‹ Les célébrites du jour 18601861Chapitre 61 sur 63 · I.F. ROI DF. PRIiSSF.. 3M · texte numérisé non relu

I.F. ROI DF. PRIiSSF.. 3M

d'une forme d’unité plus restreinte. L'empire est remplacé par l'hégémonie ; mais dans relie hégémonie il y a de quoi tenter l'ambition d'un esprit élevé et d'un noble cœur.

La régence, dans les première jours de son existence, a passé par de rudes épreuves. Un pouvoir nouveau, mal affermi, disputé, un gouvernement jeune obligé de tolérer il côté do lui le vieux gouvernement, ne pouvait songer il résoudre des questions de l’importance de celle dont nous {varions. Il fallait d'abord déblayer le terrain de la régence, et l'établir ensuite sur des bases solides. Cela n'était point l’affaire d'un jour. Rien ne gène plus désonnais l'initiative de Frédéric ; il a en main l'autorité et la force nécessaires pour accomplir de grandes choses ; il s’agit de savoir maintenant s'il saura et s'il voudra en user.

Le roi de Prusse passait pour un homme de sens, de réflexion, mais trèsréservé et se communiquant peu aux autres; depuis son avènement, il faut convenir qu'il n'a guère justifié cette réputation. Il parle beaucoup, et même un peut ô tort et à travers, s’il faut en juger par les discours assez intempérants auxquels il se livre. La prudence sied aux bouches royales. C'est une vérité à laquelle Frédéric V ne parait pas attacher une importance suffisante; s'il parle beaucoup, comme nous le disons, il n'aime pas qu'on lui réponde, comme les gens qui ont axercé pendant longtemps de grands commandements militaires, et qui sont accoutumés 11 se voir obéis sans discussion. Ce goût des habitudes militaires, appliqué à la politique, se trahit tout de suite chez le prince, par le choix qu’il fit. en prenant possession de la régence, du priuce de Hohenzollem comme président du conseil des ministres; oc prince, chef actuel de la branche cadette de Holicnzollern, luirgrave de Nuremberg, duc de Sagau, etc. , après avoir abdiqué eu faveur de Guillaume IV et échangé sa principauté contre le titre d' Altesse Royale, et de prince puîné de la famille royale, ce prince n'est plus maintenant que lieutenant général au service de Prusse et colonel d’un régiment de la laudwher. Il n'avait pas donné de bien grandes preuves de capacité politique lorsque le régent l'appela h jouer le premier rôle sur le théâtre des affaires. Dans les moments de crise ministérielle, et pour couper court aux ambitions qui s’agitaient autour de la présidence du conseil, cl qui auraient souvent rendu la formation du cali inet impossible, Louis-Philippe faisait appel il quelque illustre épée, au maréchal Soull, au maréchal Gérard, au maréchal Mortier. Une nécessité de ce genre a peut-être contribué h l'avénement du prince de Ilohenzolle.ru an poste qu'il occupe. Ajoutons aussi que ce choix peut s'expliquer également par la ferme intention manifestés' par le prince de Prusse, dès son entrée au pouvoir, d'opérer dans l'armée des changements et des réformes dont elle a grandement besoin.

L'organisation militaire de la Prusse serait excellente si les autres pays en avaient une semblable; dans l’état actuel des forces de l’Europe, elle présente des inconvénients qu'il est inutile de faire ressortir. L'année prussienne n'existe guère en réalité que sur le papier. Le budget s'eu trouve bien, mais on n'en peut dire autant del inlluence générale du gouvernement. La conscience des défauts essentiels de son organisation militaire contribue certainement à lu position expectante que la Prusse a prise jusqu'ici en face des événements. Le nouveau souverain est décidé à appliquer tous seselTorls h modifier celte organisation, mais les chambres tiennent les cordous de lu bourse, et nous verrons s'il parviendra & les leur faire délier.

Outre les divers partis dont nous avons parlé tout à l'heure, il y a encore les doctrinaires en Prusse. On a défini en France le doctrinaire un tire impertinent et abstrait. Nous ne nous permettrons pas d'appliquer la première de ces qualifications aux doctrinaires prussiens; quant à la seconde, nous sommes bien forcés de convenir qu'ils la méritent. Le lendemain même d'une révolution qui venait de renverser une monarchie vieille de huit siècles et d'en fonder une nouvelle, nos doctrinaires avaient entrepris de prouver que le roi improvisé sur les barricades régnait en vertu d'un droit personnel et abstrait que personne, pas même ceux qui l'inventèrent, n'ont jamais pu clairement définir. Si ou ne comprend pas le principe, rien de plus clair que ses résultats. En créant une hostilité permanente entre la monarchie et la révolution, on sait où les doctrinaires ont mené peu à peu la monarchie.

Les doctrinaires prussiens ont entrepris une tâche non moins épineuse que celle de leurs homonymes de France; il s’agit pour eux de concilier le droit divin historique avec le droit constitutionnel et de faire vivre en paix le moyen âge avec l'ère moderne. Le ministre actuel des affaires étrangères. M. de Schleiuitz, fut un des coryphées du doctrinarisme. Le nom de cet homme d'État n'était pas entouré d'un bien grand éclat lorsque 1e régent l'appela à remplir une place importante dans le cabinet. On le voit citer pour la première fois en 1818 ; il figure un peu plus tard sur la liste des membres du parti de Gotha; une obscurité assez complète l'enveloppe, jusqu'au jour où la feuillu officielle l'enregistra parmi les noms des ministres de la régence. Sec, guindé, gourmé, M. de Schleiuitz est-il bien l’homme qu'il faut pour conduire la barque diplomatique

de la Prusse à travers les écueils dont elle est entourée, et pour rallier les sympathies du l'Allemagne à son gouvernement ? C'est ce dont beaucoup de gens doutent : l’avenir nous apprendra s'ils ont raison.

M. d’Aucrswald, ministre sans portefeuille, homme intelligent, libéral, tolérant, exerce une certaine influence sur le nouveau souverain, qui écoute aussi assez volontiers son secrétaire privé, M. de Borck, loyal et bravo militaire, homme instruit, honnête et très-dévoué à sa |>Cr*onue.

Ministre sans portefeuille au département du foyer domestique, sans viser précisément il jouer un rôle politique ut A dominer son mari, la reine de Prusse s’en fait écouter souveut : l'élévation de ses sentiments et de sou intelligence, son instruction, lui donnent pleinement, assure-t-on, lu droit de dire sou mot sur les affaires. Elle lu fait avec mesure, en fenune qui sait se tenir A sa place. Les soins du gouvernement ne l'absorbent pas, et la meilleure partie de sou temps est consacrée à l’éducation de ses enfants auxquels elle a inspiré une vive affection et un respect qui va jusqu'il la vénération. Sans fierté ni hauteur, elle sait garder dans la vie privée une dignité qui sied à sa naissance et à sa position.

C'est une justice à rendre aux princes allemands que presque tous bannissent, dans leurs rapports avec les particuliers, cette morgue et cette attitude olympienne dont ne savent pas toujours se garantir les princes des autres nations. Le roi de Prusse possède cette qualité k un haut degré: il ltadeu,on le voyait se mêler eu simple bourgeois à la foule des promeneurs; à Berlin, ses habitudes ne changèrent |>as peudaul sa régence, et on le rencontrait souvent seul, soit dans les rues, soit h la promuuade Sous los Tilleuls, ne se faisant remarquer que par sa simplicité et parla politesse de ses manières. 11 se montre empressé et même galant auprès des dames, mais honni soit qui mal y pense ! le roi a toujours été le modèle des maris prussiens.

Les habitants des villes de garnison entendaient souvent gronder le canon au moment où ils s"y attendaient le moins. Ils se disaient alors ; « Voici le prince de Prusse qui arrive, nous aurons une grande parade demain!» Louis XIV, dit Saint-Simon, aimait à se promener à cheval le long des camps et A faire admirer sa grande mine aux soldats; il se complaisait aux détails d’habillement et d’armement de scs régiments, et il s'en occupait sans cesse avec ses colonels. Ce n’est sans doute point par coquetterie, car sa mine n’a rien que de très-ordinaire, que le roi se plaît à paraître & la tète de ses soldats, mais par suite de ce caporalisme, pour nous servir d'un mot inconnu du temps de Saint-Simon, qui a toujours été la manie des princes de sa famille. Le roi traite donc la question du bouton de guêtre avec une grande supériorité ; il goûte A la soupe du soldat , il lui parle

t-E «0! DE PRUSSE.

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avec familiarité et veuf qu’on le mène avec justice. Nous ignorons si cela suffit pour inspirer, comme général, do la confiance fume armée ; mais l'exemple du roi de Prusse prouve que c’est assez pour s'eu faire aimer.

D’un abord ouvert à tout le monde, aimable, populaire, sans orgueil, pourvu qu’on ne touche pas nu droit divin, le roi de Prusse n’éprouve peut-être pas une répugnance aussi invincible pour le régime constitutionnel que feu son frère ; au point de vue de l’origine divine du pouvoir royal, il est aussi intraitable que lui ; il a sur le cœur lo petit voyage qu’il lit h Londres en 1848, et le mot de révolu lionai ne suffit pour le mettre presque hors de lui. Ce n'est rien, pourvu qu'aujourd'hui qu'il est sur lo trône, il ne lui prenne point fantaisie de confondre la liberté avec la démagogie, comme cela est arrivé h plus d’un souverain. Le roi de Prusse est entouré', lui aussi, de doctrinaires. Qu’il y prenne garde! ces gens-lé portent malheur.

Heureusement, nous avons pour nous rassurer sur l’avenir l'article d’un journal prussien qui. comme un gage de la sincérité des opinions libérales du futur roi, nous donnait, pendant sa régence, la nouvelle qu'il venait d’accepter les fonctions de grand-maître des francs-maçons prussiens.

*18 (ur *T HAttiM.

Yÿ, ar une hello après-midi d'été, lino bonne cl un enfant qui se prnmenaienl snus les arbres de la route qui mène de Paris à f.liarenlon-Sainl-Maurice furent accostés par une espèce d'original qui, malgré les efforts de la lionne, prit l'enfant dans ses bras, examina ses traits pendant plusieurs minutes avec la plus grande attention, et finit par le rendre à la pauvre femme effrayée en lui disant : « Voilà un gaillard qui sera bien certainement un grand homme, mais que d'accidents, que de peines, que de soucis, que de .. <! travail avant d’en venir là I qu'il apprenne à lutter, il en aura besoin, 50 car jusqu’au dernier moment sa gloire sera contestée I »

^ 7 I.'enfant dont un fou venait de tirer ainsi l'horoscope sur un grand i* chemin se nommait Eugène Delacroix, né, le 26 avril 1799, à Charenton-Saint-M attrice.

Son père, Charles Delacroix, député à la Convention nationale, ministre des relations' extérieures sous le Directoire, préfet des Bouches-du-Rhône et de la

DiQitiz^d by CjOO^Ic

Gironde sous l'Empire, était un homme intelligent, bon administrateur, qui a laissé des traces de son passage dans les déferlements dont il a eu la direction.

Aucune enfance d’homme célébré n’est marquée d'autant d'événements extraordinaires que celle d’Eugcne Delacroix.

Un jour, le feu prend au berceau oit il dort, les flammes l'entourent, la fumée l’enveloppe, il va périr brillé cl asphyxié, lorsqu'on arrive à temps pour le sauver.

lin autre jour, trouvant sous sa main un paquet de vert-de-gris destiné à laver des cartes géographiques, il l’approche de ses lèvres et s’empoisonne ; les médecins curent beaucoup de peine à le tirer d'aflaire.

Deux fois il est sur le point de s'étrangler : la première en avalant un grain de raisin; la seconde en passant à son cou le ceinturon de son frère, capitaine des chasseurs de la garde impériale.

Enfin, pour achever la kyrielle, il tombe dans le port de. Marseille d’où un matelot le retire à peu près asphyxié.

On voit que, sous le rapport des accidents, la prédiction du fou n’avait pas tardé à s’accomplir. Nous verrons qu'elle s’est également vérifiée sur les autres points.

En 1808, Delacroix cuirait auLvcée Impérial, où il allait se trouver le condisciple de Géricault, alors un des plus mauvais élèves des classes supérieures. Un jour de sortie, ne sachant trop que faire, le jeune lycéen entre au Louvre. L’invasion de i8t"> n’avait pas encore dépouillé le Musée de ses plus belles toiles. On y admirait la Transfiguration de Raphaël, la Déposition île Croix de Corrcgc, le Saint Pierre du Titien, le Saint-Marc du Tinloret, et tant d’autres chefs-d'œuvre des écoles flamande, italienne, espagnole. A la rue de ces merveilles de Tari, l’élève du Lycée Impérial eut comme une vision de sa vocation future ; il comprit qu'il serait peintre, et, ses études achevées, il entra dans l'atelier de Guérin. Ceci se passait deux ans après la Restauration. Eugène Delacroix avait dix-huit ans.

Pierre-Narcisse Guérin, membre de l'Institut de France, chcvalior do la Légion d'honneur et do l'ordre de Saint-Michel, nommé baron par S. M. Louis XVIII, dit le Désiré, avait obtenu un des trois grands prix de Rome qui furent décernés en 1797, pour celle fois seulement et à cause de la force exceptionnelle du concours. Le tableau qui lui valut celte récompense représentait Caton d'Vtijue se déchirant les entrailles. On peut le voir encore aujourd’hui dans la salle, d'exposition de l'école des Beaux-ArLs. Son Marcus Sexlus obtint un succès prodigieux à l’exposition. On était dans un moment de grand enthousiasme pour la peinture. Les camarades de l'auteur placèrent des branches de laurier sur son tableau, et, durant plus d’un mois, on trouva chaque jour, collés sur le cadre, des vers louangeurs dans le genre de ceux-ci ;

El'GBNE nBI.ACHOIX.

S'il

An pied de ce sombre tableau,

L’envie a déposé ses armes ;

La critique éteint son nonibi'au ;

Le sentiment verse des larmes.

\/i H vendémiaire an VIII (.1 octobre 179!)), l’année même où naissait Eugène Delacroix, quarante-cinq ans avant le banquet donné, dans la salle Montesquieu, par les élèves de M. Ingres, à leur professeur, les amis, les confrères, les maîtres de Guérin lui donnèrent un festin magnifique où il siégea entre Vien et Régnault. Un fabricant de draps, M. Décrétât (que son nom soit transmis à la postérité) paya dix mille francs le Murais Sc.rtus, somme énorme pour celte époque. A partir de ce moment, chaque exposition est pour Guérin l’occasion d’un nouveau triomphe : le tableau de Phèdre et Hi/i/inlt/le, exposé en 1S02, est accueilli par une pluie do lauriers et de vers. M. Roger, un futur académicien, auteur de Caroline ou te Tableau, comédie représentée au Théâtre-Français, met l’éloge de Guérin dans la bouebo de l’un de ses personnages.

Me voici de retour... Ah 1 quelle foule immense! Tout Paris au salon s’est réuni, je pense.

Surprise avec raison, j’interroge: on me dit t,)ue le jeune Guérin, Guérin, dont le Proscrit Du plus rare talent semblait l’efTort suprême.

Dans un nouveau tableau s’est surpassé lui-mème. J'entre, et vois tout le monde interdit, étonné.

Fixé sur un seul point, d’un seul célé tourné; Chacun cherche un tableau, personne ne le quille : C’est Phiilre, c’est Thés/e et le noble llipputyte. Dit-on de toutes parts. J’en approche un moment; Quel effet t quel prestige 1 et quel enchantement I J’ai cru, je l’avouerai, voir leurs touches muettes Prononcer les beaux vers du plus grand des poètes, Et par l’illusion de ce tableau divin.

Entendre encor narine en admirant Ruérin.

Que dirait le public aujourd'hui si on lui décochait une («treille tirade sur un des peintres de ce temps-ci, fùt-ce même M. Ingres, qui est pourtant presque passé à l’état de dieu, ou, tout au moins, de demi-dieu, comme chacun saitT

Nous ne parlerons pas du succès qu’obtint Guérin avec son fameux tableau , ftidun écoutant le récit d'Ènée, où l’on admira tant l’idée du faux Ascagne retirant malicieusement du doigt de la reine l’anneau conjugal de Siehée pendant qu’elle prèle l’oreille nux hexamètres du pieux Énée :

Infantlum. rcgina, jnbes rcnovarc dolorem !

Sed si tanins amor cnsns cogoosfere nostros,

Et breviler Trojnv snpremum andirc laborem,

Quani|«am animes meminis‘c horret, tiictnquc refugit,

Inripiam

C’est l'année même où ce tableau fut exposé que M . Eugène Delacroix entra dans l’atelier de Guérin. Il est probable, néanmoins, que Dijon le décida beaucoup moins à choisir pour maître ce peintre, dont la réputation tout de suite obtenue, l’existence brillante et facile, devaient si fort contraster avec sa vie delutleetsa gloire contestée, que la Clytemneslre, composition dans laquelle on dirait que Guérin est sorti de sa nature pour chercher quelques-uns des cflTets que devait affectionner un peu plus tard l'école romantique.

Ce pauvre baron Guérin, grand réchauffetir de serpents, comme on va le voir, eut dans son atelier les trois artistes qui contribuèrent le plus à briser ce moule banal d'où sortaient coulés, d’après un procédé uniforme qui s’appelait alors le hea u Mat, les dieux, les héros, les magistrats, les généraux de l’empire, tout ce qti'on adorait dans ce temps-là. Géricault, Eugène Delacroix, Schelfer furent scs élèves.

En 1 8i2, trois ans après l’exposition île In Méduse, on lisait les passages suivants dans le compte rendu du salon publié par le Conslihi/innnel :

« Aucun tableau ne révèle mieux, A mou avis, l’avenir d’un grand peintre que celui deM. Delacroix, représentant le Dante et Yiryilc aux enfers. C'est là surtout qu'on peut remarquer ce jet de talent, cet élan de la supériorité naissante qui ranime les espérances un peu découragées par le mérite trop modéré de tout le reste.

« Le Dante et Virgile, conduits par Caron, traversent le fleuve infernal et fendent avec peine la foule qui se presse autour de la barque pour y pénétrer. Le Dante, supposé vivant, a l’horrible teinte des lieux ; Virgile, couronné d'un sombre laurier, a les couleurs de la mort. Les malheureux condamnés à désirer éternellement la rive opposée s’attachent à la barque : l'un la saisit en vain, et, renversé par un mouvement trop rapide, est replongé dans les eaux; un autre l’embrasse et rc|K>usse

EK.liNE DELACROIX.

avec les |>iutLs ceux qui veulent aborder comme lui; deux autres «errent avec les dents le liois qui leur échappe. Il y a là l’égolsmc de la détresse, le désespoir de l'enfer. Dans ce sujet si voisin de l’exagération, on trouve cependant une sévérité de goût, une convenance locale, en quelque sorte, qui relève le dessiu, auquel des juges sévères, mais peu avisés ici, pourraient reprocher de manquer de noblesse. Le pinceau est large et ferme, la couleur simple et vigoureuse quoiqu'un peu crue. L'auteur a, outre cette imagination poétique qui est commune au peintre comme à l'écrivain, celte imagination de l’art qu’on pourrait appeler en quelque sorte l'imagination du dessin, et qui est tout autre que la précédente. Il jette ses ligures, les groupe, les plie à volonté avec la hardiesse de Michel-Ange et la fécondité de Rubens. Je ne sais quel souvenir des grands artistes me saisit à l'aspect de ce tableau : je retrouve cette puissance sauvage, ardente mais naturelle., qui cède sans effort à son propre entraînement.

« Je ne crois pas m’y tromper, M. Delacroix a reçu le génie; qu’il avance avec assurance , qu’il sc livre aux immenses travaux , condition indispensable du talent etc. »

Ce compte rendu juste, mais un peu terne de forme, est signé : Aoomix Tintas,

Cet article est d'autant plus hardi que trois années nous sé|>arciit à peine du dernier salon où Girodet avait pu encore exciter l'enthousiasme de la foule en exposant l'y ij motion et Galalée. Des ver» furent placardés sur le cadre comme au temps de la jeunesse de. Guérin, cl tous les journaux répétèrent ce quatrain :

Peintre charmant d'Endymion,

Viens jouir des transports de la foule enchantée;

Tout Paris pour la Galalée,

A les yeux de l'ygmalion.

Une couronne de laurier fut également placée sur le tableau pendant que les spectateurs battaient des mains; l'auteur d’Endymion, du Dê/iiye, d' Hippocrate, refusant tes présents d'Artaxerxis, delà Révolte du Caire, fut acclamé, comme on dirait aujourd’hui, en pleine exposition. Louis XVIII, roulé dans son fauteuil devant les tableaux du salon, daigna dire à Girodet : • Eu vérité, monsieur, je crois que Galalée va descendre de son piédestal ; comme vous avei bien traduit l’ingénieux hémistiche d'Ovide : Deus stu/iel et timide yaudet! » Ix plus fort fut ce mol d’une femme d’esprit, qui mil le comble à tous les éloges : « Ou n'a rien vu d’aussi beau depuis le déluge. »

On peut juger, d’après ces éloges, s’il était temps qu'une révolution s’opérât dans la peinture.

r.UCliVli UBLACilOIX.

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Guérin, trouvait que les ligures de sou élève ressemblaient à des ligures humaines comme un étui de violon ressemble à un violon. Un jour qu'il traversait la salle des Antiques du Louvre, pendant que Delacroix se livrait à quelques recherches sur son tableau du Massacre île S cio, qui devait figurer è l'exposition sur le • point de s’ouvrir, Girodet, plus indulgent que Guérin, adressa au jeune peintre des éloges très- vifs, suivis de quelques observations relativement à un œil qui ne se trouvait pas à sa place sur la ligure de la femme morte :

— Trouvez-vous la figure d’un aspect suffisamment émouvant dans sou ensemble î demanda Delacroix.

— Sans aucun doute, ré|>ondil Girodet, cette lélc me touche profondément.

— En ce cas, je me garderai bien d’j rien changer.

Vingt (ois sur le métier remettez votre ouvrage, l'obssez-le sans cesse, etle repolissez.

M. Delacroix, comme on lu voit, n’est pas de l’avis de Boileau, et l’on ne peut point dire qu'il ail tout à fait tort.

L’auteur de Dante et Virgile e\ posa successivement : te Christ tut Jardin des Olioiers, une allégorie représentant ht ( îrèce , Justinien, Marina Falierv. A chaque nouveau tableau du maître, la critique romantique entonnait des chants de triomphe, et la critique classique se voilait la face d’épouvante. Lorsque parut le Sardana/iale, le scandale sembla si grand, que les amis du beau idéal résolurent d’anathématiser solennellement M. Eugène Delacroix ; mais, avant d'en venir & cette dure extrémité, ils se décidèrent & faire une dernière tentative pour le ramener dans les voies de l'orthodoxie.

Il y avait alors, à la tète de l'administration des beaux-arts, un brave homme appelé Soslbènes do La Rochefoucauld, qui se chargea de faire rentrer paternellement la brebis égarée au bercail. H lit donc venir lo jeune peintre, et l'adjura, au nom de la vertu, de la famille, de la religion, du bon ordre, de la morale, à revenir au coloris de Guérin et au dessin de Girodet, et a ne plus faire gémir les honnêtes gens par les excentricités dosa palette. M. Soslbènes de La Rochefoucauld avait les

EUGENE nEl.AEIIOIX.

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larmes aux yeux en parlant ainsi. M. Eugène Delacroix lui répondit iju’il était touché de ses conseils, mais qu'il ne croyait offenser ni la morale, ni la religion, ni le Ikiii ordre, ni la famille, en peignant les objets tels qu’il les voyait. Le directeur des beaux-arts, changeant de ton, et passant de l'exhortation à l'intimidation, menaça son interlocuteur de lui interdire l'eau et le feu du ministère, de le priver de tonte commande du gouvernement, du lui fermer l'entrée des expositions, en un mot de l'excommunier.

— Si je ne travaille pas puur vous, répondit Eugène Delacroix, je travaillerai pour le public.

11 prit son chapeau, salua le directeur et sortit.

M. Soslhènes de La Rochefoucauld leva les bras au ciel, et, pour se consoler de cet échec, il {«rit sa plume et rédigea un arrêté pour raccourcir le jupon des danseuses de l'Opéra.

Quant au {icinlre, à peine rentré dans son atelier, il tailla son crayon, et se mit à dessiner pour le public de magniliques lithographies, que le publie u'acliclait guère, car le goût des bourgeois, qui n'esl pas très-prononcé aujourd'hui pour les oeuvres de Delacroix, l'était bien moins à cette époque. Goethe le dédommagea du pende succès de ses dessins par la joie avec laquelle il accueillit l'illustration de Faust , dont la vue, disait-il, lui faisait retrouver les impressions de sa jeunesse.

Waller Scott dut cit dire autant devant f Évégue de Liige, qui paroi en 1 829, si jamais le romancier a vu ce tableau, qui retraçait, avec une merveilleuse énergie, une des plus émouvantes scènes de Quentin Dnrwarrl.

La révolution de juillet 1830 releva brusquement Eugène Delacroix de l’anathème lancé contre lui par M. Soslhènes de La Rochefoucauld. Dans ces premiers jours d'effervescence, où l’art se crut émancipé comme la politique, il se trouva une direction des beaux-arts asscx hardie, assex révolutionnaire, tranchons le mot, pour commander, non pas un, mais deux tableaux à l’auteur de Dante et Virgile et du Massacre île Scia.

Ces deux tableaux devaient représenter : l'un la Bataille de Jemmapet ; l'autre la Bataille de Valmg. Les scènes révolutionnaires, dont Eugène Delacroix avait été

Kl f.ENE DELACROIX.

le témoin, avaient vivement impressionné l'artiste, et, avant de prendre le pinceau pour célébrer la gloire oflicielle du nouveau roi, il jeta sur la loilc celle Liberté, fille du peuplu, qui venait de triompher sur les barricades de juillet :

• C'est une forte femme, aux puissantes mamelles,

A U voix rauque, aux durs appas,

Qui, du brun sur la peau, du feu dans les prunelles,

Agile et marchant à grands pas.

Se plaît aux cris du peuple, aux sanglantes mêlées,

Aux longs roulements des tambours,

A l’odeur de la poudre, aux lointaines volées Des cloches el des canons sourds.

Nous avons vu celle Liberté à l'exposition de 1855, vingt-cinq ans après son apparition, et nous concevons l'impression qu’elle dut produire sur les contemporains et sur le poêle qui la traduisit, pour ainsi dire, dans des vers non moins ardents et non moins énergiques que la peinture.

En 1831, le gouvernement naissant de Louis-l'liilippe, ayant, pour une cause quelconque, maille à partir avec le Maroc, envoya une ambassade A Muley-abd-«r- Hhamari. Le ministre des affaires étrangères attacha Eugène Delacroix à cette ambassade, non point comme secrétaire, mais comme artiste simplement. Non pas que notre fougueux coloriste n’eût fait un excellent diplomate au besoin; itubens a rempli de son temps plusieurs missions importantes. Fils d’un ancien ministre des relations extérieures, ayant été élevé parmi les plus fins diplomates de la France iuqiériale, très-instruit, très-intelligent, M. Eugène Delacroix |murrait en remontrer à Rubons en fait de négociations. Heureusement pour nos plus illustres représentants à l'étranger, il aime infiniment mieux peindre que discuter autour d'une table verte.

Il partit donc comme attaché au département des dessins, croquis, aquarelles ; et le voilé, à peine débarqué, mettant crayon au vent, el s'escrimant contre tout

El'CÉNK DELACROIX.

cc rju’il rencontrait : costumes, armes, hommes, femmes, chiens, chevaux, sans compter ces lions, ces tigres qu'il a vus on ne sait où, animaux impossibles, mais vivants, qui, la gueule sanglante, la crinière en feu, le poil hérissé, la queue sifflante, semblent remplir scs tableaux de leurs rugissements. Le musulman n'aime pasà poser, sa religion le lui défend : ce ne fut qu'à grand’peine que le peintre parvint à se procurer des modèles ; il saisit, pour ainsi dire au vol, ces types orientaux que nous voyons se mêler si furieusement dans un Choc de cavalerie arabe, dans les Exercices militaires des Marocains , et dans une foule de toiles dont la plus belle, sans contredit, représente les Convulsionnaires au Maroc, terrible pandounonium, après lequel la vue se repose plus agréablement sur la Noce juive. Pendant que tous les regards se |>ortaienl sur l’Orienl pour le réveiller et pour le civiliser, pendant que les Saint-Simonicns allaient y chercher la femme libre, l’art, de son côté, allait s’y retremper et y chercher le secret d'un rajeunissement qu’il ne trouvait plus en Italie.

De 1832, date du retour d’Eugcue Delacroix en France, jusqu’à l'exposition universelle de 1835, que d'œuvres sorties de cette imagination et de ce pinceau infatigables! Ou se rappelle quel effet elles firent réunies dans le salon du Palais de l’Industrie ; on voyait là ses premières toiles mêlées aux dernières : La Liberté, — le Christ en Croix, — le Christ uu Jardin des Oliviers, — la Sibylle, — ta Madeleine au désert, — Dante et Virgile, — Justice de Trajan, — Marc-Auréle mourant, — l'Empereur Justinien, — Prise de Constantinople par les Croisés, — le Uni Jean à la bataille de Poitiers, — Uataille de Nancy, — Marina Fa/iero, les Deux Foscari, — l'Êvér/iie de Liège , — le Massacre de Scia, — lloissyul Any/as, — le Combat du Giaour et du Pacha, — le Prisonnier de Chillon, — le Tasse en prison, — Mort de Valentin, — les Femmes d'Atyer, — Noces juives dans le Maroc, — les Convulsionnaires de Tanger, — les Adieux de Roméo et de Juliette, — Juliette au tombeau des Capulcts, — Hamlet, — le Naufrage de Don Juan, — la Famille arabe, — la Chasse aux lions; toiles étincelantes qui faisaient songer aux peintures monumentales de la Chambre des députés, au salon de la Paix à l’Hôtel de ville , au plafond de la galerie d'Apollon, et à tant d'autres tableaux, esquisses, grisailles, aquarelles, eaux-fortes, lithographies, dessins semés en France et en Europe par cet artiste à la verve inépuisable.

Que deviendront tous ces tableaux après luit Un des plus récents et des plus complets biographes de M. Eugène Delacroix, l’auteur des Artistes vivants, assure que cette idée le préoccupe inliniment. « Il se donne mille chagrins et mille soins afin de prévenir l’altération de ses tableaux : il les traite comme des enfants malades, les fait baigner dans l’huile, se tourmente pour eux des caprices de l’atmosphère,

KUÜKNE IIELACROIX.

sas

des hasards dus voyages; fait toutes sortes d'expériences sur la qualité des couleurs et des toiles, frémit à l'idée de la destruction, redouble d'activité au travail, et multiplie ses sujets avec acharnement. « Les peintres devraient songer, dit-il, à la fragilité de leurs productions: un incendie va consumer des milliers d'ouvrages; des accidents sans nombre conspirent contre le bois et la toile, ces dépositaires de leurs inspirations. Ne semble-t-il ps qu'en multipliant leurs travaux dans la mesure de leurs forces, ils augmentent la chance du surnager sur la mer de l’oubli? »

« Cette sorte de fureur pour le travail lui a fait prendre en horreur tout ce qui est de nature à troubler son application. Son amour de la solitude devient de jour en jour plus sauvage; il s'enfermerait dans un antre pour n'y être pas dérangé. Il a un rare mépris pour le mariage, qui déshonore la plupart des artistes, en les jetant dans la misère, et il déleste les enfants A cause de leur turbulence et de leur importunité. a Vous aussi, dit-il à celui qui parle do se marier, vous pourrez vivre au milieu des horreurs du ménage, et travailler avec les marmots dans les jambes? » devenu des premiers cnqiortemcnls de la jeunesse, il s'est imposé rigoureusement I ordre et 1 économie. « II fout garder, dit-il, le peu d'argent que l'on possède : Argent, liberté, dignité, c’est tout un pour l'homme prudent; quiconque n’a pas assez d'argent pour se passer d'autrui, est aujourd'hui, plus que jamais, voué à l’impuissance et aux dernières humiliations de la servitude, a Travailler à l'abri des soucis matériels, voilà la préoccupation de toute sa vie. La peinture est pour lui celte maîtresse jalouse qui veut sou homme tout entier; aussi lui fait- il tous les jours le sacrifice de ses plaisirs et de sa santé : il mou ira le pinceau à la main. Je tremble pour ce noble artiste, si courageux et si frêle, quand je le vois s’engager sous les voûtes humides de Saiut-Sulpice , impatient de laisser sur les murailles durables d'un mouumciH un chef-d'œuvre do plus à la postérité. »

La lecture estuue des grandes distractions du Delacroix, parce que cette distraction est utile à son travail de peintre, avec lequel elle se confond pour ainsi dire. C'est à sa campagne de Champrozay, à quelques pas de Versailles, qu’il se relire peur se livrer au plaisir de feuilleter ses auteurs favoris, parmi lesquels figurent au premier rang les écrivains du dix-septième siècle. Lo peintre romantique par excellence, l’interprète de Shakespeare, du Uyrmi, de Walter Scott, de Dante, parle de Hacine sur le même ton que M. Ingres parie de llaphaël ; on dirait qu’il aime la tragédie comme un vieil habitué de l’orchestre du Théâtre-Français , et qu’il a fait son éducation littéraire dans le Cours de Laharpe.

Si vous êtes un désœuvré, uu llàneur, ne frappez point à l’atelier de la rue. Habile à reconnaître les physionomies, vous verrez accourir une vieille servante qui, sur la simple inspection do votre visage, unis fermera poliment la jiorle au nez.

hU.K.NK DELACROIX.

M. Delacroix a deux sentinelles vigilantes chargées de surveiller les abords de sou atelier ; quand l'une est dehors, l’autre reste et défend à l'ennemi d’approcher. Si, par ruse ou par hasard, vous parvenez à vous introduire dans la place, vous recevrez un accueil aimable, poli en apparence, mais, intérieurement, les plus fortes malédictions que puisse trouver un peintre dérangé au moment de l’inspiration s’élèveront contre vous. M. Delacroix, devenu plus ardent que jamais au travail, ne peut pas souffrir qu’ou le trouble. « D’où vient, disait-il un jour à l’auteur de l 'Histoire îles Artistes vivants, que je ne m'ennuie pas un seul instant quand j’ai le pinceau à la main? J’éprouve même que, si mes forces pouvaient y suffire, je uc cesserais de peindre que pour manger ou dormir. Autrefois, dans cet âge prétendu l'âge de la verve et de l'imagination, j’étais arrêté à chaque pas, cl souvent dégoîité ; aujourd’hui, je n'hésite plus : la maturité est complète, l’imagination est aussi fraîche, aussi active que jamais, et délivrée des passions folles ; mais les forces phj siques manquent, les sens usés demandent le repos, et pourtant, quelle consolation je trouve encore dans le travail ! Je me sens heureux de nu plus être heureux comme je l'étais autrefois. A quelle tyrannie sauvage l’affaiblissemenldu corps DO m’a-t-il pas arraché ! Il faut donc faire comme on peut. Si la nature nous refuse le travail au delà d'un certain nombre d'instants, ne lui faisons pas violence, estimons-nous heureux de ceux qu'elle nous laisse ; jouissons du travail pour le travail lui-méiue et des heures délicieuses qui le suivent; ce repos a été acheté par une salutaire fatigue qui entretient la santé du corps, agit sur celle de l’Aine, cl empêche la rouille des années de dévorer les nobles scutimcnLs. •

M. Delacroix travaille donc sans cesse avec une ardeur et un entrain qui ne faiblissent jamais. Il a toujours, dans son atelier, une douzaine de tableaux commencés; il prend tantôt l’un, tantôt l'autre, cherchant à se distraire du travail par le travail, passant de l'Évangile à Shakespeare, de la Mère douloureuse à Juliette, de saint Paul à Hamlet, avec une verve toujours nouvelle. Rien u'égale la rapidité foudroyante du pinceau de M. Delacroix. En quelques heures on l'a vu esquisser un crucifiement de Jésus-Christ avec tous les personnages que comporte une pareille scène : apôtres, juifs, bourreaux, légionnaires, saintes femmes éplorées. Cette vie de travail et d’incessante production ne. l'use point. M. Delacroix se plaint souvent d’être malade, mais il n’y parait guère au nombre de ses tableaux ni à l’air de sa physionomie. A plus de soixante ans, il n’a pas un cheveu blanc !

EUGENE DELAUtOI*

Cependant, au milieu de sa gloire, de ses travaux, de sa fortune, il semblait que quelque chose manquât au bonheur de l'auteur de Sardana/iale.

Qu’a donc Delacroix ? se disait ses amis; s'il avait un tigre de Nubie, nous pourrions supposer que la perte de ce quadrupède cause sa douleur, mais il n'a pas même un chat dans son atelier.

H est commandeur de la Légion d'honneur.

Il a eu la même médaille que M. Ingres à l’Exposition universelle.

Il a des commandes du gouvernement tant qu'il en peut faire.

il a vu de ses tableaux accrochés dans les salons de plusieurs bourgeois.

Que peut-il manquer à son bonheur? El ses amis cherchaient en vain sur l’oreiller de ce sybarite de quel côté la feuille de rose faisait un pli.

Celle tristesse, dont la cause sc dissimulait à tous les yeux, était produite par une maladie que les médecins ne peuvent pas guérir, qu'ils no connaissent guère, et que nous appellerons la nostalgie académique. On a vu bien des artistes et des gens de lettres en mourir, après en avoir souffert pendant toute leur vie.

M. Delacroix n'était pas de l'Institut.

Trois ou quatre fois il s’élail présenté, et trois ou quatre fois il avait été repoussé par les membres de l’Académie des Beaux-Arts. Brisé par tant de défaites, un cri de désespoir suprême s'était échappé de son cœur : on lui avait vu signer un article de la Rei ne (les Deux-Mondes

DE l'SCiDÉMIE d’amsteuuah .

De l'Académie d’Amsterdam ! Voilà à quoi j'en suis réduit, semblait-il dire à la France; moi, l’auteur de tant do chefs-d’œuvre qui ont porté si haut la gloire de l’école française ! On me force à me réfugier dans les instituts étrangers, on me chasse de l’académie natale; je vais être obligé de ine faire naturaliser Hollandais!

EIGKNE DELACROIX.

L’Académie s’émut à cette protestation éloquente, et en 1837 ollc reçut, enfin, l’exilé dans son sein. C’est à partir do ce montent que sa tristesse disparut, et qu’il a commencé à fairo des calembours.

C’est une chose bizarre que cet amour des distinctions académiques chez les principaux chefs du mouvement anti-académique de 1830. Victor Hugo, Sainte-Beuve Alfred de Vigny l’ont éprouvé comme M. Delacroix ; seulement il peut sembler plus naturel chez le peintre que chez le poêle; car il est bun que vous le sachiez, M. Delacroix a une prétention, une manie, une toquade, si vous aimez mieux ce terme familier, qui ne consiste à n'admirer que le genre classique, à se mettre à genoux devant les Grecs. Ne lui dites pas qu'il est le peintre romantique par excellence vous le blesseriez. L’antique, rien que l’antique, vous dirait M. Delacroix, je ne sors pas de là... je suis avant tout pour la ligne, pour le contour, pour la rotule... En sculpture, le Parthê non ; en peinture, Raphaël ; en poésie, Racine, le plus grand des rotulicrs littéraires!... Voilà ma profession de foi...

Ce langage vous étonne de la part d'un homme sorti tout entier des flancs du romantisme. Rappelez-vous comment les classiques l’ont traité au temps des grandes querelles entre la peinture d’après Homère et la peinture d’après Shakespeare; n’entendez-vous pas encore les cris, les huées, les éclats de rire des disciples de M. Ingres devant ces logogriphes, ces charades, ces rébus que M. Delacroix appelle, disaient-ils en sc tordant de rire, des chevaux, des lions, des scènes d'amour ou de bataille?

M. Delacroix a oublié tout cela; vous le surprendriez fort si vous souteniez devant lui qu'il doit le meilleur morceau de sa réputation à une certaine écolo qui s’est appelée romantique, et qui, à force de persévérance, est parvenue à s’imposer. M. Delacroix a complètement oublié les lances brisées en sa faveur, les harangues du feuilleton, les préfaces des livres romantiques qui le proclamaient le fléau de la tradition, le messie d’un art nouveau.

La tradition! M. Delacroix ne connaît que cela.

lia cherché, il est vrai, scs sujets de tableaux dans Shakespeare, Dante, Byron, Walter Scott, mais cela ne prouve rien. Il u’en était pas moins fanatique de la ligne et du dessin. Romantique en apparence, au fond il n’en restait pas moins un classique enragé. M. Eugène Delacroix, l'échevelé, le téméraire, l’aventurier en peinture s'il en fut, n'aimant, n’admcttanl que l’antique, criant à qui veut l'entendre : Ilors de l'antique pas de salut ! en vérité, cela est impossible, et ceux qui le présentent ainsi calomnient l’auteur du Massacre de Scia.

kuites-en donc 1 épreuve vous-mème, et demandez à M. Eugène Delacroix ce qu il pense du romantisme. Il a dernièrement fait refuser sa porte à un de ses plus

anciens amis qui. dans un récent article, l'avait surnommé le Viclor Hugo de la peinture.

Quant h nous, ce petit travers ne nous étonne pas ; tous les artistes d'un grand talenL ont des manies du même genre. Le romantisme a eu, comme toutos les révolutions, scs écarts et scs folies, mais il a été le signal de l’affranchissement do l’art délivré de la servitude des conventions, des écoles cl des académies. Ne contrarions pas M. Delacroix, laissons-lui croire, puisque cela l’amuse, qu'il figure parmi les plus augustes représentants de la haute tradition classique, qu’il est un Ingres méconnu, cela n'empêchera point ses tableaux d'être la protestation la plus brillante qu’on ait faite dans cm derniers temps, en peinture, contre l’srt classique et contre la tradition.

Cela peut le contrarier, mais il faut qu’il en prenne son parti .

M. Eugène Delacroix est membre du Conseil général du département de la Seine, de l’Academie des licaux-Arts. et de l’Académie d’Amsterdam.

Comme il faut que tout homme d'esprit ait des petits ridicules innocenta, M. Eugène Delacroix aime assez que l’on constate qu'il n'a jamais été en Italie.

Ce qui ne l’cmpèche pas d’adorer Raphaël et la peinture classique, comme vous savez.

Eugène Delacroix a été, pendant trente ans, le point do mire de toutes les attaques ; les beaux esprits de l’Académie n’ont pas cessé de le percer de leurs traits les plus sanglants. On a dit qu’il peignait avec un pinceau ivre, qu’il brossait ses tableaux dans des accès de somnambulisme. Carliste est resté impassible.

Les membres de l’Institut,

Les feuilletonistes graves,

Les Ingristes,

Les bourgeois,

ont formé une vaste coalition contre l’auteur du Ma ssatre île Scio. La coalition a poissé M. Ingres, cela va sans dire; elle a exalté Delarocbc, elle a porté aux nues toutes les médiocrités imaginables, et n'a pas prononcé une seule fois le nom de

EUfïÊNK DELACROIX.

Delacroix sans le faire suivre de toules sortes do railleries et d'imprécations, rien n'y a fait ! La réputation du proscrit est sortie victorieuse do ces épreuves.

Ou se dispute ses tableaux aux ventes des commissaires-priseurs. Il n'est pas rare de rencontrer dans les salons bourgeois quelque toile du maître qui ne fait pas jeter les hauts cris aux amis de la maison.

Ceci peut servir & mesurer les progrès que nous avons faits depuis trente ans en peinture.

On a prétendu que le Français avait bien pu naitre malin, mais non pas musicien ni peintre ; on lui refusait des oreilles cl des yeux, le sentiment de l’harmonie et celui de la couleur.

La bonne huile est impassible à trouver.

Qui ne cultive la garance lui-méme ne saurait en avoir dans toute sa pureté.

les pinceaux laissent la moitié do leurs poils dans les couleurs.

Bref, dans quelques années, si l'on n’y met lion ordre, il deviendra complètement impossible de peindre, faute de toiles, de pinceaux et de. couleurs.

M. Eugène Delacroix exagère probablement les torts des marchands do couleur de son époque ; j'hésite à croire que le bleu de Prusse cl l'indigo en soient venus à cipoint d’abaissement où nous voyons aujourd'hui tant de denrées coloniales, le café par exemple, qui ne recule pas devant les plus houleuses ullianeos , devant les relations les plus adultères. Espérons que nous ne verrons pas le vermillon cl son confrère l’ocre figurer sur les bancs de la police correctionnelle, et que l’avenir ne sera pas privé des chefs-d’œuvre de la peinture moderne par suite île la connivence de la couleur avec la spéculation.

Si l’on inet de cillé les chagrins que peuvent causer è M. Delacroix les défauts des toiles qu’il emploie, un peut dire qu’il n’a pai trop & se plaindre de la destinée, et qu’en somme, la prédilection de l’inconnu dont nous avons parlé au commencement de cette biographie s’csl complètement réalisée, hormis sur un point ce|>endant.

Les soucis, les accidents, les luttes de tous genres ne lui ont pas manqué.

Il a conquis cette réputation au prix d'efforts constants, cL cette réputation, quoi qu’en ait pu dire le prophète f-haraii ton-Saint- Maurice, n'est plus contestée.

Les membres de l’Institut, joints aux feuilletonistes graves, renforcés des injustes et grossis des bourgeois, n’cmpécberont pas Eugène Delacroix d’être un des plus grands artistes du dix-neuvième siècle. Il est, de plus, un des trois ou quatre hommes de génie qui survivront à celte époque.

Et cela, malgré la qualité dos pinceaux qu’on pourra lui vendre.

En fait de musique, je ne me prononce pas, quoiqu’il semble que nous en soyons

304 EUGÈNE IlELACItOlX.

venus à soupçonner que Gluck, Mozart, Weber pourraient bien être aussi agréables à entendre que Clapisson ou Adam; mais, en fait de peinture, je n’hésite pas à déclarer que la France deviendra peu à |h-ii le pays artiste par excellence, et je le prouve par le débit facile des tableaux d’Eugène Delacroix.

Le public les achète, il finira par les comprendre.

Quant au peintre lui-même, il ne travaille, pas pour gagner de l'argent, il obéit à l’inspiration, et caresse toutes scs coni|iositions avec une tendresse vraiment paternelle. Il ne néglige rien pour assurer leur perfection et leur durée.

« Les peintures de Delacroix, dit l’intéressant biographe auquel nous avons déjà emprunté quelques détails «ni des dessous fortement bâtis, condition qui les fera toujours reconnaître dans l'avenir. Une seule chose pourrait nuire à leur durée, l’emploi trop rapide des vernis. Dans son impatience d’arriver à l’aspect définitif du tableau, il s’en sert pour faire sécher vivement ses couleurs et tromper ainsi les lenteurs du métier. C’est par suite de ces moyens imprudents que le tableau h Dante et Virgile éclate déjà comme une écorce de chêne. »

Selon l’artiste, ces accidents ont pour cause l’avidité des marchands qui trompent, dit-il, l’acheteur sur toutes les denrées.

'il est difficile de parler des hommes célèbres ou réputés tels, quand ils son) vivants, il l'est bien plus encore de raconter l'existence des femmes, que quelque gloire ou quelque réputation environne. Tant de calomnies, tant de. médisances, tant de choses absurdes ont été débitées sur elle! L’opinion a été si ^4- souvent et si complètement faussée sur leur compte! Où est la érité, où est l'erreur dans ces mille bruits que la méchanceté invente, que l'oisiveté et la sottise propagent? ICI même alors qu'on parviendrait à les discerner l'une de l'autre, de quel droit le biographe pénétrerait-il dans la vie privée d’une femme, entretiendrait-il le public de ses amours ou de ses antipathies, de ses résistances ou de ses faiblesses? Mais, dit-on, cette femme a un talent hors ligne; elle est artiste ou poète, elle chante, elle écrit, cllo peint, elle sculpte, et le publie a le désir trcsdégilime de savoir qui elle est, comment elle vit, comment elle aime, comment elle souffre.

Que le publie ait ce désir, c’est possible. Mais que vous vous croyiez le ilrnit de le satisfaire et, pourccla.de scruter l'existence intime d'une femme, d'in-

I1R0R0ES SAXR.

lerpréler chacun dp ses actes ou chacune île ses paroles, île toucher h ses affections pour les railler ou les dénaturer, nous le nions.

Lorsque vous racontez la vie d'un homme célèbre à quelque titre que ce soit, est-ce que vous vous croyez obligé de raconter ses passions ou ses aventures, do divulguer ses amours, d'ébruiter scs relations constantes nu mobiles? Non! Pourquoi n’en serait-il pas de même pour la femme que son génie ou son talent a mise en évidcnco? Jugez son oeuvre bien ou mal, appréciez justement ou non son mérite, dites que sa réputation est légitime ou usurpée, rien de mieux! Mais n’allez [sas plus loin, et respectez chez la femme ce que vous respectez chez l'homme, sinon je croirai que vous n'osez contre celle-là ce que vous vous croyez interdit contre <ydui-ci que parce que l'un peut vous demander raison de vos offenses, tandis que l’autre est obligé de les subir.

Tout homme qui, publiquement, calomnie, une femme ou médit d’elle, commet en effet quelque chose de plus qu'une inconvenance, il commet une lâcheté.

S’il fallait salisfuire le goût d'un certain public pour les scandales, toutes les inventions, toutes les anecdotes relatives aux femmes célèbres n'y suffiraient pas, il faudrait épuiser la chronique intérieure des familles. Pourquoi une femme, que sou génie ou son talent a mise en évidence, serait-elle moins honorée, moins respectée que celle qui vit dans l'obscurité? La gloire aurait là, convenons-en, un triste privilège.

Nous avons la réputation d’être un peuple galant et chevaleresque. Jo n'en crois rien. Quand nous sommes en présence îles femmes, ou quand nous désirons leur plaire, nous tournons assez spirituellement les fadeurs; nous excellons dans le bouquet à Clitoris, nous adresserons ou sonnet à Célimène , nous verserons un quatrain à l’eau de rose sur de roses appas, mais au fond nous ne savons ni aimer, ni respecter les femmes; notre bonheur, entre hommes, est d’en médire. Si une d'elles s’élève, aussitôt nous courons sus et nous ne nous arrêtons que lorsque nous l’avons salie par quelque bonne petite calomnie. Il semble que nous soyons plus tranquilles dès rpie nous avons lieu do croire ou de supposer qu’une femme publiquement admirée a une conduite peu régulière ou une certaine légèreté dans scs mœurs. De combien de talents féminins, de combien d’artistes, d'écrivains, de poètes ce travers, disons mieux, ce vice ne nous prive-t-il pas? Combien do mères résistent à la vocation de leur fille pour les arts ou pour les lettres, parce qu'elles redoutent ces dangereuses carrières où la femme n’arrive à la gloire qu’en laissant aux buissons du chemin les lambeaux de sa réputation ou de son honneur.

r.FOROES SANO.

Nous avions cos réflexions sur le cœur, nous los mirions inévitablement écrites, après avoir dit de M m ' Courges Sand ce que nous avons A en dire; nous les avons exprimées tout d'abord et le lecteur nous le pardouuera. Arrivons aux Tails.

1,'âge d'une femme! Question délicate! Pourquoi les femmes redoulentelles tant qu'elle soit résolue ou seulement posée? N’est-ce pas do notre faute s'il en est ainsi? Nous n'aimons de la femme que sa jeunesse, et sa beauté. Nous nous éloignons d’elle dès que ces deux rayons s'évanouissent. Savez-vous rien île plus méprisant que ce mot : uno vieille femme! Nous avons un terme qui suffit A entourer de respect In vieillesse d'un homme ; nous disons : c’est un vieillard ! Vous no trouverez ni une expression analogue ni mémo une périphrase qui rende la même idée ou éveille le même sentiment pour une femme arrivée au déclin do sa vie.

Qu'y a-t-il donc d'étonnant A ce que les femmes ne veuillent pas vieillir? J'en sais qui sont mortes do chagrin à quarante ‘ans. Pauvres femmes! Celles qui n'ont eu d'autres charmes que les charmes extérieurs doivent cruellement souffrir quand ils disparaissent sous la main du temps. Hiles ne savent pas quelle royauté elles pourraient exercer dans leur vieillesse par des charmes moins périssables : ceux du emur et ceux de l'esprit.

Mais si je me laisse entraîner ainsi de digression en digression, ie n'arriverai pas.

Voici une femme du moins qui dit tout haut son âge. Le 5 juillet 1804 ou, pour parler le langage du temps, le 16 messidor an XII, Amantine- Lucilo-Auroro Ilupin naquit à Paris. Elle descendait, par son père, de Maurice de Saxe, fils naturel d'Auguste H, roi de Pologne, et de M me Aurore de Kiienigsmark. Maurice de Saxe, en sa qualité de fils naturel, eut à son tour uno fille naturelle qui fut mariée au comte de Hom ; devenue veuve, elle épousa en secondes noces M. Dupin de Francucil, receveur général de l'apanage du Berry. M rae Dupin de Francucil, qui fut reconnue fille de Maurice de Saxe, par arrêt du Parlement, après la mort de l’illustre maréchal, était la grand'mèro de la petite fille née le 5 juillet 1804. Le père de cette cufaul, Maurice Dupin de Francueil. avait servi avec distinction

GEOROES SAND.

sous la République et sous l'Empire. Il mourut bien jeune encore d’une chute de cheval.

Quand ce douloureux événement la rendit orpheline, l'enfant avait quatre ans au plus. Sa grand’roèrc la prit auprès d’elle dans le château de Nohant que M"" Georges Sand habite encore aujourd’hui et qui est désormais célèbre.

Dans un des livres les plus attachants qui soient sortis de sa plume féconde, l’illustre écrivain a raconté son enfance et sa jeunesse avec un charme inimitable. Rien mal avisé serait le biographe qui tenterait de résumer en quelques lignes arides ces pages délicieuses! Nous ne commettrons pas cette faute.

Que ceux qui voudront connaître Georges Sand lisent ses livres. Son imagination de bonne heure la tourmentait. Prcsqu’cnfant encore, elle composait un roman qui n’a jamais été écrit, mais qu'elle a raconté. Plus tard, devenue jeune fille, après avoir passé par les exaltations de la vie dévote, elle organisait, dans le couvent des Augustines anglaises de la rue des Fossés-Saint-Victor, un théâtre dont elle était fauteur, l’acteur et le metteur en scène. La communauté des Augustines prenait grand plaisir il cette inolîensive récréation. (

Elle quitta le couvent en 1820 et retourna au cluUeau de Nohant où elle perdit bientôt la bonne fée de son enfance, son aïeule paternelle. A dix-huit ans, elle épousa M. le baron Dudevant, ancien militaire, gentillétre campagnard qui, pour tout idéal, avait cette maxime : Bien vivre!

Deux enfants naquirent de celte union mal assortie : Maurice et Solange. Maurice Sand — il a pris avec raison le nom que sa mère a illustré — est un de nos artistes les plus distingués, un écrivain consciencieux, un fureteur de vieux bouquius. Solange Sand est devenue M™ Clésiuger.

Il y avait entre les époux une trop profonde incompatibilité d’humeur pour que la vie commune fût longtemps possible, f.ette jeune femme, que son géuie tourmentait, soulfrait le martyre au contact d’une nature si profondément antipathique h la sienne. 11 fallait mourir dans cet enfer ou son échapper. M“* Dudevant s’adressa à un excellent piètre, son ancien confesseur au couvent des Augustines, et le pria de lui ménager une retraite daus ce pieux asile où ello avait laissé, coinne pensionnaire, des souvenirs qui n’étaient point encore éteints. Le prêtre se prêta de lionne grâce & cette négociation. La règle était sévère, elle interdisait formellement l’admission d’une personne étrangère; mais il pria, il insista, et lit si bien

CEOHGËS SAM).

quo les portes s'ouvrirent. M“ la baronne Dudevant quitta alors le domicile conjugal et vint se réfugier dans cette maison où s'étaient écoulées les années les plus enfiévrées de son adolescence.

Pouvait-elle y demeurer longtemps? Son illusion ne fut pas de longue durée. Du fond de cet abri, de ce port paisible, elle entendit au loin les tempêtes du monde; la vague grondait à ses pieds, et résolùmeul elle s'y confia, h la garde de Dieu ! Sou mari fut assez sage pour comprendre qu'à cette tête ardente il fallait de l'air, de l’espace et de la liberté. Il céda et consentit à ce que sa femme vint à Paris, loin de lui , avec sa fille. Mais vivre à Paris! ce u'est pas chose facile pour une femme surtout qui compte demander au travail seulement d'honorables moyens d'existence. M" 1 * Dudevant lutta avec courage contre les difficultés de la vie littéraire. Elle fit d'abord des traductions; puis, les Iraduetious ne suffisant pas, elle mil eu œuvre son talent de peintre et exécuta avec succès de menus travaux, des portraits au crayon et à l'aquarelle, des dessins d’ornement, des miniatures pour tabatières et bijoux.

Les nécessités do cette existence l'obligeaient à des démarches, à des courses nombreuses. Hile était remarquablement belle et sa beauté la gênait. Elle avait, pendant son enfance, au milieu de la libre vie des champs, porté bien souvent des costumes de jeunes garçons. Pour échapper aux poursuites et aux fades galanteries des hommes, elle eut l’idée de reprendre les vêtements avec lesquels elle était familiarisée.

Elle voulait écrire; sa tête était pleine de romans qui ne demandaient qu'à éclore. Mais les appuis dont tout débutant a besoin, où les trouver? Elle Tut présentée à M. de Kératry qui, sèchement, lui dit qu'une femme ne devait pas écrire. Elle vit Balzac qui préparait alors son œuvre immense et qui ne fit guère attention aux projets littéraires de ce petit bas-bleu. M“>e Dudevant rencontra Delatouche, alors fort répandu. Delalouche était un Berrichon, il prit sous sa haute et bienveillante protection cette inconnue et l’engagea à écrire des articles pour le Figaro. Elle y réussit médiocrement. Elle rencontra là un jeune homme devenu aujourd'hui académicien, M. Jules Sandeau. Ils produisirent en collaboration un roman complètement oublié : liose et Blanche ou la Comédienne et la Heligion. On trouva un éditeur et le livre parut sous le pseudonyme de Jules Sand. H eut assez de succès pour donner quelque retentissement à ce nom de Sand qui apparaissait |tour la première fois dans le monde des lettres. Aussi, lorsque M ino Dudevant présenta à l'éditeur un roman d’elle et d'elle seule sous le titre A'Im/iana, elle fut accueillie. Et comment signerez-vous

l.KOJtnt-S SAN 0.

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votre œuvre? dit le libraire. — Du pseudonyme de Georges Sand, réponditello. — Va pour Georges Sand! répliqua-t-il.

Ini/mmi parut. Huit jours plus tard, le pseudonyme de Georges Sand «'tait déjà un nom célèbre. Le succès cette fois fut immense. La presse eulière loua ou critiqua la donnée morale de celte œuvre, elle fut unanime à constater la valeur hors ligne de l’écrivain, son style correct, pur, élevé.

Valendne parut bientôt après et souleva des discussions passionnées. A partir de ce moment, le pseudonyme, de Georges Sand acquit une tello popularité qu’il devint le nom propre, le vrai nom de M">‘‘ Dudevanl. Nous avons relu bien des fois ces deux premiers livres delà femme illustre et — ce qui vaut mieux encore — de l’excellente femme qui a produit tant d’œuvres remarquables, et — de combien do livres, hélas! pourrions-nous eu dire autant! — nous avons retrouvé, en les lisant hier encore, le même charme, les mêmes émotions que nous éprouvâmes à la première lecture, il y a vingt-sept aus!

Je viens de citer les litres des deux première ouvrages do Georges Sand et ie m’arrête effrayé devant l’étendue de ma tâche. La seule nomenclature des travaux dus à cette plume élégante est déjà à elle seule une assez rude liesogne ; rentrepreudrai-je? et si je l’entreprends, quelle place me restera-t-il pour juger l’œuvre et l’écrivain ? Il y a dans cette femme trois aspects principaux: elle a élevé le roman à des hauteurs désespérantes pour tous ceux et toutes celles qui tenteront de la suivre; elle a porté au théâtre une révolution en y faisant parler et agir de vrais paysans vivant de leur vraie vie, et enlin elle a pris au mouvement politique une pari indirecte mais active.

Il y a aussi un quatrième aspect qui est bien simple, bien bourgeois, mais qui, à mes yeux du moins, a une importance essentielle: c’est celui sous lequel je vois Georges Sand non plus comme romaucière ou auteur dramatique, ou écrivain politique, mais tout bonnement comme femme. Je ne sais et ne veux rien savoir do sa vie intime, des penchants de son cœur, de ses relations avec celui-ci ou avec celui-là. Elle a fait, comme femme, l’usage qu'il lui a convenu de faire de sa liberté; elle a usé de son droit dans la limite où il lui a plu d’en user. En pareille matière il n’y a qu’un juge : notre propre conscience, et le biographe n’a rien à y voir. Mais ce quo je sais bien, ce que j’ai le droit d'affirmer

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sans contredit, c'est que colle femme est lionne, et dévouée sans ostentation; c'est que. dans le cours do sa laborieuse et féconde cambre, elle a tendu la main aux faibles et aux petits; c’est qu'elle fait de sa fortune, conquise par le travail, un généreux et intelligent usage.

Lorsque je la vis pour la première fois — c’était en 1843 — elle occupait un petit appartement dans le square d’Orléans, me Saint-Lazare. Elle vivait là, entourée de ses enfants, donnant ses soins, avec la patience d’une sieur de charité, à un pauvre grand artiste, Chopin, qui se débattait dans les étreintes de la maladie sous lesquelle* il devait succomber; égayant à force do lionne humeur ses derniers moments. Nous corrigions, elle et moi. les épreuves du premier volume de poésies de mou compatriote, Charles Poney, lo poète-maçon qu’elle voulut patronner elle-même devant le public. Dans ce modeste intérieur une servante annonçait les noms les plus illustres de la littérature contemporaine. On devisait simplement, sans prétention, honnêtement; jamais un mot n'était prononcé que les enfants n'eussent pu entendre. La mattresso du logis laissait volontiers la parole à scs luttes ; sa seule excentricité, bien excusable, consistait à fumer de petites cigarettes roulées avec du tabac oriental.

Il m'est resté de ce temps et de cette relation un souvenir qui s’est constamment dressé dans mou esprit et dans mon rouir contre les mille rumeurs que la malveillance colporte. Telle j’ai vu alors M mo fîeorges Sand, telle je l'ai vue toujours : affectueuse, simple, Imune et dévouée. Je ne crois pas qu’une seule femme ayant dé à un talent quelconque une célébrité plus ou moins éclatante ait échappé à l'interprétation malveillante nu calomnieuse de ses actes, de ses plus sinct-re* alfccliuns. Mais Georges Sand y a été en butte plus que toute autre et moins que toute autre peut-être elle eu a été atteinte. A quoi cela tient-il? à bieu des causes; à une sorte de sauvagerie un peu rude qui est le fait de son éducation, de sein caractère; au peu de cas qu'elle a fait en tout temps non pas de la critique mais des critiques, et surtout il ce malheureux mot de gazetiers, qu’eu voulant désigner h*s journalistes elle mit dans la bouche d'un des personnages de sa pièce intitulée : les Vacances de Pmida/jdie.

J'ai l’honneur d’être journaliste et j'ai eu souvent à critiquer des œuvres littéraires ou artistisques ; j'avoue que ce mot do gazetiers, toujours pris en mauvaise part, ne m'a pas profondément blessé en cette circonstance. Toute liqueur a sa lie; toute profession, si honorable qu’elle soit, a ses enfants perdus. Il est malheureusement vrai que le journalisme a scs gazetiers , pourquoi ne serait-il pas permis do le dire? Si puissante que soit la presse, nous no sommes pas d'assez grands seigneurs pour qu'on n'ose pas nous

r.EOIIGES SANII

dire nos vérités. Nous avons des gazr/im parmi nous, niais cela amoindrit-t-il le caractère honorable de ceux qui ne le sont pas, de ceux qui exercent dignement, loyalement ce difficile cl pénible métier d’écrivain, ou plutôt d'improvisateur quotidien? Et Georges Sand elle-même n’a-t-elle pas pris, quand il l’a fallu, la plume du journaliste pour exposer ou défendre ses idées? N’est-ce pas la critique, si injuste qu’elle ait été parfois, n’est-ce pas l'inlluence du journal qui a donné à son nom le retentissement cl la gloire qui l’environnent ? Comment supposer qu’une femme d'une si haute intelligence, d’un sens si droit ait voulu attaquer ou dénigrer une profession quelle a elle-même exercée, qu’elle exercerait demain encore s’il le fallait, pour la défense do ses convictions.

Quant b cette rudesse un peu sauvage dont je parlais tout îi l’heure, elle n'a rien qui me déplaise et je la préfère de beaucoup à cette banalité de formes, à ces gracieusetés stéréotypées que l’on rencontre trop souvent dans les relations littéraires. Je comprends que Georges Sand ait pu, par la silencieuse gravité de son allure, iudisposer contre elle bien des gens, mais je crois aussi qu'elle a dû par là se concilier de sérieuses sympathies.

Et puis, elle est femme! voilà son tort capital. Nous voulons bien qu'une femme soit une tragédienne, une cantatrice, une artiste célèbre. Qu’elle sc fasse uu nom cri dansant, en nous amusant, rien de mieux ! Mais écrire, écrire avec talent ! Il semble que ce soit un vol commis à notre préjudice. Que vient faire celte pécore, ce bas-bleu sur notre terrain? N’a-t-elle pas de pot au feu à soigner, de luis à racomnioder ? Et les meilleurs, les plus grands parmi nous u'échappeiit pas à ce travers. Nous avons dit comment, au début de sa carrière, Georges Sand avait été repoussée. « Une femme no doit pas écrire ! » avait dit sentencieusement M. Kératry. Balzac, après le succès des premiers romans de Georges Sand, disait souvent, quand on lui demandait son avis :« Ne me parlez pas de cet écrivain du genre neutre I J .a nature a eu des distractions à son égard, elle aurait dit lui donner plus de ciilol/e et moins de style! «Mais celte vaste intelligence ne pouvait longtemps persister dans un pareil déni de justice. Plus lard, Balzac connut et sut apprécier plus justement Georges Sand pour laquelle il ressentit une sincère et profonde amitié dont il voulut éterniser la trace en lui dédiant uu de ses romans; c'esl une page qu'il faut citer, car elle honore également celui qui l'a écrite et celle à qui elle était adressée :

« Ceci, cher Georges, ne saurait rien ajouter à l’éclat de votre nom qui » jettera sou magnifique reflet sur ce livre. Mais il n'y a là, de ma part, ni » calcul, ni modestie. Je désire attester ainsi l’amitié vraie qui s'csl continuée

GEORIiES SAND.

» eutre nous, h travers nos voyages cl nos absences, malgré nos travaux et les » méchancetés du monde. Ce sentiment ne s’altérera sans doute jamais. Le >■ cortège do noms amis qui accompagnera mes compositions mêle un plaisir » aux peines que me cause leur nombre, car elles ne sont point sans douleur, » à ne parler que des reproches encourus par ma menaçante fécondité, comme » si le monde qui pose devant nous n était pas plus fécond encore. Ne sera-ce » pas beau, Georges, si quelque jour l'antiquaire des littératures détruites no « retrouve dans ce cortège que de grands noms, de nobles cœurs, de saintes et » pures amitiés et les gloires do ce siècle? Ne puis-je me montrer plus fier » de ce bonheur certain que de succès toujours contestables? Pour qui vous » connaît hien, n'est-cc pas un bonheur que de pouvoir se dire, comme je le » fais ici, voire ami.

Pmi», juin 1040.

» Dr Balzac. »

Ce sentiment, cette sainte et pure amilié dont parlait Balzac, Georges Sand l'a inspire très-puissamment. .Mais il u 'entre pas aisément dans l'esprit des hommes que l’amitié soit possible entre un homme et une femme. Il n'est pas un des amis de Georges Sand qui n’ait été véhémentement soupçonné d’être son amaut. {Pour un très-grand nombre de bourgeois, Messaliue était une pelile sainte auprès de ce///? Georges Sand (historique) qui a dévoré plus d’hommes que le Minotaurc ne dévorait de vierges.

A l'époque où Balzac adressait à Georges Sand ‘cette belle dédicace placée en tête des Mémoire* de deur jetmes mariées, la gloire littéraire de cette femme illustre n’était plus contestée. Sa fécondité n'était pas, Dieu merci ! moins menaçante que celle de l’auteur de la Coméilie humaine. Le poème magnifique qu'elle avait publié, en 1833, après Indiann et Va/entine, sous le titre de Lélia, était considéré comme un des chefs-d'œuvre de notre langue.

Au retour de son premier voyage en Italie elle avait publié les Jjettre* dm Voyageur qui avaient produit une très-vive sensation. Puis, ce fut Jacques, le plus discuté et le plus touchant peut-être de ses livres. Dans une notice que Georges Sand publia en 1833 nous trouvons.au sujet de ce roman, quelques

ÜKUHI.KS SAM».

lignes qu'il faut reproduire : « Oui! Jtitt/iiet, dit-elle, soit l'expression et le résultat do pensées tristes et île sentiments amers, il n’est pas besoin île le ilire. C'est un livre ilimloureux et un dénoiïiiient désespéré. Ces péris heureux qui sont parfois fort intolérants m'en ont blâmé. A-t-on le droit d'étre désespéré? disaiontils. A-t-on le droit d’être malade ? Jaeipies n’est rependant pas l'apologie, du suicide ; c'est l'histoire d’une passion, do la dernière et intolérable passion d'uno âme passionnée. Je ne prétends pas nier cette ronséipienre du roman : rpie certains rieurs dévoués se voient réduits à céder la place aux autres et que la société ne leur laisse guère d’autre choix puisqu'elle raille ou s'indigne devant la résignation ou la miséricorde d'un époux trahi. Ko ceci la société ne se montre pas fort chrétienne. Aussi Jacques finit-il peu chréliennemenl sa vie en s’arrogeant le droit d’en disposer; mais à qui la faulc? Jacques lie proteste pas lanl qu'on croit contre celle société irréligieuse. Il lui cède an contraire beaucoup trop puisqu'il lue et se lue. Il est donc l'homme de son temps, et apparemment que son temps n’est pas bon pour les gens mariés puisque certains d'entre eux sont placés sans transaction possible eutre l’étal de meurtriers et celui de saints. <>

11 y a là une irrésistible vigueur d'argumentation. Oui, cela est vrai en théorie, mais dans la vie combien trouverex-vou» d’hommes do cet héroïsme qui louche il la fois aux deux limites de tout héroïsme : an sublime et au ridicule? J'ai rencontré pour ma |>art beaucoup de parodisles de Jacques, mais le héros, oh est-il? Je ne l'ai trouvé que dans ce livre immortel.

Il u'esl pas un des romans de Georges Sand qui ne puisse soulever des montagnes de discussions. Ce serait folio que de vouloir expliquer, critiquer, dans une notice aussi brève cl aussi rapide que celle-ci, l'idée, la portée do chacun de scs ouvrages. Ce serait lieaucotip que de les nommer.

Après Jacques, Amin': après André, Lmne-Lconi, écrits tous deux à Venise; puis Simon, le Secrétaire intime, Ixtvinitt, Melel/a , Malien, la Marquât, un chof-d’ieuvre ! et Muitprat, et lu Dernière Aldini el les Maîtres montas tes. et Usent/ ne.... mais je n'en finirais plus, vous dis-je.

Ce fui pendant cette première et abondante lloraison de son magnifique talent , que M m<! Uudcvant lit consacrer par les Iribuuaiix la séparation qui existait, de fait, entre elle et son mari. Kllc était fort belle el jeune encore h cette époque, les malignités du monde l'épargnaient peu; il faut croire que la justice sut à quoi s'en tenir sur Ce* prétendus désordres, car le tribunal qui pimiouigi la séparation de corps entre les époux décida que l'éducation îles deux enfants serait couliéc à lu mère.

l'.EOHUES SAND.

J’ai souvent entendu reprocher fi Georges Sand ecci : elle s'inspire, dit-on, des hommes üminents avec lesquels elle a des relations amicales et prèle à leurs doctrines , à leurs idées la merveilleuse puissance de sou imagination et l'éloquence de son style. C'est ainsi qu’elle a été Saint-Simonienne dans Miami et Vijenline; chrétienne, grâce à l'influence do Lamennais, dans Soiritlion et les Sept cordes de ta Lyre; socialiste avec Pierre Leroux dans les Compagnon* du Tour de France , dans Horace, dans Cmwie/o, dans la Cnm/esse i/r Itiidnhtudt et etc..

Où est le mal ? artiste, philosophe, elle a cherché ardemment la vérité. LA où elle a cru la voir briller elle est allée humblement. Elle n’a pas cru que Dieu lui eût donné la science infuse ; elle a eu confiance dans les lumières des personnes considérables qu'elle aimait ou quelle estimait, plus que dans les siennes propres, Quand nous devrions à ces sortes de collaborations intellectuelles quelques beaux livres de plus; quand nous lie leur devrions que l’intéressante étude des tâtonnements, des hésitations d’une grande intelligence et d'un noble rieur ù la recherche du beau et du vrai, serait-ce une raison suffisante pour les maudire? En vérité, nous sommes bien injustes ! voilà une femme, mère de famille, qui, seule, sans fortune, sans appui, découragée dès ses premiers pas dans la littérature, aux prises avec les difficultés de la vie, attaquée, calomniée, s'élève au premier rang parmi les écrivains les plus illustres de notre pays; elle met vaillamment sa plume au service de toute idée généreuse"; penseur hardi, elle touche aux plaies sociales les plus profondes, elle combat tous les préjugés, elle plaide avec unu admirable éloquence, au moyen des plus ingénieuses fictions. la cause des faibles, et nous lui reprochons d'avoir prêté l'oreille aux voix diverses qui sollicitaient l’appui de sa magique parole ! Mais c'est le contraire qu’il faudrait lui reprocher. Nous comprendrions, si elle s'était enfermée dans son isolement, dans l'orgueil de son iudividoaiité, qu'on iui eu eût fait un crime. Rassurons-nous! on n’y eût pas manqué.

Quand on songe à la masse des (ouvres que Georges Sand a produites, sans collaboration effective, par elle seule , par son propre effort , on demeure confondu. Nulle fécondité n'est comparable à la sienne. Sans doute, de cette teuvre immense, tout ne restera pas; pourtant ce qui menu; est

aie l'.eoniiKs sand.

destiné à disparaître osl magist râlement empreint non-seulement de son talent, mais aussi de celle bonne volonté, de cette ardeur qu’elle porte à la recherche dont nous parlions plus haut , cette recherche du vrai et du beau qui a été, avec le travail, la plus constante passion de sa vie.

Sa vie pourrait se résumer en deux mots : elle a travaillé sans relAcjio. Rien n'a pu l'éloigner ou la distraira de sa lAche. Kl le ne connaît |>as ou du moins elle a victorieusement combattu ces lièvres éphémères qui nous portent presque tous, momentanément, vers quelqu’attrayant labeur où nous nous acharnons, pour retomber ensuite dans des accès de nonchalance. Elle travaille constamment, elle distribue son temps avec la régularité d'un homme d'affaires, et même pour qui connaît sa vio intérieure si laborieuse, sa production reste inexplicable.

J’ai cité déjà bien des livres, plus qu'il n'eu faudrait pour la gloire de dix immortels. Que serait-ce si je voulais les mentionner tous : Jeanne, le Meunier d Angihault , Tererino , Isidora, Jjtcrezia Flonani , Atiriani , le Piccmnm, la Doniel/a! et Y Hit Inire de ma Va? J et cette série impérissable : la Petite Fade! te, François le C/iam/ii, la Mare au Dialde, le Château des Désertes, le Dialde aux Champs ! sans compter les articlos de Revues, les critiques d’art, les préfaces, les brochures, d’admirables pages, écrites au sujet de M„, Pauline Garcia. Et les Maîtres Sonneurs! la Fauve! le du Docteur, les Beaux Messieurs de Bois-Doré, la Filleule, le Marquis de Villemer, Constance Verrier. Jean de la Boche, une de scs plus parfaites créations. Et les Dames Vertes, V Domine de Neiye, Narcisse, le Mont Revêche !

Et son théâtre enfin , qui n'est pas la partie la moins originale de cette re livre immense! Comme, auteur dramatique, Georges Sand n'a pas eu de succès comparables à ceux de ses romans. Elle n'a pas le nerf comique, elle n'a pas le sens de la réalité qui est indispensable à la scène. Mais son iruvre scénique a une valeur considérable; elle a ouvert une voie que d'autres parcourront avec plus de bonheur sans doute, avec les qualités essentielles qui lui manquent; là ou elle a semé d'autres récolteront; la gloire pourtant lui restera d'avoir introduit au théâtre un élément nouveau et tout puissant ; l’élément nourricier en toutes choses : la campagne! les champs ! Là encore elle a eu l’instinct , le sentiment profond de la vérité , la vérité qu'elle a toujours cherchée et qui a été la grande et généreuse ambition de sa vie.

Dans la nomenclature très-incomplète que j’ai donnée plus haut do ses

r.EoncES sand.

plus retentissantes publications, j'ai omis â dessein le titre d‘un livre sur lequel des jugements très-divers ont été portés. Ce livre a pour titre Elle et Lui! Si rapide et si insuffisante que soit celte notice , je ne puis pas ne pas m'arrêter un instant sur ce livre qui est h la lois une des plus belles (ru v res que Georges Sand ait écrites et un des feuillets les plus intimes de sa vie. J'y toucherai avec la réserve et la délicatesse que commande un tel sujet; mais je ne puis me dispenser d'y toucher.

Un grand poète qui a été le poète de notre jeunesse, pour lequel j’ai et j'aurai toujours une profonde admiration, Alfred de Musset, était, sous le rapport de son organisation, de son tempérament, de ses habitudes, de ses nerfs en un mot, l'antipode de Georges Sand. Kilo avait des fermetés et des résolutions viriles; il était capricieux, fantasque comme un enfant gâté. Son génie, pour éclore, avait besoin de toutes les surexcitations, de toutes les fièvres du cœur et des sens. Elle était calme, forte et maîtresse d’elle-mêmc. Le démon du travail s'emparait de lui comme un bourreau s'empare d'un supplicié. Elle travaillait au contraire avec bonheur, avec sérénité, avec la conscience quelle accomplissait son devoir.

Ces deux êtres, si diversement privilégiés, ces deux organisations si dissemblables s'aimèrent et souffrirent de cruelles douleurs. Le monde s'est emparé de cet amour et l'a traîné sur la claie. Que n'a-t-on pas dit contre lui et contre elle! Le frère du poète, mû par un sentiment ou plutét par un ressentiment pieux, se laissa entraîner à une regrettable inspiration, il publia sous ce titre: Lui et Elle, une histoire à travers laquelle on pouvait suivre, sous un voile transparent, le douloureux pèlerinage des deux amants. Étrange façon d'honorcr un mort que de toucher ainsi à une femme que ce mort a aimée! Cette publication mettait pour ainsi dire Georges Sand en demeure de s'expliquer elle-même. Elle écrivit ce livre: Elle et Lui! C'est, je le répète, une des plus splendides pages qu'ait écrites celte main qui a écrit taul de chefs-d’œuvre. Et cependant j'aurais voulu que ce livre ne parât pas, au moins du vivant de Georges Sand! J’aurais voulu, tant qu’il lui restait un souffle de vie, qu’elle gardât la dignité du silence en face des calomnies , des railleries cruelles qui, depuis plus de vingt ans, s’acharnent à salir cet amour, comme des corbeaux â un cadavre. J'aurais voulu, dans ma respectueuse affection pour cette femme illustre, que rien no pât parvenir à délier ses lèvres sur ce mystère de deux âmes, ni lui faire oublier qu'en tête de son Histoire de ma Vie, elle avait pris pour épigraphe ces mots: « Charité envers les autres, dignité envers moi-même!» La dignité en ce cas, il me le semble du

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