VI II
Nous voici maintenant arrivés aux unitaires.
Pour nuus autres Français, rien de plus simple que cette idée d’unité; pour
LE ROI DE l'Rl'SSE.
les Allemands, il n'en est pas tout à fait do mime. Nos voisins de l'autre côté du Rhin ne conçoivent rien simplement. Ainsi, il leurs yeux, dans la question d'unité, une foule d'autres questions se trouvent renfermées : unité de l’Allemagne sans l’Autriche, ce qui serait une singulière unité; unité arec l'hégémonie prussienne, unité sans l'hégémonie, unité avec pouvoir restreint des princes, unité avec leur souveraineté illimitée, on n’entend parler quo d'unité dans la grando patrie allemande, et personne n'a l’air de s'entendre sur ce mot.
Ne nous elTravons pas trop de cette divergence d'opinions, chaque peuple procède à sa façon; les Allemands arriveront h l'unité par un autre chemin que nous, mais enfin ils y arriveront. L’Allemagne ne saurait vivre encore bien longtemps dans la situation anormale oh elle se trouve : Ilessc-Cassol réclame à grands cris une constitution , Mecklem bourg demande une représenlaiion, Darmstadt revendique l’égalité religieuse, Dusseldorf proteste, ainsi que Dantzig, contre le système des corporations de métiers; à Hambourg, à Uorlin, le mariage civil est l’objet de discussions passionnées; Rade a aboli le concordat; le Wurtemberg est sur le point de suivre cet exemple, et l’empereur d'Autriche vient d’octroyer une constitution h ses sujets. L'unité passera bientôt dans les faits; de purement morale qu’elle est en ce moment, elle deviendra matérielle, c’està-dire politique et géographique.
Le prince-régent, devenu roi, aura-t-il la décision do caractère et la force d’intelligence nécessaires pour remplir le rôle de fondateur de l'unité allemande?
C’est ce qu’il est impossible jusqu’ici de savoir.
Le nouveau roi est l’objet de l'attente générale, non-seulement en Prusse, mais encore dans l’Europe entière. Les libéraux ont pris confiance en lui : « Rien n’est décidé à l'égard de la régence, que l'honneur du pays rend, hélas! si nécessaire, écrivait llumboldt, à la date du 0 septembre 1858. Puisse le prince do Prusse tenir ce qu’il promet jusqu'à présent! » Cet espoir semble indiquer qu’il s’était déjà fait un changement notable dans les opinions du régeut, et qu’il n’en est plus à l'époque où il refusait d'assister, à côté de son frère, à la cérémonie de prestation de seraient à la constitution. Cependant il faut bien convenir que l'extrême répugnance manifestée par le régent à l’idée de recevoir la régence des mains de la représentation nationale laisse craindre que le roi ne se soit pas préservé tout à fait de la contagion du pouvoir absolu Ct du droit historique.
11 existe en Prusse un parti auquel les Allemands n'ont pas donné de nom, mais qui représente assez bien ce qu’on appelait autrefois en France le grand parti conservateur ou le grand parti de l’ordre, ou bien encore le parti des honnêtes gens. En Prusse comme en France, ces honnêtes gens so composent d'industriels privilégiés, de riches propriétaires, de professeurs à gros émoluments, de capitalistes qui aiment le statu quo par-dessus toutes choses, et qui traitent de révolutionnaires tous ceux qui trouvent que tout ne va pas toujours pour le mieux dans le meilleur des gouvernements possibles. Les membres de ce parti, il faut leur rendre cette justice, ne haïssent pas précisément la liberté : ils sont partisans du régime parlementaire; ils tiennent qu'on doit laisser une certaine latitude aux journaux. Mais si les chambres veulent faire autre chose que discuter, si le régime parlementaire veut passer de la parole à l'action, si les journaux se permettent de répandre des idées et des opinions contraires à celles que le grand parti do l’ordre professe, vite il faut mettre lin h tout cela et appeler le despotisme au secours de la société menacée.
Jusqu'à présent, les Junkers, les piétistes et les unitaires se sont lieaucoup agités on Prusse, et, en définitive, ce sont les membres du parti dont nous venons do parler qui ont gouverné dans la question de Neuchâtel comme dans la question d'Oricnt, comme dans toutes les questions qui se sont présentées tant à l'extérieur qu'il l'intérieur; on n'a fait que suivre la politique do ce parti, c’est-à-dire la politique des intérêts matériels, fie se mêler de rien eu Europe, ui des affaires de l’Autriche ni des affaires de l'Italie; être l'ami de tout Je inonde, de la France et de l'Angleterre, de l'Italie et du Piémont; traiter l'unité allemande comme une utopie, vivre en paix avec tous les gouvernements grands, moyens et petits de la Confédération germanique, ne rien changer au système actuel, no soumettre aux chambres que des projets de luis sur les chemius de fer, tel est eu résumé le programme du parti dont nuus voulons parler, programme qui a longtemps prévalu auprès du dernier roi, et qu'on cherche à faire prévaloir encore auprès du roi actuel. Ou n'y parviendra pas, nous l'espérons, et, quoique nos espérances n'aient encore été justifiées que par des faits privés et non point par des décisions politiques, il serait injuste de méconnaîtra l'importance d'un fait privé comme celui du mariage du fds aîné du roi actuel avec la fille de la reine d’Angleterre.
‘Mi
Noces à Londres, retour de noces à Berlin, dîners de gala, représentations do cour, concerts, promenades aux flambeaux. Jusqu'ici Frédéric V, comme régent, uc s’est guère laissé voir qu'au milieu des plaisirs. C'est l'homme des fêtes et des entrevues :
Entrevue de Bade;
Entrevue de Coblenlz ;
Entrevue de Varsovie.
Ou peut dire que, jusqu'à ce jour, on n'a guère fait que l'entrevoir lui-même, et qu’il est fort difficile de se faire une juste idée de ses projets. Le caractère de sa famille est l'indécision; vouloir et ne pas vouloir en sont des velléités. Telle a été, depuis le commencement de sou règne jusqu’à la tin, la triste politique de son frère, si cela peut s'appeler une politique.
L'ex-régent comprendra-t-il plus largement le rôle de roi do Prusse?
L'Autriche et la Prusse se disputent la direction de l'Allemagne, mais la première nous semble bien moins en posture de l’obtenir que la seconde. Formée de races diverses, hostiles les unes aux autres, la monarchie autrichienne a besoin du secours île l'Allemagne pour les contenir, et, en retour de ce service, que peut-elle lui douner? Rien. L'Autriche est bien plus un embarras qu'un appui pour l'Allemagne. La Prusse, au contraire, presque entièrement allemande, semble constituée tout exprès, par sa langue, par son année, par la culture intellectuelle de scs habitants, pour absorber l’Allemagne tout entière. Celle-ci ne s'v trompe pas: tout ce qui aspire a l'unité dans la Confédération geraianique se tourne du côté de la Prusse, et celle tendance n'existe pas d’aujourd'hui seulement. Après la révolution de 1848, lorsqu'un parlement se réunit à Francfort pour constituer l'unité de l'Allemagne, le roi de Prusse devint tout de suite l’objet des attentions et des espérances des députés ; ils lui offrirent la couronne impériale, et Frédéric- Guillaume IV parut d'abord assez empressé de l'accepter. Ce fut encore une simple velléité : les espérances de l’Allemagne se brisèrent devant les perpétuelles indécisions du monarque prussien.
Les circonstances, nous le savons, ne sont plus les mêmes : le moment de rétablir l'empire d'Allemagne est passé; il ne peut être question aujourd'hui que