‹ Les célébrites du jour 18601861Chapitre 59 sur 63 · STI · texte numérisé non relu

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mer les pâles et souffreteuses générations dont la misère, la débauche, les convoitises de toutes sortes peuplent nos hôpitaux, no» hospices, nos asiles d'enfants trouvés. La mer peut faire de ces infortunés des êtres vigoureux qui s'attacheront à leur bienfaitrice et donneront un jour h la France ce qui, d'année en année, va s'amoiudrissant sous l'intluence des attractions malsaines qu'exercent nos villes encombrées, elles lui donneront une population maritime, un peuple de matelots hardis et robustes.

Cet appel sera entendu. Il est impossible que dans un pays comme le nôtre, nfi une si grande étendue de côtes est liaignée par deux mers, nous perdious plus longtemps les bénéfices do notre situation et que nous n'utilisions pas au - prolit de ceux qui en ont le plus pressant besoiu, les forces mystérieuses et inépuisables que la mer recèle dans son sein.

Un lo voit, Michelet ici n’a pas seulement fait œuvre de poète, il a aussi fait œuvre de moraliste, de philosophe et d'Immme d'Êtat. C’est pour cela peutêtre que ce nouveau livre n'aura pas le retentissement populaire qu'ont eu ses publications antérieures; sa valeur n’en est pas moins considérable. 11 est beau et consolant, c’est d'un fortifiant exemple de voir cet homme, parvenu & l’âge oh la laliguede la vie se fait ordinairement sentir, oii le repos devient un besoin, puiser ou contraire dans sa foi, dans son amour, des vigueurs intellectuelles et morales que lmp souvent, hélas! la jeunesse elle-même ignore; poursuivre son apostolat avec une si prodigieuse ardeur. Après une carrière si noblement remplie, après de si longues et si pénibles luttes, Michelet pourrait jouir de sa gloire paisiblement. Il est de ceux qui croient n'avoir rien fait tant qu'il reste quelque chose a faire.

Il ne faut rien moins (pie la puissance d'un profond sentiment religieux pour inspirer de tels dévoôinenls, uno si généreuse passion. Ce sentiment n’a cessé d'animer .Michelet. Il a raconté lui-même l'impression que produisit sur son âme la première lecture d'un livre dont on parie généralement beaucoup plus qu’on ne lo lit : l ’ Imitation Je Jésus-Christ. Michelet, bien jeune encore, se débattait contre les étreintes de la misère. « Dans les embarras extrêmes, incessants de ma famille, dit-il, ma mère étaut malade, mon père si occupé au dehors, je n'avais reçu encore aucune idée religieuse. Et voilà que dans ces pages j'aperçus tout h coup, au bout de ce triste monde, la délivrance de la mort, l'autre vie et l'espérance! La religion reçue ainsi, sans intermédiaire humain, fut très-forte en moi. Elle me resta comme chose mienne, chose libre, vivante, si bien mêlée à ma vie qu'elle s'alimenta de tout.se fortifiant sur la route d'une foule de choses tendres et saintes dans l'art el In poésie, qu'â tort

Mirnn.ET.

on lui croit étrangères. Comment «lire l'état de rêve où me jetèrent ces premières paroles do \' Imitation'! Je ne lisais 'pas, j'enteudnit, comme si une voix douce et paternelle se fût adressée à moi-même. Je vois encore la grande chambre froide et démeubléc; elle me parut vraiment éclairée d'une lueur mystérieuse. Je ne pus aller bien loin dans le livre, ne comprenant pas le Christ ; mais je sentis Dieu ! »

Nous avons cité ce passage, non-seulement parce (|u'en lui-même il est fort beau, mais parce qu'il répond à ce préjugé qu'on ne peut-être vraiment religieux si l'on n'est affilié à une église officielle quelconque, et aussi parce qu’il montre comment le sentiment religieux peut naître dans une ê me spontanément, sans le secours d'un prêtre. La religion, la vraie religion, la seule qui soit digne de ce nom est celle qui relie i'Iionmie à Dieu, non à un Dieu de fantaisie relégué dans un empyréc ou dans un paradis lointain, mais au vrai Dieu vivant dans la induré entière et dans l'humanité. Cette religion d'amour, de charité, de dévoflment, n'a liesoin, pour conquérir les âmes, ni d'une hiérarchie cléricale, ni d’un symbole exclusif, ni do temples particulière, ni même de culte et do pompes extérieures.

11 suffit d'un mot, d'un sourire de notre mère pour la faire éclore en nous, pour nous faire sentir Dieu, suivant la belle expression de Michelet.

C’est au triomphe de cette religion douce et tolérante que Michelet consacre sa vie et c’est h cause de cet apostolat que nous avons voulu l'honorer publiquement ici.

Tjrp Frac* Brjw, * Paria.

arini les nombreux réfugiés qui sa trouvaient h Londres après la révolution de 1818, figurait S. A. R. le prince Frédéric, frère de S. M. Frédéric-Ouillauuie IV et héritier présomptif de la couronne. Lors des événements du 15 mars, le peuple de Berlin se porta veis le palais du futur régent dans le but de le saccager. On parvint h l'en empêcher, et, le lendemain, le prince, pour éviter toute tentative du même genre, jugea bon d'envoyer une somme assez considérable pour les blessés de la j révolution. Cette démarche ne parvint pas h le rassurer complètement, car il s'empressa de quitter Berlin et même la Prusse.

L'héritier de la couronne, contrairement fi ce qui a lieu ordinairement, ne jouissait pas d'une popularité bien considérable auprès des Prussiens. Lorsque le roi, les chambres et les ministres prêtèrent serment il la nouvelle constitution , sa place resla vide b la cérémonie. On vit daus cette

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LE 1101 DK MISSE.

absence l’iiiloiition calculée de ne prendre aucun engagement qui pùl le lier aux principes du gouvernement constitutionnel , pour lequel il n'avait point paru jusqu’alors professer une bien vive sympathie. Le prince Fréiïéric n’était ni un , orateur, ni un philosophe, ni fin historien, comme son auguste frère; il se posait tout simplement en soldat ignorant des subtilités de l'école, ne se souciant pas plus du droit historique que du droit rationnel , et passaut la plus grande partie de sou temps k faire parader et manœuvrer les troupes de la garde royale cl de la ligne, ce qui faisait dire aux plaisants qu’il la mort du mi régnant le trône de Prusse serait oecupé par un caporal.

Comme il fallait pourtant que le rôle de tous les héritiers présomptifs, qui consiste k faire des agaceries à la popularité, filt rempli par quelqu'un de la famille, à défaut du prince, ce fut la princesse sa femme qui s'en chargea. Elle possédait toutes les qualités nécessaires pour s’en tirer d'une façon brillante et tout à fait naturelle. Fille du grand-duc de Saxe-Weimar, elle avait toutes les traditions de cette cour polio, où tous lias grands hommes de l’Allemagne recevaient un accueil si empressé. La princesse de Prusse réunit h Berlin, sous son gracieux patronage, tout ce que la capilato renfermait du gens de mérite et d'esprits libéraux dans les arts, dans les lettres, dans la politique. Sans pédantisme et sans effort, dit un historien qui a tracé un tableau de la société prussienne , à l'époque dont nous parlons , sans blesser aucune des difficiles convenances de sa position, elle sut se concilier le dévouement de l'élite de la bourgeoisie berlinoise, qui lui sut un gré iuliui de quelques actes d’iudépendance, surtout de l'empressement quelle mit k accepter la dédicace d un livre de M. de Itaumer, au uiomeul même où une éclatante disgrâce venait de frapper cet homme d'État.

la; parti que le prince de Prusse semblait avoir pris do se tenir, autant que possible, on dehors des affaires, n'était point sans prudence et sans raisou avoc un roi comme son frère, livré h tous les instincts et k toutes les contradictions du caractère le plus mobile et le plus impressionnable. Frédéric-Guillaume IV offrait le résumé îles défauts et îles contrastes de l’esprit allemand. Nuageux et entêté, facile et cassant, perdu daus les abstractions les plus générales et uoyé

dans les détails, voyant les questions d'État h travers les vapeurs d'un mysticisme universel, son esprit brillant et inconsistant à la fois le rendait l'homme le moins propre à gouverner une grande nation comme la Prusse, surtout dans les circonstances difficiles où elle se trouvait placée. Pour bien juger Guillaume IV et pour bien comprendre les embarras qu'il devait causer à son gouvernement et à sa famille, il suffit de lire la collection de scs discours, qui a été imprimée il y a quelque temps. La correspondance française de Humlioldl nous le montre également sous un jour assez complet. Nous le voyons d'abord occupé h dresser les statuts d'un nouvel ordre de chevalerie; il attache une si grande importance à ce que les noms des nouveaux chevaliers ne soient pas connus d'avance du public, qu'il les écrit lui-même sur une liste en caractères sanscrits. La grande affaire est, après cela, de savoir si les juifs seront admis à l’Académie de Berlin. Le roi se prononce pour l'affirmative, et entre ensuite dans un véritable désespoir en apprenant que Frédéric le Grand avait refusé autrefois de ratilier l'élection de Moïse Mendelssohn. Se montrer plus philosophe que l'ami de Voltaire, quel sujet de désolation pour un roi qui songe à acheter le Texas pour le donner h des missionnaires et à faire luiméme le pèlerinage de Jérusalem !

Personne n'a d’influence sur cette naturo obstinée et changeante; les homme* qui l'entourent, et auxquels on donne le titre de favoris, dit Vamhagen von Ense, qui tient ces détails de llumboldt, ne peuvent qu'épier certaines fantaisies, certaines faiblesses du monarque, pour s’en servir en s’y conformant. S'ils voulaient sortir de ce cercle étroit , ils seraient brisés à l'instant. Le roi écoute volontiers les conseils, mais il se dispense de les suivre. Les plans qu'il semble abandonner sout ceux, au contraire, auxquels il tient le plus. 11 fait des projets comme s'il devait vivre cent ans. 11 rêve, ajoute Varnbagen, d'énorme* bâtimeuts, de parcs, d'œuvres d'art ; il prépare do longs voyages en Grèce et en Orient, campagnes napoléoniennes, mais pacifiques, h Londres, à Rome, à Saint-Pétersbourg, h Athènes; conquêtes d’artistes, de savants, mais non vie pays I Art et fantaisie sur le trône, et tout à l'entour jonglerie fanatique, hypocrite exploitation d'enfantillages! — Et cependant le roi est vraiment spirituel, vraiment aimable, animé des meilleures intentions! Et Varnbagen se demande; — Qu’arrivera-t-il encore de tout cela?

Ce qui devait arriver n'était point difficile h prévoir, et l’on a vu dans quel étal de faiblesse, et on peut même dire d’abaissenieut. la politique inconsistante de Frédéric-Guillaume IV a luis la Prusse dans les dernières années de sou règne.

En 1Si7, à In veille même il’unp révolution qui allait ébranler tons les trônes, le roi de Prusse croyait fermement encore au triomphe prochain et définitif de don ('.arlos cl do don Miguel; il espérait bien, disait-il, aller bientôt il Paris saluer le souverain légitime. Ou doit comprendre dans quelle violente réaction il se jeta après le triomphe complet de la contre-révolution en Allemagne, à la suite des événements de 18 18. On alla jusqu’il s'opposer il l'engagement de M"‘ Viardoltiarcia au Grand-Opéra de Berlin, parce que, disait-on, elle était trop rouge. Hiimboldt objecta en vain que le chant n'était d'aucune couleur , le ministre tint ferme, et l'illustre savant fut obligé do le quitter en lui disant : « Eh bien ! envoyez des engagements en blanc h Béthanie, et faites chanter les diaconesses. »

Déjà, en 1855, les grands événements dont l'Europe était le théâtre laissaient Guillaume IV fort indifférent; mais une vitre peinte, une volute antique, l’étymologie d'iiu nom de famille à deviner, était ce qui l'intéressait le plus, après les discussions théologiques cependant, pour lesquelles il se montrait passionné au point de correspondre avec plusieurs théologiens sur les questions les plus arduesdu dngtne et de la discipline. Il dirigeait lui-mèine la polémique de certains journaux contre l'évêque de Mayence et divers autres ecclésiastiques catholiques.

Pendant ce temps-là, le gouvernement prussien s’effacait de plus en plus. Nous trouvons dans une lettre de liumboldt le passage suivant : «Le prince de Prusse, que je crois très-véridique, affirme, conformément à ses principes, avoir dit partout à haute voix qu’une guerre aurait été vraisemblablement évitée, si l'Autriche et la Prusse avaient fait tout de suite, et d’une manière active, cause commune avec les puissances occidentales. « Mais l’Autriche espérait tirer les marrons du feu, et la Prusse avait à régler des points de philosophie et de dogmatisme bien autrement importants que les questions soulevées par la guerre d'Orirnt. Le gouvernement prussien se livra plus que jamais aux charmes de la politique contemplative dont elle recueillit les fruits de tous côtés, et principalement dans l'affaire de Neucliàtel, où la Prusse put s'écrier, comme cet avocat plaidant pour un client battu : a Au fond, nous n'avons pas reçu le soufflet; nous n'en avons eu que le geste. «

LE nul UE l'RlSSE.

En 1847, Frédéric-Guillaume IV avait octroyé 11 set sujets une constitution faite à souhait pour charnier les adeptes de l'école historique, c'est-à-dire purement gothique et féodale. Satisfait de sou oeuvre, et confiant dans sou éternité, le roi, dans sou cercle intime, s'occupait à déterminer l'endroit précis où les Hébreux avaient passé la mer Rouge, et demandait à ses ministres un mémoire sur la question de savoir pourquoi on ne jouait plus la musique de Palcstrina, lorsque la révolution du 1 5 mars vint l'arracher à ces préoccupations importantes, et lui prouver que le droit historique ne protégeait pas aussi efficacement les monarchies qu'il se l'était imaginé. 11 fallut violer ouvertement la tradition et convoquer une constituante à Berlin. Plus tard, lorsque la constituante et les constituants auront été dispersés par les baïonnettes do la garde royale, Frédéric-Guillaume IV n'aurait pas mieux demandé que de revenir purement et simplement à sou cher droit historique ; mais la révolution n’était pas tellement abattue qu’on pùl se dispenser de lui faire quelques concessions. Une nouvelle constitution fut rédigée par laquelle se trouvent consacrés tous les principes généraux qui forment la liase des sociétés modernes.

C’est avec cette constitution , h laquelle, ainsi que nous l’avons dit, il avait d’aliord refusé de prêter serment , que le prince de Prusse est chargé de gouverner aujourd’hui comme roi. 11 est bon d'ajouter que le jour où Frédéric est deveuu régent, la formalité du serment a été remplie.

Las du séjour de Londres, et ennuyé de ne pas assister il la parade tous les matins et de ne plus passer de revue, rassuré du reste sur les dangers que pouvait courir sa vie en rentrant dans son pays, le futur roi de Prusse se décida à quitter l'Angleterre et & revenir à Berlin.

Au mois de mars 1819, il y avait dans les prisons de Berlin un jeune oflicier polonais, nommé Louis Micruslawski, condamné à mort par la haute courprus-

sienne comme un îles chefs de l'insurrection polonaise du grand-duché de Posen. La victoire du peuple sur les troupes royales vint le délivrer ainsi que ses compagnons do captivité. Trois mois plus lard, le gouvernement provisoire de Badcn offrait à Louis Mieroslawski le commandement en chef do l'armée révolutionnaire du Rhin et du Necker'.

Le gouvernement prussieu, voyant la réaction reprendre des forces, accepta de la Diète germanique la mission do réprimer les mouvements révolutionnaires dans le midi do l’Allemagne, et fit marcher une armée sur le grand-duché de Baden.

Le prince de Prusse s’ennuyait fort à Berlin, n'avant pour s’occuper que son gouvernement do la Poméranie, dont il s’est toujours assez peu soucié, et le régiment dont il était colonel. Le roi, plus philosophe que militaire, n'avait jamais conduit ni eu envie do conduire désarmées; son frère aîné était le soldat de la famille, il lui confia donc le commandement dé l'expédition do Baden.

Soit que le prince, qui, depuis 1813 et 1811, où il suivit les armées alliées, n'avait plus fait campagne, fût un peu rouillé, soit que les troupes prussiennes ne fussent pas aussi excellentes qu'on a bien voulu le dire, les débuts de l’expédition ne s'annoncèrent pas d'une façon très-brillante. Le 16 juin 1819, Mieroslawski défit sur le Necker le corps do Peukcr, et, le 9 juin, celui d’Hirsehfeld à Waghausel, sur le Rhin. Forcé, par l'abandon de sa cavalerie, ft se retirer sur Radstadt, il parvint, en s'appuyant sur la Murg, & tenir en échec 60,000 hommes conduits par les généraux Peukcr, Hirschfeld et Gracbcn, placés tous les trois sous le commandement supérieur de l'héritier du Irène.

Pour lutter contre? les forces d'un état puissant, la révolution de Baden aurait eu besoin d'étre soutenue par uu appui extérieur. Cet appui lui manquaut , Mieroslawski passa en France, et les derniers soldats qui lui restaient posèrent les armes.

La carrière militaire active du prince île Prusse no so compose guère que do colle courte campagne. Le roi, pnurlc récompenser, lui donna le gouvernement de Coblcntz, où il vint se fixer, et le commandement des provinces rhénanes. En 1831, il reçut le titre de colonel général de l'infanterie prussienne et le commandement de la forteresse fédérale do Mayence.

Quatre ans après, la maladie du roi son frère l'appela à prendre possession du gouvernement.

La Prusso est le pays qui renferme le plus de nobles : ou en compte, je crois, un sur treize habitants. C’est duus colle iunumbrablearistocratic que se recrute le

LE ROI l)E PRUSSE.

parti dos Junker. Vous vous rappelez sans doute le fameux liaron de Thuudcrten-tronekh, qui « ('■tait un des plus puissants seigneurs de la Westphalic, car son ch&tcau avait une porte et des fenêtres ; sa grande salle même était ornée d'une tapisserie. Tous les chiens do sa basse-cour composaient une meute dans le besoin ; ses palefreniers étaient ses piqueurs ; Io vicaire du village était sou grand-aumônier. Ils rappelaient tous Monseigneur et ils riaient quand il faisait des coûtes. » Le type de ce personnage comique lui survit dans la personne de Junker.

Le Junker habite quelque masure délabrée au fond de la Poméranie; il mange du pain bis et lioit de la bière aigre toute l'année ; son revenu consiste en quelques florins qu'il dépense à acheter do la |mudre et du tabac, car chasser et fuinoj sont ses deux seules occupations. Ennemi de toute innovation, le Junker estime assez la gloire militaire du grand Frédéric ; mais il tient que ce monarque a dérogé en soupant avec des philosophes. Le Junker ne sait pas toujours lire et écrire, mais il soutient qu'il n'y a pas d'autre droit que le droit historique, et que tout ordre basé sur le ratiouualismeest incapable de durer. Lu droit historique pour lui , c'est la féodalité ; si on ne restaure pas le moyen ftgc, si l’égalité devant la loi est maintenue, si les roturiers peuvent obtenir des emplois dans l'administiation et des grades dans l'armée, c'en est fait de la Prusse, de l'Allemagne et de l'Europe tout entière.

Un des traits caractéristiques du Junker, c’est qu'il déteste la France; c’est le Teuton et le gallophobc par excellence : il fredonne encore dans ses bons moments les chansons de 1812 ; il engraisse une nie toute l’année pour la manger le jour anniversaire de la bataille de Leipsick, et si la récolte de blé noir a été bonne, il arrose à cette occasion son rôti de quelques verres de brandwein.

Quand il a trouvé une demoiselle pouvant prouver exactement le même nombre de quartiers que lui, le Juuker se marie, et il ne larde pas h avoir de nombreux enfants. Les filles deviennent ce qu clics peuvent; l'aîné des garçons reste à la maison pour faire souche, les autres se dispersent et entrent soit dans Tannée, soit dans les administrations publiques. L 'innombrable bureaucratie pmssienno se compose presque entièrement de Juukcrs. Quoique l'argent du budget provieime d'une origine passablement empreinte de raliomialismeconslilutionncl, les Juukcrs en vivent sans remords : c'est la seule occasion où ils consentent à mettre le droit historique de côté.

Le roi Frédéric-Guillaume IV, pendant sou règne, n'a été en définitive qu'un Junker couronné ; il avait tous les goûts, tous les instincts, toutes les idées du hobereau prussien avec une teinte de mysticisme plus prononcée, et surtout plus d'instruction. Don, affectueux, expansif en général, il prenait feu dès qu'on tuu-

cliail il ses privilèges. A la moindre atteinte portée au droit historique de la royauté, le philosophe, l'artiste, le lettré disparaissaient :ou voyait surgir aussitét le Junker. On peut dire ipie c’est un Junker qui a régné depuis 1840 jusqu’au moment où une maladie terrible est venue forcer Guillaume IV de céder à son frère les rênes du gouvernement.

Le Junkérisme, par les liens qui le rattachent au sol et àla bureaucratie, est un parti qui ne manque pas d’une certaine puissance en Prusse ; il a dans la presse un organe important; dans la chambre des seigneurs, son influence était assez forte pour tenir en échec le ministère et pour entraver la marche du gouvernement. Il a fallu dernièrement un petit coup d’État du régent pour briser la majorité junkériste de la première chambre du parlement, en y introduisant un nombre suffisant de membres moins exclusivement dévoués au droit historique et à la tradition.

La nomination de ces nouveaux membres a été fort louée en Prusse et considérée comme un acte do courage de la part du régent. .

Après le Junker vient le piéliste.

Si on avait besoin d'inquisiteurs protestants, ou les trouverait, je crois, dans les rangs des piétistes. Os messieurs no le cèdent pas en insolence à nos ultramontains. Le piétisme, c’est la théocratie dans la réforme. Le pouvoir civil et le pouvoir religieux confondus, le gouvernement do Calvin à Genève, voilà l'idéal du piétiste; il a en abomination le mariage civil; il veut imposer la célébration du dimanche, et, si on le laissait faire, il supprimerait bien vite la tolérance religieuse et la liberté de conscience.

C'est le piétiste qui demande le maintien des lois contre les juifs et qui veut que le clergé suit entièrement maître de l'instruction publique. Comme on ne se confesse pas dans la religion luthérienne, le piétiste remplacerait volontiers le billet de confession exigé chaque semaine des sujets de l’Étal pontifical par un certificat do bonnes vie et mœurs délivré par le ministre de la paraisse; il s’empresserait, s’il avait le pouvoir, de rendre la présence au service divin et la fréquentation de la sainte table obligatoires pour tous les citoyens; il se délecterait à persécuter les catholiques, comme ceux-ci persécutent et molestent encore les protestants dans certains pap. Les lois suédoise appliquées nvc tant de rigueur contre les catholiques sont des lois piétistes.

LE KOI DK IMUiSSK. 3Si

Pour expliquer l'existence d'un semblable parti chez une nation aussi éclairée que la Prusse, il faut songer que ce pays a été longtemps aux mains d'un ordre religieux, et cpio l'union de la force spirituelle et de la force temporelle dans une seule main peut paraître A bien des gens un retour pur et simple au droit historique. Aussi le piétisme et le junkérisme se prétent-ils un mutuel appui et forment-ils, pour être plus exact, un seul et même parti sous deux noms différents.

Le parti piétiste comptait beaucoup sur Frédéric-Guillaume IV, quoique celuici lui jouAt quelquefois d'assez marnais tours, notamment lo jour où il accordait une subvention annuelle pour l'achèvement de la cathédrale de Cologne. Cela fut considéré comme une manifestation ultra-catholique, et les piétistes en furent indignés. La Galette de la Croix en jeta feux et flammes. Les brouilles entre le roi et les fidèles du parti n'étaient jamais cependant de bien longue durée. S. M. Guillaume IV envoyait au dévot journal quelque article de sa main sur quelque point de théologie où le catholicisme se trouvait fort mal mené, et le passé était oublié!

Le piétisme réusstt-il A s'emparer du gouvernement, A remettre le gouvernement et l'administration aux mains des ministres du culte, A chasser les laïques des emplois, A supprimer les universités, A proscrire l'enseignement philosophique, A anéantir complètement la liberté de la presse, son triomphe n’en serait que plus éphémère. Le principe de liberté qui est dans la réforme, ou plutôt qui est toute la réforme, so ferait bientôt jour du fond même de la réaction, et la força de l'explosion pourrait se mesurer A la force de la compression. Les piétistes manquent de logique: pour être conséquents avec leur doctrine, ces zélés protestauts devraient commencer d'abord par se faire catholiques.

On ne pense pas que le nouveau roi de Prusse incline beaucoup vers le piétisme : ses goùfs militaires l’éloigueut assez des discussions théologiques ; il aime mieux passer son temps A faire manœuvrer des troupes qu’A sonder des dogmes; il va au prêche, mais rien u'indique jusqu'ici qu'il soit d'humeur A faire un mauvais parti A ceux qui vont A la messe, ui même à ceux qui ne vont ni A la messe ni au prêche.

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