CHAPITRE lY
Nous pouvons à présent essayer de restituer, au moins dans ses traits principaux, la physionomie du cavalier athénien.
Avant tout, le cavalier est un homme de bonne maison. La loi ordonne de choisir, pour le service dans la cavalerie, les citoyens les plus riches et les plus robustes. Généralement on prend des hommes jeunes ; sans doute les hommes d'un âge mûr ne manquent pas dans la cavalerie; mais c'est là en somme une exception (1); le corps est composé en majorité de jeunes gens. Le cavalier appartient donc aux premières familles de l'Etat, à ces familles qui sont les ennemies de la démocratie ; il est donc, lui aussi, hostile au gouvernement du peuple ; il est un aristocrate ; et, comme il est jeune, comme il fait partie d'un corps où il vit avec des gens qui ont son âge et ses opinions , qu'ainsi il se sent soutenu et qu'il subit une sorte d'entraînement , cet aristocrate donne à l'opposition qu'il fait au gouvernement démocratique un caractère particulier de violence et de provocation. Il affiche ses sentiments aristocratiques dans son extérieur, dans ses habits , dans ses goûts ; il se fait un plaisir de braver la foule ; il affecte des usages , des modes qui sont autant de défis. Un des effets de la démocratie dans Athènes avait été d'amener toutes les classes de la population à adopter à peu près le même costume , à ne pas se distinguer extérieurement ; il y avait là un trait de moeurs particulier qui frappait les étrangers et qui choquait vivement les aristocrates (2). Dans Athènes, le maître ne se distinguait pas de l'esclave ; l'étranger , le métèque, ne se distinguait pas du citoyen. Le cavalier, lui, ne se plie pas à ces mœurs
(1) Voir p. 318.
(2) [Xén.], Rep. Athen., I, 10.
LE PORTRAIT DU CAVALIKIl. 519
démocratiques ; il ne s'habille pas, il ne vit pas (•onimc tout le monde ; il ne suit pas les modes de son i)ays , il laconise [tar le costume comme il laconise par les mœurs, comme il laconise par la politique; il affiche sous toutes les formes son admiration j)Our la rivale et pour l'ennemie de son pays ; il est Spartiate de sentiment , il veut l'être aussi par le costume ; il veut que toute sa personne soit une protestation contre le triomphe de cette démocratie qu'il méprise et qu'il brûle de renverser.
Sparte n'a pas seulement dominé la Grèce par l'ascendant de ses armes ; elle lui a aussi 'imposé ses modes et ses mœurs. Thucydide (1) dit que les Spartiates furent les premiers des Grecs qui adoptèrent le costume simple que l'on portait de son temps à la place de ces habits somptueux, de ces robes traînantes à la mode ionienne. Pendant longtemps l'imitation de Sparte fut dans la Grèce une vraie manie : « Avant que tu aies changé le » monde en fondant la cité des Oiseaux, » dit un des personnages » de la comédie d'Aristophane (2), « tous les hommes avaient la » manie de laconiser; ils portaient de longs cheveux : ils vivaient » dans l'abstinence ; ils étaient sales; ils étaient des Socrates; ils » portaient des bâtons. » Dans la plupart des villes grecques , c'est le parti aristocratique qui affectait d'imiter ainsi les Spartiates (3) ; dans Athènes, ce sont surtout les cavaliers.
Au milieu de cette foule qui se presse dans les rues et sur les places d'Athènes , il est facile de reconnaître le cavalier ; un trait le désigne et le distingue entre tous': c'est sa longue chevelure. Déjà dans Homère , porter de longs cheveux est un usage particulier aux Grecs ; les Achéens sont souvent désignés par l'épithète de xapvixofAowvTs; (4). Dans les monuments figurés de l'époque archaïque, les personnages sont représentés avec de longs cheveux formant des tresses qui descendent sur le dos (5) ; c'est de
(1) Thuc, I, 6,3. Les Spartiates furent aussi les premiers à se mettre nus pour les exercices du gymnase (Thuc, ibid.).
(2) Aves, 1281 et suiv. ; cf. aussi Antiphane dans Athénée, IV, p. 143 a; Plut., Vie de Phocion, 10 ; Démosth. c. Conon, 34,
(3) Platon, Protag., 342 B : « Toùç èv xaiç uoXeai XaxœvîÇovTaç. »
(4) Voir les textes dans le chapitre si intéressant que M. W. Helbig a consacré à cette question {Die Kosmetik , p. 162-180) . dans son ouvrage Das homeris che Epos.
(5) Voir, parmi les métopes de Sélinonte, celle d'Héraclès portant les Kerkopes (Overbeck, Gesch. der griech. Plastik, I, 80); les reliefs archaïques de Sparte, {ihid. , p. 83, 85); l'Apollon d'Orchomène (p. 88) , celui de Téra {ibid., p. 89), celui de Ténéa (p. 91); cf. aussi 01. Rayet, Momments de l'art antique, liv. III, pi. iif, Tête archaïque en marbre trouvée à Athènes, collection de M. G. Ram pin.
cette façon que Pindare, racontant l'arrivée de Jason à la cour de Pélias , dépeint le héros : « les tresses brillantes de ses cheveux » n'avaient jamais été coupées , elles resplendissaient sur tout son » dos (1). » C'était une des coquetteries des jeunes Spartiates d'entretenir une longue chevelure qu'ils peignaient avec soin ; ils se répétaient ce mot de Lycurgue , que les longs cheveux rendent les hommes beaux encore plus aimables et les laids plus terribles (2) ; à Sparte, c'est à ses longs cheveux que l'on reconnaissait l'homme libre (3). Depuis la bataille des Thermopyles , un souvenir héroïque se rattachait à cette mode ; on racontait que les compagnons de Léonidas étaient occupés à peigner leur longue chevelure , quand le Perse vint les attaquer.
Dans Athènes , cette mode fut pratiquée de très bonne heure par l'aristocratie. C'est ainsi que Plutarque nous représente Cimon, au moment de l'invasion de Xerxès, montant vers l'Acropole avec ses amis pour déposer un frein de cheval aux pieds d'Athêna (5). Le portrait que Plutarque trace de Cimon, d'après Ion le poète, est bien celui du cavalier : « Il était d'une beauté irréprochable, grand, la tête ombragée] d'une épaisse chevelure toute frisée (6). »
Dans la comédie d'Aristophane, les cavaliers qui forment le chœur disent au peuple (7) : « Ne nous portez pas envie à cause de nos longues chevelures et de nos corps frottés de la strigile. » Un siècle après Cimon, le cavalier Mantithée , plaidant devant le Conseil , avait, lui aussi , de longs cheveux, et il disait, comme les cavaliers d'Aristophane : « C'est d'après leurs actes » qu'il convient de juger ceux qui font avec zèle et convenance
(1) Pyth., IV, antistr. ô (v. 82 et suiv. de l'édition Christ).
(2) Plut., Lycurgue, 22; Lysandre, 1 ; Xén., Rep. Laced., XI, 3.
(3) Aristote, ii/iefor., 1,9,26 (Bekker, 31) : « 'Ev Aa)ce8ai(jLovi xoixav xaXov • èXeu- 6ep£aç yàp cryjtxeïov • où Y^p ècrrc xofJLwvxa p^ôtov oOôèv Tcoieîv ëpyov Ôtqtixov. » Olympiodore, scolie sur Platon, Alcib., p. 148, éd. Creuzer : « ITàXai -yàp xat Totç ôvofxaai Stexf^ivovTO ol èXeuOepoi twv SoOXtov xat taï; 6pi|i. » Aristophane , Aves, 911 : « SoùXoç wv x6[xriv ëx^iç; » la scolie : « Aià t6 ôepàuwv, ôoOXo; eiTtev • ^v 6è Twv IXeuOe'pwv to xo|xàv. »
(4) Hérod., VII, 208.
(5) Voir p. 122.
(6) Plut., Cimon, 5.
Mr) çôoveîô' t?i{jlïv xo[JLÔ)(Tt (jlviô' à7r£<TTXeYYt<r(Ji.£V0t;.
Dans Lysistrate, v. 561, il représente un phylarque à cheval, son casque à la main, la tête couverte d'une longue chevelure.
» leurs devoirs de citoyen, et non les haïr s'ils portent de longs » cheveux (1). »
Une autre mode que les cavaliers ont prise à Sparte, ou plutôt qu'ils continuent à suivre par imitation des Spartiates , c'est la pratique des exercices gy m n astiques. Dans le passage d'Aristophane que nous venons de traduire, les mots : « nos corps frottés de la strigile, » soiit une allusion à ces habitudes des cavaliers. Après les exercices du gymnase, ils ont lavé et frotté leur corps , relevé et peigné leur chevelure ; ils ont fait la toilette de tout gymnaste qui a le souci de sa beauté. Bientôt même , ils affecteront d'avoir sur leur visage des cicatrices, des traces de coups et de blessures. Du temps de Platon, pour désigner le parti aristocratique on dit les hommes aux oreilles meurtries (2).
Aussi le cavalier a-t-il bonne mine; il a l'air robuste et plein de santé. Strepsiade dit de son fils qu'il a le corps vigoureux et plein de sève (3). Le teint coloré des cavaliers (4) est opposé à la face blême des compagnons de Socrate (5) et le scoliaste ajoute que cette couleur du teint chez les cavaliers venait de la pratique qu'ils avaient du gymnase et de la palestre (6). Xénophon a le soin de donner cette bonne apparence à Ischomachos : « Tu n'as pas lamine, » lui dit Socrate, «d'un homme qui vit enfermé (7).» Les cavaliers sont restés fidèles à l'ancienne éducation , à cette éducation célébrée si magnifiquement par Aristophane dans les Nuées. Beaucoup des paroles du comique peuvent leur être appliquées; ils ont horreur de la place publique; ils vivent dans les gymnases , brillants de force et de santé, tandis que les jeunes gens qui vont chez les sophistes ne savent que bavarder sur l'agora, ont le corps déformé et étiolé , ont peur de la fatigue, ne
(1) Lys., Pour Mantithée, 18, cf. plus haut, p. 511.
(2) Gorgias, 515 E : « Tœv xà wxa xaxsaYOTwv àxoueiç xaùra. » Les sculpteurs grecs ont souvent indiqué ces meurtrissures, cet écrasement des oreilles sur les statues d'athlètes (cf. àToxàxaÇiç dans Hésychius , Suidas, Bekk., Ânecd., 116, 32, etc.) ; on trouvera des détails intéressants dans 01. Rayet, Note sur une tête archaïque en marhre provenant d'Athènes.
(3) Nuées, 799 : « EùawfJLaxeï yàp xat açpiyqc. »
(4) Ihid., 120 :
Où yàp àv xXa^Yiv ISeïv ToOç iTiTîéaç ta XP^V-^ ôiaxexvaicrixévo;.
(5) Ihid., 103 : « Toùç àxpiûvraç; » cf. encore 186, 504, 1113.
(6) Scolie du verset 120 des miées : « 01 yàp IutceTç eûxpooi >cai Û7to6eôet/,évoi xai èv Y^IAvaatoi; è^sxaJ^ojxsvoi xat èv TcaXataxpaiç. »
(7) Econom., VII, 2 : « 'Etiei oùx ëv8ov ye ôiaTptêeiç, où6è xoiaÙTï) ctou i\ gÇiç xoù 9(d(j.axoç xaxaçaivexat. » Cf. aussi X, 5; XI, 13 et suiv.
vont pas au bain ou, s'ils y vont , c'est pour prendre des bains chauds qui affaiblissent, énervent le corps (1).
En lisant tous ces passages qui célèbrent la beauté et la vigueur des cavaliers, le soin que ces jeunes aristocrates prenaient de leur corps , on pense à ces belles statues d'athlètes que l'antiquité nous a laissées. C'est sous cet aspect que se montre à nous le cavalier athénien : cet aristocrate est un jeune et vigoureux gymnaste ; son corps a été formé , assoupli , fortifié par les nobles exercices de la palestre. Le cavalier d'Aristophane c'est l'athlète de Lysippe au Vatican ; il a, lui aussi , la strigile en main ; il se frotte le corps après les fatigues du gymnase.
Il y avait des cavaliers qui poussaient l'imitation des Spartiates jusqu'à prendre leurs manières brutales et grossières. Pour montrer leur opposition contre l'éducation nouvelle, ils affectaient de négliger , de mépriser la culture intellectuelle : « Quand je ne » m'occupais que de cavalerie, » dit Pheidippide (2), » je n'étais » pas en état de dire trois mots sans me tromper. » Que le Spartiate se désintéresse des lettres, qu'il se tienne à l'écart, ou, comme il le croyait , au-dessus du mouvement intellectuel qui anime la Grèce ; il le peut , et , dans une certaine mesure , il n'en souffre pas ; il vit retiré dans Sparte, où tous ceux qui l'entourent sont fermés comme lui aux choses de l'esprit. Il n'en était pas ainsi pour l'Athénien. Vivre dans la capitale intellectuelle du monde grec , dans cette Athènes qui était la fleur et la beauté de l'Hellade, vivre comme un Spartiate ou un Béotien, qui ne s'occupe que de fortifier son corps et de durcir ses muscles , c'était une chose qui pouvait souvent causer des ennuis et du danger ; plusieurs de ces citoyens des grandes familles , qui formaient le parti des oreilles meurtries , ont pu sentir , en mainte occasion , que, pour vivre avec ses semblables, il ne suffit pas toujours d'être un bon athlète et un bon pugiliste , et que , si l'éducation du corps est une chose nécessaire , l'éducation de l'esprit est une chose indispensable.
C'étaient là , du reste , des excès qui répugnaient au caractère athénien. Rien n'était plus contraire à l'idée que l'on se faisait , dans Athènes, d'une bonne éducation, que cette part exclusive attribuée à la gymnastique et ce dédain pour la culture intellectuelle. Dans Athènes , le citoyen qui a reçu cette éducation , qui forme le xaXoç jcàyaôcç, doit être à la fois un homme d'action et
(1) Nuées, 836, 1044 et suiv.
(2) Ibtd., 1401 et suiv.
un homme de parole ; il doit savoir parler et agir (1). Son éducation gymnastique doit être complète pour qu'il puisse remplir ses devoirs comme soldat , être hoplite ou cavalier ; mais sa culture intellectuelle doit être aussi très soignée ; il doit être un homme de tribune ; il doit être en état de défendre la république par la parole et par l'épée. C'était là l'idéal qu'avaient réalisé Thémistocle, Périclès , Alcibiade , à la grande époque d'Athènes. Sur ce point , Athènes , bien plus'que Sparte et les Etats doriens, restait fidèle aux plus anciennes traditions de la race grecque. Dans VIliade , les bons conseillers , les orateurs habiles, les Nestor , les Ulysse, ont un rôle aussi important que les hommes d'action (2); Achille lui-même n'est pas seulement le plus fort et le plus brave des Grecs , il est aussi orateur ; il a été formé aux luttes oratoires, il a reçu des leçons d'éloquence de son maître Phénix (3).
Au quatrième siècle, au contraire, le divorce s'est établi entre les hommes d'action et les hommes de tribune : les uns n'ont de rôle qu'à l'armée, les autres qu'à l'assemblée du peuple, ou au Conseil. Le cavalier reste fidèle à l'ancienne tradition. Nous avons vu avec quelle insistance Xénophon recommande que l'hipparque possède le don de la parole (4) ; il ne veut pas d'un hipparque muet. Et Mantithée, avec quelle ardeur toute juvénile affirme-t-il ses prétentions à jouer un rôle politique ! La première fois qu'il est monté à la tribune, il était si jeune qu'on lui a trouvé à redire : « Mais, » répondit-il fièrement, « quand on est, comme » moi , d'une famille qui s'est toujours appliquée à bien servir » l'Etat, un excès de zèle est un devoir; on doit, dès qu'on le » peut, payer de sa personne, soit à la tribune, soit à l'armée (5). »
Il y a enfin un dernier trait par lequel le cavalier s'applique encore à imiter Sparte et à se distinguer de ses compatriotes : c'est par la dignité de sa vie et un certain rigorisme dans ses mœurs. Mantithée n'est ni joueur ni débauché, et il montre vivement son horreur pour ceux qui vivent dans un tel désordre ; il s'est trouvé tout jeune chef de famille ; il a dû veiller à l'avenir d'un frère et de deux sœurs; sa vie est toujours restée sérieuse et digne. Xénophon n'est-il pas, lui aussi, un exemple du cava-
(1) Lys., Pro Mantith., 21 ; Périclès, dansThuc, II, 60, 4 ; voir p. 288 etsuiv, du présent ouvrage.
(2) G. Perrot, L'éloquence polit, et jud., p. 1 et suiv,