La littérature
Dans la littérature athénienne, les drames d'Eschyle reproduisent îpour nous l'impression que fit sur l'imagination des Grecs la cavalerie des Perses (2). Cette impression est surtout marquée dans deux des plus anciennes pièces du poète, les Perses, représentée en 472, sept ans après Platée, et les Sept Chefs contre Tfièbes, représentée en 467.
La tragédie des Perses s'ouvre par un grand morceau lyrique ; le chœur décrit la grande armée qui est partie pour aller conquérir la Grèce ; il nomme les principaux chefs de cette armée ; il rappelle leur vaillance indomptable, et tous ces guerriers, le poète s'est plu à les représenter combattant, soit à cheval, soit sur des chars : « ils sont partis, Amistrès et Artaphrénès, et Mégabatès, et Astaspès, ces chefs des Perses, ces rois sujets du grand roi, ces généraux de l'immense armée, redoutables parleur arc, habiles cavaliers , redoutables à voir et terribles dans les combats par la ferme confiance de leur valeur ; ils sont partis, et Artembarès, fier de ses chevaux ; et Masistrès ; et le brave Imaios, qui triomphe avec les flèches ; et Pharandacès , et Sosthanès , qui pousse en avant ses chevaux... Sardes, la ville d'or, a lancé des guerriers sur des chars nombreux , des attelages de quatre , de six chevaux , chose terrible à voir ! » Vient ensuite Xerxès, le mortel égal aux dieux, lui dont le regard brille d'un feu sombre ; il s'avance conduisant son. char syrien. Cette image du Perse qui, du haut de son cheval, lance des traits, revient sous mille formes dans la poésie d'Eschyle ; c'est sous cet aspect que les Perses avaient d'abord si vivement frappé l'imagination des Grecs , et c'est le souvenir que la Grèce se plaisait le plus à rappeler après la victoire. Est-il nécessaire, à présent, de parler de la pièce des Sept Chefs, de cette tragédie, toute pleine d'Ares, comme dit Aristophane (3) ? Faut-il rappeler ces images si vives et si poétiques créées par le poète pour peindre la cavalerie, la plaine tout entière couverte de
(l)Paus., 1,3,4; Plut., De glor. Athen. , 2; B. Curtius, Hist. Gr., V, 194; voir' p. 453 de cet ouvrage.
(2) Voir page 430.
(3) Ranae, 1021.
réciime qui sort de la bouche des chevaux (1), le mugisement des vagues de l'armée ennemie (2), ce guerrier impatient comme le cheval qui, dès qu'il entend le signal de la trompette, s'irrite contre le frein et brûle de s'élancer (3) ?
Si Eschyle, comme dirait Xénophon, a surtout exprimé ce que la cavalerie avait de terrible , to Sscvov , c'est Sophocle (4) qui a rendu le mieux ce qu'elle avait de brillant et d'artistique, to XafXTipov. Déjà dans VElectre (5), nous trouvons cette comparaison, classique dans l'antiquité, du cheval de bonne race, qui a vieilli, mais qui est toujours plein de feu et de courage , qui dresse droite son oreille au moment du danger. Mais cette comparaison si expressive, si justement admirée, n'est qu'un trait dans un tableau; il y a, dans la même pièce, un tableau complet cette fois : c'est le magnifique récit (6) qui nous fait véritablement assister à cet àywv àpfxaxwv, à la lutte des chars, l'épisode le plus brillant, le plus émouvant des grands jeux de la Grèce. Un critique dont le souvenir est resté cher à l'Université (7) a montré combien la narration do Sophocle était dramatique. Des trois poètes, Homère, Sophocle, Virgile, qui ont traité ce sujet : « So- » phocle , cet écrivain au doux langage , est peut-être celui dont » le style a ici le plus de hardiesse. C'est ainsi qu'il appelle nau- » frage la chute des chars renversés, et peint l'Athénien qui, par » une adroite manœuvre, gagne le large, pour éviter le tourbillon » bouillonnant au milieu de l'arène, où tout va s'engloutir. Ces » figures audacieuses, produit d'une imagination fortement émue, » s'encadrent d'ailleurs , à l'ordinaire, dans le langage, simple » jusqu'à la familiarité, d'un témoin qui semble ne se proposer » autre chose que de rapporter avec exactitude ce qu'il a vu. »
La pièce de Sophocle où se trouve l'éloge le plus ému et, cette fois, un éloge direct de la cavalerie athénienne, c'est V Œdipe à Colone. Cet éloge prend les formes les plus diverses ; c'est d'abord, cette description si pittoresque d'Ismène (8), arrivant sur un cheval d'Etna, ayant la tête enveloppée d'un chapeau thessalien qui
(4) 1). Bassi, Il sentimento délia natura (Rivista di Filologia, XII, p. 72),
(5) V. 25 et suiv.
(7) Patin, Etudes sur les tragiques grecs, Sophocle, p. 316 et suiv.
(8) V. 311 et suiv.; voir la scolie sur le chapeau, et, pour les chevaux de Sicile, la scolie d'Aristoph., Pax, 73.
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la défend contre le soleil ; ce chapeau aux larges bords, le petasos, était la coiffure des voyageurs ; dans les monuments figurés, il est attribué très souvent aux éphèbes et aux cavaliers (1) ; la poésie n'a pas dédaigné de le décrire et Sophocle de le faire porter sur la scène par un des personnages de son Œdipe,
Dans le morceau lyrique, où le poète célèbre sa patrie, un des plus beaux chants de la muse antique, Sophocle après avoir chanté l'olivier, don d'Athêna, célèbre cet autre don très puissant, dû à une grande divinité, le don des beaux coursiers, des beaux poulains eî le don de l'empire de la mer ; « c'est toi , fils de Gronos, qui as placé cette terre à ce degré de gloire , roi Poséidon, » car c'est ici que tu as inventé le frein qui dompte les coursiers; » par toi, le navire, poussé par les bras des rameurs, court sur » la mer, accompagné d'innombrables Néréides (2). y> Sophocle fait ce qu'avait fait avant lui Aristophane dans les deux chants lyriques de la parabase des Cavalieî^s ; il associe la cavalerie à la marine ; Athêna et Poséidon sont les deux divinités bienfaitrices de TAttique : l'une lui a donné l'olivier, l'autre lui a donné le cheval ; d'ailleurs Poséidon et Athêna, qui sont les dieux protecteurs d'Athènes, sont aussi les dieux des cavaliers ; tous les deux portent le même surnom, lumoç (3); l'éloge de la cavalerie, chez les deux poètes, va de pair avec l'éloge de cette marine qui faisait la puissance et la gloire d'Athènes. Bientôt après ce chœur, « prend part à l'action et entre pour [ » ainsi dire en scène cette agile cavalerie athénienne dont le » poète n'a pas sans dessein, ramené tant de fois Féloge (4). » Lorsque Thésée apprend que Créon a enlevé les deux filles d'OEdipe, il ordonne aussitôt à tout le peuple, fantassins et cavaliers (5), de quitter le sacrifice et de poursuivre le ravisseur. Le chœur entonne un chant lyrique ; il décrit le combat qui va avoir lieu, il prévoit, que, dans la poursuite, les cavaliers arriveront les premiers, qu'ils auront à soutenir seuls l'attaque de l'ennemi ; il les suit dans leur course , il chante d'avance leur victoire (6). Peut-être le « fuyard dirigeait-il vers le couchant ses chevaux et » ses chars ; il sera pris ; terrible est le dieu Ares qui habite » cette contrée, terrible est la valeur des fils de Thésée ; le frein
(l) Sur le Tréxaffoç, cf. K.-F. Hermann, PrivataU.,éà. H. Blûmner, p. 180. I (2) y. 707 et suiv.
? (3) V. ïv 174.
(4) Patin, op. laud., p. 232.
y> brille comme l'éclair ; ils s'élancent, tous les cavaliers ! Ils ne » retiennent plus le frein, tous ceux qui honorent AthênaEques- » tre et le dieu de la mer, qui ébranle la terre, lé fils chéri de » Rhéa. »
Sophocle est mort en 406, à la veille des désastres suprêmes de sa patrie (1). 11 laissait en mourant cette > tragédie d'Œdipe à Colone, qui, ])robablement à cause des événements qui suivirent, ne fut représentée qu'en 401, par les soins de son petit-fils. Ainsi c'est seulement trois ans après le régime des Trente que cet éloge de la .cavalerie athénienne était chanté sur le .théâtre de Dionysos. Nous avons vu quelle avait été la conduite des cavaliers sous les Trente ; en 401, au moment où le chœur chantait ces belles strophes, les souvenirs sanglants du massacre d'Eleusis (2), la complicité des cavaliers dans cet acte odieux, leurs complaisances , leur ardent dévouement à l'atroce régime étaient des faits tout vivants, tout palpitants dans l'âme des auditeurs; c'est en 399 que les Athéniens envoient à Thibron, en Asie, trois cents des cavaliers qui ont servi sous les Trente avec l'espoir qu'on ne les reverra plus ; le procès intenté à Mantithée est postérieur à 394. Lorsque Sophocle composait sa tragédie, pouvait-il penser que ce corps des cavaliers, qu'il célébrait dans de si beaux vers, serait bientôt souillé d'une tache de sang? Ces vers nous fournissent-ils quelque indice sur les opinions politiques du poète à la fin de sa vie? Faut-il croire que, lui aussi, était passé du côté du parti aristocratique? Dans les dernières années de la vie de Sophocle, la lutte des partis est devenue si violente, la crise est si aiguë, que personne dans Athènes n'a pu rester indifférent aux événements , et nous savons que Sophocle ne s'est pas isolé de la politique, comme Euripide ; il a pris part aux affaires publiques ; il a exercé des commandements militaires très importants, il a été stratège. Une telle supposition ne serait donc pas invraisemblable. 11 nous répugne cependant de voir Sophocle, l'homme commode à vivre, comme l'appelle Aristophane (3), mêlé violemment aux Luttes des partis. On a relevé dans la tragédie de V Œdipe à Co/one divers passages, diverses
(1) La pièce des Grenouilles d'Aristophane a été représentée aux Lénéennes (janvier) de l'an 405; ell§ n'a pu être conçue qu'après la mort de Sophocle; il a donc fallu à Aristophane le temps de composer et de faire répéter sa comédie : c'est là un point certain qui réduit à néant bien des légendes sur Sophocle.
(2) Voir plus tout le chap. II, et en particulier le n° 3.
(3) jRanae, 82.
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allusions qui montrent que la pièce est restée longtemps entre les mains du poète (1); il était revenu, à la fin de sa vie, à ce dramatique sujet d'OEdipe qui lui avait déjà fourni la matière de sa plus belle tragédie. Cette dernière œuvre de sa vieillesse, il l'a gardée plus longtemps, il l'a travaillée et remaniée à loisir ; peutêtre cet éloge de )a cavalerie avait-il été écrit dans une époque moins troublée. En tout cas, lorsqu'en 401, dans Athènes privée de ses murs et soumise à la puissance de Sparte, le chœur entonna, sur le théâtre de Dionysos, l'éloge de ceux qui « honorent Athêna » Equestre et le dieu qui ébranle la terre, » bien des cœurs durent se serrer au souvenir de tout ce qui s'était passé. Que de changements en si peu de temps ! Athènes, hier encore puissante et respectée, aujourd'hui vaincue, dépouillée de sa puissance, devenue l'a/Zeéede Sparte, ses murailles ouvertes, ses arsenaux détruits, sans finances, sans marine, ruinée parles désastres de la guerre étrangère, déshonorée et abattue peut-être pour jamais par les hontes et les misères de la guerre civile! Peut-être, parmi ceux qui écoutaient chanter le chœur, plus d'un Athénien qui avait connu la vie facile et heureuse du divin poète (2) dut penser que les dieux avaient été pour lui bienveillants jusqu'au bout, qu'il fallait mettre au rang de leurs bienfaits les plus signalés cette mort qui était venue le frapper juste à temps pour qu'il n'assistât pas à la ruine de sa patrie, pour qu'il ne vît pas, entre toutes ces misères, ce beau corps des cavaliers qu'il avait chanté, infliger un si triste démenti à ses beaux vers (3).
Pour Euripide, nous nous bornerons à citer la grande description de bataijle qui se trouve dans la tragédie des Suppliantes (4). La lutte est engagée entre les Athéniens, commandés par Thésée, et leurs voisins , les Thébains , sous les ordres de Gréon. Le récit est fait par un messager qui a assisté au combat du haut d'une tour d'où la vue s'étendait au loin. La position des deux armées
(1) Sur les remaniements que Sophocle a dû introduire dans sa pièce, voir la préface hi'Œd. à Col. de l'édition Sclmeidewin-Nauck, p. 28; tous les passages que nous avons cités relatifs à la cavalerie nous paraissent appartenir à Sophocle; ils portent bien l'empreinte de son génie.
(2) Sur la vie heureuse de Sophocle, cf. Phrynichos, fragment 31 de Th. Kock.
(3) Voici l'indication de quelques passages oîi Sophocle a décrit le cheval ou la cavalerie : Ajax, 549; Antig., 140, 477, 1104; Trach., 1260; Electre, 699, 1462; ÛËdtp. Roi, 1318; PhilocL, 188; fragments (éd. Nauck) , de la tragédie de Tyro, 593; àS^Xwv Ôpaji^Ttov, 763, 784.
(4) V. 650 et suiv.
est indiquée avec le plus grand soin : d'abord, la phalange des hoplites ; Thésée occupe le poste d'honneur , l'aile droite ; les paraliens sont à l'aile gauche ; à côté de chacune des deux ailes de cette infanterie est massée la cavalerie en nombre égal sur chaque aile; puis, au-dessous du vénérable monument d'Amphion, sont rangés les chars de guerre. Les Thébains ont adopté une disposition analogue ; les cavaliers sont en ligne contre les cavaliers , les chars contre les chars. C'est là, nous l'avons vu (l), la disposition ordinaire, c'est l'ordre régulier réglé par la tactique de l'époque d'Euripide : les hoplites au centre, la cavalerie aux deux ailes. Le combat, ici encore , commence par un engagement entre les cavaliers. Il faut noter l'importance que le poète accorde, dans son récit, au char de guerre ; il veut évidemment donner à son récit une couleur héroïque. Il y avait longtemps, à l'époque où écrivait Euripide, que le char de guerre avait disparu des champs de bataille de la Grèce ; mais le souvenir n'en était pas perdu : il était consacré par la poésie épique. Eschyle et Sophocle mettent toujours, comme Euripide, des cavaliers combattant sur des chars à côté des cavaliers montés (2).
Dans la pièce d'Euripide, la hardiesse ou plutôt l'anachronisme consistait à mettre la cavalerie montée à côté de la cavalerie des chars. Le combat des cavaliers comprend, dans les Suppliantes j deux épisodes : les conducteurs des chars engagent le combat en s'avançant les uns contre les autres ; ils mettent les combattants , c'est-à-dire les guerriers qui sont sur les chars , les parahates , à la portée delà lance: les uns même combattaient avecle fer, les autres faisaient tourner de nouveau leurs chevaux pour attaquer les parahates. C'est à ce moment que la cavalerie montée prend part à l'action, et c'est bien la cavalerie athénienne dont le poète célèbre les exploits : « Phorbas était, pour les fils d'Erechthée, le chef de » ceux qui combattent avec un seu] cheval. En voyant la mêlée » des chars , lui et les chefs qui commandent la cavalerie thébaine » engagent le combat ; ils sont tour à tour vainqueurs et vain- » eus. Ces actions , je les ai vues, moi , je ne les ai pas entendu » raconter, car je me trouvais là où combattaient les chars et » ceux qu'ils portaient ; je ne sais par où commencer, si je décri- » rai la poussière qui s'élève jusqu'au ciel, tant elle était épaisse, » ou bien les guerriers traînés de tous côtés, enveloppés dans les » rênes, ou les flots de sang rouge , les combattants renversés ,
(1) Voir plus haut p. 431.
(2) Le char, on le sait du reste, était toujours en usage dans les concours.
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» d'autres précipités de leur char brisé , tombant la tête la pre- » mière et perdant la vie près des débris de leur char. Créon , » voyant la cavalerie d'ici (d'Athènes), victorieuse, saisit son » bouclier. » Thésée s'avance de son côté et aussitôt s'engage l'action entre les deux phalanges d'hoplites , action qui doit décider de la victoire.
Euripide dans les Suppliantes , comme d'ailleurs Sophocle dans l'Œdipe à Colone , flattait l'amour-propre des Athéniens à l'endroit le plus sensible , quand il leur montrait la cavalerie athénienne victorieuse de la cavalerie thébaine. Les Béotiens étaient renommés dans toute la Grèce pour leur cavalerie; ils avaient de plus infligé aux Athéniens deux cruelles défaites à Goronée et à Délion ; des récits , môme imaginaires , de victoires sur de tels adversaires, devaient toujours chatouiller agréablement les oreilles du peuple athénien.
La tragédie des Héraclides offre la plus grande analogie avec les Suppliantes] la nature du sujet, le choix des personnages, la combinaison des événements imaginés par le poète présentent , dans les deux pièces , les plus grandes ressemblances. Dans les Héraclides, il y a aussi une longue description d'une bataille, c'est toujours une victoire de l'armée athénienne que le poète raconte ; seulement , cette fois , les adversaires des Athéniens ne sont pas les Thébains, ce sont les Argiens. Dans ce combat, il n'est pas question de cavaliers montés ; les chars sont mentionnés à plusieurs reprises (l); mais en réalité c'est un combat d'hoplites qui est décrit par le poète. Gette différence entre deux pièces qui offrent tant de traits de ressemblance a-t-elle quelque importance? Argos, la voisine et la rivale de Sparte, est presque toujours l'alliée d'Athènes, comme Thèbes, voisine d'Athènes, est l'alliée de Sparte. La date des Suppliantes est connue : cette pièce est de l'an 418. La pièce des Héraclides, étant remplie d'attaques contre Argos , doit se placer à un des moments où cette ville a été en hostilité avec Athènes ; le moment qui a paru convenir le mieux, c'est l'époque qui a suivi immédiatement la paix de Nicias; pendant un certain temps, les relations entre Athènes et Argos ont été assez tendues. Les Suppliantes et les Héraclides seraient donc à peu près de la même époque et ainsi s'expliqueraient les ressemblances qu'on remarque entre elles. Gependant la question est encore un peu obscure (2) ; des critiques ont
(2) Sur les HéracLides , cf. Bernhardy, Grundriss der griech. Litteratur, II , I ,
pensé que cette tragédie appartenait à la période qui est antérieure à la guerre du Péloponnèse. Le fait que nous avons relevé est-il un indice? Nous n'osons le décider; nous avons cru toutefois devoir le signaler; ces questions de date, quand on n'a pas de témoignage précis, sont si délicates, qu'aucun indice ne doit être négligé, même ceux qui semblent les plus faibles.
Si la muse tragique se plaisait à chanter la gloire , à célébrer l'éclat de la cavalerie athénienne , quelle riche matière une telle troupe n'offrait-elle pas à la muse comique ! La cavalerie , c'est la jeunesse dorée d'Athènes , c'est une troupe déjeunes gens riches , brillants , élégants , volontiers turbulents et prodigues; ils appartiennent aux comiques d'Athènes, comme les petits marquis appartenaient à Molière. Malheureusement la comédie , le genre littéraire dans lequel s'était le mieux montrée la fécondité du génie athénien, a subi, plus que tous les autres, les outrages des temps ; de tant de chefs-d'œuvre qu'avaient produits tour à tour la comédie ancienne , la comédie moyenne , la comédie nouvelle, que nous reste-t-il? Onze comédies d'Aristophane ; tout le reste a péri , c'est à peine si quelques fragments , si quelques titres , nous sont parvenus ; souvent même ces fragments sont si incomplets, ces titres sont si obscurs qu'il est difficile de trouver leur vrai sens. Sans doute des titres comme VEcuyer, 'Itttcoxojxoç, le Cocher, "Hvioj^o; , sont très clairs, on est en droit de supposer que , dans ces deux comédies de Ménandre , il était question des cavaliers, ou des choses de la cavalerie ; il en est de même pour rATToêdcTriç, T'Itcttsuç, les TapavxTvot, d'Alexis, pour rHvtoj(oç, les 'iTTTte^ç d'Antiphane, r'ATcoêarv); et la Suvwpiç de Diphilos, r*IiT7uoTpo(poç de Mnésimaque. D'autres titres sont déjà moins clairs; que penser de la ©exTaXyi de Ménandre, des OexTaXot d'Anaxandride ? Alexis a écrit une comédie intitulée AafXTrotç, Antiphane en a composé une intitulée les Neaviaxot ; nous connaissons deux pièces sous le titre du Phylarque , mais la leçon n'est pas certaine , peut-être le vrai titre de ces deux pièces
p. 480 ; Ott. Mùller, Hist. de la littér. gr.,ll, 51 1 ; Patin, Tragiques grecs, Euripide, t. II, p. 181 et suiv. Euripide a donné sa première tragédie à vingt-cinq ans (01. 81, l = 455). Le scoliaste d'Aristophane voit au vers 214 des Cavaliers une parodie d'un passage des Héraclides ; les Cavaliers sont de l'an 424 ; la bataille décrite dans les Héraclides est livrée à Marathon ; peut-on supposer qu'Euripide, en ne parlant pas de l'action de la cavalerie, a voulu faire une allusion à un incident très connu de la bataille entre les Athéniens et les Perses? Cette explication serait-elle trop forcée ?
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était-il OiXap/oç et non <I)uXapxoç (1). Et d'ailleurs, dans la comédie antique, les titres ont-ils souvent rapport avec les sujets? C'est le chœur , bien des fois , qui fournit au poète le nom qu'il donnera à sa pièce; ainsi le sujet de la comédie des Nuées est la critique la plus vive de Socrate ; le sujet des Grenouilles est la dispute entre Eschyle et Euripide ; si nous ne possédions ces deux comédies, quels renseignements ces deux titres pourraient-ils nous fournir? Une comédie d'Aristophane était intitulée VAnagyros, nom un peu énigmatique (2) ; la pièce s'ouvrait par une introduction analogue à celle des Nuées. On voyait sur le théâtre un père trop faible et un fils que la passion des chevaux entraînait dans de folles dépenses. Cette comédie des B à TTTa t , dans laquelle Eupolis avait si vivement attaqué Alcibiade, avait été ainsi désignée d'après le chœur qui était composé de ces jeunes gens à la longue chevelure, bien peignée et parfumée, de ces membres des hétairies (3) parmi lesquels se recrutait le corps des cavaliers. Dans une autre comédie du même poète, dans les ^ikoi, on se moquait d'un vieillard qui, malgré son âge, s'était avisé d'entrer dans la cavalerie et de recevoir la xaTadxaatç (4).
Il serait facile de continuer l'énumération; ce que nous avons dit suffit cependant pour montrer que bien des fois les cavaliers ont été mis sur la scène par les comiques d'Athènes. Malgré bien des incertitudes, malgré bien des obscurités , il est facile de voir qu'un grand nombre de ces pièces , dont nous possédons à peine quelques vers , dont nous ne connaissons parfois que le titre , avaient pour sujet les cavaliers.
Avec Aristophane nous sommes plus heureux ; nous avons autre chose que des fragments toujours difficiles à comprendre; onze comédies nous ont été conservées de ce poète ; sur ce nombre , deux concernent directement notre sujet; ce sont les deux comédies des Cavaliers et des Nuées.
Nous avons déjà parlé de la première de ces deux pièces (5) ; nous
(1) Cf. Meineke, Historia critica comie. graec, p. 425 et 482.
(2) Meineke, Fragm. corn, graec, II, 2» partie, p. 959.
(3) Meineke, Hist. crit. com. graec, p. 119 et suiv.
(4) Fragment 268 de Th. Kock, voir p. 336 du présent ouvrage. Aristophane prétendait que le Marikas d'Eupolis n'était qu'une imitation de ses Cavaliers {cL Nuées , 549 et la scolie) ; il est vrai qu'Eupolis prétendait que les Cavaliers lui appartenaient autant qu'à Aristophane, car il avait collaboré à la pièce. Dans le fragment 188 (Th. Kock), il est question de cavalerie: cf. sur cette question A. Kirchhoflf, Hermès, XIII (1878j, 2« livr.
(5) Voir ch. II, tout le § 1, p. 455 et suiv.
en avons indiqué le caractère politique, et montré quelle importance elle avait pour l'histoire intérieure d'Athènes et, en particulier, pour l'histoire de Gléon et des cavaliers. Dans divers passages de la pièce , Aristophane ébauche d'un trait rapide le portrait des cavaliers : « Pour nous, » dit le chœur, « nous voulons servir » pour rien la République et les dieux nationaux , et pour cela » nous ne demandons autre chose que ceci : si jamais la paix re- » vient, si nous voyons la fin de nos épreuves, ne nous regardez » pas d'un œil d'envie parce que nous portons de longues chevelu- » res et que nous sommes bien frottés de la strigile (1 ). » En réalité, de tels passages sont assez rares dans la pièce ; les cavaliers ne paraissent sur la scène , ils ne forment le chœur que pour être les défenseurs du poète dans la lutte ardente "qu'il a engagée contre Gléon; tout ce qui n'est pas cette lutte est traité très rapidement par le poète ; c'est contre Gléon qu'il dirige tous ses traits , qu'il concentre tous ses efforts ; il ne veut pas distraire l'attention du public en lui présentant autre chose que le tableau repoussant du démagogue et de la démocratie.
11 n'en est pas ainsi des Nuées. Socrate est un ennemi aussi détesté, mais moins dangereux que Gléon; le poète se sent donc plus libre ; il laisse aller sa fantaisie ; sa verve , sans être moins mordante, est plus variée et plus féconde. Je crois, avec Stivern (2), qu'Aristophane a voulu peindre Alcibiade sous les traits du jeune Pheidippidès ; les Nuées ont été jouées aux Dionysies (mars) de l'an 423; pendant cette même année, Alcibiade servait dans la cavalerie ; c'est, en effet, comme cavalier (3) qu'il assiste à la bataille de Délion (octobre 424). Le portrait tourne très souvent à la charge, à la caricature : c'est là un des caractères essentiels de la comédie ancienne ; bien des traits sont non seulement forcés, exagérés, mais complètement faux; c'est ainsi qu'à la mère du jeune Pheidippidès, jeune femme de la noble maison des Alcméonides, le poète donne pour mari un rustre, un paysan, ce qui est inexact; la famille Glinias-Alcibiade, à laquelle appartenait le père d'Alcibiade , moins noble que la famille des Alcméonides, occupait cependant une place honorable dans l'aristocratie athénienne. Malgré ces exagérations , le portrait du dis-
(1) V. 576 et suiv.
(2) Ueber Aristophanes' Wolken, p. 33 et suiv. G.-F. Hertzberg, Alkihiades (p. 67, note 56), et G. Gilbert {Beitrdge, p. 218) oat adopté l'opinion de Sûvern.
(3) Platon. Banquet, 220 et suiv.
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ciple , de l'ami de Socràte était si ressemblant que des critiques anciens (1) ont attribué aux intrigues d'Alcibiade l'échec subi par Aristophane dans le concours dramatique de l'an 423.
Tout le monde connaît cette merveilleuse exposition des Nuées: il fait nuit, la scène représente une chambre et des gens qui dorment; peut-être même, grâce à ce réalisme que la comédie ancienne sait allier à une fantaisie , à une liberté sans limite , entendait-on réellement ronfler ceux qui dormaient? Seul, le maître de la maison veille ; l'inquiétude le ronge. Que la nuit lui paraît longue ! Il se plaint de la guerre , de ses esclaves qu'il ne peut malmener comme autrefois ; il en veut à son fils de dormir si profondément, enveloppé dans cinq couvertures, tandis que lui, il veille et se tourmente ; il essaie aussi de dormir ; il ne peut , il se sent mordu constamment par le souvenir de ses dettes , des dettes qu'il a contractées pour son fils qui dort là ; « et lui, avec » sa longue chevelure , il va à cheval , il va en char , il ne rêve » que chevaux, tandis que moi je me consume en voyant la lune » amener le jour des échéances. » Il se fait apporter une lampe et son carnet ; il refait ses comptes, pour la centième fois peutêtre : « Voyons quelles sont mes dettes? Douze mines à Pasias. » Pourquoi douze mines à Pasias? Pourquoi les ai-je empruntées? C'est lorsque j'ai acheté le cheval marqué du coppa! » dit-il avec une exclamation de colère. Pendant qu'il parle , le fils rêve à ses chevaux. « Combien de tours pour la course des chars de » guerre ?» — « C'est moi que tu fais tourner,^ malheureux ; » et le dialogue se poursuit quelque temps ainsi, le fils rêvant à l'hippodrome, le père ajustant à sa malheureuse situation les paroles de son fils. Celui-ci se tait, le père en vient à la vraie cause de ses malheurs, à ce funeste mariage qu'il a fait par vanité. Le récit de ce mariage est un des plus joyeux tableaux qu'ait peints la main d'Aristophane. D'un côté, un paysan, heureux de la vie des champs, sale, grossier, et content de sa saleté, avec ses abeilles, ses brebis, ses olives, sentant à plaisir la lie de vin , le fromage, la laine ; de l'autre, une jeune femme appartenant à la plus grande famille d'Athènes, une Alcméonide, la nièce de Mégaclès, fils de Mégaclès, toute fière de sa race, délicate, ne sentant que parfums, safran, douces caresses , dépenses , ayant enfin tous les raffinements, toutes les voluptés d'une mondaine de la grande ville. De ce mariage est né un fils, et « aussitôt nous nous sommes dis-
(1) *rTr66e(rtç p : « HoXXoùç eTxev èpaaTcxç, xal [xàXtdTa toùç icepl 'Â),xt6iàôriv, oî xal £Trt xoû 8pà(ji,aToç toutou \i.r\hï vtxviaai èuoCriaav t6v îrotyjTTQV. «
» pûtes, ma noble femme et moi , au sujet du nom que nous lui » donnerions; elle voulait un nom hippique, Xanthippe, Ché- » rippe, Gallippide. Moi, du nom de mon père, je voulais l'appe- » 1er Pheidonidès, ou le fils de l'économe, du ménager (1). y> La dispute dura longtemps ; le paysan tctu tint bon cette fois ; la femme fut obligée d'accepter un compromis; le fils fut appelé Pheidippide , le nom était formé de deux mots , l'un signifiant épargne^ l'autre cheval.
La mère a bientôt repris le dessus. C'est elle qui a inspiré au jeune homme cette passion des chevaux, si ruineuse pour le père; a quand tu seras grand , » disait-elle en caressant l'enfant, « tu y» feras voler ton char vers l'Acropole , vêtu de pourpre comme » Mégaclès. » Gomment le père, qui ne parle que de ses chèvres, de ses brebis , aurait-il pu se faire écouter du jeune homme ? La manie des chevaux, cette passion qui a ruiné tant de riches maisons dans Athènes, a pris le jeune Pheidippide ; le père trop faible n'a pas su résister à son fils ; pour lui acheter des chevaux, il a peu à peu dépensé sa fortune; la ruine est prochaine ; il en est réduit à chercher, pour se sauver, quelque moyen désespéré ; il croit l'avoir enfin trouvé ; il éveille son fils ; il lui parle doucement, il le caresse : « Mon petit Pheidippide, m'aimes-tu, dis? » « Oui , certes, j'en atteste ce Poséidon Equestre ! » répond le fils qui , en véritable cavalier, ne jure que par ce dieu dont il a placé la statue dans la maison. « Non , non, pas Poséidon Equestre , » reprend le père : « ce dieu est la cause de tous mes maux. » Le père expose alors son projet ; il a imaginé, pour se sauver, d'envoyer son fils à l'école de Socrate , afin qu'il y apprenne le raisonnement fort et le raisonnement faible ; une fois formé à cette école de subtilités et de chicanes, Pheidippide pourra défendre son père devant les tribunaux, et celui-ci n'aura pas une obole à payer à ses créanciers. Le fils refuse; renoncer aux chevaux ! on lui donnerait les faisans qu'élève Léogoras, le père d'Andocide , qu'il ne le ferait pas; peut-il aller lui, jeune et brillant cavalier , à l'école de ces hommes pâles, de ces va-nu-pieds, comme Socrate et Ghéréphon ? Que diraient les cavaliers s'ils le voyaient lui aussi avec le teint blême de ces charlatans ? Gette pensée lui est insupportable ; il résiste aux prières, aux menaces de son père, il se laisse chasser de la maison : « le divin Mégaclès, » dit-il à son père en sortant, « ne supportera pas que je sois sans chevaux ; je me moque de toi. »
(l) 4»eiôofJLai, « j'épargne.*»
LES CAVALIERS DANS l'aRT ET LA LITTÉRATURE d'aTHÈNES. 503
Cette querelle d'un père contre son fils qui le ruine par ses prodigalités , par ses dépenses, par sa manie des chevaux, est une des scènes que la comédie antique se plaisait à reproduire. Une autre comédie d'Aristophane, VAnagyros, débutait par une scène semblable; mais ici le père était plus faible; le jeune homme, querellé par son père, se mettait à pleurer, et aussitôt le vieillard, attendri par ses larmes, feintes peut-être, oubliait sa colère ; pour consoler son fils , il promettait de lui acheter un très beau, un très grand cheval.
On sait comment finit la comédie des Nuées. Le fils consent à aller à l'école de Socrate ; il y apprend ce double raisonnement, le fort et le faible , et aussitôt le père recueille les fruits de cette belle éducation : il est bafoué, puis battu par son fils et, qui pis est, convaincu, en vertu du fameux raisonnement , d'avoir été justement battu : « Quand j'appliquais mon esprit à la cavalerie, » dit d'un air pincé l'élève de Socrate, « je n'étais pas capable de dire trois » mots sans me tromper ; Socrate m'a guéri de cette passion , et » aujourd'hui je suis passé maître en pensées subtiles, en dis- » cours , en méditations philosophiques (1). » La conclusion d'Aristophane est dans ce cri du vieux Strepsiade : « Sois cavay> lier; il vaut mieux pour moi entretenir un quadrige que d'être » roué de coups (2). »
Le cavalier que dépeint Aristophane dans les Nuées est ce jeune homme, ce veaviVxoç de bonne maison, riche, insolent, dépensant sans compter pour satisfaire ses caprices ; il peut mal tourner , il peut aller à l'école des sophistes ; cependant Aristophane n'ose pas être trop sévère pour lui ; est-ce bien la faute du jeune Pheidippide s'il en vient à battre son père ? Ce père n'est-il pas le vrai coupable? N'a-t-il pas faussé le naturel de son fils par. une mauvaise éducation? Parmi ces brillants jeunes gens, les amis d'Aristophane, combien avaient été conduits chez les sophistes par leurs parents? Les Alcibiade, les Théramène, lesCritias auraientils fini aussi tristement, si, au lieu d'aller à l'école des sophistes, ils avaient fréquenté les gymnases comme on le faisait autrefois?
De ce portrait, tracé par la main d'Aristophane , on peut rapprocher le portrait d'un autre cavalier , celui-ci non plus un personnage idéal , créé par l'imagination d'un poète , mais bien réel et bien vivant : c'est l'hipparque Midias. Cette fois ce n'est plus un poète indulgent , bienveillant même , qui s'amuse à peindre
(1) V. 1401 et suiv.
(2) V. 1404 et suiv.
dans Pheidippide un jeune homme bon au fond, mais égaré un moment par de mauvais conseillers ; c'est un orateur, un avocat plaidant dans sa propre cause , engageant une lutte à mort avec un adversaire de qui il a reçu un affront sanglant et dont il veut se venger à tout prix. Nous avons déjà eu l'occasion de parler du discours de Démosthène contre Midias, nous avons examiné la conduite de Midias comme hipparque, ses campagnes, nous avons vu quelles lâchetés lui prêtait Démosthène , les subterfuges qu'il lui fait inventer pour se dérober au service militaire, ce don d'une galère qui n'est qu'une sorte d'exonération. Dans quelles mesures de telles allégations sont-elles vraies? Il est impossible de le dire; nous avons dit (1) combien le témoignage de Démosthène était, ici surtout, suspect et avec quelles réserves il devait être accepté. Nous voulons parler à présent du caractère de Midias, tel qu'il nous est permis de le connaître par Démosthène. Les deux traits essentiels de ce caractère sont l'insolence et le faste, le besoin d'étaler son luxe ; Midias est un aristocrate , un riche ; il appartient au parti des honnêtes gens ; Démosthène se donne au contraire comme faisant partie de la multitude, comme appartenant au Tikri^ç, au peuple ; s'il a été tourmenté et outragé par Midias, c'est parce qu'il appartient au peuple. Gomme toutes ces petites gens qu'il nomme, et le nombre en est grand , il a eu à subir les outrages de l'aristocrate ; il faut donc que le peuple voie sa propre cause dans la cause de Démosthène ; c'est le peuple qui a été insulté de mille manières par Midias ; l'aristocrate s'est plu à bafouer, à tourmenter, à persécuter tous ceux des hommes du démos qu'il a rencontrés sur son passage. « Seuls nous ne pouvons rien contre lui, car il est riche ; mais aujourd'hui nous sommes réunis, nous sommes constitués comme un des corps les plus puissants dans l'Etat; » aujourd'hui le peuple est le maître; Démosthène lui offre l'occasion de tirer enfin vengeance de l'insulteur; Midias est à la merci de ces gens de rien, de ces mendiants, de ces tas d'ordures (§ 198), comme il se plaisait à appeler les hommes du peuple ; il faut tirer vengeance de toutes ces insultes et frapper sans pitié. Démosthène donne à l'insolence" de Midias une sorte de grandeur tragique ; il le montre en proie à quelque furie, excité , emporté par le génie du mal ; il nuit pour le plaisir de nuire chaque fois que l'occasion lui en est offerte. Dans les démêlés qu'ont eus précédemment les deux adversaires , un pauvre citoyen nommé Straton avait été nommé arbitre. Gomme
(1) Voir p. 390 et suiv.
LES CAVALIERS DANS l'aRT ET LA LITTÉRATURE d'aTHÈNES. 505
il n'a pu amener cet homme à prononcer une sentence illégale, Midias a aussitôt intrigué contre lui, il lui a suscité une affaire à la suite de laquelle Straton s'est vu frappé d'atimie et privé de tous ses droits de citoyen ; et Dcmosthène fait paraître à la tribune le malheureux arbitre, il le montre dégradé, muet, n'ayant pas même le droit de se plaindre devant le peuple de l'injustice qu'il a subie. « Et cette vengeance qui a ruiné cet homme et toute sa famille, Midias l'a voulue à propos d'une affaire à peine de quelques drachmes. » La liste est longue de ceux que Midias a ainsi persécutés, de ceux qu'il a outragés ; car, à cause de ses richesses, il est à Fabri ; il ne rend compte de rien ; les pauvres gens qu'il attaque n'osent se plaindre ; aussi cette impunité l'encourage; il se fait de sa richesse une sorte de rempart; son insolence est une force devant laquelle chacun tremble (§ 138). Bientôt les attaques contre les simples particuliers ne lui suffisent plus, une attaque d'homme à homme n'a pour lui rien de glorieux , rien qui convienne à la fougue juvénile de cet homme de plus de cinquante ans , « il lui faut une tribu tout entière, tout un conseil, toute une classe à insulter, un grand nombre d'entre vous à poursuivre à la fois; sans cela, la vie lui paraît insupportable » (§ 131). Ainsi il a attaqué tous ses camarades, les cavaliers, qui ont fait avec lui la campagne d'Eubée ; il a attaqué le Conseil , il a menacé le peuple; Démosthène le montre au moment du jugement de TTpoêoX-ii prononcé contre lui le lendemain de la fête des Dionysies à l'occasion de l'outrage dont l'orateur a été victime ; il a l'injure et la menace à la bouche; « si des murmures s'élevaient dans l'assemblée, il tournait ses regards de ces côtés-là et croyait intimider le peuple js) (§ 194).
Cette insolence est un des traits du caractère de Midias : il est naturellement brutal et emporté. Mais la nature n'a pas tout fait ; l'éducation , le milieu dans lequel a vécu Midias , sa position sociale ont contribué à développer les défauts de son caractère. Il est riche , il appartient à cette minorité turbulente et insolente qui n'a que mépris et dégoût pour le peuple ; lui , il est encore plus emporté que les autres ; il ne sait pas maîtriser ses emportements, il saisit toutes les occasions qui se présentent de montrer au peuple son mépris et de lui faire sentir sa colère. Les membres les plus influents du parti aristocratique sont rangés autour de l'accusé pour le défendre ; au premier rang, Eubule, tout-puissant alors dans Athènes, Gratines, cet officier qu'il a outragé lors de la campagne d'Eubée et qui aujourd'hui ne se souvient plus de cet outrage. Le parti aristocratique est en
ce moment au pouvoir; aussi Midias est-il devenu un personnage considérable : il a été revêtu de charges très importantes, il a été tour à tour trésorier de la galère paralienne, hipparque, épimélète des mystères, préposé aux cérémonies sacrées (UpoTrotoç), à l'achat des victimes (powvviç). Toutes ces charges sont honorifiques et données par l'élection et non par le sort (§ 172). Avec tout le parti aristocratique, Midias est l'ennemi de la grandeur nationale, il tient pour Philippe (1) contre Athènes et la Grèce. Démosthène le représente triste et abattu quand les Athéniens obtiennent quelque succès, fier et joyeux au contraire quand ils subissent un échec. « Arrive-t-il (2) une mauvaise nouvelle, au grand déplaisir de tous les autres, à l'instant, il se lève le premier et prend la parole. Il insulte au malheur des temps, il profite du silence que vous gardez sous le coup de l'événement : « Voilà bien comme vous êtes, Athéniens, vous ne marchez pas vous-mêmes, et vous ne voyez pas la nécessité de contribuer. Après cela vous êtes surpris si vos aff'aires vont mal. Croyez-vous donc que les choses puissent durer ainsi : à moi de contribuer, à vous de recevoir? à moi de servir comme triérarque , à vous de ne pas monter à bord? »
Il ne suffit pas à Démosthène de rendre son adversaire odieux, il veut aussi le couvrir de ridicule; il le montre étalant un luxe grotesque, conduisant, lors des grands mystères, sa femme à Eleusis avec un bel attelage blanc qu'il a fait venir de Sicyone. Et cependant, ce même Midias, qui est hipparque, qui commande en chef la cavalerie athénienne, n'a pas jugé bon d'acheter un cheval ; quand il est de service , quand il faut conduire ses cavaliers aux processions, il emprunte le cheval d'un de ses amis ; c'est là un fait connu de tous. Autant il est prodigue et dépensier pour lui-même, autant il est économe et ladre quand il s'agit d'un service public. A Eleusis, il a fait construire une maison fastueuse qui ôte le jour à tous les habitants de l'endroit. Lors de la campagne d'Eubée, on le voyait monté sur une selle d'argent venue d'Eubée (3), emportant des vêtements légers, des coupes et des flacons qui ont été saisis par les percepteurs de la douane. Il tranche aussi de l'homme de bon goût ; comme nos petits marquis faisaient des sonnets et se piquaient de bel esprit, lui se mêle de
(1) Henri Weil, Plaidoyers politiques de Démosthène, 2" édit., p. 105.
(2) g 203 , traduction R. Dareste.
(3) § 133 ; il y a des embarras dans le texte à ce passage : cf. les notes de l'édition H. Weil.
LES CAVALIERS DANS l'aRT ET LA LITTÉRATURE d'aTHÈNES. 507
choses d'art, il fait le connaisseur , il se donne comme amateur d'œuvres d'art : « Il promène son faste dans l'Agora, suivi de trois ou quatre serviteurs pour lui seul , discourant de vases précieux, de flacons, de coupes ciselées , assez haut pour que les passants l'entendent (1). »
Ce portrait deMidias est tracé par un ennemi; les faits ont donc été certainement grossis et exagérés, mais ils existent au moin s pour la plupart; ils sont d'ailleurs si nombreux, et les détails sont parfois si précis qu'on est forcé de reconnaître que , sous les exagérations de l'avocat, il y a une part de vérité ; Midias , comme le dit excellemment M. H. Weil, était un homme qui aimait à étaler son luxe et à faire sentir aux autres que la fortune est une puissance (2). Ce sont là assurément deux traits qui font partie de la physionomie du cavalier ; il est riche, il aime le faste , il déteste le peuple. Mais le portrait n'est pas complet ; nous n'en avons que quelques traits ; d'ailleurs Aristophane fait une charge , Démosthène pousse au noir sa peinture ; à travers les fantaisies du comique, sous les invectives de l'orateur , il n'est pas souvent facile de reconnaître la physionomie du cavalier. A ces deux auteurs qui nous représentent le cavalier, l'un sous les traits d'un jeune homme turbulent et dépensier, l'autre sous l'aspect d'un homme de l'âge mûr, vaniteux , désagréable, brutal et insolent , il convient d'opposer des écrivains tels que Xénophon et Lysias; ils ont peint, eux , le cavalier sous les couleurs les plus flatteuses ; ils le montrent comme le type de l'honnête homme , comme le modèle le plus parfait de cet idéal de l'homme bien né et bien élevé qu'on désignait dans Athènes par le mot de xaXoç xàYaôoç.
Tout le monde connaît Ischomachos, ce jeune Athénien avec qui Socrate s'entretient dans le traité sur V Economique de Xénophon. Cet Ischomachos, tout le monde dans Athènes le considère comme un homme accompli, on l'a surnommé le xaXoç xàyaôoç. Le dialogue dans leguel Ischomachos raconte à Socrate comment il administre son ménage, surtout comment de sa jeune épouse insignifiante, indifférente et effacée comme toutes les Athéniennes, il a su faire une vraie femme de ménage qui sait administrer et gouverner ; tout ce dialogue est certainement parmi les pages les plus agréables, les plus belles que l'antiquité nous ait laissées. Quel admirable récit que celui où Ischomachos raconte le premier entretien dans lequel il a essayé de montrer à la nouvelle épouse
(1) g 158, trad. Dareste.
(2) Op. laud., p. 91.
ses devoirs, l'étonnement de la jeune femme en voyant qu'elle a aussi son rôle et sa tâche dans le ménage, qu'elle peut contribuer elle aussi à la prospérité de la maison ! Assurément on ne trouve pas dans Xénophon de ces pages aussi étincelantes par la forme que profondes par la pensée comme il y en a tant dans le Gorgias et dans la République de Platon ; mais comme il prend sa revanche dans les descriptions de la vie ordinaire, dans ces peintures émues et charmantes de la vie de famille, du bonheur du ménage! On pense bien qu'un homme passionné pour la cavalerie comme l'est Xénophon a eu bien soin de donner à son héros cet amour et cette pratique de la cavalerie qu'il considérait comme le complément nécessaire de toute bonne éducation ; il a fait de son héros un cavalier ; il peut être soumis (1) à la liturgie qui impose l'entretien d'nn cheval de guerre. Quand il n'a rien à faire à la ville, Ischomachos va aux champs; un esclave mène son cheval devant lui. Arrivé à son domaine, Ischomachos surveille les gens qui travaillent ses terres, il regarde comment tout se passe : « En- « suite je monte à cheval et j'ai soin de faire faire à l'animal les » manœuvres qui se rapprochent le plus de celles de la guerre ; » chemins obliques, descentes, fossés, montées, collines, je fran- » chis tout; et, en faisant cela, je veille bien à ne pas estropier » mon cheval. Quand j'ai fini, l'esclave laisse le cheval se rouler » dans la poussière, et le ramène à la maison (2). » Ischomachos est donc bien un cavalier; c'est à la guerre qu'il pense ; ses promenades ne sont que des exercices pour se former, pour former son cheval à toutes les manœuvres que la cavalerie anra à faire en campagne.
Gomme, à côté du personnage idéal de Pheidippide, nous avons mis l'ennemi deDémosthène, Midias, de même nous pouvons , à côté d'Ischomachos , figure tout idéale , placer un personnage réel et vivant, c'est le cavalier Mantithée. Parmi les discours que Lysias a composés, le plaidoyer qu'il a écrit pour Mantithée est un des plus courts, mais certainement un des plus beaux. Nous avons eu déjà l'occasion, à propos de l'organisation de la cavalerie, d'examiner divers passages de ce discours (3), nous connaissons déjà un peu le client de Lysias. Mantithée est un jeune Athénien qui vient d'être nommé membre du Conseil (4),
(1) Econom. , II, 6.
(2) ihid., XI, 16 etsuiv.
(3) Voir plus haut, p. 336 et suiv., 360, 362.
(4) C'est l'opinion probable. Sur tout ce qui concerne le discours contre Man-
LES CAVALIERS DANS l'aRT ET LA LITTÉRATURE d' ATHÈNES. 509
il doit subir, devant le Conseil encore en charge, l'examen appelé dokimasie. Cet examen avait pour objet d'établir que le personnage était dans les conditions requises pour occuper les fonctions auxquelles il avait été nommé ; mais on ne se bornait pas là ; on pouvait examiner la vie entière du personnage, lui demander compte de tous ses actes. Des ennemis de Mantithée lui reprochent d'avoir servi comme cavalier sous les Trente , et d'être, par conséquent , un ennemi de la démocratie ; ils montrent que le nom de Mantithée se trouve sur les catalogues de la cavalerie sous les Trente, et ils demandent que cet aristocrate soit exclu du Conseil. Le sujet ne prêtait pas à ces narrations dramatiques dont nous trouvons des modèles accomplis dans les discours contre Eratosthène, contre Agoratos, dans la défense d'Euphilétos pour le meurtre d'Eratosthène ; il s'agit ici simplement d'un citoyen qui vient repousser une accusation calomnieuse sur sa conduite et ses opinions politiques.
L'art consistait à peindre un caractère , à montrer, par ce que disait le personnage, ce qu'il était ; avec les traits que fournissait Mantithée, sa situation, son âge, sa vie passée, il fallait composer un caractère capable d'intéresser les juges et de conquérir leur sympathie. Le personnage que Lysias a mis en scène est un jeune aristocrate à mœurs militaires, un cavalier; il est plein d'honneur et de bravoure, son allure est un peu fière et dédaigneuse , mais franche et ouverte , et c'est précisément par sa loyauté, par sa franchise, disons le mot, par sa rondeur toute militaire, qu'il saura gagner ses juges.
L'exorde (§§ 1-3) est un morceau très court, mais très prestement enlevé. Mantithée se félicite de l'occasion que lui offrent ses ennemis ; il ne doute pas que, après qu'il aura parlé, toutes les calomnies qu'ils ont dirigées contre lui ne soient dissipées, qu'on ne lui rende, à lui, pleine justice, et qu'on ne les considère, eux, comme des scélérats.
Le discours comprend ensuite deux parties. Dans la première, l'orateur réfute l'accusation portée contre lui. Son argumentation est précise mais rapide et légèrement hautaine ; il dédaigne d'insister, de développer longuement ses preuves comme un véritable accusé ; il dit qu'il n'a pas été cavalier sous les Trente , qu'il n'a pris aucune part aux événements de cette époque car, pendant presque tout le temps qu'a duré ce régime , il était retenu loin
tithée, cf. F. Blass, Attische Beredsamkeit, I, p. 515-521, et l'édition Frôhberger, t. III, 1-21.
de TAttique : « Après cela, il est tout simple d'aller consulter une y> méchante planche , » c'est ainsi qu'il désigne le catalogue de la cavalerie, « sur laquelle ne sont pas inscrits des gens qui de » leur propre aveu ont été alors cavaliers et où l'on en trouve » d'autres qui étaient alors en pays étranger. — Il y a une » preuve évidente que je n'ai pas été cavalier ; après le rétablisse- » ment de la démocratie, vous avez décrété que la xaxaffTaatç serait » réclamée de tous ceux qui avaient été cavaliers sous les Trente, » vous avez chargé les phylarques de faire une enquête et de dresser » des listes. Personne ne pourra prouver que mon nom ait figuré » sur ces listes dressées par les phylarques , ni que l'on m'ait » réclamé la xaTadxaaiç. — D'ailleurs, » reprend-il fièrement, ce si j'avais été cavalier, je ne le nierais pas comme si j'avais com- » mis un crime, mais, après avoir montré que je n'ai fait du mal » à aucun citoyen , je vous demanderais un vote favorable. Je » vois aussi que vous partagez mes sentiments là-dessus, car, » parmi ceux qui ont servi alors dans la cavalerie, j'en vois heau- » coup qui sont membres du Conseil, ou qui ont été élus par vous » stratèges et hipparques » (§§ 8).
L'accusation repoussée, il ne juge pas sa défense terminée, a Dans les autres procès, » dit-il, « il ne convient de se défendre que sur les points incriminés; dans les dokimasies, il est juste de rendre compte de toute sa vie. Je vous prie donc de m'écouter avec bienveillance; je ferai ma défense aussi courte que possible » (§ 9). Voilà toute sa prière aux juges. Il raconte alors sa; vie privée, sa vie publique. Devenu jeune encore le chef d'une famille dont la fortune se trouve très réduite à la suite des désastres de la guerre , il a dû veiller sur ses deux sœurs , sur son frère; il a marié ses sœurs., assuré l'avenir de son frère (1). Ses mœurs sont pures et même austères ; il s'abstient de boire et de jouer (2), ces deux grands défauts de la jeunesse riche d'Athènes (3) ; il exprime vivement son mépris pour ceux qui vivent dans de tels désordres. Cette frugalité, cette économie, n'exclut pas la libéralité quand il s'agit de servir l'Etat ; on a vu Mantithée , au moment d'une entrée en campagne, venir en aide à de braves gens de son dème qui n'avaient pas de quoi se procurer tout ce qui était nécessaire pour l'expédition (4).
(1) Lys., XVI, 10.
(2j Ibid.. 11.
(3) Eschine, c. Tim., 42; Lys., XIV, 27; Dém., tout le discours contre Co" non.
(4) Voir p. 362.
LES CAVALIERS DANS l'aRT ET LA LITTÉRATURE d'aTHÈNES. 511
Il parle ensuite de sa vie publique. Tout jeune il est monté à la tribune et a parlé devant le peuple ; on lui en a fait même un reproche ; il répond qu'il a été obligé d'agir ainsi pour ses affaires, que d'ailleurs , c'est une tradition de sa famille de ne jamais se relâcher de servir l'Etat par la parole et par l'épée (1); car s'il est capable de parler à la tribune , s'il est orateur , il est aussi soldat ; il ne veut pas qu'on le confonde avec ceux qui ont la prétention de se mêler des affaires publiques et qui , lorsque la République doit soutenir une guerre , lorsqu'il faut aller combattre, se retirent et se dérobent (2). Lui, au contraire, il a rempli tous ses devoirs militaires, il les a remplis avec zèle et dévouement ; il ne s'est pas contenté des devoirs , des périls que la loi lui imposait ; il s'est toujours offert pour les postes les plus dangereux , pour les missions les plus difficiles. Quand l'expédition sur Haliarte fut décrétée, presque tous les soldats tremblaient à l'idée d'aller se mesurer contre les hoplites de Sparte (3); beaucoup même, par une violation flagrante de la loi, quittaient leur poste dans les hoplites et se glissaient dans les rangs de la cavalerie. Mantithée était enrôlé dans la cavalerie ; pris de dégoût à ce spectacle, il demande à être rayé du rôle des cavaliers et à servir comme hoplite. Au moment d'une attaque, on va tirer au sort pour savoir quelles compagnies devront donner; Mantithée s'avance; il s'offre avec ses soldats et ne veut pas qu'on tire au sort pour lui et sa troupe (4). « Jamais je ne me suis dérobé à » aucun service soit en campagne, soit en garnison; toujours, » au contraire, je me suis trouvé avec les premiers dans les » attaques, avec les derniers dans les retraites. Et certes, ceux » qui font leur devoir de citoyen avec zèle et convenance, il faut » les juger d'après de tels actes et non, parce que l'on portera une » longue chevelure (5) , haïr les gens pour cela ; car ces maniè- » res ne sont nuisibles ni aux particuliers , ni à l'Etat , et au con- » traire, tous ceux qui sont disposés à affronter les dangers contre » l'ennemi sont utiles à vous tous. Ce n'est donc pas , ô Conseil , » d'après l'extérieur qu'il faut aimer ou haïr les gens : il faut les » juger d'aprèsleurs actes. Beaucoup de ceux qui parlent peu et qui » s'habillent élégamment ont été la cause de grands malheurs, et
(1) Lys., XVI, 20.
(2) Ihid., 17.
(3) Voir p. 360.
(4) Lys., XVL
(5) Ko(A^ pour ToXfxql, excellente correction d'Hamaker, adoptée aujourd'hui par tous les éditeurs et tous les critiques.
» d'autres, qui dédaignaient tout cela, vous ont Tendu de grands » services. J'ai appris , ô Conseil , que certaines gens étaient in- » disposés contre moi parce que j'ai commencé à parler devant » le peuple dans un âge trop tendre. D'abord, j'ai été obligé » d'agir ainsi à cause de mes affaires ; ensuite il me semble que » moi j'étais tenu à montrer même un excès de zèle en pensant » que mes ancêtres se sont donnés sans trêve ni relâche aux affai- » res de l'Etat ; et de plus, vous-mêmes (je le voyais, car ici il » faut dire la vérité) vous croyez que ceux qui agissent ainsi » valent seuls quelque chose. Si donc on remarque en vous de » tels sentiments , qui ne se sentirait entraîné à parler et à agir » dans l'intérêt de l'Etat? Et vous pourriez être indisposés contre » de tels hommes, vous ? Car ce n'est pas d'autres, c'est vous qui y> êtes les juges de tels actes. »
Voilà toute la péroraison : dans cette fin si brusque, dans ce discours qui se termine sans ces prières , ces supplications , ces appels à la pitié des juges, l'épilogue nécessaire des plaidoyers de ce genre, il y a un véritable trait de génie qui a excité l'admiration de tous les critiques (1). C'est le dernier trait qui peint ce caractère ; c'est peut-être le plus beau. C'est bien ainsi que devait parler devant ses juges un homme comme Mantithée. D'une famille ancienne et respectée (2), aristocrate de naissance et d'inclination, il s'est appliqué à remplir tous ses devoirs de citoyen et cependant, dans cette démocratie soupçonneruse, il se sent en butte à l'envie et aux soupçons; il ne s'abaisse pas devant ses juges jusqu'à une justification trop humble, il dédaigne de supplier, il raconte simplement sa vie et affirme fièrement et sa légitime ambition et les droits qu'il a à la sympathie de ses juges. M. J. Girard a montré avec quel art Lysias, dans ses narrations, a su peindre les caractères : C'est surtout dans les narrations, dit-il, que s'est montré le talent de Lysias ; ce sont elles qui lui ont mérité les suffrages des critiques anciens; il s'agit, en effet, dans les narrations , « de composer un caractère intéressant dont les qualités
(1) Cf. Blass, op. Laud., I, 519; Frôhberger, op. laud., III, 6 et suiv.
(2) § 10 et 20. — Relevons un détail piquant : le fils de notre Mantithée , Mantias, épousa la veuve du fils de Cléon le démagogue ; ce Manthias joua un rôle assez important dans Athènes : il eût nn fils appelé Mantithée , comme son grand-père. C'est pour Mantithée le jeune que Démosthène composa au moins un des deux discours contre Boeotos. Dans le dernier de ces deux discours , Mantithée rappelle la victoire de Cléon à Sphactérie , et dit qu'il était un des principaux personnages d'Athènes (g 6 et 25). Cf. Dareste, Les Plaidoyers de Démosthène, I, p. 108.
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» morales paraissent sans ostentation maladroite, à propos des » faits et des incidents qui se rattachent à la cause. Un simple dé- » tail, un mot les feront mieux ressortir que de longues protesta- » tions (1). )) En effet, dans ces moments dramatiques, un mot de situation, un cri de passion suffit poui- tout éclairer, pour montrer toute nue l'âme de ceux qui sont en scène. Ce talent de Lysias ne se montre pas moins là où le sujet ne fournissait pas matière à ces narrations dramatiques, là où l'orateur n'avait, pour composer un caractère, que les détails d'une vie simple, que des faits comme pouvait en offrir la vie de tous les Athéniens. Dans ce genre, ce portrait de Mantithée est une chose accomplie. Jamais peut-être l'art exquis de Lysias, cet art si fin et si sobre qui consiste à dire très peu, mais de façon à laisser tout deviner, tout entrevoir, ne s'est montré plus heureusement. Cette figure du cavalier Mantithée est bien debout , hardiment et fièrement campée ; elle nous apparaît noble et énergique, animée par cette fierté légitime que donne le sentiment du devoir accompli et ayant l'allure ferme et décidée du citoyen qui n'a pas abdiqué devant ses devoirs et qui entend bien ne pas abdiquer devant ses droits ; et, pour peindre cette physionomie, pour la" mettre bien en pied, il a suffi à Lysias de quelques traits, de quelques touches rapides, mais d'une précision et d'une finesse achevée.
Avant de clore ce chapitre, mentionnons encore une fois un écrivain dont le nom se trouve, on peut dire, étroitement rattaché à la cavalerie athénienne : c'est Xénophon. Si, dans l'antiquité, un homme a eu la passion de la cavalerie, c'est bien le disciple de Socrate et l'ami d'Agésilas. Il dit, au début de son livre sur l'Equitation^ que s'il écrit un tel livre, c'est parce qu'il pense qu'une longue pratique de l'équitation a pu lui en donner quelque expérience. Dans VAnabase (2), il y a une critique assez vive de la cavalerie, et cette critique se trouve dans un discours de Xénophon lui-même. Xénophon se faisait alors l'écho de l'ancien préjugé, déjà bien affaibli cependant, sur l'inutilité de la cavalerie. Etait-il bien sincère? Ne cédait-il pas à la voix impérieuse de la nécessité ? Il fallait rassurer les soldats , ces Dix-Mille qui étaient perdus au milieu de l'immense empire des Perses, sans chefs, sans guide, et dont l'esprit était toujours hanté par ce fantôme
(1) Etudes sur l'éloquence attique, p. 22 et suiv. Lire aussi les pages excellentes dans lesquelles M. G. Perrot a montré quel était le caractère particulier de Lysias comme logographe {Eloquence polit, et judic. à Athènes, p. 262 et suiv.).
(2) III. 2. 18; cf. plus haut, p. 433.
.lo l;i r;iv.'i.Ioi'io persane. Mais ailleurs, combien de démentis donnés à ce passage par Xénophon lui-même! Quels magnifiques éloges de la cavalerie ! Je n'ai plus à parler ici des deux petits ouvrages sur l'Equitation, sur fHlpparque ; nous avons eu plusieurs fois l'occasion d'examiner longuement de nombreux passages de ces deux écrits ; mais la Cyropédie n'est-elle pas un long éloge de la cavalerie? Gyrus n'est-il pas le modèle du roi bon cavalier? Son éducation ne se borne-t-elle pas à ces trois choses qui, d'après Hérodote (1), faisaient toute l'éducation des Perses : tirer de l'arc, monter à cheval et dire la vérité? Que l'on se rappelle de quelle façon l'auteur raconte que Gyrus est devenu bon cavalier à la cour de son grand-père Astyage (2), le récit de sa première chasse (3) , de sa première bataille (4) ; c'est toujours comme cavalier qu'il représente son héros. G'est à lui qu'il attribue l'honneur d'avoir créé cette redoutable cavalerie des Perses dont le souvenir, depuis Platée, était resté si vivant dans l'esprit des Grecs. Un long chapitre delà Cyropédie est consacré à ce récit, et là, quels éloges de la cavalerie ! quel enthousiasme ! G'est là un des nombreux passages de Xénophon que l'on peut opposer à ce qu'il dit dans VAnabase : « Réfléchissez à ceci, » dit Gyrus à ses officiers (5); « nous avons, nous autres, Perses, des armes avec les- » quelles nous pouvons, selon toute apparence, mettre en déroute » les ennemis dans une mêlée. Mais, après avoir mis en déroute » des cavaliers, des archers, des peltastes, comment, sans che- » vaux, pourrions-nous les prendre ou les tuer s'ils fuient? Gom- » ment craindraient-ils de nous approcher et de nous faire du » mal, ces archers, ces gens de trait, ces cavaliers, quand ils » verront qu'il n'y a pas plus de risque d'éprouver du mal de » nous que s'ils avaient affaire à des arbres ? » « Les cavaliers, » ajoute-t-il, « qui sont aujourd'hui nos auxiliaires, font les fiers » avec nous ; ils se croient bien plus que nous les maîtres de ce » que nous capturons; si nous organisons une cavalerie, nous « pourrons nous passer d'eux. » 11 expose alors ses plans, il montre à ses officiers que les Perses possèdent tout ce qu'il faut pour former une excellente cavalerie; il ne leur manque, pour le moment, qu'une seule chose, et il dépend d'eux de l'acquérir :
(2) Cyr., I, 3, 15.
(5) IV, 3, 5 et suiv.
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c'est la pratique de l'équitation. Ce discours produit une vive impression sur les officiers : « Pour moi, » s'écrie Chrysantas, l'un d'eux, « je désire vivement apprendre à monter à cheval. Il » me semble que, devenu cavalier, je serai devenu un homme » avec des ailes. f>
On comprend très bien qu'écrivant le roman du fondateur d'une monarchie militaire, et cette monarchie étant l'empire des Perses , Xénophon a pu prêter au fondateur de cette monarchie , à Gyrus , le goût , la passion de la cavalerie ; on trouvera peutêtre que Xénophon fait , dans la Cyropédle , la part bien grande à la cavalerie; on ne s'en étonnera pas cependant si l'on réfléchit que la puissance militaire de la Perse reposait , aux yeux des Grecs, d'une part sur la flotte , de l'autre sur la cavalerie. Dans V Economique ^ le personnage le plus important, avec Socrate, est cet Ischomachos dont Xénophon fait le type de l'honnête homme, du xaXoç KayaGoç ; Ischomachos , nous venons de le voir, partage lui aussi la passion de Gyrus pour les chevaux ; mais la Cyropédie^ V Economique , sont des romans; Xénophon peint un peu ces héros à son image : il leur prête un peu ses idées, ses goûts et ses passions.
Il n'en est pas ainsi du livre des Mémorables. Xénophon n'a pas l'intention d'écrire un roman sur Socrate. Vivement attaché au philosophe dont il a été le disciple, il éprouve la plus grande douleur, lorsque, de retour en Grèce après avoir fait campagne avec les Dix-Mille , il apprend que Socrate a été mis à mort par suite d'un jugement des Athéniens ; il veut venger la mémoire de son maître , montrer combien la condamnation qui l'a frappé est injuste, et, pour cela, il écrit, soit de mémoire, soit à l'aide de notes recueillies pendant les entretiens, ce livre des Mémorables ou souvenirs sur Socrate. Ge livre n'est qu'une défense du philosophe ; c'est, sous une autre forme, une Apologie comme celle que Platon a composée aussi pour Socrate ; seulement la défense qu'écrit Xénophon consistera à dépeindre son maître tel qu'il l'a vu (1) ; la meilleure manière de défendre Socrate c'est de le faire connaître.
Il commence par réfuter les accusations sous lesquelles Socrate a succombé, les deux griefs d'impiété et de corruption de la jeunesse, qui ont été les motifs principaux de la condamnation ; il insiste aussi sur un grief qui ne figurait pas sur l'acte d'accusation, mais qui a dû avoir une action considérable sur l'issue du
(1) Mém., IV, 8, Il : « Toiouto; &v, olov êYo) ôt^yrifiai. »
olC) LES CAVALIERS ATHÉNIENS.
l)r()C(;s : r'est que l'enseignement de Socrate était hostile au régime démocratique, car de son école étaient sortis Alcibiade et Gritias qui tous deux avaient fait le plus grand mal à l'Etat. Après avoir ainsi répondu aux accusations, aux reproches qu'on a pu diriger contre Socrate, Xénophon étend son sujet, il entreprend de prouver que Socrate était non seulement innocent, mais encore que, par la dignité de sa vie, par la pureté de sa doctrine, par son zèle à remplir tous ses devoirs envers la patrie et envers les dieux , il était digne des plus grands honneurs ; il fait de Socrate l'idéal de l'homme de bien , mais de l'homme de bien tel que lui-même le comprend et le conçoit.
Nous connaissons Socrate grâce à ses deux disciples, Platon et Xénophon ; tous les deux ils nous ont transmis, avec l'enseignement du philosophe, sa physionomie morale ; on sait combien les deux portraits sont différents. On a dit que Platon (1) avait un génie trop puissant et trop profond pour ne pas avoir prêté bien de ses pensées à son maître ; sa grande originalité philosophique a rendu suspecte sa véracité d'historien ; mais, d'autre part, on a pu dire , sur Xénophon , que le peu d'originalité ou même d'aptitude philosophique pouvait être en sens contraire une source d'inexactitude. Nous n'avons pas à entrer dans ce débat; on nous perniettra de présenter simplement, à propos de la façon dont Xénophon nous montre Socrate, quelques observations qui se rattachent à notre sujet.
Socrate, dans Xénophon, est un citoyen qui s'intéresse vivement aux affaires publiques ; il connaît les détails de l'administration ; il explique au jeune Périclès les causes de la décadence d'Athènes et lui indique les moyens d'y porter remède (2) ; il consacre plusieurs entretiens à montrer quels sont les devoirs d'un bon stratège (3) ; il a aussi un entretien avec un hipparque (4). Socrate, dans ce dernier entretien, se montre très entendu aux choses delà cavalerie; il sait comment il faut choisir les chevaux, quels exercices il faut apprendre aux cavaliers ; à la fin de l'entretien, il y. a dans les paroles du philosophe une chaleur qui montre qu'il a véritablement à cœur de relever la cavalerie athénienne ; il ne se résigne pas à la voir dans un tel état d'infériorité ; et, comme on est toujours indulgent pour ce qu'on aime, il a confl.auce, il espère.
(1) Cf. Alf. Croiset, Xénophon, son caractère et son talent, p. 112 et siiiv.
(2) Mém., m, 5.
(3) Ibid., III. chap. 1,2 et 4.
(4) Ihid., III, 3.
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il croit qu'elle saura bientôt reprendre son ancien rang et briller de son ancien éclat. Que Socrate discute sur la rhétorique et la philosophie avec le sophiste Antiphon (1) ou le philosophe Aristippe (2); qu'il donne de bons conseils de morale; (ju'il recommande le respect envers les parents; qu'il proche la concorde entre frères ; qu'il s'entretienne aussi avec des artistes comme Parrhasios, Gliton, sur les arts et qu'il leur explique ce qu'il pense de la peinture et de la statuaire (3) : il n'y a rien là qui nous surprenne, ces discussions conviennent parfaitement à un philosophe comme Socrate. On est plus étonné quand on le voit montrer au commandant de la cavalerie athénienne ce qu'il doit faire pour avoir de bons cavaliers et de bons chevaux ; cet entretien nous révèle un homme que nous ne soupçonnions pas chez Socrate ; on pourra objecter que le philosophe était pauvre, et que, dans Athènes, l'équitation était surtout le plaisir des riches ; on pourra dire que Platon ne nous dit rien de ces goûts de son maître, mais Platon nous montre-t-il le vrai Socrate ? Ne lui prête-t-il [)as ses idées , ses systèmes? « Que de choses ce jeune homme me fait dire! » Ce reproche que Socrate adressait à Platon, Xénophon a pu l'entendre, il a pu du moins le connaître ; il s'est donc bien gardé de commettre une faute semblable et de prêter, lui, à son maître ses goûts et ses idées. Nous ne chicanerons donc pas Xénophon làdessus ; nous admettrons avec lui que Socrate avait l'âme trop élevée pour ne pas avoir eu la passion des choses de la cavalerie, qu'il était un homme trop parfait pour ne pas avoir été lui aussi un excellent cavalier.
(l) Mém., I, 6.
(2)Zbid., II, l; 111,8.
(3) 16id., III, 10.