LORD PALMERSTON
obstacle au percement de l'isthme de Suez ; il se jette en plein dans cette politique de faux-fuyants et de réserves mentales, dont il n'est guèro plus sorti depuis ce temps-là, qui a rendu et qui rend encore l'Angleterre si impopulaire sur tout le continent.
La politique de lord Palmerston est celle de l'égoïsme le plus maladroitement déguisé; pour la pratiquer avec quelque succès, il faudrait supposer que les autres nations sont aveugles. 11 y a longtemps cependant que personne ne s'y trompe, et le premier ministre de l'Angleterre use ce qui lui reste de forces dans cette vaine tentative de tromper l’Europe en masse et chaque peuple tour à tour. Lord Palmcrstou perd tous les jours de son influence; sa valeur personnelle diminue; il inspire moins de confiance, non pas aux partis, qui n'ont jamais compté sur lui, mais à une fraction assez importante de la nation anglaise qui a vu jusqu'ici en lui un hommo capable de soutenir le poids du gouvernement et d'assurer sa marche dans une circonstance décisive. On se fiait peu au caractère de lord Palmerston, mais beaucoup à sa capacité. Il en a, sans doute; mais, en voyant sa perpétuelle inquiétude d'esprit, ses contradictions incessantes, ses inconséquences, ses changements ou ses frasques, nous sommes de l’avis de cet homme d'État qui disait en parlant de lord Palmerston ; « Dieu lui a donné du taleut, mais c’est le diable qui en règle l'usage. »
11 y a des gens bizarres qui attendent, pour se lancer dans la vie active, que la goutte leur arrive, et qui ne songent à devenir immortels qu'au moment de mourir : lord Palmerston semble être de ce nombre. Entré presque imberbe à la Chambre des Communes, il s'ensevelit dans l’obscurité de la haute administration, et pendant vingt ans il s'alisorlié dans les travaux de la bureaucratie. A quarante-cinq ans, il pense qu'il est temps pour lui d étre jeune, et le voilà qui se met à casser les réverbères de la politique. La compagnie morose des vieux tories ne lui convient plus ; il passe dans celle des wighs, et c’est avec eux qu’il fait toutes ses fredaines.
De vingt à quarante ans , lord Palmerston est un vieillard ; de l’àge de quarante ans jusqu'à celui de soixante-seize qu'il a aujourd'hui, c’est un jeuno homme. Il sert dix-neuf ans sous les tories, et seize ans sous les wighs; il passe ces premiers dix-neuf ans à préparer la guerre eu qualité do ministre, et ces
LOnD PALMEnSTOÜ.
dernière seize ans h essayer do rompre la paix. Travailleur infatigable dans les bureaux, il apporte la même ardeur dans la politique active : il fait tout, touche & tout, commence tout et ne finit rien. 11 aime ii agir mieux qu'à penser, et il recherche l'action pour l'action, grand défaut chez un homme d’ïltat; mais lord Palmerston est plutôt un praticien politique qu'un homme d’Étal : le présent seul l’occupe, il ne songe point à l'avenir. A la tribune, il est polémiste bien plus qu 'orateur; il ne développe jamais une grande question, il se borne à répondre à ses adversaires: son intelligence manque d'étendue et d'élévation. Au gouvernement, c'est un chef de manœuvres habile et résolu, et non point un amiral; sa place est aux voiles et non au gouvernail; dans un grain, il peut rendre des services à bord, pourvu qu'un autre, pendant la tempête, se charge do diriger le navire vers le port.
11 faut que le gouvernement marche : The queen's government must be carried on; telles étaient la devise et la régie de conduite de Wellington, que lord Palmerston parait avoir également adoptées; pour lui, les partis ont l'air de ne point exister. Peu lui importe d’être ministre avec les wighs ou avec les tories; l’essentiel est que le gouvernement marche, le reste importe peu. Cette absence de principes se conçoit, h la rigueur, chez un homme comme Wellington, militaire de profession et occupant dans sou pays une position qui le mettait réellement au-dessus des partis, dont il était l'arbitre. Lord Palmerston n'en est point là. Rien no justifie chez lui ce manque de principes qui éclate dans toute sa vie politique, et qui le rend souvent si incertain et si vacillant dans les grandes aussi bien que dans les petites choses. La fermeté d'action, chez un homme d'Étal, Tient de la fermeté des principes.
Ce qu’on a dit de Wellington, qu’il était le plus Anglais de tous les Anglais, l'Anglais type, on l'a répété également à propos de lord Palmerston, et il est singulier que les deux hommes choisis pour personnifier le génie de l'Angleterre soient précisément deux Irlandais.
Palmerston est wigh parce que la force semblait être jusqu'ici dans ce parti; mais grattez le wigh, vous trouverez le tory avec tous ses préjugés et toutes ses haines. Il a soutenu le bill de réforme électorale, il a proposé un bill de réforme administrative; mais, au fond, il ne croit pas à l’élection, et les vieux abus ne sont pas ce qui l'effraye. Né dans l’aristocratie, il a été et il est encore l'homme de sa caste, quoiqu'il se déguise parfois en libéral et même en révolutionnaire. On retrouve en lui ce mélange de go fils raffinés cl d'instincts grossiers dont se compose ce qu'on nomme un dandy en Angleterre. Il professe une égale admiration pour la danse de la Rosali ou de la Ferrari et pour le
LOITO PALMF.r.STON.
pugilat, pour la littérature et pour la Ikixo. Dernièrement, l'Angleterre tout entière était mise en émoi par une lutte rie boxeurs. Lomlres accourait eu masse dans la plaine où allaient se mesurer les deux combattants. Pendant plusieurs heures, on vit un des peuples les plus instruits, les plus intelligents, les plus religieux de l'Europe, se délecter h la vue de deux hommes acharnés comme deux bêtes féroces l'un contre l'autre, line masse inerte tomlw sur le sol ; aussitôt un hurralt immense de monter vers le ciel : le champion de l'Angleterre était victorieux ! car c'était un duel qui se vidait entre deux nations, un duel h coups rie poings! Cet homme fut porté en triomphe; on lui donna ries banquets, on ouvrit une souscription nationale en son honneur, et lorsque, dans les Chambres, des cris osèrent s'élever contre ces ignobles et sanglants spectacles, lord pHlmerston, le premier ministre de la reine, monta à la tribune et prit, de ce ton leste et dégagé qui lui est familier, la défense de la Itaxe comme d'une institution nationale destinée à fnrtilîcr un peuple et h le rendre plus viril.
On n occupe pas pendant trente ans une position élevée dans le ministère sans acquérir une grande habileté dans le maniement îles hommes et des affaires. C’est l’idée exagérée que so font ses concitoyens de cette habileté, qui est la force de lord Palmerston. Dans un temps où les pnrtis sont h la fois si faibles qu'on ne peut rien faire avec eux, et si forts qu'on ne peut rien faire sans eux, on sait gré à lord Palmerston de cette adresse qui lui permet de conduire sa barque h travers tous les récifs politiques dont la Chambre des Communes est hérissée. Il se débrouille mieux qu’un autre au milieu des partis, parce qu’il les représente tous, et qu’il est comme le résumé vivant de l'histoire de son pays depuis cinquante ans. L'ancienne Angleterre peut se reconnaître en lui. II y a dans lord Palmerston quelque chose de tous les hommes qu’elle a le plus admirés : du Pitt, du Wellington, du Canning, du Robert Peel. En vieillissant, s’il est vrai que lord Palmerston puisse vieillir, on dirait que les souvenirs de sa jeunesse prennent sur lui plus d’influence, et que, par une pente irrésistible, il revienne à ses premières amours. Ce mot suranné do coalition, qu’il entendit si souvent prononcer pendant la première moitié de sa carrière, semble chatouiller plus agréablement son oreille et son coeur. N’osant pas attaquer la Franco, il se contente de l’agacer et de lui faire des niches ; c’est le Pitt de la taquinerie, et, s’il est permis de s'exprimer ainsi, le Castlereagh de Vasticotagc.
tono palmkrstoü.
A l'époque où le choléra sévissait à Londres, plusieurs membres du clergé écossais demandèrent à lord Palmerston, alors ministre de l'intérieur, de prier la reine de lixer un jour de prières publiques pour demander au ciel la cessation du fléau. Le ministre se contenta de répondre qu'il vaudrait mieux songer & nettoyer les égouts de la capitale (il tvould be better to look after lotvn drainage). Tout l'homme est dans cette réponse. Lord Palmerston ne comprend que les moyens matériels; il ne s’entend qu'à la pratique des choses; il manque d'élévation et d'idéal, qualités essentielles dans un pays constitutionnel comme l’Angleterre, oii le premier ministre doit marcher véritablement à la tête de la nation. Comment s’étonner des impertinences fréquentes de lord Palmerston envers les puissances étrangères , quand on le voit traiter si cavalièrement la Providence elle-même 1
Lord Palmerston commence tout et ne finit rien; il n'a que des velléités; il s'agite, et le hasard le mène; il montre une vacillation, uno inconstance, une étourderie, une pétulance qui rappellent le caractère des membres les plus fragiles de ce sexe (pie Shakespeare compare à l'onde pour l'inconsistance et la mobilité; il est premier ministre de nom, mais en réalité ce n'est pas lui qui gouverne. « L'affaiblissement et la décomposition des partis, disait, il y a quelque temps, la Revue d'Èdimbourg. ont créé dans la société anglaise une opinion publique dont l’influence domine do plus en plus les partis et leurs chefs. La nation a acquis un sens politique plus éclairé. C'est maintenant la presse qui discute une question et l’impose au Parlement. » Obligé de subir celte opinion publique qui le domine malgré lui, lord Palmerston n'est guère en ce moment qu'un homme d'État postiche, une sorte de ministre chapeau qui occupe, eu attendant, la place du ministre véritable, qui ne tardera pas il surgir du sein de l'Angleterre nouvelle. La décomposition politique qui s'opère dans ce pays est lo signe certain d'une rénovation prochaine. La démocratie touche au pouvoir; elle ne tardera pas à s'en emparer tout h fait, et c'est de ce moment que datera réellement, entre la France et l’Angleterre réunies par les mêmes principes et les mêmes intérêts, le règne de l’entente cordiale.
Laissons en attendant lord Palmerston se livrer h ses tours de force, et admirons l’adresse dont fait preuve ce merveilleux clown politique. Si à quatre-vingts ans Wellington était un miracle de conservation, de vigueur et d'activité, Palmerston ù soixante-seize ans jouit au plus haut degré de ces mêmes avantages. L'ex-collèguc de Pitt court le renard, boit à l'anglaise, dicte dix ou douze dépêches par jour, prononce des discours de trois heures où les reporters les plus habiles ne trouvent rien à retrancher, et trouve lo temps de lîgurer aux
LORD PALMEItSTOM.
belles parties de boxe au premier rang des amateurs les plus distinguas de l'Angleterre. Ses cheveux sont blancs, ses joues ridées, ses membres amaigris; mais sa taille est droite, sa tête haute, et son esprit plein de ressources et do vivacité; il aime encore h se montrer galant, et dans ses speechs au banquet du lord-maire., il y a toujours quelques compliments agréablement tournés à l'adresse du beau sexe d'Albion. Lord Palmerston ne croit pas h la vieillesse, et. s'il quittait le ministère, son premier soin, nous en- sommes sûr, serait do s'enrôler dans la compagnie des volontaires de Tiverton. Mais ce n'est pas quand on n'est que septuagénaire que l'on quitte une carrière h peine commencée, et lord Palmerston est encore trop jeune pour y songer. Cependant l'instant de la retraite pourrait sonner pour lui beaucoup plus tôt qu'il ne l'imagine. La force de celte opinion publique dont nous parlions tout à l'heure grandit tous les jours, une Angleterre nouvelle se lève derrière l'Angleterre ancienne; la vieille école politique des wighs et des tories a fait son temps, la démocratio arrive, et le moment n'est pas éloignéoù William Temple, vicomte de Palmerston, ira rejoindre ses confrères de cire dans ce cabinet de Curtius qui s’appelle la Chambre des Lords.