èxeXsuov àTroypàçeaGat Tràv-raç. »
(2) Sur ce procédé des Trente, cf. Grote, Hist. Gr., XII, p. 42.
(3) Grote, IHst. Gr., XII, 70.
(4) Nous avons vu que Lysias, XII, 52, portait à 300 le nombre de ceux qui avaient été exécutés dans cette circonstance.
sûrs de leur fidélité, c'est qu'ils savaient bien qu'ils ne pouvaient trouver des agents plus dévoués, des partisans aussi décidés à les suivre jusqu'au bout.
Thrasybule sent le moment venu : il quitte Phylé avec sa troupe, qui se monte à présent à mille combattants, et il s'établit au Pirée. Les Trente vont aussitôt l'attaquer avec la garnison lacédémonienne, les hoplites et les cavaliers : ils sont vaincus; plusieurs des Trente et, entre autres, Gritias sont tués dans le combat. Un changement de gouvernement se produit dans Athènes : les Trente sont remplacés par les Dix ; les hommes du nouveau gouvernement avaient été choisis dans ce parti des modérés de l'oligarchie dont Théramène avait été le chef. Ce compromis ne remédiait à rien ; on eut trois partis au lieu d'en avoir deux. Les Dix affirmaient l'intention de maintenir le gouvernement oligarchique; ils proposèrent seulement à Thrasybule et aux exilés d'admettre dix d'entre eux comme collègues dans le gouvernement. Cette offre est repoussée ; la lutte recommence. Les Trente s'étaient retirés à Eleusis. Dans la ville (1), les Dix s'occupent, avec les hipparques , de calmer les esprits troublés et défiants. Les cavaliers passent la nuit dans l'Odéon avec leurs chevaux et leurs boucliers ; dans leur défiance, ils montaient la garde le long des murs, à partir du soir avec leur bouclier, vers le matin en se mettant en selle (2) : ils craignaient toujours quelque attaque de ceux du Pirée. Ils faisaient aussi des patrouilles hors de la ville ; ils frappaient les maraudeurs de ceux du Pirée et harcelaient leurs hoplites. Un jour ils rencontrèrent quelques habitants du dème d'Aixonée qui se rendaient à leurs terres pour chercher des provisions : l'hipparque Lysimachos ordonna de les mettre à mort, malgré leurs prières, malgré même la vive indignation des cavaliers qui étaient avec Lysimachos. Thrasybule fit, par représailles, exécuter un cavalier de la tribu Léontis, Gallistratos , qui avait été pris dans la campagne.
Cet odieux massacre des gens d'Eleusis et de Salamine clôt pour nous ce triste épisode de l'histoire politique des cavaliers. Ainsi, jusqu'au dernier moment, quand les Trente sont vaincus , qu'ils ont quitté Athènes pour se réfugier à Eleusis , les cavaliers se groupent autour des Dix pour essayer de défendre encore l'oligarchie. Seuls, quand tous sont troublés, quand tous désespèrent, quand on ne trouve plus d'hoplites pour faire la garde des
(1) Xén., Hell, II, 4, 24 et suiv.
(2) Voir p. 408.
480 LES CAVALIERS ATHÉNIEiNS.
remparts, ils sont à leur poste; ils consentent à faire double service, la nuit comme hoplites avec leurs boucliers, le jour comme cavaliers : ce sont les hipparques que nous trouvons, à côté des Dix , pour essayer de ramener les esprits , de conserver encore des partisans au pouvoir menacé ; il n'est question en ce moment ni des stratèges, ni des hoplites. Cet effacement des hoplites est un fait caractéristique : dans la dernière bataille qui sera livrée aux gens du Pirée par le roi de Sparte Pausanias, celui-ci a avec lui deux mores lacédémoniennes et trois escadrons de cavaliers athéniens; on ne mentionne pas d'hoplite athénien dans son armée (1). L'hipparque Lysimachos mérite une mention particulière ; le maigre récit de Xénophon ne nous fait pas connaître l'homme , mais le massacre sauvage de ces pauvres gens du dème d'Aixonée , cruauté inutile qui souleva un mouvement de réprobation même parmi les cavaliers, montre que les Trente avaient bien su choisir leur agent pour l'affaire d'Eleusis.
liC souvenir de la conduite des cavaliers fut assez vif pendant un certain temps chez les Athéniens. Quelques années après ces événements, en 399, les Lacédémoniens réclamèrent aux Athéniens , en vertu du traité d'alliance , un contingent de trois cents cavaliers pour leur armée d'Asie ; on prit ces trois cents cavaliers parmi ceux qui avaient servi sous les Trente, dans la pensée que ce serait un bien pour le peuple si ces gens-là partaient et ne revenaient plus (2). Dans les dokimasies, on demandait souvent aux candidats s'ils n'avaient pas été du parti oligarchique, surtout s'ils n'avaient pas servi alors comme cavaliers (3). Un des premiers soins du peuple, après le rétablissement de la démocratie, fut de réclamer la xatacjTaffiç aux cavaliers qui avaient servi sous les Trente. Les hipparques , élus alors par le peuple , procédèrent à une sorte de reconstitution du corps des cavaliers , en le composant , autant que cela était possible , avec des hommes qui n'avaient pas été compromis dans les actes de l'oligarchie (4). Nous savons, d'autre part, que le fait d'avoir été cavaliers sous les Trente n'a pas empêché des citoyens d'arriver aux premières charges de l'Etat , d'être hipparques et stratèges (5).
(1) Xén., Hell., II, 4, 31.
(2) Xén., Hell., III, 1, 4.
(3) Lysias, XVI, XXVI.
(4) Voir liv. III, ch. IV. p. 235 et suiv.
(5) Lysias, XVI, 8.