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Pour avoir manqué l'occasion d'achever sa première victoire , la Hongrie se trouva placée dans une situation que l'Europe entière crut désespérée : quatre de ses forteresses intérieures étaient au pouvoir do l'ennemi, dans le Banat sévissait l'horrible guerre des Serbes contre les Magyars, le général Schlick avait déjà envahi la partie septentrionale du pays, les Impériaux, unis aux Valaques et aux Saxons, s’emparaient de la Transylvanie ; Jellachich augmentait ses hordes Croates, Windischgraets rassemblait toutes les forces autrichiennes, excepté celles employées à bloquer Venise; en un mol, comme disait Kossuth, la Hongrie était vraiment « attaquée de huit côtés à la fois, » étreinte dans un immense réseau de fer et de feu. Certes, lorsque le i décembre 1848, François-Joseph reçut la couronne de son oncle Ferdinand II et chargea son généralissime de réunir le royaume reM/e en un tout unitaire avec le reste de la monarchie autrichienne, qui n’eût cru que c'en était fait pour jamais de la vieille constitution de Saint-Étienne, de ;la nationalité hongroise elle-même? En voyant le généralisisme Windischgraetx avancer presque sans éprouver de résistance, prendre Budc et Peslh sans bataille; en voyant le comité de défense, la Diète, l'armée, reculer jusque derrière le Tissa, autour de Debreczen, qui eût rêvé, durant ce terrible hiver de 1848-1849, qu’au printemps suivant, avec les premières fleurs, s’épanouirait triomphante la liberté hongroise?...
Ce miracle fut dû, d’abord, au peuple, qui, — lorsque tant de lâches magnats passaient derrière l'ennemi, se mettaient même à son service; lorsque tant de députés désespérés hésitaient il aller occuper leurs sièges à Debreczen ; lorsque, jusque dans l'armée, se produisaient tant de défections intéressées, — ne douta pas un seul instant du triomphe de la cause nationale et, sans élever le moindre murmure, persista il verser et son sang et sou or dans l'espoir d’une victoire presque impossible. Mais qui exprima alors avec le plus d’exactitude, qui entretint le mieux de sa propre foi la foi du peuple? Ce fut Kossuth. Bem, qui d'un bond, reconquit la Transylvanie, considérée comme perdue, Damjauieh et Perczel , qui étouffèrent l'insurrection serbe, Klapka qui, en battant Schlick, empêcha lajoncliou
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an
des armées autrichiennes et rendit possible la concentration des armées hongroises; Gcergcv lui-même, par sa belle retraite d'hiver ; tous les généraux et, soyons justes, tous les soldats, sans doute, eurent la plus large part dans l'accomplissement de l'oeuvre nationale. Mais la gloire particulière de Kossuth , c’est d’on avoir pris l'initiative et de l’avoir rendue possible en réussissant, par l’irrésistible enthousiasme qui débordait de son cœur dans ses proclamations et dans ses actes, h réunir un moment toutes les volontés si divergentes avant et après ce moment sublime.
Si. — ne recherchant pas les intrigues qu'ourdissent déjà les Pacifiques et Gœrgoy, et qui plus lard produisent de si funestes résultats, — on se rappelle la glorieuse campagne d'août 1849, la guerre de Hongrie devient un poème épique, où, pendant que la foule anonyme agit, deux grandes voix répondent, tantôt annonçant la victoire et tantôt la célébrant, celle du poète de Petœli, celle de l'homme (l'État, du Kossuth; l’une et l'autre criant : En avant! En avant!
« S’il faut mourir, (’h bien! soit, mourons tous!
« Et que par nous vive notre Patrie!
En avant I
Ainsi chante le Rouget de l'isle hongrois; et le président du comité de défense s'écrie à son tour :
« Hongrois, libres citoyens du pays d'Arpad, indépendant depuis mille » ans, salut I
« ... Il oxiste un Dieu juste, qui a veillé sur nous avec sa sollicitude » paternelle, avec sa bouté infinie. 11 nous a envoyé des jours de souffrance » alin que sc réveillât dans nos cœurs l'amour de la patrie, afin que fût » épuisée chez nous celte patience, avec laquelle nous supportions depuis » plusieurs siècles l'oppression et l’esclavage. Ce Dieu nous a plongés dans » l'infortune, pour nous apprendre à connaître le prix d'une indépendance » menacée ; il a voulu nous conduire dans la voie de la félicité suprême, » après nous avoir contraints auparavant à exercer notre force, et à lo » mériter par notre dévouement et notre énergie...
n ... Dans quelques jours la Hongrie sera libre, et aucun ennemi ne h viendra plus nous molester sur notre territoire. Recevez cette agréable » nouvelle, mes frères! n
Pendant ce temps-là, l'armée nationale a repussé la Tisza ; elle s’est
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heurtée h Kapulna contre les masses épaisses des Autrichiens et elle s'est trouvée, — cette armée improvisée d’hier, — capable de soutenir le choc. Puis ii Hatvan, elle a pris son élan, et de Tapio-Bicske à Isaszegen Goedcellœ, de Vncz à Magv-Sarlo, les Houvcds n’attaquant plus qu'à la baïonnette, les hussards assommant à coups de poings leurs caricatures Croates, elle a débloqué Cornera, délivré la capitale , et refoulé l'ennemi dans Prrsbourg. Un pas de plus, la patrie pst délivrée.
... En avant! crie encore Kossuth. Le général en chef. Gmrgey, cric aussi en avant!
A la fin d’avril 1840. la question était enfin franchement pesée entre l'Autriche et lu Hongrie. Le premier usage que le président du Comité de défense crut devoir faire de son autorité, fut de répondre aux attentats commis par le nouvel empereur François-Joseph , qui décrétait la suppression de l'autonomie hongroise au mépris des serments jurés depuis trois siècles par ses ancêtres, en faisant prononcer par l'Assemblée nationale la déchéance de la parjure maison de Habsbourg-Lorraine et l'indépendance de la nation hongroise, rentrant dans la plénitude de ses droits. Legrand acte du H avril, admirable résumé des griefs de la Hongrie contre l’Autriche, monument destiné à servir de base à la reconstitution de la nationalité hongroise , fut presque entièrement écrit sous la dictée de Kossuth. Cette œuvre, la plus (telle à laquelle il prtl attacher son nom, que ne l'exécula-t-il une année plus têt ! Certainement il en aurait eu le pouvoir, et. grâce à lui, l'Autriche n’aurait pas survécu à la crise de 1848. En avril 1849. la Diclaratian de f indfpenitanee ne reçut point en Europe l’accueil qu'elle méritait. Quoiqu'il n'y fût point question de république, mais uniquement de nationalité, les peuples libres eux-mêmes restèrent sourds à la voix de la Hongrie , n'ouvrirent point leurs rangs pour l'admettre parmi eux. A l’intérieur, bien qu'acclamée par la presque unanimité des populations, la rupture complète avec l'Autriche servit de principal prétexte aux intrigues militaires des pseudo-constitutionnels, du trailre Gœrgey, et ce fut aussi du décret de la Diète de Debreczcn que le cabinet de Vienne se servit pour dissimuler aux yeux des puissances occi-
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dentales l'iniquité de rinlervention russe, décidée, commencée même, antérieurement, en Transylvanie.
Nous n'avons pas l'espace nécessaire pour rendre compte dans tous scs détails de la conduite <|iie tint Kossutli dans ces terribles circonstances. Elevé ail rang suprême de Guin'erneiir, le li avril, il s'efforça tout d'abord de rallier toutes les opinions en ne se prononçant pas sur la forme du gouvernement, en n'acceptaul le pouvoir «pie pour assurer les droits de la nation, décidé à n'être plus tard — comme il dit dans son serment — « qu'un pauvre rt modeste citoyen de la Hongrie altraucliie. » Sa modération, dés le début, n'empêcha pas le général lîirrpey, tiré pur l 'ex-président du Comité de défense* de la foule des officiers secondaires et successivement élevé au rang de généralissime, d’ameuter contre lui les esprits timorés et de tramer un coup d'Étal militaire, qui avait pour but apparent de maintenir l'ancienne r.onstilulinn sous le roi légal. Ce coup d'Étal réussissant , Gcorgey, don) celait le but principal, sc serait empressé de prendre la place d'un rival. Pour exécuter son projet, il pensa qu'il devait , non pas laisser son armée |imirsuivre sa marche victorieuse sur Vienne, mais la ramener vers Biule el l'attarder au siège, pour le moment inutile, de cette forteresse. En perdant deux ou trois semaines à la prendre, le vainqueur avait permis h l’Autriche d'appeler la Russie il sou secours el de liarrer définitivement la roule de Vienne aux Hongrois; et pourtant quand, le 5 juin, Kossulh pul faire rentrer son gouvernement à l’est h . complètement délivré, le peuple, ivre de joie, mêla dans ses acclamations son nom h celui de Gœrgev.
Le gouverneur, depuis que le général do l'armée du Danube avait lancé la proclamation anli-parlemenlaire du fi janvier, avait pu se rendre compte du caractère et des desseins du général en chef. Il aurait donc dfi se préparer à agir contre lui à la première occasion favorable el dès que le salul publie exigerai! la punition du rebelle. Au contraire, on vil toujours knssuth , sans doute parce qu'il admirait trop les filleuls militaires de son ennemi, s’efforcer de le ramener fi lui en l'accablant d'honneurs. Au commencement de la campagne d'avril, il lui sacrifie Dembinski. Devenu chef de l'Étal, il cri fait son ministre de la guerre, el , lors même que désobéissant formellement <l ses ordres , il le voit s’acharner il livrer autour île C.omorn , pendant que les Russes avançaient , les plus malheureux combats, il ne le destitua un instant que pour lui rendre quelques jours après ses dignités et h* laisser libre, hélas! de perdre la Hongrie.
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Vis-à-vis de Gccrgey, qu'il mirait dil briser à temps, Kossuth montra une trop grande faiblesse. Mais pourquoi? Était-ce simplement par manque de courage personnel , comme l'ont tant répété ses ennemis? N 'était-ce pas plutôt parce qu’il crut jusqu'à la dernière heure que Gœrgey était indispensable, comme chef d'une habileté reconnue, pour conduire les opérations militaires; parce qu'il le supposa beaucoup plus influent sur l'armée qu'il ne l'était réellement , et craignit de susciter des divisions précisément à l’heure où il fallait que tous les fils de la patrie restassent indivisiblement unis en face de l'ennemi commun?
Quoiqu'il en soit , pour éviter que le gouvernement national ne se trouvât surpris entre l'armée de Paskiévitch et celle de Haynau, Kossuth quitta une seconde fois Dude-Pcsth et transporta sa résidence à Seyged (1(1-11 juillet). Espérait-il encore — comme on le croirait en lisant une de ses proclamations — que la Hongrie pouvait se sauver, et par Bon salut assurer h l'Europe enlière la conquête et la liberté? — S'il espéra malgré tout, son illusion ne dura pas longtemps, car Gœrgey n’ayant pas opéré sa jonction avec les autres corps d'armée au moment opportun, les Russes et les Autrichiens purent couper les défenseurs do la patrie ; Dcmhinski perdit la bataille de Szœreg (3 août), Bem , celle de Temesvar (9 août). Retiré à Arad , le Gouverneur, croyant, malgré les avis de quelques-uns de ses ministres, la situation insoutenable, renonça tout à coup à son autorité et transféra le pouvoir civil et militaire au général Gœrgey (Il août). Le surlendemain, le nouveau dictateur réunissait 30,000 soldats encore décidés à combattre , les conduisait au milieu des Russes , par lui-même avertis , et , dans les plaines de Vilegos, leur faisait mettre bas les armes. Bien têt la forteresse de Comorn , commandée par KInpka , fut seule à maiuteuir héroïquement le drapeau tricolore, quelle dut enfin abattre de ses murailles le 5 octobre. Dès lors , l'ordre régna en Hongrie.
Cependant Kossuth était entré par Orsara sur le territoire turc (19 août). Il espérait se rendre immédiatement en Angleterre, en passant par Constantinople. Mais la Porte, menacée par l'Autriche et la Russie, n’osa pas le laisser partir et le retint à Woddin, en Bulgarie. Craignant de ne point
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être appuyé par las gouvernements occidentaux, le Sultan fit proposer aux proscrits hongrois de se convertir à l'islamisme et de devenir ainsi sujets turcs. Kossuth refusa et écrivit à lord Palmerslon, le 20 septembre : — « Entre la mort et le déshonneur, le choix ne saurait être ni douteux, ni difficile. » — Grâce à la protection de la France et de l'Angleterre, qui ordonnèrent à leurs vaisseaux d'aller mouiller dans les eaux du Levant, la Turquie garda ses hôtes, mais elle dut interner h Kutahia (Asie mineure) ceux d’entre eux qui étaient restés chrétiens. A la suite de réclamations trèspressantes de la diplomatie anglaise et américaine , Kossuth finit par être relâché le 22 août 1851. S'embarquant aussitôt pour l'Occident, il toucha il (Jêues, o ii l'Italie salua en lui le représentant d'uno sccur infortunée, et il Marseille, où il voulait prendre terre pour gagner Londres h travers la France. Mais le cabinet de Paris lui refusa cette faveur, et il poursuivit son voyage par mer, non sans avoir reçu de vives marques de sympathie de» démocrates marseillais , représentant en cette circonstance la démocratie française. Quoique reçu fi Londres avec le plus chaleureux enthousiasme, le proscrit ne tarda pas à faire voile pour l'Amérique. Il y séjourna durant la majeure partie de l’année 1852, parcourant les grandes villes des États- Unis du nord, de meeting en meeting. Ses discours, ses lectures, au nombre de six cents, obtinrent un tel succès quelles lui rapportèrent, assure-t-on, plus d'un million.
De retour à Londres, l'ex-Gouverneur fut un moment, on se le rappelle, membre du comité révolutionnaire européen avec Ledru-Rollin et Mazzini. Mais, après l'eroeule de Milan, en février 1853, ayant nié sa participation à un appel aux armes, adressé sous son nom h la Hongrie, il se sépara du grand agitateur italien, et plus tard cessa aussi d'agir de concert avec les exilés français.
11 n'est pas nécessaire de chercher A cet isolement de l'agitateur hongrois des causes occultes. Nous avons assez répété et prouvé par scs actes que Kossuth est beaucoup plus patriote que républicain et plus politique que révolutionnaire. C'est à cause de cela que ses articles dans le Globe et ses lectures dans les principales villes de la Grande-Rretagne ont été si chaleureusement accueillis par les Anglais libéraux. C’est à cause de cela aussi qu’il put, en 1859, traverser la France, qui lui avait été fermée naguère, et, pendant que nos armées étaient en Italie, jouer contre l'Autriche un rôle, qui, sans la brusque paix de Villafranca, serait peut-être devenu très-important. Depuis lors, voyageant en France, en Italie, en Suisse, mais ayant sa résidence prin-
hossirn.
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cipale » Londres, il n'a pas cessé de parler el d'agir en faveur de sa patrie; ses discours, ses rapports avec les principaux hommes d'Élal de l'Europe n'ont pas peu servi à assurer les sympathii's du inoude libéral à l'admirable réveil qui s'est produit en Hongrie depuis l'année dernière.
Si au dehors de sa patrie, l'ancien Gouverneur a réussi à rester un personnage important , dans sa patrie même, sa popularité est toujours immense. 11 ne faut pas être prophète pour prédire que. grâce aux circonstances, il ne tardera pas peut-être à recommencer] sa vie active, si fatalement interrompue. Nous avons tout lieu de croire que l'expérience du passé lui épargnera h lui et h sa patrie les fautes et les désastres de 1848-1849. Il est des nations que la servitude anéantit. La Hongrie prouve à cette heure même qu elle n'est point morte, el quiconque s'est approché de Kossuth a reconnu que. s'il n'a lieu oublié, il a beaucoup appris. Son talent, que l'âge n’a point alTaildi. sera un jour prochain, capable de renouveler les miracles d'enthousiasme d'avril 18-49, avec les deux mêmes mots : Pairie el Liberté.
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fjv- Knml U«j«r, à Pana.
MICHELET
e sera sans contredit une dos figures les plus finement accentuées, les plus originales de ce siècle. Nul n’aura louché à plus d'idées, non pour les mettre en lumière, ear ce n’est 'pas un vulgarisateur; il n'élucide pus ce qu'il touche, mais il le met en relief; il force la pensée h s’y arrêter, ft retourner dans tous les sens le hijou qu'il a ciselé et auquel il n donné une forme étrange, et saisissante : la forme de son style, la forme de son génie, étranges et saisissants l’un et tÇÂ
l'autre. Il pose des problèmes [dus qu’il ne les résout, mais il les peso avec un art si merveilleux, avec une passion si vraie qu’il nous force nous-mêmes il chercher des solutions. Il a écrit et ^ il termine en ce moment une Histoire i/r France qui ne ressemble h aucune histoire en ce qu'elle a moins pour objet de nous enseigner les faits que de nous obliger à les apprendre ailleurs pour leur appliquer ensuite les réflexions qu'ils lui inspirent, les déductions générales et il grande portée qu’il en tire. C'est un poète doublé d'un philosophe, c'est un grand écrivain doublé d'uu apôtre. Mais ce n'est pas un enseigneur daus l'acception vulgaire du mot. Pour lire avec (mit Michelet, il faut savoir h l’avance les clirtses dont il parle,
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cl alors il agile dans l'Aine do Bes lecteurs lout un monde de pensées, de sentiments, d'aspirations généreuses dont .il a en lui le foyer et qu’il a le don de transmettre.
Si j'avais à définir d'un mol Michelet, je dirais que c’est un agitateur dans l'ordre moral, intellectuel, philosophique et religieux, comme O'Connell fut un agitateur dans l’ordic politique. O'Connell n'était ni un trihun, ni un orateur, ni un homme d’Etat, bien qu'il eût on lui l'étoffe et les capacités de l'homme d'Etat, de l'orateur et du trihun; c'était un agitateur. Il a agité son peuple d’Irlande, il a fait naître en lui l’ardente passion de son indépendance et de sa liberté.
On jieut dire aussi de Michelet qu'il n'est ni un historien, ni un professeur, ni un poète, bien qu’il ait en lui tout ce qui constitue le poète, le professeur et l’historien ; niais c’est un agitateur. Il a agité dans les Ames de scs contemporains, grâce à sa parole brève, incisive, je dirais volontiers uno parole, rayée tant elle porte loin ! il a agité plus d'idées, plus de passions que qui que ce soit parmi nous. Il a trouvé des chemins inconnus pour arriver jusqu’aux esprits les plus paresseux qui se sont réveillés au tocsin de sa phrase et ne se sont plus rendormis.
Ceux même qui ne se rendent pas compte de ce caractère tout particulier de la mission et du rôle de Michelet, sentent instinctivement qu’il est par-dessus tout un agitateur. Quiconque voit l'homme après avoir lu un seul de scs livres éprouve une surprise. On s’attend à trouver un homme do liante taille, une tète de lion, des muscles puissants comme était O'Connell, comme étaient tous les grands agitateurs politiques. L’agitation que fait Michelet n’a pas bcsoiu d’aide extérieure. Du fond de son cabinet, la plume à la main, il fait son oeuvre. La place publiquo, le forum, la tribune aux harangues, ce n'est point là sa place. Iji jeunesso a suivi avec enthousiasme ses cours au Collège de France. Même alors, sa parole écrite aurait eu plus de succès que sa parole parlée.
Il est de petite taille, fluet, d'une délicatesse extrême. Je ue sais quoi d'emphatique et de mesuré met tout d’abord en garde contre lui. Cette impression dure peu, maison l'éprouve. Sa politesse a des formes exagérées; sa voix est pointue; elle fait éprouver la sensation d'une piqûre dès les premières notes, et la piqûre, insensiblement, devient une sensation agréable. Sa figure est d’une exquisse finesse, mobile et douce; mais si l’on mettait son portrait, son vrai portrait, en tête de ses livres, il y ferait comme un contre-sens. Rien, dans ses traits ni dans son attitude extérieure, ne fait soupçonner la puissance do cette âme, la vigueur mâle de cet esprit, la jeunesse éternelle de sou cirur.
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Michelet a toujours trente ans dans ses livres. Son style original , sa pensée ne vieillissent pas. Bien plus! il rajeunit ses lecteurs tant il les emporte d'un vol hardi dans les hautes régions. En réalité et dans l'ordre de la nature, il a soixante-trois ans. Il est né il Paris le 23 août 1798 dans une humide et laltorieuse lainille. Son grand-père était maître de musique à Laon ; son père était employé dans l'imprimerie des assignats. Les assignats furent supprimés ; avec ou sans eux il fallait vivre. M. Michelet père fonda une imprimerie qui fonctionna jusqu’en 1810. Les imprimeries n’étaient pas en odeur de sainteté sous le premier Empire. Les presses do M. Michelet portèrent ombrage au gouvernement impérial, et sans plus de façon on les supprima.
II fallait vivre pourtant et faire vivre ce petit bonhomme qui courait sur ses douze ans et dont l'enfance n'avait pas été gaie. Il grandit, ainsi qu'il l’a dit lui-méme, « comme une herbe sans soleil entre deux pavés de Paris. »
Un ami de la famille, un vieux libraire, qui jadis avait été maître d’école, enseigna à l'enfant quelques bribes de latin. Ce fut comme une rosée pour une pauvre lleur mourant de soif. Le petit devait entrer comme apprenti h l'Imprimerie impériale, mais en le voyant mordre au latin, et si prompt à saisir toutes choses, on se ravisa, on se gêna et il force de sacrifices on put mettre l'enfant au collège Charlemagne. C'était le pied à l'étrier. Sa pauvre mère surtout fut heureuse ; elle pressentit l'avenir et la gloire de son fils. Ah 1 ces coeurs de mères ! comme ils nous portent et nous soutiennent dans la vie ! Elles ne nous enfantent qu'une fois matériellement, mais à peine sommes-nous sortis de leurs entrailles bénies qu'elles nous enferment dans leur finie et, dans cette gestation mystérieuse, elles enfantent jour par jour, heure par heure, nos sentiments, nos idées, nos rêves, nos afîections, tout ce que nous avons de meilleur en nous. Même quand elles ne sont plus hi, quand la mort a éteint leur regard et emporté loin de nous leur sourire, elles nous enfantent encore, c'est toujours en elles que nous vivons.
Michelet a eu ce sentiment très-profond : « A chaque instant, a-t-il écrit quelque part, dans mes idées, dans mes paroles ( sans parler du geste
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et des traits) je retrouve ma mère en moi ; c'est bien le sang de la femme. » Et ailleurs eu parlant encore de sa mère , morte avant que le nom de son fils fût célèbre : « J’ai écrit tout ceci en pensant a une femme dont le ferme et sérieux esprit ne m'eût pas manqué daus ces luttes. Je l'ai perdue et néanmoins, toujours vivante, elle me suit d'Age en Age. Elle a eu mon mauvais temps et elle n'a pas profité de mon meilleur. Jeune, je l’ai contristée et je ne la consolerai pas. » Quelle erreur! si nous ne consolions pas nos morts aimés en bien vivant et bien faisant, A qi: ■' rvirait de bien vivre et de bien faire?
L'enfant était devenu un jeune homme. Michelet avait fait de solides et brillantes études. A vingt-trois ans, A la suite d'un très-remarquable concours, il fut appelé à U chaire d'histoire du Collège Rolliu. 11 y professa également les langues anciennes et la philosophie. Puis il entra à l’École normale, où il devint maître des conférences. Il publia en 1826 son premier ouvrage sous ce litre : Tableaux synchronique» île l'Histoire moderne, ouvre d'érudition où déjà perçait son génie, où se révélaient les tendances de son esprit et les aspirations de son Ame.
La Révolution de 1830 lui ouvrit de plus larges horizons. 11 fut nommé d'abord chef de la section historiques aux Archives du royaume. M. Guizot, que des préoccupations politiques allaient absorber de plus en plus, choisit Michelet pour le suppléer A la Sorbonne. Le roi Louis-Philippe le chargea en outre d'enseigner l'histoire A une de ses filles, la princesse Clémentine, qui venait très-souvent prendre sa leçon chez sou professeur, l’attendant patiemment quand elle arrivait avant lui.
Michelet avait jusque-lA vivement appelé sur lui l'attention publique par d'importants travaux historiques, tels que lo Précis de l'histoire moderne , livre classique qui compte plus de vingt éditions; les Princincs de la Philosophie de ! histoire, le commencement de son Histoire de Fronce , la traduction des Mémoires de Luther, les Origines du droit français, cherchées dans les symboles et formules du droit universel, etc., mais ce fut seulement en 1838 lorsqu’il succéda A IJnunou, au Collège de k’rance, que sa véritable carrière, son apostolat s’ouvrit. L'Académie des sciences morales et politiques, en
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l'appelant au sein île rinstilut, récompensa, ù la même époque, le savant et l'historien. L'opinion politique et les sympathies de la jeunesse allaient récompenser l'apôtre des idées nouvelles, la! parti clérical et ultramontain sentit qu'il allait avoir là un puissant adversaire et il n 'épargna rien pour l’alsattre. Toutes les influences furent mises en jeu. Mais l’éloquent professeur était eu possession de sa chaire au Collège de Franco. Pouvait-ou lui retirer son mandat avant qu'il en eût mésusé? Il fallait attendre et voir l'effet de son enseignement. Dès les premières leçons, Michelet conquit sou jeune auditoire.
Presque!) même temps que Michelet, un homme d'une haute valeur, grand penseur et grand poète, Edgard Hui net. avait été appelé au Collège de France. Une complète fraternité de principes les unissait. Leurs talents étaient aussi dissemblables que leurs personnes; ils différaient de tenqiéranient, d'éducation, de caractère, mais ils se rapprochaient par leur mutuelle estime et leur communauté d'idées, d'idées générales du moius.
Ces deux hommes , par le seul prestige de leur parole , allaient électriser la jeunesse, préparer une révolution prodigieuse, non dans de secrets conciliabules et par des moyens ténébreux, mais au graud jour, en plein soleil, à la face de tous. La péri mie pendant laquelle Michelet cl (Juinet professèrent au Collège do France sera une des plus vives ni des plus brillantes périodes intellectuelles de ce siècle. Il existait entre les professeurs et la jeunesse attentive qui les écoulait une communication magnétique qui gagnait toutes les âmes. Michelet ne se bornait pas à parler, il écrivait des pages pleines de sa foi ardente, et de ce stylo taillé à facettes dont il a le secret, ce style qui ouvre à la pensée des perspectives intimes. L'n des livres qu’il publia alors : Du Prttre, de lu Femme et de la Famille, souleva dans l'épiscopat des tempêtes. Le diocèse de Chartres était alors placé sous la direction d'un prélat fougueux, M. Clausel do Coussergues. Avec cette véhémence passionnée qu’il portait en toutes choses, il attaqua le livre de Michelet et lo signala non-seulement comme une œuvre du démon, mais aussi comme attentatoire à la morale publique; il appela sur son auteur la sévérité des lois. Plusieurs collègues de M. Clausel do Coussergues joignirent leurs voix à la sienne.
Pour toute réponse Michelet dit : « Des pontifes, des Anciens du peuple, gesticuler, trépigner, écumer, grincer des dents ! triste spectacle! » Et il poursuivit son enseignement avec calme, ne se laissant pas détourner de sa voie par ces clameurs insensées !
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Le gouvernement de Louis-Philippe roulait alors sur la -pente qui l’eutratnait h sa ruine. Les efforts qu'il faisait pour s'y retenir ne servaient qu'à précipiter sa chute, il se faisait au Collige de France un bruit qui le troublait; les applaudissements enthousiastes de cette jeunesse qui se pressait autour des chaires d'Edgar Quinet, de Michelet, du poète Mirkicwicks, inquiétaient M. Guizot et ses collègues. Qu'on impose silence à ces révolutionnaires! Que nous veulent ces rêveurs! N'avons-nous pas assez de nos embarras, de l'opposition qui nous talonne !
Le cours de Mickiewicks et celui d'Edgar Quinet furent fermés les premiers. Celui de Michelet fut fermé dans les premiers jours de janvier 1818. La communication de cette mesure, faite au nom du gouvernement par l’administration du Collège de Franco à l'illustre professeur, ne contenait aucune explication, aucun énoncé qui la motivât. C'était le bon plaisir appliqué au haut enseignement.
Le gouvernement eût voulu se pendre qu’il n'ertt pas mieux agi. Ce» coups d'État successifs In frappèrent d’une bruyante impopularité. Les élèves des Ecoles allèrent en niasse faire une visite à Michelet pour lui exprimer leurs respectueuses sympathies. Michelet u’élait pas chez lui quand les délégués de cette jeunesse s’y présentèrent. Le professeur les remercia par une lettre qui fut publiée par tous les journaux de l'opposition. Je voudrais pouvoir la citer en entier; je ne le puis, cl me borne à rappeler ces passages : « La chaire de morale et d'histoire devait spécialement alarmer le jésuitisme politique et religieux. Quoi de plus contraire à ce que nous voyons que l'enseignement de la morale, quoi de plus séditieux ! Et l'histoire ! Bien de plus terrible! elle montre au miroir du passé les lueurs de l’avenir; et l'on craint l’avenir, ou ne veut point d'avenir, on en écarte tant qu’on peut sa pensée et ses yeux, comme si on pouvait l’anéantir en n’y pensant pas. » bit Michelet poursuit sur ce ton flagellant jusqu'à ce que, gagné, vaincu par sou émotion, il s'écrie : « Toujours, jusqu'à la mort, j'irai versant mou cœur! » Ce cri de foi cl d'amour retentit dans toutes les âmes. Et il a tenu, il tient parole; il va versant son cœur, ce cœur où lialtent, à côté des plus viriles énergies, toutes les tendresses féminines.
Parmi les collègues de Michelet au College de France, tous ne courbèrent pas la tête devant la mesure dont M. Lelronue, administrateur du Collège, sur les ordres du ministre, M. de Salvandv, s'était fait l'exécuteur. M. Michel Chevalier s'honora en rendant publique une lettre fort remarquable adressée à Michelet. « La lilierté du l'enseignement, disait-il, est uuc des libertés pu-
bliqties les plus précieuses. lie n'csl pus seulement comme professeur, c’est bien plus comme citoyen que nous dosons In soutenir. Je n’examine [mis et n'ai pas ft examiner si, placé dans votre cliaire, j'aurais professé toutes les opinions auxquelles vous avez prête l'autorité de votre parole. La question n'est même pas de savoir si ce n’est pas un nmllieur que le public soit privé des leçons d'un homme de votre talent si original et de votre érudition si vaste. Ce qui nie frappe ici, c'est que, avec la doetrine dont on vient de vous faire l'application, ce no sera plus qu'un jeu d'interdire renseignement ft tout professeur dont l’indépendance aura porté ombrage à quelqu'un ou à quelque colcrio en crédit, et que, désormais, l'arbitraire est substitué à la liberté. Sur ee point, tous les hommes qui aiment sincèrement la liberté sont tenus de marcher d’accord et de sympathiser avec vous. »
Cette protestation de M. Michel Chevalier produisit une impression trèsprofondo. On était alors il la vcillo des plus graves événements. De pareils actes les précipitaient. IJn mois après, la Dévolution de Février éclata. S'il était un homme h qui elle prit servir, c'élail bien Michelet qui l'avait préparée et prédite. Mais son âme avait grandi dans ces luttes ardentes si vaillamment, si éloquemment soutenues. Il ne voulait plus que son nrlion pût être gênée par qui que ce soit, ni par quoi que ce fût . Il n'avait qu’il choisir parmi les positions les plus élevées, les pins Influentes, il refusa (oui, olwliiiénient, avec une invincible fermeté; il ne voulut pas même faire partie de la haute commission des études où ses travaux lui assignaient la première place, (juand tant de gens briguaient l’honneur de représenter la France à rassemblée Constituante, il déclina tonte candidature. Il s’enveloppa de solitude el s'enferma dans le travail. Nulle considération, depuis lors, n'a pu le décider à se départir de la ligne de conduite qu'il s'est tracée, et dans un temps où tant de convictions faiblissent, où tant de caractères plient et s'effacent, il est consolant de pouvoir mettre en relief des natures de celle trempe.
Nous avons gardé le souvenir d’une lotir» qu'il écrivit à celle époque au directeur d’un journal ayant pour litre le Bien-Être universel. Avant de prendre la plume pour raconter cette existcnco si modeste et si grande, si laborieuse, si féconde, nous avons voulu rechercher celle lettre pour la relire. Nous ne résistons pas au plaisir d'en extraire un très-beau passage où celle Ame passionnée se peint lout entière : « Votre litres m'a été au cceur, comme il l’eùt fait dans mou enfance indigente, dans les terribles misères des derniers temps de l'Empire, quand j’ai passé tant d'hivers sans feu et presque sans pain... Vous ne vous arrêtez pas à la vieille malédiction qu'un passé sans cicur jetait
MICHELET
sur Ig genre humain, enseignant que né malheureux, il restera malheureux, prétendant que la misère est une loi de Dieu, et la consacrant en quelque sorte. Le misérable est un serf! sanctionner la misère, c'est ordonner l’éternel esclavage. Dogme barbare, qu'ont démenti la raison et la nature, notre dogme révolutionnaire ! La Révolution française — qui fut un héros! — a vaillamment entrepris la restauration de l'homme. Elle a attaqué corps à corps le vieil ennemi de l'humanité, la misère, et elle a fait plus en dix ans pour l’amélioration du sort des masses que n’avait fait en mille ans le système quelle a renversé... Si l'on peut dire que la douleur a été parfois productive, si la souffrance a fait jaillir des étincelles de génie, il n'en reste pas moins vrai que les grandes œuvres individuelles ou populaires, qui ont fait le sort du genre humain, ont été les fruits de l'harmonie de l'Ame, d'une existence équilibrée d’affections douces, de travail et d'un sérieux lionheur. »
L’homme est là tout entier dans la vigueur de sa foi, dans toute la puissance de sa dialectique. Le misérable est un serf! c'est dans ces mots concis, qui restent gravés au fond des âmes, que Michelet excelle à résumer les théories les plus complexes. Si le misérable est un serf, il faut donc combattre la misère comme on combat toute servitude. C’est sur ce terrain eu effet qu'il faut attaquer le dogme catholique qui fait de la terre une vallée de larmes et qui, pour tout remède à la misère, offre aux infortunés quelle étreint les perspectives du paradis après la mort, cl la soupe ici-bas mendiée à la porte d'un couvent ou au seuil d'une caserne.
Michelet, au lendemain de la Révolution de Février, avait refusé toute foncliou éclatante, mais il avait repris son enseignement au Collège de France. Nous n'avons pas à dire ici ce que fut la réaction de 1810. celle coalition de tous les vieux partisse donnant le baiser Lamou relie, SI. Tliiers tendant la main à M. de Montalcmbert ; celte réaction qui lit la loi de 1850 sous prétexte de lilierté de l’enseignement et contre laquelle l'opinion publique proteste si énergiquement aujourd’hui; qui fit la loi du 81 mai contre le suffrage universel. La chaire que Michelet occupait au Collège de France était le I rouble-fête de la coterie ultramontaine. Pouvait-on tolérer une telle iniquité, un si grand scandale? alors surtout que Michelet définissait si bien, avec la chaleur de sa parole et la largeur
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de ses idées, lu mission du haut enseignement. Selon lui , le professeur qui s'adressait a celte généreuse jeunesse déjà formée sur les bancs des collèges, n'avait à lui enseigner ni des sciences exactes, ni des vérités jugées, classées, estampillées. Cet enseignement avait bien plutôt pour objet, dans la pensée de l’illustre professeur, de proclamer des vérités nouvelles, d'abord taxées d’hérésies, et contre lesquelles pouvaient même s'élever des plaintes graves. « Peu à peu, disait-il, ces nouveautés subsistent par leur propre force, elles durent, elles vivent et en vivant elles tuent les erreurs contraires. Au bout de quelque temps on finit par sentir qu'on est ridicule en continuant de les attaquer, on les subit, que dis-je? ou lûrlic de faire croire qu’on avait toujours pensé ainsi. L'hérésie de l’astronomie et de la physique moderne, hérésie victorieuse! est entrée par la brèche au mur île sou ennemi et s’est fait enseigner jusque dans les écoles ecclésiastiques. Voilà le caractère du haut enseignement ; il n'est pas seulement la transmission des vérités acquises à la science, adoptées, mises hors de contestation, il est la science à l'état vivant et mobile qui se fait sous les yeux du public, qui invente par-devant la foule. »
Nos (ils auront de la peine à croire un jour que deux ans après l'accomplissement d'une révolution qui avait spontanément détruit l’esclavage, supprimé la peine de mort en matière politique, de pareilles propositions purent être regardées comme factieuses. On circonvint les professeurs du Collège de France, on aurait voulu que le coup qui devait frapper Michelet fût porté par ses collègues. Ceux-ci, consultés, répondirent qu'on pouvait bien, à la rigueur, reprocher à M. Michelet de négliger un peu trop l'enseignement des faits pour les généralités philosophiques, mais ils eoueluaicn! « qu’il n’y avait pas lieu d'en référera M. le ministre de ('instruction publique. '>
Vaine résistance ! La perte de Michelet était décidée. Le ministère de l’Instruction publique avait alors pour chef M. Giraud; Giraud qui? Giraud quoi? homme honorable sans doute dans les relations de la vie privée, mais qui n'avait été porté à ce poste éminent que pour y exécuter les volontés de la coterie réactionnaire. M. Giraud prit un arrêté qui suspendit , jusqu’à nouvel ordre, le cours de Michelet, et cet arrêté invoqua la délibération des professeurs, bien que celte délibération lui fût contraire. En matière de Ivonnc foi, les partis n'y regardent pas de si près! MM, Bcugnot, de Falloux, de Melun, Mgr Diipanhmp, M. de Moutalcmliert respirèrent en paix, quand ce terrible adversaire fut tombé. La sensation fut vivo et profonde dans le quartier latin. Deux mille jeunes gens vinrent avec calme se présenter aux portes de l'Assemblée législative et remirent entre
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les mains de (rois représentants du peuple, MM. Versigny, Noël Parfait,
Aubry (du Nord), une protestation ainsi conçue : « lai liberté de penser vient d’être violée par la suspension du cours de Michelet. Nous, élèves des Écoles, nous en appelons de cette décision arbitraire à l'Asseinblé souveraine et nous protestons. »
La majorité do l'Assemblée ne tint pas mémo compte de celle pratestation dirigée contre elle-même. Le coup d'État survint, Michelet refusa de prêter serment et moins heureux qu'Aragn , qui avait opposé le même refus, il fut révoqué.
Il n'est pas facile d'arrêter l'essor du génie. Kn supprimant la tribune d'ofi Michelet parlait à la jeunesse contemporaine , on ne supprima pas le tribun. Au lieu de parler à son auditoire restreint, le professeur destitué s’adressa aux masses; il se donna tout entier alors aux travaux historiques qu’il avait depuis longtemps entrepris et les poussa avec vigueur. Il publia coup sur coup ces livres, je ferais mieux de dire ces poèmes où l’histoire est jugée bien plus que racontée, oh des lueurs inattendues, tirées de faits jusque-là inaperçus, éclairent soudainement toute une époque.
J'ai souvent entendu critiquer cette façon d’écrire l'histoire. Écrire l'histoire, dit-on, c’est l'enseigner à ceux qui l’ignorent et Michelet ne l’enseigne [vas. Cela est vrai, en donnant à ce mot : enseigner, sa signification élémentaire. Nous l'avons dit nous-mêmes, au début de re travail : pour lire avec fruit les grandes études historiques de Michelet , il faut déjà savoir l'histoire, connaître les faits, de même qu'il faut savoir le latin et le droit canonique pour suivre un cours de théologie, et connaître les éléments do la médecine pour suivre avec fruit les cours d'un savant médecin. Michelet fait, comme historien, ce qu’il a fait au Collège de France comme professour. Il emporto son lecteur dans les hautes régions et lui enseigne la philosophie, la morale de l'histoire bien plus qu'il ne lui raconte par le menu les faits historiques. C’est sa manière et je la crois bonne. I! peint une époque comme Martyns a peint les grandes scènes de la création, les cataclysmes du glolve. Si on u’a aucune idée de ces scènes et de ces cataclysmes on ne peut jouir complètement de l'œuvre du peintre, on ne peut-être eu communion avec lui. C’est le haut enseignement historique; pour le suivre utilement il faut déjà savoir l'histoire, de même que pour suivre son enseignement au Collège de France, il fallait que
l’auditoire qui l'écoutait fût déjà familiarisé avec le détail des fails dont il ■
embrassait 1a généralité. La tendance de son esprit lu porte dans ces hautes